CHAPITRE XI
LA LANGUE MÀZZINIENNE.
Étant connu que M. Mazzini gâte tout ce qu'il touche t il ne pouvait manquer aussi de gâter l'idiome de son pays.
L'immortel auteur de la Dlvina commettra professait une admiration passionnée pour la belle langue italienne, qu'il avait pour sa part grandement contribué à créer. Et son enthousiasme à ce sujet s'exprimait avec une exaltation naïve : « Cet illustre idiome, disait-il, recherche les hommes semblables à lui de même que la grande magnificence convient aux hommes puissants , la pourpre aux nobles seigneurs, de même notre langue veut des supériorités en savoir et en intelligence, et méprise les autres. » Ailleurs, Dante vouait « à une perpétuelle infaim t
ceux de ses compatriotes qui vantaient les idiomes étrangers et dépréciaient l'italien; il les traitait de pervers (raalvaggi), et appelait abominables délits (abominevtl reita) les motifs qui les engageaient à agir ainsi. » Enûn, il « n'eslilnait dignes d'être traités dans cet illustre idiome supérieur à tous les autres, que les sujets les plus choisis 1 .» Hélas! M. Mazzini n'a que trop encouru ces anathèmes lancés par un des rois de la poésie ; dans sa monomanie de conspirations, il devait conspirer aussi contre il gentil parlar itatiano.
Ce n'était pas assez "que la moderne phraséologie à l'usage des discussions politiques et l'institution d'assemblées représentâmes en Italie, eussent introduit dans cet idiome si riche, si suave, si mélodieux, une partie du vocabulaire sec, positif, inharmonique, de la polémique septentrionale, ♦)mme aussi les protocoles parlementaires, peu euphoniques on en conviendra; ce n'était pas assez d'avoir forcé la langue du Tasse et de l'Arioste à parler comme un huissier de la chambre des Communes.
M. •Mazzini est venu encore là surcharger de germanismes , d'anglicismes et de gallicismes ; il s'est plu à obscurcir sa limpide clarté par les brouillards du néologisme le plus brumeux. Aussi Gioberti l'accuse-t-il « de » parler barbarenient (barbaramente) et de se servir » d'un style qui ne pourrait pas être appelé italien sans » une grave injure pour V Italie. »
Et il ajoute : « Vous ne trouveriez pas un seul livre de » valeur (di polso) dans tout ce qui est sorti de l'officine
1 Dante. Conversa zioni.
» mazzinienne. . . Ce ne sont que des lieux communs em-
» pruntés aux éphémérides d'au delà des monts Leur
» langue, ou pour mieux dire leur jargon, est un pastiche » polyglotte dans lequel l'Italie a la dernière part; de telle t façon qu'ils réussissent très-agréablement à rappeler » Rome antique, à célébrer ses grandeurs, dans un idiome » semblable à celui de Brennus et de Genséric. Quant à leur » style, — image naturelle de l'âme, car le bon goût » est à la forme du langage ce que le jugement est au fond, a — les mazzinistes sont d'ordinaire ampoulés , désor- » donnés, accoutumés à transporter les délires poé- » tiques dans ta prose et tes élégances du notariat » dans la poésie; ils veulent être, — comme ils le di- » sent, — sentimentals et romantiques , et ils ne réussis- » sent en réalité qu'à être ennuyeux et barbares 1 . »
Pour donner un exemple de ces déplorables profanations linguistiques, nous allons citer quelques échantillons du nouveau vocabulaire politique, extraits d'une brochure révolutionnaire qui nous tombe par hasard sous la main 2 .
L'auteur combat « le cosmopoiitismo papal; — le duaiismo entre l'esprit et la matière; — le monopoiismo du capital; — le parasitismo des oisifs ; — Yan-
1 Kinnovamento , y. h, p. 185, 336, 338 et 340.
2 Introduzione ad alcuni appunti storici, par Montanelli
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tagonismo entre les travailleurs el les capitalistes; —le yovernismo; — le tcrrazzanismo de la nationalité;— le fusionismo et le formatismo ; — le monocratismo unitaire et le monocratismo électoral; — Yunitarismo national, le eomtitutionalismo français et l'ancien li* beralismo italien ; ?— la cterocrazia catholique et l'oiigarchia cléricale; — les constitutions politico-teolofjichc; — la ptutocrazia, qui, dit-il, s'appuie sur la cterocrazia et la militocrazia ; — l'intérêt plulocratico français s'alliant avec l'intérêt clerocralico italien; il veut Le socialismo, Yindividualismo , la de* mocrazia cosmopolilica , les teoric fiiantropiche; il admire la blusa du protetario, » etc., etc.
Voilà ce qu'est devenue la belle langue italienne avec les ornements exotiques dont l'ont affublée les modernes néologues de la démagogie. Ne dirait-on pas d'affreuses verrues sur un beau profil de statue grecque?