CHAPITRE XII
LE THÉÂTRE MAZZINIEN.
Après les révolutions de 1848, le niazzinisme s'est emparé du théâtre comme « d'un moyen de progrès et de civilisation. » Parmi les tristes productions politicodramatiques dont l'Italie a été inondée à cette époque ,
JUGÉ PAR LUMlfiMR ET PAR LES SIENS. 175
nous nous bornerons à en choisir une comme spécimen , cl nous prendrons YJssedio ci Alessandria (le Siège d'Alexandrie) par M. Felice Govean 1 , parce que ce fut une des premières de ce genre, sinon une des plus scandaleuses.
La pièce imprimée est accompagnée d'un faclum qui n'est pas moins curieux que l'œuvre dramatique. M. Pinelli, alors ministre en Piémont, avait à ce qu'il paraît défendu d'abord la représentation de la pièce , et on verra tout à l'heure s'il avait tort. Sur ce , la modestie mazziniste se révolte ; oser défendre une dangereuse rapsodie du parti , c'était un crime irrémissible ! Et l'auteur , M. Govean, adresse au ministre une lettre, dans laquelle il lui dirait, — entre autres aménités, — a Chevalier Pinelli, » hâtez-vous de vous réjouir du mal que vous nous avez » fait. Les événements politiques changent la position des » hommes : le cas échéant, nous vous rendrons la pareille; » et nous vous assurons dès à présent que nous vous la » rendrons sans pitié. » C'était faire entendre assez clairement, — ce nous semble , — au ministre, que ce
1 Ce même M. F. Govean, jadis médecin, — sans clientèle , bien entendu , — rédige de concert avec un autre médecin in parlibus 9 A. Borella, une feuille ultra-démocratique qui se publie dans les États sardes, sous le titre de Gazetta del Popolo» Ces deux ré-docteurs sont réellement littéraires comme une ordonnance médicale; de là Tient que leur polémique pourrait tout au plus être goûtée dans les pharmacies. Mais, en revanche, ils déploient un talent de grossièretés et d'injures, qui doit leur mériter l'admiration des halles. La Gazetta del Popolo se distribue dans les rues ; elle est imprimée sur papier-sucre ; le style et l'esprit sont a l'unisson du papier. Le tout se vend un sou ; en conscience, c'est exorhitamm ont cher.
refus d'autoriser la représentation d'un mauvais mélodrame lui coûterait la tête. L'empereur Néron avait,— si nous ne nous trompons, — des procédés assez analogues contre ceux qui s'avisaient de ne pas applaudir à sa voix, quand il lui arrivait de chanter sur un théâtre. Mais ce César était loin sans doute de se douter qu'il" donnerait un jour des leçons aux apôtres de X humanité et de la fraternité !
Passons à l'œuvre scénique : si les renseignements à nous communiqués par des personnes qui se trouvaient alors en Italie sont exacts, XAssedio d* Atessandria aurait été joué quelques mois après l'assassinat du malheureux Rossi. La pièce contient une apologie du meurtre politique ; et, afin sans doute que l'intention fût plus intelligible, le traître qui subit injustice du peuple a nom Rossino-Bianchi , et on ne l'appelle souvent dans le cours de la pièce que Rossino. Voici un extrait de la scène :
BRASCA.
« Dieu de miséricorde ! le cadavre.du consul Rossino- Bianchi.
rodolfo (le podestat d'Alexandrie).
» Le cadavre d'un traître.... Tranquillisez-vous, Biagio- Brasca. Les peuples ne se sauvent que de cette façon, en frappant les traîtres. Venez avec moi à Saint-Pierre en rendre grâces a dieu.
BRASCA.
» Et aussi implorer miséricorde pour son âme.
RODOLFO
» A présent qu'il est mort, soit ! »
Est-il possible , nous le demandons , d'offrir sur un théâtre de plus tristes monstruosités : non-seulement glorifier l'assassinat politique, mais encore aller dans une église pour en rendre grâces à Dieu !
Et comme quelques poignées d'émeutiers avaient brisé et brûlé à Rome, en 1848, l'écusson de l'ambassadeur d'Autriche, il fallait célébrer encore cette sauvage violation du droit des gens , aussi bien que l'assassinat du ministre Rossi, parce qu'apparemment on moralise et on instruit le peuple en faisant l'apothéose des plus abominables excès commis par la lie qui le déshonore.
Donc un ambassadeur autrichien est introduit dans la pièce, et il est grossièrement et publiquement outragé ! Il essaie de répondre par quelques paroles :
RODOLFO
« Ambassadeur, tu insultes !
viviano {V homme du peuple modèle).
» Sijei'assassi.... (se l'a ma zz...). »
Cet odieux aparté ne reçoit aucune désapprobation.
Apparaît en vue des remparts l'empereur Barberousse, qui vient, — sous la foi des conventions conclues, — jurer une trêve.
VIVIANO.
« Podestat, un mot !
RODOLFO
» Parle.
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VIVIANO has à Rodotfo.
» Je suis sûr de mon arbalète, et elle est de force à percer une cuirasse, même impériale.
RODOLFO
» Imbécile (stolto) ! tu devais le faire et ne pas tf dire; à présent garde-t'en bien, sur ta vie ! •
Est-ce assez de niaises horreurs !
Après cela, il fallait bien aussi instruire le peuple quant au style; et voici les modèles que la pièce lui offrait en ce genre :
GAL1AUDO.
« Nous sommes au vendredi saint ; tout est silence
Quelle nuit obscure!... Une seule étoile brille comme furtivement ainsi qu'une lampe aux pieds d'un mort. Aujourd'hui le mort est un dieu; il convient que ta
lampe soit un astre Cadavres phosphorescents,
sortez pour éclairer des entrailles de la terre ! » etc.
Voilà un aperçu des enseignements moraux et civilisateurs du théâtre mazzinien !
Nous pourrions citer beaucoup d'autres pièces politiques aussi déplorables pour le fond et pour la forme , dont le but est de saper toutes les bases de Tordre , de la société, de la religion; — du reste sans invention et sans idées, — en un mot — inspirées par Y esprit du maître.