‹ Lettres de Joseph Mazzini à Daniel Stern [pseud.] (1864-1872) (volume 2)Chapitre 20 sur 27 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LA MODESTIE MAZZINIENNE.

Nous Pavons déjà dit : M. Mazzini pourrait être proclamé peut-être l'homme le plus modeste de ce temps-ci , et ce n'est certes pas une mince gloire à une époque où il a tant de concurrents en ce genre. Que de gens, en effet, auxquels on aurait pu appliquer de nos jours ce que Mirabeau disait d'un littérateur son contemporain : « Je ferais une fortune immense si je pouvais l'acheter ce qu'il vaut , et le revendre ce qu'il s'estime ! »

Le grand idéologue s'annonçait comme tel dès son début, alors qu'en 1831 , — conspirateur vulgaire et tout à fait inconnu , et écrivant au roi Charles-Albert , — il mettait comme épigraphe en tête de sa lettre ce superbe dilemme à l'usage des anciennes Cor lès d'Aragon : sinon, non : ce qui signifiait que M. Mazzini entendait traiter de pair à pair avec les souverains du Piémont. Et l'Italie, ne comprenant pas cette sublimité , se permit d'en rire beaucoup dans le moment.

Et comme le Moïse, le prophète, le Mahomet italien parle modestement de lui même ! Ici il se place en tête de ces âmes « qu'on voit se lever comme Prométhée, pour

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» protester contre la fatalité qui les opprime , et Paffronter d sentes; — de ces hommes qui ont une prophétie » d'avenir écrite sur le front; — de ces êtres d'une » nature supérieure, que la nature jette sur la terre alors » que finit une époque, pour (a rattacher à la non- » relie; — de ce petit nombre de grands génies privi- » Iégiés, dont (a parole féconde , énergique, révèle » clair et puissant te vœu du siècle, etc. '. »

Là , il s'écrie : « Il nous appartient, à nous, pour at- » teindre notre but, de remonter aux principes; — de » ramener (es nations qui aujourd 9 hui errent à » tâtons dans ie vide, aux lois du progrès, de l'huma- » nilé, de Dieu; de relever le sens moral tombé (!!!); o — de ressusciter le sentiment du devoir dans le cœur » d'hommes réduits à l'état de machines calculait tricej; — de recréer une vie morale d'enthou-

» siasme et d'amour, de la substituer à la vieille existence » du privilège et de l'inégalité, etc. , etc. \ »

Ailleurs il dit (toujours en parlant lui-même de luimême) : « Et d'abord que sommes-nous? — l'esprit » régulateur, le credo général de notre parti na*

» tional i Nous sommes par le nombre, par Vin-

» telligence, par ie courage, par ia connaissance > de la vérité , plus forts que nos ennemis 4 . »

Et après s'être ainsi dressé de ses propres mains des autels, avec quel ineffable et majestueux dédain ne parle -

1 Prose, 310.

2 Vltalia del Popolo, n° de juin 1850.

:î Democrazia, p. !> I o.

1 Jb'uL, p. 7.">7.

JUGÉ PAR LUI-MÊME ET PAR LES SIENS. i67

t-il pas de tous ceux qui osent se déclarer ses adversaires politiques : « Gens, dit-il, dont quelques-uns sont influents » par une position sociale ou par la fortune, tous par opi- » nions libérales , sincères peut-être , mais tout au moins » fort tièdes , — ne manquant pas d'esprit , mais sans » aucune étincelle de génie (!!!)> et gâtés par les » habitudes d'une analyse étroite, stérile , cadavérique, » empruntée au dix-huitième siècle , etc. K » Que vous semble de ce sublime réformateur , — dont vous connaissez les théories et les œuvres, — reprochant à autrui de n'avoir pas une étincelle de génie? O apologue évangélique de la paille et de la poutre dans l'œil, que vous êtes éternellement vrai !

Et quels sont ces hommes que M. Mazzini abaisse ainsi sous ses pieds? Ce sont les Cesare Balbo, les Leopardi, les Manzoni, les Ugo Foscolo, les Peliegrino Rossi, les Massimo d'Azeglio, les Pinelli et autres notabilités du parti constitutionnel ou modéré en Italie. Voyons les principes de ces chefs politiques si dédaigneusement traités, et par qui ? Massimo d'Azeglio dit qu'il a adopté ainsi que ses amis , comme programme , ces belles paroles prononcées par sir Robert Peel dans la séance de la chambre des Communes du 12 février 1847 : « Il faut d'uu coté accomplir les réformes voulues par les nécessités des temps, comme de l'autre se garder des spéculations abstraites et excessives de liberté. »

Cette maxime si remarquable du grand ministre » dont ta perte a été irréparable pour l'Angleterre , mériterait ,

1 Prose, p. 72.

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suivant nous, d'être souvent citée et profondément méditée, car elle nous paraît résumer avec autant de concision que de clarté et de justesse les véritables conditions de gouvernement à l'époque moderne.

Cesare Balbo proclame les principes suivants : « Que » l'homme peut être libéral sans être irréligieux ; aimer » la patrie et travailler à son bien-être sans offenser les » principes éternels de justice, et sans se jeter continuelle- » ment dans des chances incertaines et périlleuses ; croire » au bien sans faire le mal ; croire à la résurrection de » l'Italie sans renier la raison ; prendre celle-ci pour guide » au lieu de s'en remettre au hasard , etc. * » N'est-il pas tout simple de voir d'aussi pauvres principes pris en pitié par le grand rénovateur , qui porte une prophétie d'avenir écrite sur son front, et qui a promulgué, lui , des systèmes aussi admirables que nouveaux , se résumant ainsi : « L'homicide politique n'est point un crime ; — les biens matériels doivent SE distribuer suivant les œuvres et l'éducation morale des hommes; — pour comprendre la vie, il faut comprendre les ruines , etc. , etc.

C'est au milieu de ces ruines que le frénétique démolisseur prétend trôner sans partage, semblable au Satan de Milton, qui s'écriait : « Il est beau de régner dans ces abîmes; oui, mieux vaut toujours une royauté en enfer que d'occuper un rang subalterne dans le ciel. »

On a ri daus le temps de cette boutade absolutiste de M. de Maistre : « Qu'est-ce qu'une nation, mon cher amiî

1 Le Sjteranze (Vltalia.

C'est te souverain et l'aristocratie*. » Nous sommes certain que , sans trop se faire presser, M. Mazzini dirait, lui, à cette heure : « La nation italienne, c'est moi et mes quelques douzaines d'obscurs séides. » Tant il est vrai que les extrêmes se toucheront toujours.

Ajoutons que cette modestie du maître paraît avoir gagné les disciples. Ainsi l'un d'eux , le docteur Carlo Pigli , gouverneur de Livourne au temps du triomphe de la démagogie , disait : « On prétend que le parti républicain est peu nombreux en Toscane ; les hommes ne doivent pas se compter, mais se peser ! ! »

C'est ainsi encore que le triumvirat et l'Assemblée des Représentants Romains déclarèrent solennellement un jour que YEurope tes admirait !

Celte face si marquée du caractère mazzinien n'a pas échappé aux compatriotes du superbe visionnaire.

Gioberti : « Mazzini ne s'est-il pas avisé récemment » de mettre en avant la création de nouvelles croyances et » d'un nouveau culte religieux ? Tandis que Maximi lien I er » déposait la couronne impériale pour ceindre la tiare » ( Guicciardini , cl). XII ) , le Mazzini ne paraît pas » vouloir se contenter d'une seule de ces hautes dignités; » il veut être empereur et pape tout à la fois 2 »

Farini : o Démesuré est V orgueil de cet homme né » pour (a ruine de' l'Italie. Et les adorations de ses » tristes sectaires l'ont tellement aveuglé, qu'il confond » l'amour de la patrie avec son amour-propre , et qu'il

1 Lettres et opuscules inédits , p. 404.

2 ^Rinnovamento, v. i, p. 341.

» préférerait brûler le temple plutôt que d'en voir l'autel » principal consacré à d'autres. » Et plus loin : « Il tran- » che du prétendant, du fondateur d'une nouvelle dynas- » tie, avec plus de prosopopée (più prosopopea) et d'ord gueil, que ne pourraient le faire les rejetons bourboniens » de France et d'espagne 4 . *

Et combien cette ivresse orgueilleuse de la part d'un vulgaire conspirateur , — d'un utopiste stérile n'ayant jamais pu même produire une idée , un système , qui est seulement la moindre apparence de consistance , — d'un désorganisaleur maniaque, dont toute la gloire se réduit à avoir bouleversé et désolé l'Italie , — ne paraîtra-t-elle pas encore plus étrange, pins inouïe, si on la met en regard de l'humble modestie d'un homme qui avait été tout à la fois le libérateur , le législateur , on pent dire le créateur de son pays, — nous avons nommé Wasingbton. Voici comment ce grand citoyen parlait de lui-même en faisant ses adieux au congrès américain, après quarante-cinq années de glorieux services :

«... Les actes publics prouvent jusqu'à qnel point les principes que je viens de rappeler m'ont guidé dans l'accomplissement des devoirs de ma position. Ma conscience du moins me dit que je ne m'en suis pas éloigné. Comme aussi , quand je repasse les actes de mon administration ,

je n'y reconnais aucune faute d'intention. J'ai le sentiment trop profond de mes imperfections pour être è&r de ne pas avoir commis d'erreur». Quelles qu'elles aient pu êtfé, je prie le Dieu tout-puissant de détourner les maux qui pour-

1 Lo Hlalo Romano, v. u, i>, 2©£, M9.

raient en résulter. J'emporterai ainsi avec moi l'espoir que ma patrie ne cessera pas de les juger avec indulgence, et qu'après quarante-cinq ans d'une vie consacrée à la servir avec zèle et bonnes intentions, tomberont en oubli les torts d'un mérite insuffisant , comme je tomberai bientôt moi-même dans le sein de l'éternel repos. »

Que l'on compare à présent les deux hommes et les deux langages !

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