‹ Lettres de Joseph Mazzini à Daniel Stern [pseud.] (1864-1872) (volume 2)Chapitre 25 sur 27 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LA VÉRACITÉ MAZZINIENNE.

Celte qualité a commencé à briller dès l'aurore de la carrière du grand régénérateur. Si l'expédition de Savoie, en 183/», fit peu d'honneur à son jugement et à sa raison , en revanche elle en fit beaucoup à son imagination. Les enrôlés se recrutaient à l'aide des assertions les plus fabuleuses ; M. Mazzini avait la parole de la France, de la Suisse et d'une grande partie de l'Europe, qu'on se tenait prêt à voler à sa suite; l'Italie tout entière n'attendait que l'apparition du prophète de Vidée sur un pic des Alpes , pour se soulever et courir au-devant de lui ; l'armée piémontaise, y compris les colonels et les généraux, s'empresserait de se mettre à sa disposition. Hélas î l'inféodation prétendue de cette armée et de son état-major devait se réduire, par le fait, à quelques soldats

1 M. Mazzini paraît vouloir s'en tenir invariablement au futur, en pareille matière; il écrivait vers cette même époque de la fin du siège de Rome, à un officier d'état-major : « Puisse l'ennemi oser pénétrer dans nos murs ! il y aura une belle défense aux barricades ; nous y accourrons tous ! »

et à cinq ou six sergents auxquels on avait garanti des grades; et toutes les autres si magnifiques promesses s'évanouirent à l'unisson , en môme temps que , — d'un autre côté, — s'évaporait le héros de l'entreprise, avec son historique carabine.

C'est par de semblables moyens, — le grand idéologue, nous le savons, a pour habitude de se répéter en tout, — qu'ont été organisées toutes les tentatives subséquentes de soulèvements mazziniens. L'assertion et la nouvelle inexactes, — mais lancées hardiment, carrément, — ont toujours été sa ressource favorite. Faut-il rappeler les réjouissances publiques à Rome pour la défaite de Custoza, transformée d'abord en une victoire des plus décisives? — Même chose pour Novare ; — même chose pour le coup de main insurrectionnel du 13 juin à Paris, en 18&9, annoncé par le Moniteur romain comme ayant complètement réussi. Faut -il rappeler la malheureuse Brescia (23 mars 1849), poussée à la révolte par la nouvelle du prétendu triomphe de Novare, et d'autres innombrables exemples du même genre ?

Et récemment encore (6 février 1853, à Milan), le grand agitateur ne promettait-il pas aux insurgés l'appui de toutes les nations de l'Europe, qui, disait-il dans son langage sério-burlesquc , « bouillonnaient sous leur croûte volcanique ? »

Ce que M. Mazzini a répandu d'invention dans sa politique suffirait à la gloire de dix romanciers; aussi, dit-on aujourd'hui proverbialement dans toute l'Italie , — pour exprimer l'idée d'une contre-vérité des plus hardies, — c'est une nouvelle ma zzinienne.

JUGÉ PAR LUI-MÊME ET PAR LES SIENS. iî)i

Mais son chef-d'œuvre de véracité est incontestablement la lettre qu'il adressa par la voie des journaux , en septembre 1849, à MM. de Tocqueville et de Falloux. Jamais peut-être les faits et les réalités n'avaient été reniés, affrontés avec un aplomb aussi audacieux, aussi étourdissant. Comme si ce n'était pas assez de pareils mérites pour recommander cette incroyable pièce, M. Mazzini s'est plu en outre à y répandre, contre les noms les plus justement honorés de notre pays , — toutes ses richesses d'injures ; et, — nous l'avons déjà dit , — c'est un véritable Crésus en ce genre.

Il s'agit de sa république romaine, et le début indique tout d'abord la- nature générale du factum» L'auteur de la lettre commence par s'indigner des calomnies dirigées contre cette république « sainte dans son droit, » pure d'excès dans son développement ; — eontre un » peuple bon, valeureux , et recommandable par son

» ATTACHEMENT A L'ORDRE et ses HABITUDES DE DISCI- » PLINE. »

Eh quoi ! vous qui prenez le nom d'apôtre , vous avez le courage de parler de la sainteté du droit, de t 'innocence d'excès, d'une révolution inaugurée par le poignard, la révolte, l'anarchie et le parjure! Vous célébrez ce peuple (non pas la vraie population romaine, bien entendu), mais votre peuple, à vous ; vous vantez son attachement à {'ordre, ses habitudes de discipline^ et plus loin

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encore sa conduite admirable, alors que, pendant cinq mois, le règne de vos prétoriens de taverne a été marque presque chaque jour par des désordres, des soulèvements, des dévastations , des meurtres odieux ! Ce sont les organisateurs de processions en l'honneur de l'assassinat de Rossi, ce sont les égorgeurs du cloître de Sainte -Caliste, les bandits sanguinaires de Sinigaglia, d'Imola et d'Ancône, les brûleurs de confessionnaux, les saccageurs d'églises, les briseurs d'écussons d'un ambassadeur étranger, les violateurs de domicile, en un mot, les auteurs de tant d'attentats qui ont fait rougir la civilisation moderne, auxquels vous venez décerner la blanche couronne d'innocence !

« De qui, poursuivez-vous, sortait la* République ? De » l'Assemblée constituante des États romains. D'où sortait » la Constituante? Du vote universel. Y eut-il, je ne dis » pas terreur, mais agitations, influence illégale- » ment exercée , dans les élections ? NON , tout se » passa pacifiquement, tranquillement, sans cor- » ruption, sans menaces. »

Ici autant de mots, autant d'insultes à la vérité. Nierezvous une circulaire du ministre de l'intérieur, Sterbini , qui convoquait toutes les gardes civiques en armes sur le pied de mobilisation avec une paye spéciale, pour « proléger cl influencer pacifiquement les élections? «Chacun comprend ce que pouvait être cette protection pacifique s'exerçanl à l'aide des baïonnettes. INierez-vous que le premier jour des élections, à Rome, — malgré des placards officiels menaçants contre les électeurs tièdes ou indifférents, — les bulletins ne présentèrent pas le nom-

bre de voix strictement exigé pour la validité des élections? Nierez-vous que le soir vos meneurs électoraux, consternés d'un pareil résultat, firent dresser sur la place de Monte- Citorio un immense transparent portant en grosses lettres : « Électeurs, celui-là qui aime véritablement la » souveraineté du peuple est forcé d'accourir aux urnes » pour y déposer son vote. Celui-là seul ne doit pas » en approcher qui s'est déshonoré par V infamie. » Celui qui ne remplira pas ce devoir sacré déclarera » lui-même qu'il n'a plus ni honneur ni patrie? » Nierezvous que le jour suivant, ces mêmes meneurs affichèrent une proclamation dans laquelle il était dit que « les noms » des votants seraient glorieusement conservés dans les » archives de la patrie, mais que ceux des amis des abus » se démasquant eux-mêmes en s'abstenant seraient » livrés aux malédictions de (a postérité? » Nierezvous les circulaires lues dans les administrations gouvernementales et qui menaçaient de destitution immédiate tous les employés qui ne se rendraient pas au scrutin, comme aussi celles qui annonçaient que cette même abstention entraînerait le retrait de pension à ceux qui en jouiraient * ? Nierez-vous que vos raccoleurs couraient partout, et jusque dans les salles d'hôpitaux, pour arracher des bulletins en faveur des candidats du parti démagogique ? Nierez-vous qu'ils firent, en outre, voter plusieurs individus n'ayant pas les conditions requises pour être électeurs 2 ? Nierez-vous enfin ce qu'affirme l'historien tarini,

* Histoire de la Révolution de Rome, par Alph. Balleydier. 3 La répulsion électorale se manifesta d'une manière encore

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qui se trouvait alors à Rome et parle en conséquence de visu .*« Les clubs, tout-puissants en ce moment, laissaient » entrevoir que si (es élections ne réussissaient pas » suivant leur désir, its sauraient y pourvoir par * ia force. Comme on les entendait dire aussi que si » V Assemblée ne proclamait pas la république on » ta crierait sur la place et on ferait justice des » tildes *• » Et phis loin : a Les clubs avaient envoyé » des listes de leurs candidats dans les provinces, » avec des commissaires et des orateurs pour les » appuyer 2 . » Voilà donc, monsieur, ces élections modèles "où, — suivant votre véracité, — « tout s'est passe pacifiquement, tranquillement, sans corruption, sans menaces, sans influence illégalement exercée, sans terreur, et môme sans une ombre d'agitation ! »

Revenons à votre lettre :

« Et comment les populations accueillirent-elles le dou- » ble décret de l'Assemblée (l'abolition du pouvoir tem* » porel du pape et la proclamation de la république)? » Pilles et campagnes sa tuèrent avec une vive joie » Vire républicaine. » Et vous disiez encore à ce môme propos dans une lettre à M. de Lesseps : « La république » s'est implantée chez nous par la volonté d'une assemblée » issue du suffrage universel elle a été acceptée par- » tout avec enthousiasme; elle n*a rencontré cPop- » position nulle part. » Eh bien ! il n'y a absolument

plus significative dans les provinces. A Sinigaglia, sur une population de 27,552 âmes, deux cents personnes seulement votèrent. A Cita di Castella et à Cornetto , il ne se présenta pas un seul électeur !

1 Stato Romano, p ts3. — 2 ibul, p. is4

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rien de vrai dans tout cela. Ce n'est pas nous qui l'affirmons, ce sont vos compatriotes, — et nous invoquerons seulement le témoignage de ceux appartenant à l'opinion qu'on appelle avancée, — bien mieux encore, c'est vousmême qui vous chargerez de démentir les tranchantes assertions ci-dessus.

Dans les États pontificaux , dites-vous , non-seulement Rome, mais toutes les autres villes et les campagnes, saluèrent avec une vive joie, avec enthousiasme, l'ère républicaine. L'historien Farini, témoin oculaire encore une fois, vous répond : « Dans les États romains, les ré- » publicains étaient en petit nombre (pochi) et le parti » rçazzinien moins nombreux encore... La république » avait été accueillie à Bologne avec inquiétude; dans » les vides de (a Romagne, très-peu de gens s'étaient » réjouis , même médiocrement , de la voir arriver ; dans » les campagnes, généralement, on l'avait reçue avec » déplaisir (dispelto) ! . » Le démocrate Guerazzi raconte : « Berli Pichat (gouverneur de la province de Bologne de » par le triumvirat), en homme loyal qu'il était, me don- » nant des renseignements exacts sur sa province, m'assu- » rait que Bologne et les contrées environnantes » n'étaient guère moins opposées à la république » qu'à une invasion étrangère 2 . » Le démocrate Dan dolo, un des défenseurs de Ilome, dit : « La république » fut plutôt tolérée que voulue par le peuple ro- » main, qui n'avait aucune couleur politique..^ Les ci-

' Slato Jiomano, v. h, p. 76; v. m, p 263.

2 Guerazzi, Apologia, p. 572.

» toyens étaient tellement fatigués des abus et des change- » mcnts politiques, qu'ils se résignèrent tranquillement » au gouvernement républicain, bien que le parti vraiment » républicain fût en très-petit nombre (piccolissimo) » et représenté seulement par quelques jeunes gens ar- » dents et de bonne foi, et grossi par la tourbe de ces » avides aventuriers, qu'on voit toujours accourir dans » les endroits où ils ont quelque chose à espérer, au milieu » du désordre inévitable d'un état exceptionnel '. »

Où étaient, nous le demandons encore, cette joie vive, cet enthousiasme pour la république que vous prétendez si généralement répandus dans les États romains? Mais vous-même, monsieur Mazzini, aviez pu savoir mieux que personne qu'ils n'existaient pas, vous dénaturiez donc les faits en parfaite connaissance de cause.

Et puisque nous sommes sur ce chapitre , c'est le cas peut-être de vider la question de républicanisme relativement au reste de l'Italie. Vous écriviez de Milan en 1848: « Excepté dans quelque coin de Naples et de Turin, je ne » crois pas qu'il existe un peuple, qui, — par traditions, » par conscience d'égalité civile, par les fautes de ses prin- » ces et par instincts de mission future, — soit plus démo- » crate, et par conséquent plus républicain que ie » peuple italien 2 . » Quant à Rome et aux provinces romaines, nous venons de voir assez clairement à quel point votre assertion est vraie. Sont-ils républicains, les États napolitains, où les classes populaires elles-mêmes com-

1 Gli emigrati , etc., p. 170, 171.

7 Cenni e docttmenti , p. 4.

battirent partout contre les tentatives de bouleversements radicaux (mai 1848)? Est-elle républicaine, la Toscane, où le peuple florentin a renversé la république (avril 18&8), et où les paysans se montraient si bien disposés pour vos belles théories, que vos journaux demandaient tout simple, ment qu'on les attachât à la bouche des canons et qu'on s'en servit en guise de mitraille? (Voir page 98.) Et le Piémont? L'avocat Brofferio, — ccliw-là même qu'on appelle le chef du parti républicain dans les États sardes, dit en propres termes : « Le Piémont n'est » pas une terre de république, et jusqu'à ce moment » — si ce n'est au point de vue abstrait, — on n'y a pas » vu de républicains 1 . » Resterait donc seulement Milan et la Lombardie, où vous étiez quand vous avez lancé l'affirmation citée plus haut. Eh bien ! en ce qui regarde cette partie de l'Italie, nous ne voulons d'autre contradicteur que vous-même. Voici en effet ce qui suivait à quelques pages de distance l'affirmation en question : « Il me fut » plus d'une fois proposé (à Milan, en 1848) , et par des » partis organisés en force, de renverser le gouvernement » provisoire (gouvernement que vous appeliez modéré et » qui ne voulait pas de la république), et de tenter avec » d'autres hommes quelque voie de salut. Et l'entreprise » était facile; mais à quoi bon? Un changement subit de » gouvernement à Milan aurait allumé la guerre ci- » vile 2 . » Les Lombards n'étaient donc pas si républicains que vous voulez bien le dire, puisque l'apparition de

1 Storia del Piemonte, v. h, p. 41.

2 Cenni e document* , p. 74.

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voire république aurait, — de votre aveu , — suffi pour soulever une guerre civile. Nous terminons par un dernier témoignage de vous-même contre vous-même sur ectie question. On lit dans l'ouvrage historique de Farini : « Mazzini avouait à M. Capponi, ministre de Toscane (février 1869), que tes Italiens ne semblaient pas portés a la république (non sembrare gli Italiani inchinevoli a republica) *. » Condamné par l'évidence des faits, condamné par les attestations de vos concitoyens les plus notables, enfin condamné par votre propre bouche, en est - ce assez , monsieur , pour illustrer votre véracité ?

Reprenons l'examen de votre lettre à MM. de Tocqueville et de Falloux , où nous allons voir briller derechef celte qualité qui vous distingue si éminemment.

« Et qui gouvernait au nom de l'Assemblée? étaient-ce » des éléments indigènes ou étrangers?... Dans la petite » armée républicaine concentrée à Rome pendant le » siège... il n'y avait que de 1,600 à 1,500 étrangers, » tout le reste était Romain. » Nous vous opposerons la publication intitulée Documerili délia guerra santa (Documents sur la guerre sainte), et dans laquelle on lit à propos de la composition de l'armée romaine : « Le tout » était un mélange de Romains, de Toscans, de Génois, » de Siciliens, de Calabrais, de Lombards, de Suisses, » d'Allemands et de Polonais'. »

Vous dites encore que dans Tétal-major « il n'y avait

1 LoStato Romano , v. m, p. 307.

2 Voir v. in, p. 130, 131.

tout au plus que huit officiers étrangers. » Ils étaient quinze i .

Vous affirmez « que l'artillerie était romaine; » il est notoire qu'elle était presque entièrement servie par des Suisses.

Vous ajoutez : « Car , — il faut que V Italie (e sa- » che, — quatorze mille hommes seulement, — jeune » armée sans expérience, sans tradition, sortie pour ainsi » dire du milieu du combat, — ont résisté pendant deux » mois à 30,000 soldats français. » Quatorze mille hommes seulement ! eh bien! votre ex-ministre, Carlo Rusconi , un de vos sectaires les plus dévoués, — nierezvous ce témoignage-là? — dit dans son histoire, la Repuhtica romana (v. n, p. 98) : « Rome comptait environ vingt mille combattants. » D'autres porteut le chiffre de 20 à 25,000. Il faut donc, — pourjépéter vos propres expressions , — que Vltaii% ie sache , vous avez ici faussé la vérité.

— # « Nous étions forts, dites-vous, forts de l'amour des » bons. » Oui sans doute, digne réformateur, çt le lecteur n'a qu'à jeter un coup d'œil rétrospectif sur le chapi^tre VIII de cet opuscule , pour voir comment vous vous entendez à discerner les ions.

— a Notre capitale était heureuse et joyeuse (lieta et » festosa) sous le poids des sacrifices que chaque change- » ment d'ordre politique impose , tranquille ( ! ! ) , se- » reine (!,!!), quand la présence de votre armée sous les » murs encourageait l'audace des mécontents , s'il y

1 Le nombre total était de vingt-deux , sur lesquels on comptait sept Romains seulement.

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9 avait eu des mécontents à Rome (se malconlenli » fosscro mai stati in Roma). »

Vit-on jamais un tableau plus complet de ce qu'on appelait naguère la béatitude du satisfait? Vous étiez alors, monsieur iMazzini, mieux que triumvir, vous étiez autocrate, tous aviez atteint le but de votre ambition, laquelle, à coup sûr, n'est pas médiocre. L'Auguste de l'idéologie avait bu à la coupe du pouvoir , Rome et toute la Roniagne devaient être ivres ; — cela se comprend. Mais le trait final va jusqu'à l'inouï : « L'audace des mécontents aurait été provoquée, s'il y avait eu des mécontents à Borne ! » Ici le délire de ia modestie se joint au délire de la véracité. Nous ne croyons pas en effet que, depuis qu'il existe des gouvernements au monde, il s'en soit trouvé un seul qui ait jamais cru pouvoir se flatter de ne pas rencontrer Y ombre d'un mécontent.

Rome, dites- vous, étti^heureuse, joyeuse, tranquille et sereine. Si vous voulez faire entendre que , — sous votre règne anarchique , — sa joie et son bonlieur égalaient sa tranquillité et sa sérénité, soit; mais si vous prétendez parler sérieusement, c'est autre chose, — nous invoquerions alors au sujet de ce tableau de félicités , que vous nous présentez si attrayant, si radieux, — comme aussi au sujet de cette absence de mécontentement, tellement absolue que, — dans vos États, — un mécontent serait passé à l'état de mythe , — nous invoquerions, disons-nous, le témoignage de Gioberti , qui déclare que vous-même, monsieur Mazzini, « aviez (à Rome) la répu- » tation de perpétuel et fanatique conspirateur ; que vous » représentiez aux yeux de beaucoup de gens tout ce que

» l'on peut imaginer de plus excessif en matière de révo- » lution; que vous mettiez en défiance (es sages, ef- * frayiez les timides et excitiez la plus vive répul- » sion chez les personnes religieuses , justement » alarmées de voir un ennemi prononcé du culte calholi- » que appelé à gouverner la cité sainte et le centre du » catholicisme 1 . » — Nous* en appellerions encore à un historien romain déjà souvent cité par nous et qui dit à propos de ce qui se passait sous votre gouvernement : « La difficulté des échanges , le peu de valeur du papier- » monnaie, les souffrances du commerce, affligeaient (à » ville de Rome, et les expédients ne pouvaient suffire à » satisfaire le public. L'absence du pape , des princes et » des riches étrangers accoutumés à apporter avec eux à » Rome l'or et les vices de la civilisation , étaient pour » beaucoup d'habitants une source de gène , de détresse ; » et comme les peuples non encore formés à la liberté » ont coutume d'attribuer tout le bien ou le mal qui leur » arrive au gouvernement, il en résultait que beaucoup » de monde se plaignait du gouvernement repu- » élicain 2 . » Ces tableaux sont quelque peu opposes à celui que vous nous offriez tout à l'heure, n'est-il pas vrai, monsieur Mazzini? et certainement tout le monde sera, — ainsi que nous , — disposé à accepter plutôt ceux-ci comme l'expression de la vérité.

Vous n'avez fait , — plagiaire éternel que vous êtes , — que copier à ce propos un ministre russe , le célèbre Potemkin. Chacun sait que lors du voyage de la grande

1 Rinnovamento , v. i , p. 360 ,361.

2 Farini, Lo Stato Romano , v. m , p.

Catherine en Crimée, ce favori avait disposé, dans les perspectives de la route, des villages en bois peint, de charmants cottages sur toiles enluminées, en façon de décors d'opéra. Vous aussi , monsieur Mazzini , — pour essayer de faire illusion sur les tristes réalités de votre république romaine , — vous avez vonlu suivre l'exemple de Potcmkin. Seulement, an lieu de la brosse du décorateur, vous avez employé la plume, et vous nous avez montré nn bonheur à la détrempe oratoire, une prospérité également en peinture de rhétorique, et reposant sur des châssis de paroles.

— « Notre garde nationale nous fournissait plus de sept » mille hommes pour le service actif, soit à l'intérieur, soit » sur les remparts. » Cette phrase a évidemment pour but de faire entendre que vous comptiez la milice civique de I\ome % parmi les soutiens dévoués de votre gouvernement. Mais s'il en était ainsi , pourquoi aviez-vous, — dès le commencement du siège, — rendu un décret qui lui enlevait ses fusils à percussion en les remplaçant par de vieilles armes, et dont voici la teneur : « La garde nationale , » qui aurait la plus grande ardeur pour la défense de la » république , étant destinée plus particulièrement à gar- » der les foyers civils, lesquels n'ont besoin d'être protégés » que contre l'anarchie, restera t'arme au bras dans » ses quartiers respectifs. » Certes un pareil décret n'annonçait pas une bien grande confiance dans la garde nationale.

— a Les hommes les plus opposés à la république , un » Mamiani , un Pantaleoni, se promenaient iibrenient » dans les rues de Home; au peuple qui en prenait du

JUGÉ PAR LUI-MÊME ET PAR LES Si UNS. îOd

» soupçon nous rappelions que la république, — nieii- » leure que la principauté, — respectait les opinions quand » elles ne se traduisaient pas en faits dangereux : et le peu- » pie, généreux par caractère et par conscience de sa force, » entendait et respectait , » etc. Sans parler des violences sanguinaires du cloître de Sainte-Calixte et d'ailleurs , des milliers de témoins n'attestent-ils pas que les gens soupçonnés de ne pas être partisans enthousiastes de votre gouvernement étaient hués, insultés, souvent même maltraités, s'ils se hasardaient hors de leur domicile? Farini raconte ce qui lui est arrivé alors qu'il traversait une place publique , le soir de l'assassinat de Rossi : « J'ai encore » devant les yeux, dit-il, la face livide d'un individu, qui » en me voyant s'écria : C'est ainsi que finissent ceux 9 qui trahissent ie peuple*. » Voilà comment les honnêtes gens , suspects à la tourbe démagogique , pouvaient se promener tranquillement dans les raes.

Faut-il vous rappeler aussi, monsieur Mazzini, le député d'Ascoli, Antonio Tranquilli, qui, — le 7 janvier, jour de l'ouverture de l'Assemblée constituante romaine, — avant voulu prononcer un discours pour exprimer une opinion contraire à la proclamation de la république , en fut empêché par les huées et les sifflets de la majorité, puis, à sa sortie de la chambre , menacé de mort par les siçaires du parti dominateur (nouvelle preuve de ce respect des opinions que vous saviez si bien inculquer). Et trois jours après, ce même député , — dans la force de l'âge et de la santé, — mourait subitement 2 . Cette mort étrange

1 Lo Stalo Romano, v. n, p. 409.

2 Histoire de la Révolution de Rome^ par Alph. Balluydier.

donna lieu à beaucoup de conjectures sinistres, et fit dire qu'il pouvait bien y avoir , — pour varier , — d'autres instruments de meurtre que le poignard.

Mais la mesure de la véracité mazzinienne n'est point encore comblée, car la lettre n'est pas finie.

Nous voici arrivé à un dernier paragraphe qui dépasse tous les autres , quelque exorbitants qu'ils aient pu paraître : « Pouvez-vous, dit l'audacieux apôtre, citer, pendant » les cinq mois à peu près qu'a duré le gouvernement » républicain, une seule condamnation à mort pour cause t politique? un seul exil intimé pour soupçon politique? » UN SEUL tribunal exceptionnel institué à Rome » pour juger les délits politiques? un seul journal sus- » pendu par ordre du gouvernement? un seul décret » pour enchaîner la liberté de la presse existant avant le » siège ? Citez , citez les lois organisant la terreur; » citez les proclamations féroces , citez les victi- » mes, ou résignez-vous à ta flétrissure du nom de » menteur. »

Nous allons voir bientôt sur qui elle doit justement retomber, cette flétrissure. Peut-on citer, dites-vous, une seule condamnation à mort pour cause politique? Qu'est-ce que cela signifie ? — qu'il n'y a pas eu de condamnation juridique. Mais n'aviez-vous pas posé en principe dans vos statuts de la Jeune Italie que vos francs juges des repaires démagogiques « étaient compétents , non-seule- » meut pour juger les adeptes coupables, mais encore » pour faire exécuter TOUTES LES PERSONNES qu'ils » auraient vouées à la mort ? » N'aviez-vous pas inscrit , comme article premier de leur code de sanglant

arbitraire , cette exécrable maxime : « L'homicide politique n'est point UN CRIME? » Et ces séides de l'assassinat n'ont-ils pas appliqué ces horribles théories à Rome , à Imola, à Sinigaglia, à Ancône, contre vos adversaires politiques, comme Rossi, par exemple, ou, — ainsi que le dit votre ami Carlo Rusconi, — contre a quiconque n'était pas .républicain et se montrait hostile à ta république? » Qu'importaient les lois et la justice régulières quand vous aviez proclamé dans votre Monitore Romano, que « l'unique légalité dans les révolutions consiste à interroger, à deviner, la volonté du peuple et a l'accomplir? » Qu'importaient les condamnations juridiques, quand la vie de chacun était remise à la discrétion d'une tourbe d'exécuteurs anonymes des hautes œuvres révolutionnaires? Il y a ici tout simplement hypocrisie et dérision jointes à la fausseté.

Citez, dites-vous , un seul exil intimé pour soupçon politique. A ce propos , même équivoque hypocritement dérisoire et mensongère que ci-dessus. Votre gouvernement ne décrétait pas officiellement des exils; non, mais combien de Romains des plus distingués par le rang et la fortune, combien d'honnêtes citoyens signalés par leurs principes d'ordre ou leur foi religieuse aux soupçons et à la haine de la secte dominatrice, n'ont-ils pas été forcés de s'expatrier devant les menaces de vos janissaires de carrefour !

« Citez, ajoutez- vous, UN SEUL tribunal exceptionnel » institué à Rome pour juger les délits politiques. » On reste véritablement confondu en présence d'un pareil excès d'audace. Qu'était-ce donc, s'i\ vous plaît, que le

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