‹ Lettres de Joseph Mazzini à Daniel Stern [pseud.] (1864-1872) (volume 2)Chapitre 24 sur 27 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

LE COURAGE MAZZINIEN. '

Sur ce sujet délicat, — comme sur le fond du chapitre VIII, — nous nous en référerons à des juges italiens.

Bianchi-Giovini : « Notre Mazzini est moins impru- » dent que Streuve; il se tient à une distance respectueuse » des cours martiales : il fait le Caton [catoneggia) en » restant à domicile, et envoie les autres se faire fusiller; » mais ses victimes reçoivent de lui le tribut annuel d'un

1*2 MAZZLM

» service funèbre, — ce qui est une belle consolation pour

*> les âmes du purgatoire 1

» Le prophète italien nous parle bien de la poésie d'ac- » tion , — c'est-à-dire d'une action qui est vraie seulement » en poésie ; — il nous promet bien qu'il marchera à la tête; » mais du lieu où les balles atteignaient les frères Bandiera, » à l'endroit où reposait tranquillement Mazzini, la distance » était immense \ » A propos de ces malheureux frères Bandiera, tout le monde , en Italie , a accusé le grand promoteur des iusurreclions péninsulaires d'avoir poussé ces jeunes gens à une entreprise aussi colossalement folle que celle qui consistait à tenter (juillet 1844) l'envahissement du royaume de Naples à la tête d'une troupe de vingt conjurés. L'accusé a vainement essayé de se disculper; « mais, comme dit Bianchi-Giovini , il suffit de lire son » récit même pour se convaincre que ce fut lui qui les » excita et qui les envoya à la mort 8 . » M. Mazzini était à Londres alors que les frères Bandiera se faisaient fusiller à Cosenza , ce qui ne l'a pas empêché d'écrire , — précisément à propos de cette funeste entreprise , — la phrase qu'on va lire et qui paraîtra pour le moins étrange : « Le » très-petit nombre de gens au suffrage desquels je tiens » savent que^'e n'organiserais jamais une expédition

» armée SANS EN PARTAGER D'UNE MANIÈRE OU D'UNE

» autre les périls 4 ! ! ! » — Témoin encore la récente tentative d'insurrection àMilan!

1 Mazzini e le sue utopie, p. 45.

2 Ilml.^. 46.

1 Ibid., p. fil.

4 Prose, p. 60.

Et ce qui n'est pas moins étrange , c'est que , — toujours à propos de cette échauffourée de 184&, qui eut lieu en Calabre, M. Mazzini restant à Londres , — le grand idéologue adressait à ses compatriotes italiens les plus sanglants reproches de leur couarde" inaction en présence de ces tentatives de soulèvement ; qu'il leur disait que les frères Bandiera étaient morts pour les « racheter » de cette tache de lâcheté que toute l'Europe leur iin- » primait {dalla taccia di codardia che tutta Eu- » ropa vi da) ; » — que non content de ces vitupérations, — si singulièrement placées dans sa bouche, — il stigmatisait avec une insultante ironie ce qu'il appelait les hommes du printemps (uomini delta primavera) , autrement dit les révolutionnaires sans cœur, suivant lui , qui alléguaient la nécessité d'attendre au printemps pour commencer les entreprises insurrectionnelles. Mais en admettant ce que vient de dire Bianchi-Giovini , on conçoit facilement que, pour qui a l'habitude de se tenir à couvert à Londres ou ailleurs , — pendant que d'autres courent les hasards, — toutes les saisons doivent paraître également favorables et surtout également saines.

Reprenons les citations. •-

Bianchi-Giovini : « Mazzini fuit de Milan (1848) quand » les Autrichiens en étaient encore éloignés de plus de » trente milles, et va se réfugier au pied du mont Bolia *. »

1 Mazzini , etc., p. 23.

Ce qui ne Ta pas empêché, — comme on Ta déjà vu, — d'accuser Charles- Albert , — dont l'intrépidité au milieu des combats a été suffisamment prouvée, — de s'être sauvé de cette même ville de Milan « par une fuite secrète, » lâche, accompagnée de circonstances telles qu'elles de- » vaient déshonorer à jamais la monarchie. » Ce qui ne Ta pas empêché encore de jeter au fils de Charles-Albert,— au jeune roi acluel du Piémont, Victor-Emmanuel, qui a suivi son père sur tous les champs de bataille , et qui , à Novare notamment, a eu ses habits percés de balles, — l'épithète de prince efféminé (principe femminiero) l . Au surplus M. Mazzini paraît décidément possédé, de cette manie de s'établir juge en matière de vaillance , manie qui lui sied assez peu, chacun en conviendra. En voici un nouvel exemple que nous empruntons à l'ex-ministre mazzinien à Rome, Carlo Rusconi. Celui-ci raconte qu'après l'occupation de la première enceinte par les troupes françaises, le général en chef Roselli donna ordre au général Garibaldi de reprendre ces positions. Ce dernier jugea l'entreprise impossible et exposa franchement son opinion. Il, s'ensuivit un dissentiment entre les deux généraux; M. Mazzini prit parti pour le premier, et fit entendre assez clairement que Garibaldi avait eu une défaillance de cœur. On conçoit ce que dut éprouver le célèbre condottiere, auquel personne ne contestera assurément le titre de brave soldat, en s'entendant donner des leçons de bravoure, et par qui? par M. Mazzini ! Aussi, dit C. Rusconi, « offensé du jugement émis sur son compte (et il y avait «certes bien de quoi!) par le triumvir, il se refroidit

1 Cenni e document*, p. S5.

» grandement à son égard *. » C'est alors que Garibaldi aurait dit de lui ce mot souvent reproduit par nous et qui le peint si bien : Cet homme gâte tout ce qu'il touche.

Bianchi-Giovini : « Nous sommes prêts , la main » sur le coeur \ à combattre avec vous , et, ces paro- » les, Mazzini les écrivait quelques jours seulement après » sa très-peu glorieuse défection des rangs de l'expédition » de Garibaldi (vers le lac Majeur, après la reddition de » Milan, 1848). Démosthène ne jeta son bouclier qu'a- » lors qu'il se trouva en face des Macédoniens; mais Maz- » zini ne peut pas même en dire autant; et sa fuite, quand » l'ennemi était encore à deux journées de marche, scan- » dalisa tellement ses partisans, que tous ceux qui avaient » un cœur de soldat l'abandonnèrent 2 . »

M. Mazzini célèbre très-souvent, et avec un enthousiasme vraiment lyrique , tout ce qu'offre de beau et d'attrayant la gloire du martyre : • Le martyre, s'écrie- » t-il, le martyre n'est jamais stérile. Le martyre pour une » idée est la plus haute formule que le moi humain puisse » trouver pour exprimer sa propre mission; et quand un » juste se lève du milieu de ses frères abattus et s'év crie : Voilai ceci est le vrai, et moi, en mourant, je » l'adore : un esprit de nouvelle vie se répand dans l'hu- » manité tout entière , parce que chaque homme lit sur le » front du martyr une ligne de ses propres devoirs *. »

Et ailleurs : « L'ange du martyre et l'ange de la victoire » sont frères; -mais l'un regarde le ciel, l'autre la terre; et

1 La Republica Romana 9 ^. 16 i.

3 Mazzini, etc., p. 42.

8 Prose, p. lll.

js6 MAZZINI

» c'est seulement quand d'époque en époque tes devx »> regards se rencontrent entre le ciel et la terre, » que la création s'embellit d'une nouvelle vie et » qu'un peuple se lève du berceau ou de la tombe, » éranfjdlistc ou prophète*. » Ailleurs encore, il s'écrie qu'on doit <* chercher la mort comme le jeune homme » l'embrassement de sa fiancée 2 . » Tout cela est trèsbeau; mais, s'il faut en croire ses compatriotes, l'amour de M. Mazzini pour le martyre aurait été jusqu'à ce jour passablement platonique.

BUNCHi-GioviNi : « Mazzini se vante d'être un nouvel » apôtre des nations, mais il ne ressemble pas aux anciens * apôtres , qui , pour le triomphe de l'Evangile , expo- » saient leur vie et finissaient par la sacrifier. Mazzini se » plaît à célébrer le martyre d'autrui , mais il évite soi- » gneusement cette gloire pour son propre compte *. »

Gioberti : a Les agitateurs démagogues ne sauraient » revendiquer une part dans la gloire militaire de la dé- » fense de Rome , eux qui traitaient ses défenseurs d'a- » ristocrates et qui se tenaient éloignés de l'odeur de la » poudre et de la face de l'ennemi. Mazzini n'y participa » point non plus, car là, — comme en Lombardie, — ~il » évita toujours prudemment les périls , et on lie le vit ja- » mais animer les combattants par sa présence \ » Et ailleurs : « On se plaignait de ne jamais l'apercevoir à » Saint-Pancrace , où était le théâtre de la guerre 5 . »

Il n'est pas jusqu'à Guillaume Pepe qut ne reproche

1 Discorso a Milano, 25 juillet 1848. — * Prose , p. 112. — 3 Mazzini y etc., p. 23.— 4 Rinnovamento , vol. i, p. 863 et 364. — 5 Rinnovamento, p. 334.

aux grands phraseurs anarchistes « de n'avoir pas pris un » fusil en disant : Si nous avons primé avec la bouche, » nous voulons maintenant primer avec le bras. 1 . »

A la vérité l'cx-ministre des affaires étrangères de la République romaine, un très-humble admirateur du grand utopiste, Carlo Rusconi, qui avait reproché au gouvernement provisoire do France, en 1848 , d'être trop partisan de Y autorité ; à la constitution mazzinienne votée à Rome en 1849 d'être trop peu démocratique, trouve à blâmer, dans M. Mazzini... un excès d'ardeur intrépide. Il s'agit des derniers jours du siège de Rome, alors que la résistance était reconnue impossible :

« C'est à tort, dit C. Rusconi, que Mazzini a été ac- » cusé par quelques-uns pour avoir persévéré dans la » défense.... i II voulait donner sa vie et montrer à » l'Europe que personne n'avait plus d'audace (ardire) » que lui... L'idée de sauver la république lui souriait en- » core dans ces moments extrêmes , parce que le côté le » plus saillant de son caractère est de ne jamais désespé- » rer, quelles que soient les circonstances 2 . » A la bonne heure, mais un homme qui s'était bravement battu sur les remparts de Rouie, après avoir pris part aux journées de Milan, en 1848, Dandolo, ne partage nullement, — au sujet des faits ci-dessus, — l'admiration de l'ex-ministre.

1 VItalia, p. 164.

2 La RepubUca Romana, p. 155, 184, 187.

Voici comment il s'exprime : « Il (Mazzini) prolongea la » résistance de Rome quand la défense était désespérée, et » fit durer huit jours encore un carnage inutile. Son en- » tétement coûta la vie à un grand nombre de braves et à » deux jeunes héros, Manara et Morosini... Et cependant » le vulgaire bat des mains et appelle gloire de l'Italie » celui qui , à l'abri du danger, tranquillement assis sur » son siège, et muni de sauf- conduits, ne risquait tout » au plus que d'affronter un exil accoutumé, accompagné » de toutes sortes d'aisances * , tandis qu'il a déjà oublié ou » oubliera bientôt jusqu'au nom des braves qui sacri- » ûèrent la vie à l'accomplissement d'un devoir 2 . »

Un dernier trait. Il résulte des déclarations de Gioberti que, — pendant la durée du siège de Rome, — on n'aurait jamais aperçu le triumvir à la porte Saint-Pancrace , où était le théâtre des combats. Mais, le 30 juin, après que l'Assemblée romaine a déclaré qu'elle « cesse une résistance devenue impossible, » M. Mazzini publie une proclamation destinée à annoncer que le triumvirat a donné sa démission , et qui se termine par cette phrase belliqueuse : « Peuple romain ! vienne le jour de nouvelles batailles... nous combattrons au besoin dans tes rangs 3 . »

Nous avouons ne pas très-bien comprendre cette pro-

1 Bianchi-Giovini dit à ce même propos : « En attendant, le pauvre exilé Yoyage commodément, loge dans les meilleurs hôtels , dort dans d'excellents lits , et jouit de toutes ses aises. C'est ce qu'il appelle une \ic d'abnégation et de sacrifices l!î » {Mazzini, etc., p. 67.)

2 Gli emigrati e ibersaglieri Lombardi, p. 222, 225, 332.

3 C'est le pendant du récent manifeste aux insurgés de Milan : « Nous combattrons dans m>s rangs demain! »

messe de bataille au futur, — quand les batailles étaient passées K

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