M. MAZZINI GRAND RÉFORMATEUR POLITIQUE
M. Mazzini, né à Gênes vers 1802, fat d'abord avocat, — sans clientèle, bien entendu; — ce qui fait qu'il se lança dans la presse littéraire, pois dans la politique. Ainsi M. Mazzini a commencé par être un avocat négatif.
Or, — il faut le reconnaître, — jamais carrière d'homme ne fut plus conforme à la règle classique de l'unité. Elle pourrait soutenir avantageusement la comparaison avec n'importe quelle tragédie de l'ancien répertoire. Tel M. Mazzini s'est montré à son début, tel il a continué jusqu'à ce jour. Écrivain , — réformateur apocryphe de l'ordre politique, — prétendu réorganisateur social, — fabricant d'une soi-disant religion nouvelle , — il a présenté constamment dans ses plans, dans ses systèmes, dans ses idées et dans son esprit, le môme caractère négatif. On pourrait dire que c'est la négation incarnée.
Nous dirons d'abord quelques mots de M. Mazzini littérateur *, bien que ce côté puisse paraître au premier
1 II. Mazzini , qui prétend évidemment au titre de génie universel , a voulu se poser aussi en réformateur musical. Il a pu-
aspect étranger à notre cadre. Mais c'est que , — par suite de cette prédestination d'unité dont nous Tenons de parler, — le littérateur peut servir à nous faire entrevoir toutes les autres faces subséquentes de l'homme. N'est-il pas convenu d'ailleurs que le style, c'est l'individu? M. Mazzini a choisi , en fait de littérature, la partie de la critique. On sait qu'il y a des critiques de plus d'une espèce : celle qu'embrassent les esprits à la fois justes, fins, lucides, mais aussi doués de fécondité personnelle, qui, — tout en censurant, en discutant, en éclairant, sont
blié un article intitulé : Philosophie de la musique. (Voir Scritti letterari, p. 283.) Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en leur offrant quelques échantillons de cette pièce, qui nous semble vraiment curieuse.
Vous saurez d'abord que la musique n'existait réellement pas avant M. Mazzini ; à lui devait appartenir la gloire de l'inventer, avec bien d'autres choses.
Qu'était-ce que la prétendue musique d'autrefois? « Une suite » de sons inspirés par des canons arbitraires , étrangers à la loi » qui règle toutes choses. » Qu'étaient -ce que les soi-disant grands mattres de la composition? « Des trafiquants de notes (trafficanti di note), pas davantage. » Rossini lui-même, trafiquant de notes. M. Mazzini traite ce roi de l'art comme il traite les souverains de la terre, c'est-à-dire avec un superbe dédain. Qu'on ne vienne plus parler de la musique rossinienne, M. Mazzini le dit nettement : « II manque à cette musique la consécration d'une foi éternelle, le baptême d'une mission. » Pauvre Rossini !
Seul, M. Mazzini a compris la véritable musique, écoutons :
« La musique est l'algèbre de Vdme , par laquelle vit l'humanité.
» La musique est le parfum de Vunivers.
» La musique est la foi d'un monde dont la poésie n'est que la haute philosophie.
» La mélodie et l'harmonie sont les deux éléments générateurs.
capables de montrer, — et montrent souvent, — l'exemple à côté du précepte; puis la critique des génies du genre neutre, fatalement voués à la stérilité, se bornant à ergoter, à épiloguer sur l'esprit des autres , à débiter des mots sur des idées , à phraser maigrement sur des œuvres substantielles; — véritables coucous littéraires , qui, sentant leur impuissance de produire , cherchent constamment à 'couver les œufs d'autrui.
Il va sans dire que M. Mazzini adopta ce dernier genre de critique. Dans ses trois volumes intitulés : Scritti let-
La première représente l'individualité, Vautre la pensée sociale. »
Et maintenant figurez-vous , dans le salon des Précieuses riiicules , mesdemoiselles Cathos et Madelon débitant des définitions de la musique ; pensez-vous qu'elles pussent dire mieux ?
Reste à connaître la mission de la nouvelle musique qu'est venu si glorieusement nous révéler M. Mazzini , et qu'il appelle tour à tour la musique de Vavenir, — la musique sociale, — la musique européenne , — la musique sanctifiée par Vexercice d'une opinion,. etc.
Cette mission , la voici :
« A la musique appartient dans l'avenir un plus ample minis- » tère de résurrection (risurrezzioni) qu'on ne pense ; à elle >> appartient l'initiative d'une pensée que les autres arts vien- » dront successivement éclairer et développer... La musique de * l'avenir résumera les deux termes fondamentaux : Vindividua- » lité et la pensée, — Dieu et l'homme. »
Que si cette petite excursion dans le domaine musical semblait quelque peu hors d'oeuvre, nous répondrions : Supposez qu'au lieu de vous parler d*i musique , M. Mazzini vous ait parlé de ses magnifiques plans de rénovation politique, sociale, religieuse, etc.; ce serait absolument la même chose; vous y auriez compris tout autant ; car, — nous l'avons déjà dit, — ce grand novateur est un partout.
ieravi (Œuvres littéraires) , — composés exclusivement d'une série d'articles sur des productions des auteurs et des artistes anciens ou modernes , — on ne trouve qu'une vague et monotone phraséologie, du galimatias ampoulé, des lieux communs depuis longtemps hors de service; rien d'ailleurs qui frappe, qui ressorte, qui saisisse; — c'est un esprit macadamisé, ne présentant partout .que des surfaces plates.
Mais en revanche , beaucoup de mots , et toujours des plus ronflants. Gioberti a dit : « Le seul privilège de Mazzini est d'avoir conservé, dans l'âge mûr, les fantaisies* de l'enfance *. » Or l'enfant, — comme on le sait, — adore tout ce qui fait grand bruit : ses jouets préférés sont Jes fouets, les pétards, les canons, etc. C'est dans l'ordre linguistique que M. Mazzini va puiser, lui, ses amusements bruyants; il cherche à faire claquer des phrases, à trouver des périodes qui tournoient , flamboient et éclatent; à tirer des mots de 12 , de 24 , de l\%^ s'il se peut. On dirait que l'art de parler et d'écrire représente pour lui une espèce de polygone : jamais on ne vit pareil artilleur littéraire. -
Dans ses élucubrations politiques, socialistes el religieuses , vous retrouverez la même passion pour le fracas oratoire. Les Italiens ont dans leur langue un mot qui exprime avec une. admirable onomatopée tout ce qui , au • propre ou au figuré , ronfle superlativement ; c'est ribombo. Ce mot semble créé tout exprès pour donner une idée du genre de M. Mazzini.
' Rinnowmento , vol. i, p. 340.
A propos des déclamations mazziniennes, Guerazzi se permet de rire , lui aussi , de « ce continuel fracas de phrases superlatives et d'idées exorbitantes *. »
Par-ci par-là, — et la plupart du temps hors de propos, attendu que M. Mazzini a toujours la prétention de trakcr gravement de graves matières , — ses phrases affectent soudainement des allures vaporeuses et poétiques. De là vient que ses flatteurs l'affublent aussi du titre de poëte. Mais ces essais de lyrisme se bornent à des fioritures sur le beau ciel, (a nuit étoilée, l'amour, la verdure 9 la belle nature, et autres thèmes banals que nous appellerions tes lerrcuns communaux de la poésie , où , — de toute éternité, — les jeunes Apollons fraîchement échappés du collège mènent brouter leur muse novice, et où paissent les vieux hémistiches abandonnés sur la voie publique.
Du reste, pas l'ombre d'un aperçu tant soit peu neOf , d'une idée, d'une théorie positive, d'un système portant le cachet de la personnalité, et surtout de la possibilité d'application pratique. Grâce à cette prodigieuse modeslie qui ne saurait l'abandonner, et que nous aurons à chaque instant l'occasion de faire admirer, M. Mazzini traite avec un mépris superbe et repousse dédaigneusement du pied tous les auteurs, tontes les œuvres, toutes les écoles du passé. La littérature classique n'était « qu'une littéra- » ture pédantesque , une littérature d'académie , et par » conséquent servile et vendue aux princes. »> Les écrivains du dix-huitième siècle n'avaient trouvé qu'une « doc-
1 Âpologia, p. 2ft3.
i) irinc analytique, dissolvante, disséquante , matéria- » liste. » Le romantisme n'était pas « une nouvelle syn- » f/t£56 de littérature. » Bref, en littérature comme aussi dans Tordre politique et social , — ainsi qu'on le verra plus loin , — M. Mazzini fait assez clairement entendre que rien n'a véritablement existé avant lui. Maintenant, si vous demandez à ce Messie littéraire quelle révélation il est venu apporter, il vous répondra d'abord que • l'es- » prit humain est aujourd'hui placé entre deux mondes, » sur la frontière qui sépare le passé de l'avenir, entre une » synthèse qui meurt et une synthèse naissante. » Très- bien ; cela se comprend parfaitement. Puis il proclame l'avènement d'une « littérature qui représente le progrès
» de perfectionnement indéfini; qui représente
» aussi, dans toutes ses applications, le principe uni-
» que, universel et harmonique; qui soit vonée
» au culte du beau et du vrai (chacun sait comme il est » facile de s'entendre sur la signification de ces mots-là) ; » une littérature qui s y incarne ia pensée de Vhuma- » nité 9 le but social , € unité idéale , etc., etc. » Nous prévenons derechef le lecteur que, dans les autres questions plus graves qui vont se présenter, les nouveaux systèmes de M. Mazzini ne sont pas moins clairs, pas moins précis.
Les Scritti letterari n'étaient donc, en définitive, qu'un avortement. Mais au milieu de ses transformations subséquentes en Luther politique et religieux , en apôtre humanitaire, en conspirateur permanent, etc. , M. Mazzini n'en a pas moins conservé sa prétention à la qualité de littérateur. On n'ignore pas que plus cette prétention est
malheureuse, plus elle est tenace, nous serions tenté de dire, féroce. Aujourd'hui encore on s'aperçoit aisément que, chez lui, l'ambition des effets de stylé domine toutes les autres ambitions. Là peut-être pourrait se retrouver la cause de bien des frénésies subversives de ce grand agitateur. U bouleverserait certainement l'univers pour arriver à trouver une phrase bien ronflante. C'est un Masaniello de rhétorique, ce qui est pire qu'un Masaniello de carrefour.
Pour passer du littérateur au réformateur politique , Gioberti nous fournira la transition :
« L'esprit de Mazzini est médiocre; même comme écri- » vain, il manque d'invention et d'une forme qui lui » soit propre... On ne peut pas dire qu'il participe du » philosophe, car il n'a ni puissance de création idéale, ni » large faculté d'intuition, ni force de logique, nisupério- » rite de dialectique spéculative. Tous ses écrits sont » très-pauvres d'idées, très -fait les de raisonne- » ment ; et quand il accuse ses adversaires d'être inca- » pables de synthèse, il leur reproche précisément le dé- » faut qui ressort le plus dans ses productions... Mazzini » se montre encore plus inepte ( più inetto ) comme » homme politique (la politesse ne nous aurait pas permis » de nous servir d'une expression aussi crue), attendu » qu'il est inhabile à comprendre la réalité de la vie , et » cela par la raison toute simple qu'il n'envisage les choses
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» qu'à travers le prisme trompeur des hallucinations de
» son cerveau *. »
M. Mazzini a une véritable passion, — nous dirions plutôt, — une véritable monomanie de synthèse, qui s'est manifestée dès sa première publication , celle des Scritti tetterari. Nous avons déjà vu que, — suivant lui, — l'esprit humain se trouvait aujourd'hui placé entre une synthèse qui meurt et une synthèse naissante. Là encore il proclamait que l'époque actuelle « n'a ni foi , ni fortes croyances, ni luçiière de synthèse (d'où il paraîtrait que la synthèse s'est réfugiée tout entière chez M. Mazzini). » Puis, pour donner une idée de la différence qui existe entre l'ancien système littéraire et celui qu'il venait introniser , il disait que « l'un se nourrit d'analyse, l'autre de synthèse. » Puis il demandait une (/nouvelle synthèse de littérature. » Puis, même à propos de la musique , il appelait également une « nouvelle synthèse musicale. » Gioberti vient de nous apprendre que M. Mazzini ne trouve rien de plus mortifiant, de plus dédaigneux contre ses adversaires que de leur dire : « Allez , vous n'avez pas de synthèse. » Et que le lecteur ne s'avise pas de sourire , le cas est trèsgrave, on en meurt même bel et bien... moralement du moins. Demandez plutôt à M. Mazzini; il vous dira que « le » manque de synthèse a presque éteint aujourd'hui, en » France , la pensée de vie. o
Nous retrouverons encore la synthèse à propos de politique, de religion, d'économie sociale, etc. ; M. Mazzini
1 Rinnovamento , yol. i, p. .ViO et 341.
en met partout. Ajoutons que cet amour romanesque pour la synthèse est d'autant plus beau de sa part, qu'il n'est point payé de retour, — au contraire , — car la synthèse est sa plus dangereuse ennemie. La synthèse ne pourraitelle pas en effet être comparée à une espèce d'appareil de Marsh, au moyen duquel on obtient le résidu, la quintescence , autrement dit le résumé , l'ensemble d'une idée , d'un système, etc. ? Or, M. Mazzini a plus à craindre que personne de cette opération de chimie intellectuelle; car, en l'y soumettant, il ne reste de ses soi-disant prodigieuses novations que quelques mots, quelques phrases qui, — bien et dûment examinés , — sont reconnus n'avoir aucune espèce de signiGcation.
Oui, des mots et des phrases vides de sens , il n'y a absolument que cela : Sunl verba et voces , prœlereacjue nihiL
Citons tout de suite un exemple :
M. Mazzini prétend avoir trouvé une panacée vraiment merveilleuse , ayant l'infaillible vertu , — non-seulement de guérir le monde de toutes ses infirmités politiques et sociales, mais encore de le retremper, de le recréer , de lui infuser une nouvelle vie toute de prospérité, de félicité, à nulle autre pareille; — une formule de la plus éclatante nouveauté, indiquant avec une clarté , une précision jusqu'à ce jour inconnues , et le système , et le gouvernement» et les croyances, en un mot, toutes les voies à suivre pour arriver sûrement au point culminant des béatitudes terrestres. Maintenant, veut-on savoir à quoi aboutit cette splendide annonce? Tout simplement à une petite devise pour drapeau ou Ocusson , h la réunion de deux
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mots aussi vieux que le monde, de deux mots, les plus connus peut- êlre et les plus fréquemment employés dans toutes les laugues.
M. Mazzini a découvert, — découvert, entendez bien, — qu'il faut inscrire sur la bannière de la démocratie : Dieu et le peuple (Dio e il popolo) , et tout est sauvé, gagné, et l'univers n'a plus qu'à s'étendre sur une couche de roses 1 .
Pour qu'on ne nous soupçonne pas d'avoir exagéré, dans un but dérisoire, l'exorbitante influence attachée à cet assemblage de deux mots par le grand génie qui- se flatte de les avoir inventés, nous le laisserons parler lui-même :
« On a compris la puissante signification , la va- » leur de la parole sacrée : Dieu et le peuple 2 . »
— « Dieu et le peuple, nouvelle formule de tien » religieux pour les croyants '• *
— « Notre bannière, avec la devise Dieu et le peuple, » resplendissait d'une belle lumière comme programme n de {'avenir 4 . »
— « Rome, avec la formule Dieu et ie peuple, a cx- » primé la pensée de l'avenir dms son essence la plus » intrinsèque, et le verbe qui descendait nouvellement » du Capitole, — d'où, deux fois déjà, une civilisation était
1 M. Mazzini dit lui-même (Prose, p. 124) que: «Frère Savotiarula prêchait au nom de Dieu et du peuple. » Or, Savonarola débitait ses sermons vers 1489. Ainsi, cette formule si nouvelle ne daterait guère que d'environ trois cents ans.
- VItalia del Popolo, n° d'octobre I84î>.
3 Tbid.
* Cenni e documenté, p. 7i>.
» sortie pour parcourir le monde, — aurait suffi à l'ac- 9 comptissement de ta toi nouvelle, dans le dévctop- » pement parfait de ses retapions. Mais le peu de temps 9 et le non-concours des autres peuples empêchèrent la » réalisation d'une si grande œuvre (tanta opéra) *.
— « Ces deux termes : Dieu et le peuple se lèveront » ensemble dans une belle et sainte harmonie pour » diriger les destinées des nations *. >
— t Le jour où, semblables aux premiers chrétiens, 9 nous pourrons dire : « Au nom de Dieu et du peu- » pie, nous sommes un , • les nouveaux païens seront 9 impuissants , et le vieux monde sera vaincu par 9 nous*. » #
— «Le peuple, en méditant et en souffrant, finissait 9 peu à peu par se convaincre que la bannière républi- 9 caine, avec ta sainte formule : Dieu et le peuple,
■* était ta seule digne, ta seule puissante pour éman- 9 ciper la nation \ »
— « Ces deux éternelles paroles : Dieu et le peuple, 9 qui sont le principe et ta fin de notre foi... ont 9 resplendi sur les bannières immaculées de Rome et de 9 Venise. Et, croyez-moi, elles brilleront de nouveau 9 sur les Alpes*; elles brilleront sur ta mer, bénis- 9 sant l'Italie; elles brilleront — toujours égale- » ment immaculées , — et pour montrer aux na-
1 VItalia del Popolo, n° d'octobre 1849. " * Lettera a Pio Nono, septembre 1847.
3 VItalia del Popolo, octobre 1849.
4 Democraziaitaliana,?. il.
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» fions un fragment de la vérité éternelle de Dieu 1 . » Ici, — de même que partout ailleurs, — M. Mazziui ne pouvait pas manquer, avec sa modestie ordinaire, de faire entendre que rien n'avait existé avant lui, pas plus en fait de formules et de devises qu'en fait d'autres choses. Voici les paroles de dédain qu'il jette aux anciens devisiers de la démocratie française :
« La formule répétée par la servile démocratie de toute » l'Europe : liberté, égalité f fraternité, n'est qu'une » formule historique indiquant la série des progrès ac- « complis par l'intelligence. Mais toute formule philoso- » phique et sociale doit renfermer, — afin qu'il puisse en » sortir une initiative pour les peuples, — une indication » de la loi à suivre", et de l'interprète qu'elle doit avoir. » La formule inscrite par la démocratie italienne sur la » bannière de la république , à Home et à Venise , Dieu » et LE peuple , est beaucoup plus avancée, beau-, » coup plus large et beaucoup plus explicite que » la française 2 . »
Nous pourrions citer encore sur le même sujet cent autres hosanna de cette force, chantés par M. Mazzini en l'honneur de lui-même. Mais n'en est-ce pas assez à propos de si peu de chose? Jamais un Fontanarose vanta-t-il son spécifique incomparable avec plus d'emphase! Ah! monsieur Mazzini , faut-il que vous soyez dénué intellectuellement pour vous livrer à de pareils transports d'admiration de votre propre génie , au sujet de la simple
1 Democrazia italiana, p« t:,fi ot 2:i:i.
3 Ibid., p. 2S5.
trouvaille de deux mots, — qui se trouvent partout ! Ne dirait-on pas d'un pauvre sauvage nu , qui saule de joie et d'orgueil quand il est parvenu à mettre la main sur quelques lambeaux de cotonnade, ou sur quelques vieux morceaux de verroterie 1 ?
Voyons cependant, examinons un peu cette fameuse devise, si significative et si miraculeusement féconde suivant vous , et que vous n'avez fait d'ailleurs que piller à Savonarola. Dieu ! que veut dire ce mot dans votre bouche? Est-ce qu'à l'imitation de Robespierre proclamant l'Être suprême , vous vous imagineriez par hasard que Dieu a besoin d'être reconnu par vous pour exister ? Cette sacrilège folie ne serait plus de notre temps. Puis , votre Dieu n'est pas celui des chrétiens , — vous reniez la religion chrétienne , — quel est-il donc? Nulle part vous ne donnez d'explication sur ce point si important ; voire Dieu reste aussi vague, aussi incompréhensible que vos plans, vos idées , vos systèmes de réformes sociales et politiques. Autant qu'il est permis d'entrevoir quelque chose à travers l'épais brouillard dont vos élucubrations sont toujours enveloppées , vous seriez tout simplement déiste , sinon panthéiste. Mais ni le déisme ni le panthéisme n'est chose
neuve, ce nous semble; et nous ne pensons pas que vous
1 Le risible fétichisme de M. Mazzini pour cotte niaiserie décorée du nom de devise , n'a point encore cessé. Nous en trouvons la preuve dans la proclamation lancée par lui à l'occasion de la récente échauiîourée de Milan, et où il est dit : « Comme gage de notre unité fraternelle, inscrivez sur votie drapeau Dieu et le Prcple; ces mots mils sont puissants pour conquérir; seuls ils ne trahissent pas. » Comme on le voit, la monmuanie tourne à l'incurable.
revendiquiez la gloire de l'avoir inventé, — si gloire il y a.
Et le peuple? Qu'est-ce que le peuple? Ici, même absence de définition. Avec vous, le peuple reste comme Dieu , — un mot , pas autre chose. N'est-il pas reconnu qu'il y a des milliers d'espèces de peuple , suivant les fantaisies ou les besoins des agitateurs ambitieux qui veulent s'en servir comme d'échelon? Grâce à une triste expérience, on sait suffisamment aujourd'hui à quoi s'en tenir, — ou plutôt, à quoi ne pas s'en tenir sur ce mot.
Vous dites il est vrai, en façon de commentaire : « Dieu , la toi, — le peuple , SEUL interprète de cette » toi. » Mais après ce prétendu commentaire, la question reste seulement un peu plus embrouillée qu'auparavant.
Lorsque la chevalerie adoptait pour cri de ralliement : Mon Dieu et mon roi ! lorsque l'ancienne monarchie s'annonçait comme régnant par la .grâce de Dieu , ces formules avaient, —à leur époque, — un sens bien clair et bien précis; elles impliquaient tout un système de foi religieuse et d'ordre politique.
Yotre Dieu et le peuple , au contraire, ainsi que nous venons de le démontrer, ne signifie absolument rien; c'est un non-sens en partie double. Il y a mieux , comme .on le verra dans un chapitre subséquent, relatif à votre soi-disant religion nouvelle (aussi fantastique , aussi inintelligible d'ailleurs que tout le reste ) , plagiant les lubies d'une secte de modernes rêveurs allemands, vous semblez admettre comme dogme que Dieu s'incarne successivement dans l'humanité, ou l'humanité en Dieu , ce qui revient à peu près au même. Ainsi d'après cette belle doctrine, Dieu et le peuple ne feraient qu'un. Alors votre fameuse
JUGÉ PAR LUI-MÊME ET PAR LES STtfNS. C9
devise, — outre un nop-sons, — serait un pléonasme. Nous nous arrêtons; en pareille matière le ridicule luimême devient triste.