CHAPITRE IX
LOYAUTÉ, FRANCHISE MAZZINIENNE.
En 1831, M. Mazzini adressait au roi de Piémont, Charles-Albert, une lettre imprimée dans laquelle il débutait ainsi : « Sire , la nature en vous créant pour le trône
1 Repub. -Rom., p. 137, 138.
2 Ibid., p. 144, 145.
» vous a créé aussi pour les hautes entreprises et (es » fortes pensées; et l'Italie sait qu'il y a en vous au- » tre chose de royal que ia pourpre. » Puis après ces éloges et beaucoup d'autres semblables, il rengageait , — dans ce langage si précis et si intelligible qui a distingué tout d'abord les excogitations raazziniennes, — à bâtir V avenir , à commencer une ère , moyennant quoi il lui garantissait que toute l'Italie serait à lui. Eh bien ! après avoir ainsi célébré Charles- Albert , après lui avoir offert toute l'Italie , — comme si , par parenthèse , cette couronne eût dépendu du signor Mazzini , — ce même homme, en 1848, usait toutes ses cabales, toutes ses conspirations, pour empêcher le roi de Piémont de ranger seulement la Lombardie sous son sceptre. Ce n'était pas encore assez; il se vantait de n'avoir jamais cru à Char les- Albert ywil le représentait comme un esprit nul, sans portée, sans caractère '. (Qu'était donc devenue la prédestination pour (es hautes entreprises et les fortes pensées?) Et il finissait par dépasser les bornes les plus extrêmes de la calomnie en écrivant cette phrase : « Quel- » gues-uns des familiers de Charles-Albert disaient tout » bas qu'il était atteint de déme/iice. C'était PHamlet » de la monarchie. » Quis tulerit Gracchosdeseditione querentes ? — Qui peut entendre M. Mazzini lançant
des accusations de folie !
Même bonne foi, même cohérence à l'égard de Pie IX. M. Mazzini lui adresse également une lettre publique à la date du 8 septembre 1847. Ici encore éloges enthou-
1 Cenni e documenta , p. 13.
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siastes : « J'étudie, dit-il au saint-père , vos pas avec unt » immense espérance (immensa speranza) , et je tous » écris avec tant d'amour , tant d y émotion de toute » mon âme, etc.... Permetlez-moi de vous adresser une » parole profondément sincère, o Puis, avec son superlatif aplomb ordinaire , M. Mazzini , qui tout à l'heure donnait au roi Charles-Albert des leçons de monarchisme, prétend donner au pape des leçons de foi et de religion. C'est inimaginable , mais ne croyez pas que nous exagérions : « Soyez, dit-il à Pie IX, soyez croyant. » Viennent ensuite les creuses divagations d'usage ; il invite Sa Sainteté « à élever un temple à la Vérité, à la Justice, à la • Foi , à annoncer une ère » (tout à l'heure il conseillait à Charles- Albert de commencer une ère; le grand utopiste varie peu ses non-sens). « Ne craigne: pas, » ajoutait-il , d'excès de la part du peuple (promesse » bien réalisée par la suite et à l'accomplissement de la- » quelle l'auteur de la lettre lui-même n'a pas peu contri- » bué). — Fiez-vous à nous pour le reste, disait-il en- » coro , nous vous fonderons un gouvernement unique » en Europe; nous saurons traduire en un fait puissaut » l'instinct qui frémit d'un bout à l'autre de la terre d'ita- » lie ; nous vous susciterons d'actifs appuis parmi les peu- » pies de l'Europe ; nous vous trouverons des amis, même » dans les rangs de l'Autriche ; nous seuls , parce que » nous seuls avons une unité de "but , et croyons dans la » vérité de notre principe , » etc. , etc. Ici ia modestie est égale à la sincérité, le grand visionnaire parle absolument comme s'il tenait l'Europe entière dans sa main. La lettre se terminait ainsi : « Je vous écris parce que jt veut
» crois digne d'être V initiateur de la vaste entre- » prise. Si j'étais près de vous, j'invoquerais Dieu pour » qu'il me donnât la puissance de vous convaincre avec le » geste, avec l'accent, avec tes (armes... Croyez, très- » sa?nt-père, aux sentiments de vénération et de haute » espérance avec lesquels je suis , » etc. La suite a suffisamment prouvé la bonne foi de ces protestations, de ce tant d'amour et de ces larmes de tendresse.
Et notez que non content d'avoir entraîné la chute de Pie IX dans un abîme de conspirations et de trahisons , le grand agitateur écrivait en décembre 1849 (voir VItatia del Popolo) : « Je me suis tu pendant dix-huit mois, alors » que des politiques abusés s'Efforçaient de tirer la vie de » ta mort, en rêvant un pape rédempteur de l'Italie » et de V Europe. » Et la lettre que nous venons de citer! Voilà la consistance, voilà la franchise au grand aôlre!
M. Mazzini présente, le 22 mars 1848, une adresse au gouvernement provisoire de la République française , en qualité de président de l'Association nationale italienne, adresse dans laquelle il assure ce gouvernement de son dévouement, à la vie, à ta mort, de ses sympathies, de son admiration pour la révolution de février, qui venait de donner au monde un si glorieux exemple, etc. Or , nous l'avons déjà entendu traitant aujourd'hui avec un souverain mépris ce même Provisoire, qui « trahit la » France et l'Europe, qui publia un manifeste athée, « etc. , et cette même révolution de 48, « qui concentra toute son » étude à conserver pu à acquérir , c'est-à-dire se perdit » dans une question de boutique (encore l'injure fa-
» vorite) et non d'honneur , de dignité l , » etc. , etc.
Les prêtres catholiques, — objets constants de sa haine et de ses injures, contre lesquels il déchaîne encore à cette heure toutes les grossièretés de la presse mazzinienne, si riche en ce genre , — il leur adresse , le 9 février 1851, croyant sans doute en avoir besoin à ce moment-là, une lettre des plus doucereuses , dans laquelle il les appelle : Prêtres italiens, mes frères (sacerdoti italiani, miei fratelli) , et sollicite leur concours dans ce qu'il prétend son œuvre de régénération, ajoutant mielleusement : «Nous pourrions vaincre sans vous, mais nous ne le voulons pas , » etc.
Les révolutionnaires socialistes français, à la suite desquels il a marché si longtemps , dont il recherchait si ardemment le concours et l'appui , ce qui faisait dire à Gioberti : « Il est notoire que Mazzini s'entend avec les sectes » les plus exorbitantes de l'Europe, sans en excepter celles » qui menacent la propriété et la sûreté publique 2 e '; » il les renie aujourd'hui ; il accable ces anciens alliés et complices de dédains et de sarcasmes, et honnit leurs orgies socialistes y leurs rêves barbares, absurdes, impossibles , immoraux, etc. , etc. , — tout en les reproduisant d'ailleurs pour son propre compte.
Nous avons réuni ces divers exemples aûir de prouver que le grand démolisseur est également conséquent en tout et partout, que de plus il est ûdèle à ses admirations, à ses protestations, à ses amitiés, à ses alliances politiques, comme — au bon sens et à la raison, — c'est tout dire.
1 Democrazia, p. 204.
- Rinnovamento , v. i, p. 349.
JUGÉ PAR LUI-"foÊME ET PAR LES SIENS. 161
Autres faits du même ordre : Gioberti raconte qu'en 4847 il s'aboucha pour la première fois avec M. Mazzini, et lui représenta la nécessité de ne pas compromettre le mouvement constitutionnel qui se manifestait alors en Italie par des menées républicaines hors de propos. « II me » a déclara, ajoute Gioberti, que telles étaient ses inten- » tions. Mais ces paroles étaient tellement sincères, que , » — dans ce même lemps , — il exhortait secrètement les » siens à se servir de l'agitation du moment pour la faire » tourner à l'avantage de la jeune Italie , — secte op- » posée à toute espèce de monarchie, — et cela en criant :
• Vive le duc de Toscane! vive Charles- Albert! vive » Pie IX 1 !»
Ces manœuvres si loyales sont d'ailleurs pleinement confirmées par des instructions secrètes que le grand agitateur avait fait répandre parmi ses affiliés dans la péninsule une année auparavant (octobre 1846) , et dont nous citerons les passages suivants : « Dans notre pays, c'est par » les princes qu'il faut aller à la régénération (lisez la ré- » volution). 11 faut absolument qu'on les mette de la partie,
• c'est facile. Le pape entrera dans la voie des réformes » par la nécessité ; le roi de Piémont, par l'idée de la cou- » ronne d'Italie; le grand-duc de Toscane, par inclination, » faiblesse et imitation ; le roi de Naples, par la contrainte.
1 Rinnovamento , v. i, p. 342.
ir,o MAZZlM
» Les peuples qui auront obtenu des constitutions et ao »quis parla le droit d'être exigeants pourront parlera » haute voix et commander l'insurrection. Ceux qui sert ronl encore sous le joug de leurs princes devront expri- » mer leurs besoins en chantant, pour ne pas trop ef- » frayer et ne pas trop déplaire. Profitez de la moindre » concession pour réunir et remuer les masses en simu- » tant la reconnaissance. Les fêtes, les hymnes, les » attroupements donneront l'élan aux idées, et, rendant le » peuple exigeant, l'éclaireront sur sa force , » etc.
Enseigner aux peuples la fausseté, l'hypocrisie, la trahison , c'est encore là du progrès , de (a régénération! mais nous sommes toujours obligé de faire observer que M. Mazzini est , absolument incapable de rien inventer. Tous ces plans ci-dessus de démonstrations mensongères pour arriver au renversement d'un souverain, ne sont qu'un pauvre plagiat de notre ex-comédie de quinze ans.
Dans ces mêmes instructions de 1846 , il est recommandé « de prendre les grands seigneurs par ia vanité et de leur laisser le premier rôle tant qu'ils voudront marcher avec les révolutionnaires, sauf à s'en débarrasser après; » d'attirer le clergé « en lui promettant la liberté ; » de gagner le peuple « en parlant souvent , beaucoup, partout, de ses misères et de ses besoins ; » d'essayer de paralyser l'armée par l'éducation du peuple, après quoi on pourra marcher même contre elle sans danger, » etc. , etc. Comme on le voit par ce résumé, le digne apôtre prêche tout simplement l'art de tromper tout le monde*. Et il criera contre ce qu'il appelle les roueries
1 Le 16 mai 1849, à l'occasion de la suspension momentanée
des cours, de la vieille politique, du jésuitisme, etc. Mais hâtons-nous, d'ajouter que ce système de fausseté, il ne le renie pas, au contraire , il l'avoue et le proclame avec une naïveté que nous nous abstenons de qualifier : « Les hommes de bonne foi (on ne voit pas trop » ce que la bonne foi peut avoir à faire ici) ne devraient » jamais oublier, dit-il , un fait constant que nous pouvons » à peine indiquer; et c'est la différence radicale, continue, . » qui se manifeste entre le langage des partis et leurs » actes, entre le bouillonnement irrité, exagéré, de l'esprit » tendant à conquérir et repoussé par la force brutale, » et les nécessités pratiques auxquelles il se trouve soumis » en descendant de la sphère de l'idée dans celle des faits. » Proudhon arrivé au pouvoir ne se chargerait pas de » donner une forme organique à l'anarchie. Aucun com- » muniste doué du plus simple bon sens ne s'aviserait , le » jour d'une révolution, de publier comme programme » (es utopies de la veille. Pas un de tons ceux qui prô- » chent le terrorisme systématique, n'oserait réduire en » fait les maximes par lui proposées alors qu'il n'était qu'un » simple individu isolé et impuissant. Et c'est dans Tordre o des choses, à cause du changement qui s'opère dans les » mêmes hommes suivant le terrain sur lequel ils se trou-
(Thostilités entre notre armée assiégeante et la République romaine, le triumvirat envoya sous prétexte de gracieuseté, aux soldats français, 50,000 cigares et 100 livres de tabac. Mais les paquets avaient pour enveloppes des proclamations excitant nos troupes à l'insubordination et à la révolte. Ainsi la lojale franchise de M. Mazzini brille, même lorsqu'il apporte des présents ; et elle pourrait remplacer proverbialement celle des anciens Grecs.
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» vent 1 , » etc., etc. À quoi aboutit en somme toute cette phraséologie ? A déclarer que les apôtres révolutionnaires, — une fois parvenus au but de leur ambition, — agissent tout autrement qu'ils ne parlaient la veille. Eh, mon Dieu! on ne le sait que trop. Mais il appartenait à M. Mazzinide
réduire ces différences, comme il les appelle eupho-
niquement, — en théories et en principes, — et pour qu'il ne manquât rien à la chose, — d'adresser ce petit code édifiant aux « gens de bonne foi! »
Ce n'est pas tout ; M. Mazzini qui ne cesse de faire luimême l'éloge de ses vertus , — et toujours avec autant d'à-propos que de justesse, — disait dans une lettre à M. de Lesseps, en date du 16 mai 1849 : « Vous me demandez , monsieur, quelques notes sur l'état actuel de la République romaine. Je vais vous les fournir avec cette franchise qui a été pour moi , dans vingt ans de vie politique, une règle invariante. » Cet éloge ne couronne-t-il pas admirablement le chapitre qu'on vient de lire ?
1 Democrazia f ip. 277.