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Ce que nous venons de voir doit suffire déjà sans doute pour donner un aperçu des grandes conceptions soi-disant novatrices de M. Mazzini. Voici au surplus la façon dont il procède, et qui se reproduit invariablement quelles que soient les questions qu'il veuille soulever. Fond et forme , voies et moyens, toujours les mêmes. C'est d'une insoutenable monotonie. Vous savez ce qui naquit un jour de l'uniformité; M. Mazzini excite au suprême* degré ce quelque chose-là.
Et d'abord, dédain superbe, négation tranchante de tout ce qui est en dehors de lui. C'est le contentement, — que dis-je? — l'idolâtrie de soi-même portée à la troisième puissance ; — c'est une vanité en baudruche qui s'enfle» s'enfle', comme un ballon colossal; monte, monte dans les nuages de sa gloire; et là, — du point culminant de son empyrée, — regarde en profonde pitié, — et le passé de l'humanité , — et le présent qui n'est pas le présent mazzinien , — et les hommes et les esprits qui sont étrangers à sa sphère , et qui ne peuvent manquer de lui paraître infiniment petits , étant vus de si haut.
Sous prétexte de systèmes de transformations humanitaires, — complètement nouveaux, — cinq ou six formules confuses, indéfinies, et toujours de la plus profonde obs-
curité; on dirail qu'en habitant depuis longtemps l'Angle: erre, le cerveau de M. Mazzini s'est imprégné des plus épais brouillards de la Tamise ; — des idées , — quand il s'agit de M. Mazzini, ce mot ne peut être employé que par antiphrase, — des idées superlative ment saugrenues et creuses , mais creuses à faire tqprnoyer la tête lorsqu'on tente d'y regarder. Impossible de rien apercevoir, de rien saisir ; c'est un génie pneumatique qui fait partout le vide , en lui et autour de lui. Et comme si ce n'était pas assez , à tout cela viennent s'ajouter les ténèbres du mysticisme. M. Mazzini pille les écrivains religieux mystiques du moyen âge ; il pille Swedenborg ; il pille madame de Krudner ; nous ne sommes même point >sûr qu'il ne pille pas quelque peu sainte Thérèse.
Puisque nous venons de parler de plagiat, disons tout de suite que c'est encore là un des attributs caractéristiques de M. Mazzini , de ce génie qui se vante pourtant d'être si complètement neuf, si parfaitement original. Ses idées sont, il est vrai, folles, absurdes, extravagantes; mais c'est d'un genre de folies frustes , ^absurdités de rencontre, d'extravagances ayant déjà servi. On reconnaît que plusieurs ont été tirées du Bedlam révolutionnaire ancien et moderne; que d'autres ont été prises par M. Mazzini aux rêveurs, aux utopistes les plus vaporeux, les plus nuageux d'Angleterre et d'Allemagne. On peut se permettre apparemment de ces petits emprunts entre brouillards d'une même école.
Viennent ensuite les contradictions. Il est bien rare qu'une assertion, une énonciation quelconque de M. Mazzini ne soit pas démentie, — par l'évidence de la réalité et
de la raison, cela va saiis dire, — mais, ce qu'il y a de mieux, par d'autres assertions et énonciations opposées du même auteur. On dirait des bulles de savon qui s'entrechoquent et se brisent les unes les autres , des fantômes qui se combattent à outrance comme sur des champs de bataille ossianiques. M. Mazzini qui nie tout, hommes et choses, est un négateur si effréné, qu'il ne peut s'empêcher de se nier lui-même.
Viennent enfin les répétitions : M. Mazzini tourne et retourne jusqu'à satiété, et même au delà de la satiété, ses idées, — qui ne sont pas des idées. Chamfort a dit : «Il » y a des gens qui lorsqu'ils ont trouvé quelque chose de » spirituel, n'ont pas de cesse qu'ils n'en aient fait une sot- » tise à force de le répéter. » Que sera-ce donc quand, — à l'exemple de M. Mazzini, — on ressasse indéfiniment
une enfin l'opposé de quelque chose de spirituel?
Nous avons déjà vu un échantillon de ces éternelles répétitions à propos de la fameuse devise : Dio e il Popoio; c'est partout la même chose. Nous sommes fâché de le dire, mais si,— pour renouveler la face du monde, il suffisait de répéter sans cesse quelques douzaines de mots, — autant vaudrait aller chercher les génies de réformation sur le perchoir des perroquets.
Fidèle à notre plan qui est d'appuyer nos diverses séries d'appréciations par des jugements émanés de compatriotes de M. Mazzini, nous leur laissons la parole.
— Gioberti : « Parmi les admirateurs de Mazzini , » il n'y a pas un homme qui puisse compter- Il est même » à remarquer que les plus éclairés, et ceux qui ont » quelque valeur parmi les démocrates, répugnent à ses » doctrines. Et si par hasard quelque homme d'esprit, —
» avant de le connaître, et abusé par les vanleries de la ca- » maraderie, — s'est avisé d'en faire cas, aussitôt après Ta- » voir vu de près, il a dû se retirer, révolté de tant de » présomption accolée à tant de nullité.*... Mazzini » n'a que peu d'idées , et la plupart fausses , im- » praticables , abstraites, vides, fantastiques , at- » tendu que les idées ne prouvent rien sans les faits, et » que les généralités ne sont d'aucun usage si elles ne » s'appuient pas sur les particularités... Mazzini passe son » temps dans des coteries soit secrètes soit publiques, ou à » lancer des manifestes puérils et vaporeux, dans les- » quels il ressasse et répète nacséabondement (nau- » seabondamente) les mêmes généralités et les mê- • mes formules , ce qui finit par le décréditer et le » rendre ridicule dans C opinion du plus grand » nombre 1 . » "
— Bianchi-Giovini : « Fouillez tant qu'il vous plaira » dans les archives de la Jeune Italie (une publication » de M. Mazzini) , et dans cette immensité de journaux, » d'opuscules, d'articles, de feuilles volantes, vous n'y » trouverez que déclamations, abstractions meta» » physiques, paroles vides de sens ou employées à » contre-sens, idées vaporeuses, mais rien qui sai- » sisse, qui remue, qui oblige à penser 2 . »
— F. Gualterio : « Il (Mazzini) employait un lan- » gage fantastique qui ne manquait pas de frapper par » sa nouveauté, bien qu'il ne fût que Y expression d'i- » dées complètement stériles '.»
1 Rinnovamento , vol. i, p. 340, 334 et 533.
3 Mazzini e le sue utopie, p. 56.
3 GHultimi rivolgimenti, p. 639.
Maintenant c'est le grand réformateur politique qui va développer lui-même ses magnifiques idées :
■ Nous croyons qu'il appartient au peuple , au sens » collectif, à la puissance d'intuition que (es * grandes insurrections développent dans (es muU » titudes 9 de résoudre le problème (politique), et » d'élever l'édifice à l'abri duquel les générations 9 trouveront pendant plusieurs siècles un repos
9 tranquille et fécond La révélation du secret de
» l'époque ne peut descendre que du rayonnement de » l'esprit humain élevé à la plus haute puissance » par le spectacle d'un peuple de croyants; que » d'une contemplation de la nature humaine excitée au » développement extraordinaire et concordant dé » toutes ses facultés Les grands événements été-
• vent les individus à une grandeur gigantesque » (ingigantiscono gli individui), et Yembrassement d'un
• homme du peuple, racheté par le sacrifice intrépide- » ment affronté, te cri d'une multitude réunie en un » enthousiasme d'affection , révéleront plus au » philosophe politique , — en ce qui regarde les » croyances et les capacités d'un peuple, — que dix ans » d'étude au sein du morne repos d'un cabinet. »
De pareilles billevesées ne se discutent pas. Mais , — convenez-en , — ne sied-il pas bien de s'annoncer avec
1 Italia del Popolo, n° d'octobre 1ft49.
34 MAZZ1NI
grand fracas comme possédant une série de systèmes aussi neufs qu'infaillibles pour rénover la face politique du monde, puis d'aboutir ensuite tout simplement à dire: Moi, je ne connais pas le premier mot de tout cela ; adressez-vous au sens collectif des quelques milliers d'individus qui viendront de faire une révolution ; écoutez le cri de la multitude soulevée (et on sait qu'en pareil cas les multitudes sont dans l'usage de ne pousser absolument qu'un seul cri) ; observez le rayonnement des esprits % allez embrasser le premier barricadeur venu , récemment racheté par le sacrifice , et vous saurez le secret de
Vipoque.
Puis ces folies n'ont pas môme le mérite de la nouveauté; M. Mazzini n'est qu'un plagiaire. Il n'est personne de nous, en effet, qui ne se rappelle qu'après le 24 février 1848, plusieurs des directeurs de révolution dans l'embarras cherchaient à s'en tirer en imitant le grand Condé lançant son bâton de commandement dans les retranchements d'une redoute ennemie , — et jetaient, eux, le mot d'ordre de la réorganisation sociale sur la place publique, — au milieu de la foule ameutée,— criant ensuite : Allez le chercher là !
Reste la contradiction de M. Mazzini par lui-même , et , — nous l'avons déjà dit , — elle manque rarement. Vous venez de l'entendre déclarer qu'il appartient exclusivement au. sens collectif des masses en insurrection, au cri de la multitude , au rayonnement , etc., de résoudre le problème d'un nouvel ordre de choses; eh bien ! le voici maintenant qui se réfute on ne peut plus victorieusement. « Il appartient t dit-il, à vous, qui
•vez reçu de l'éducation, à vous qui, — par faveur
l'intelligence , de fortune ou d'exil (M. Mazzini n'ou-
V^lie jamais de réserver sa part), avez pu examiner libre-
*neut dans V étude du passé ( iM. Mazzini disait tout à
l'heure qu'en pareil cas l'étude du cabinet ne signifie
absolument rien) , dans les indices du présent , dans les
instincts et les pressentiments de votre cœur, les facultés
' et les tendances de la natiou, — de les discuter entre
* vous > avant i 'insurrection % de les enseigner dès à
* présent, afin que les masses, quand le jour sera ** venu* puissent les examiner et les juger sur-le-champ. ** (L'initiative ne doit donc plus appartenir à leur sens *» collectif, etc. ? ) Le travail que vous pouvez faire au- *> Jourd'hui pacifiquement, avec un jugement rassis et
» impartial, deviendra plein d'erreurs, de rancunes » et de' discordes civites 9 si vous attendez pour Uni- » tier vous-même et y faire intervenir les multitudes, » ies premiers temps de l'insurrection, (a première » fermentation des passions, lorsque chaque mou- » vement est nécessairement violent \ et que chaque » pensée est empreinte de réaction. (Et tout à l'heure, •> au contraire, tes premiers temps de l'insurrection • offraient un spectacle sublime, attendrissant, gigan- » tesque; ies esprits rayonnaient , les multitudes » s'embrassaient dans un saint enthousiasme d'union et de » tendresse , etc. 1) Dieu vous a donné l'intelligence pour » que vous indiquiez au peuple qui, affranchi de la » servitude et de la misère , ne peut pas par lui-même m tes chercher, les voies du vrai, et non pour que, le traî- » nant soudainement des ténèbres à la lumière éblouis-
3t> MAZZINI
» santé, vous vous contentiez de lui dire : Maintenant » va et guide-toi comme tu pourras *. » Avouez qu'il est impossible de tourner avec plus de grâce , plus d'abandon, du blanc au noir.
Ce n'est pas tout; dans un autre endroit M. Mazzini s'écrie : Commençons par faire des révolutions , en d'autres termes , par tout bouleverser , tout renverser , a Dieu nous inspirera ensuite les voies de V avenir *. » Il ne s'agit donc plus maintenant ni du sens collectif fan masses révolutionnaires , ni des gens d'éducation , d'exil , etc. ; il faudrait tout bonnement s'en remettre à la grâce de Dieu !
Que si on nous demande ce que veut en définitive M. Mazzini , nous répondrons que c'est là une curiosité dont il faut bien se garder vis-à-vis d'un génie toujours si sûr de soq fait.
Nous venons de savoir , — c'est-à-dire de ne pas savoir, — comment un gouvernement nouveau doit s'établir après une révolution. Nous allons apprendre, — c'est-àdire ne pas apprendre , — car avec M. Mazzini on n'ob-
tient jamais que du négatif, — quelle forme doit avoir ce gouvernement.
M. Mazzini proclame « qu'après une' insurrection vic- » torieuse , tout ce qui regarde les bases de l'existence
1 Prose di Mazzini, p. 281.
2 VItalia del Popolo, n° d'octobre I84y.
» d'une nation , son pacte fondamental , ta faix ou » ta guerre , en un mot tout ce qui dépasse 4a sphère » de V administration ordinaire, ne doit pas se déci- » der par des représentants ou des dictateurs , mais seule- » ment par le peuple convoqué en assemblées pri- » maires 1 . »
Le peuple assemblé discutant sa Constitution, les questions de guerre, les traités de paix , les relations diplomatiques , etc. , etc. , c'est tout uniment le gouvernement direct du peuple, idée admirable sans doute. Mais ici encore, M. Mazzini n'a fait que plagier. En effet, si nous ne nous trompons, le gouvernement direct du peuple avait déjà été inventé, vers 1849, par un M. Rittinghausen, puis commenté et recommenté par une foule d'autres. M. Mazzini ne vient qu'en cinquantième tout au plus ; seulement il est facile de concevoir qu'il n'ait pas pu passer à côté d'une idée aussi sensée, aussi pratique surtout, sans chercher à se l'approprier.
Il a senti cependant que ce n'était pas encore suffisamment sensé et pratique, et après avoir réservé, — comme on vient de le voir, — en dehors du peuple, — la sphère de l'administration ordinaire , il s'est empressé de revenir sur cette impardonnable erreur , et de déclarer que « partout on devra laisser la plus grande partie » de l'administration gui sera possible au gouverne- » ment direct du peuple. » (Manifeste du Comité Italien, 30 septembre 1851.) Très-bien; avec ce complément du peuple directement chargé de presque tous les détails
1 Democrazia itùliana, p. 8.
d'administration , on peut dire que l'idéal de la perfection gouvernementale est complètement atteint.
Maintenant devait nécessairement venir le tour de la contradiction. Ailleurs M. Mazzini a déclaré ce qui suit : « Le monde a soif aujourd'hui, quoiqu'on dise, d'au- » tobité. Bien loin de tendre, comme beaucoup le croient » ou feignent de le croire , au désordre ou à tanarb chie , la démocratie , — de même que le monde dont » elle est à notre époque l'esprit et Faction , — tend à » l'unité 1 .» N'est-il pas vrai que pour éviter le désordre et l'anarchie, pour asseoir inébranlablement l'autorité et l'unité , on ne saurait imaginer un plus infaillible moyen que d'instituer le. peuple directement gouvernant et^administrant ?
Mais voici bien une autre espèce de gouvernement, qui ne ressemble à rien de ce qui est xi-dessus, ni même à rien de ce que l'on avait connu jusqu'à ce jour : « Au » moment de l'insurrection, sera gouvernement la ville » qui se lèvera pour exterminer nos ennemis; seront » gouvernement les forêts, d'où les hommes de la na- » tion sortiront pour tailler en pièces une armée d'étran- » gers; les rochers, qui tomberont sur les bataillons as - » saillants ou fuyants; les plaines, qui s'inonderont pour » noyer des milliers d'étrangers a . » Cette fois, par exemple , personne ne s'avisera de contester à M. Mazzini la gloire d'invention complète ; oui , il peut à bon droit se vanter d'être le premier qui ail imaginé le gouvernement
1 Vltalia âel Popolo, n° de mars J8:>0.
- Democrazta ifaliana, p. 22.
d'un quartier de rocher , le gouvernement d'une forêt, le gouvernement des plaines couvertes d'eau, etc.
Gioberti : « La prédilection des mazziniens pour l'i- » gnorance, la médiocrité, on pourrait même dire la nul- » lité politique, provient , — non pas tant de l'amour » qu'ils se portent à eux-mêmes , très-riches en néga- » tions de ce genre, et d'un sentiment d'envie à l'égard 9 de tout homme dominant par une supériorité de raison » et d'intelligence , — que de l'antagonisme inconciliable » qui existe entre ces deux dernières qualités et leurs » doctrines à eux. En effet, le propre de la science est de
* saisir la réalité , comme le propre de l'esprit est de s'é- » prendre pour elle ; et la première n'accepte pas tes
• abstractions vides, de même que le second dédaigne » tes vaines et folles divagations de l'empirisme*.»
Après avoir découvert des choses si miraculeusement bellç3 en politique, on conçoit que M. Mazzini se couche sur ses lauriers et jette un regard ineffablement contempteur sur les misérables conceptions des précédentes époques. Aussi sa modestie habituelle ne s'en fait pas faute. Tous les gouvernements européens, anciens et modernes, essuient tour à tour le feu de ses accablants dédains. Il emploie pour les foudroyer, les pulvériser, les mortiers à la Paixhans de ses plus ronflantes périodes et ses mots du plus gros
1 Binnovamento , vol. i, p. m.
iO . MAZZINI
calibre. Nous nous bornerons à citer la façon dont il traite notre pauvre France. La vieille monarchie et l'empire de Napoléon I er sont impitoyablement honnis, conspués, cela va sans dire. La restauration , « assemblage de jésuitisme et de despotisme. » — L'opposition libérale de quinze ans « ne fit qu'ajouter un degré de corruption de
K pius à la corruption de V empire Les prétendus
» grands hommes qui la guidaient n'étaient pas des » apôtres, des pontifes d'une foi (comme le grand » prophète Mazzini, par exemple). Ils combattaient sans » savoir pourquoi , et ils ont enseigné à la France l'hypo- » crisie libérale, le matérialisme des intérêts, la défiance » de toute autorité, bonne ou mauvaise 1 . » Le règne de Louis-Philippe et de la bourgeoisie « offrit le honteux » spectacle d'esprits naguère renommés , qui avaient par- » lagé , admiré les batailles de la liberté , se vendant, » comme au marché , prostituant leur plume et leur » âme. » Les chefs de l'opposition, « entraînés par l'exem- » pie , séduits par V éducation matérialiste du dix- » huitième siècle , employèrent pour vaincre l'ennemi » les armes ennemies , — la négation, ia défiance , le » bien-être matériel*. » Pas n'est besoin d'ajouter que notre gouvernement actuel et son chef subissent une large part des injures de M. Mazzini; c'est un honneur qui ne pouvait pas leur manquer. Il est tout simple d'ailleurs que Napoléon III , — l'homme de la réalité et de la pratique par-dessus tout , — soit en butte aux attaques d'un
1 Democrazia italiana, p. 200.
2 Ibid., p. 201.
véritable pendant du chevalier Astolphe des contes de fées, — d'un sublime novateur dont la raison est restée bien et hermétiquement enfermée dans une bouteille , sur un des casiers de la lune.
Vous pensez peut-être que les anciens et nouveaux révolutionnaires , les démocrates , les sectes socialistes de France , dont le grand démagogue italien a jadis pendant si longtemps mendié le concours et l'appui, trouvent du moins grâce devant ses yeux. Détrompez-vous; est-ce qu'il peut exister quelque part d'autre véritable apôtre, d'autre véritable prophète de l'avenir que M. Mazzini? Autant vaudrait demander s'il peut y avoir deux soleils.
A la première révolution d'abord , aux géants montagnards de 93 : « J'ai toujours eu la conviction profonde , » dit M. Mazzini, que le règne de la terreur en France » fut l'effet dfune lâche crainte (spavento codardo) chez » ceux qui organisèrent un pareil système. Ils tuaient » parce qu'ils a.v aient peur d'être tués ; et ils ont » perdu ta révolution â . » Ainsi ces prétendus géants n'étaient que des tâches , des gâteurs de révolution. — Voilà leur lot.
Passons à la révolution de février 1848 : « La républi- » que fut alors proclamée, mais la corruption était trop 9 profonde, et il ne suffisait pas de i' entlwusiasme n d'un jour pour la guérir. La France républicaine , » — comme dix-huit ans auparavant la France monar- » chique , — trahit l'Europe et la pensée de vie collective » qui avait soulevé celle-ci. Les hommes qui dirigeaient
1 Democrazia italiana, p. 225.
i? MAZZINI
» la nation à cette époque renièrent te principe d'oii » ils étaient sortis. Ils signèrent un manifeste athée de » politique internationale, consacrant le divorce entre le » droit et le fait , etc. , etc. 4 . » Tel est le compliment de M. Mazzini à l'adresse de la révolution de février et de ses directeurs. Il est vrai qu'un autre démocrate italien, Guerazzi, est encore plus brutal à ce même sujet: a Je ne » parle pas, dit-il, des hommes du gouvernement provi- » soire de France en 1868, parce que j'aurais peur que » mon encre noire ne devint rouge de honte sur te » papier 2 . »
Au tour maintenant de la moderne démocratie et des sectes socialistes françaises.
Voici pour la première:» La démocratie française» » éparpillée en cent écoles diverses, sans bannière com- » mune , sans chefs reconnus , intolérante , soupçon- » neuse, dissolvante, bavarde (garritrice), etc. *. a Ce dernier reprocho est dur sans doute venant d'an parleur aussi remarquablement sobre que Test M. Mazzini.
Voici pour les secondes : « On vit naître (sous le règne » de Louis-Philippe) les hérésies intolérantes d'une re-
» li{jion sociale, les sectes des socialistes La grande
» pensée sociale européenne a dégénéré entre les mains » des hommes de système (les divers chefs d'école) en » un socialisme bâtard, matérialiste, irréalisable,
» égoïste, corrupteur Les socialistes français ont
» faussé l'ordre des deux termes du problème , ils ont
1 Democrazia italiana, p. 201.
2 Apologia.
1 Democrazia italiana, p. 208.
» proposé comme but ce qui n'était qu'un moyen , et ils » ont ainsi substitué un nouvel égoïsme à l'an-
» cien i » — « Des chefs le culte de l'utilité maté-
» rielle est descendu aux inférieurs, à la plèbe du parti , » exagérée, intolérante, ivre de vengeance, exclu- » sive. Ils ont continué au nom de la république » rouge l'œuvre dissolvante et corruptrice de Louis- » Philippe 2 . » Telles sont les appréciations quant à l'ensemble; les différentes sectes en particulier ne sont pas moins rudement traitées.
« Le communisme français est un rêve barbare ,
» absurde et immoral L'établissement d'un sys-
» tème de récompenses arithmétiquement égales (ceci
* s'adresse au Luxembourg de 1848) équivaudrait à ne » tenir aucun compte du mérite moral de chaque ou*
9 vrier Les fouriéristes n'ont pas imaginé de plus
» haute mission que de s'annoncer comme devant faire
* ta cuisine de Vhumanité l . M. Proudhon est lu ■ Méphistophélès de la démocratie... Bien qu'au » fond antisocialiste, il a réuni en lui toutes les phases » deV orgie du socialisme français.*., il a renié dix » fois sa propre doctrine , il a inauguré l'ironie comme
* reine du monde, et il n'a abouti en définitive qu'à » créer le vide *. » N'est-il pas curieux de voir M. Mazzini traiter si arrogamment ses ci-devant bons amis et alliés , plus curieux encore de l'entendre leur reprocher de ne
1 Democrazia italiana, p. 201, 208,
2 Ibld., p. 203.
3 Ibid., p. 23?.
4 Ibid., p. 224 et 302. *
44 MAZZIISI
savoir imaginer que des systèmes faux, absurdes , impuissants, irréalisables , VIDES surtout! Ne serait-ca pas le cas de conduire tout simplement ce grand critiqu devant un miroir?
L'affranchissement de l'Italie de toute domination étrangère, et la réunion fédéralive des divers États qui la composent, est une pensée qui s'est reproduite par delà les monts depuis Dante jusqu'à Alfieri. Nous ne prétendons nullement discuter ni combattre une pareille pensée; nous nous contenterons de dire, — ce qui d'ailleurs est suffisamment démontré par l'expérience et admis par tous les esprits sensés en Italie, — que la réalisation de ce vœu est entourée de grandes difficultés : d'abord , comme le fait observer Bianchi Giovini , parce que dès 576 la péninsule italique a cessé d'être unie et a été partagée en plusieurs États variant de forme ; en second lieu , parce que dans ces contrées plus que partout ailleurs peut-être , régnent les idées de municipalisme, les traditions provinciales , les divisions , les jalousies d'État à État, de ville à ville, etc. C'est sans doute ce qui faisait dire à Machiavel : « Quand vous me parlez de l'union des Italiens , vous me faites rire 1 . »
Encore une fois, nous ne prétendons point condamner un pareil vœu de la part du patriotisme italien ; en admettant même que ce ne fût qu'un rêve, tout au moins serait-
1 Lettere famigliari , p. 33.
il généreux. M. Mazzini a voulu, lui aussi , s'emparer de cette idée nationale; on peut deviner tout d'abord ce qu'il en a fait. Ne sait-on pas que cet homme gâte tout ce qu'il touche ?
Raisonnant avec sa pénétration, sa logique ordinaires, M. Mazzini s'est dit : Il y a ici une extrême difficulté ; eh bien , pour en sortir plus aisément , il ne s'agit que d'y ajouter une foule d'impossibilités.
Et il a commencé par déclarer qu'il rejetait absolument Yunion, et il a créé un mot tout exprès pour exprimer ce qu'il voulait , c'estYunification {unificazione) ; — néologisme tout à fait dénué de sens , attendu que les diverses parties d'une nation ne sauraient se fondre comme des parcelles de métaux mis en fusion, — première impossibilité. Puis il a soutenu que Y unification devait être accompagnée , — comme condition sine qua non , — de l'établissement d'une république une et indivisible en Italie , — le pays notoirement le plus antirépublicain du monde, — plus, d'une rénovation sociale, — seconde et troisième impossibilités. Puis il a ajouté une autre condition également absolue , celle de l'abjuration de la religion catholique dans la Péninsule, et de l'adoption de nous ne savons quelle nouvelle religion humanitaire et fantastique de sa composition , — quatrième impossibilité. Puis, comme si ce n'était pas assez de toutes ces impossibilités, il a tenu à en imaginer encore une plus colossale que toutes les autres , celle de Y affranchissement de l'Europe entière. M. Mazzini a proclamé que l'Italie ne pourrait pas se considérer comme réellement unifiée , qu'il n'y aurait absolument rien de fait , tant qu'il resterait quelque part
un peuple esclave. M. Mazzini est tellement avancé, qu'il en est encore à parler des esclaves, des tyrannies et des tyrans, etc. Pauvre M. Mazzini!
Écoutons ses compatriotes sur cette mirifique invention de Yunificalion.
Gualtekio : « Il (Mazzini) réduisait sa politique ita- » lienne au grand rêve d'une seule et indivisible repu- » blique, idée absurde de toutes les sectes qui ont agité » la Péninsule '. »
Gioberti : « Je considère l'unité de l'Italie comme » une chimère, nous devons nous contenter de l'union 2 . »
Bianchi-Giovini : a Une seule idée vous préoccupe » (ceci s'adresse à M. Mazzini) : — l'unité de l'Italie; » mais, bon Dieul comment cette idée-là est-elle déve~ » loppéc , elle aussi ! Une unité mystique où — au possi- » ble se substitue l'imaginaire; — où les théories abstraites » prennent la place du positif; — où l'on ne tient aucun » compte de ce qu'ont établi le temps, l'habitude, la tra- » dition de huit siècles et le droit existant; — ou, d'un » coup de baguette magique, on prétend faire table rase » de tout, et changer en un jour la tête et' le cœur de » 24 millions d'habitants, et détruire les préjugés, ou, si » vous le voulez, les convictions, les intérêts enracinés en » eux depuis si longtemps. »
Et plus loin : « Vous voulez être unis, nous dit M. Maz- » zini, et les intérêts dynastiques vous tiennent divisés; » eh bien! commencez par renverser les trônes de vos
1 Gli ultimi rivolgimenti , p. G40.
2 Séance du parlement piémontais, 10 février I8'iï).
» souverains, faites table rase, et vous serez unis. Ou, — s en d'autres termes, — commencez la guerre civile entre » vous, et quand celle-là sera terminée, vous irez cora- » battre les Autrichiens *. »
Une autre question qui occupe une très-large place dans les magnifiques plans de la politique de {'avenir, c'est celle de l'initiative. Expliquons ce que le grand réorganisateur entend par ce mot Quand l'Europe se soulèvera tout entière, — et elle doit se soulever parce que. . . M. Mazzini l'a décrété ainsi , — quelle est la nation qui , la première , aura la gloire de briser les réverbères, de faire des barricades, d'inaugurer le règne de l'anarchie et de la misère, etc. , etc. ? — On comprend que cette question a une très-grave importance, et que l'échéance d'une pareille gloire vaut bien la peine d'être pesée, discutée mûrement
En vain fera-t-on observer peut-être que l'Europe ne semble pas le moins du monde disposée à vouloir goûter derechef les félicités et les prospérités révolutionnaires auxquelles elle échappe à peine; que, par conséquent, Yinitiative dont il s'agit ressemble assez à certaine peau d'ours proverbiale. Une semblable objection est trop futile pour que la politique de Vavenir s'abaisse à y faire attention.
Ajourons que la question de l'initiative est complexe,
1 Mazzini e le sue utopie, p. jg et 90.
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attendu qu'outre la gloire d'inaugurer l'ère des bouleversements, elle implique encore celle d'en être dominatrice et maîtresse, une fois qu'ils seront accomplis partout, en d'autres termes, celle de s'asseoir sur le trône du chaos universel, — espèce de royauté déjà décrite par Milton. M. Mazzini n'hésite pas à proclamer que l'initiative susmentionnée, avec ses conséquences médiates et ultérieures, appartient à l'Italie. Bien entendu , cependant , qu'il présente la. question sous une forme à la fois plus fantastique et plus flatteuse. Il déclare qu'à l'Italie appartient l'honneur d'affranchir le monde et de marcher ensuite à la tête des nations régénérées. Cette idée de l'Italie maîtresse future de l'univers, fait sans aucun doute sourire de pitié quiconque, dans la Péninsule, est doué du plus simple bon sens ; mais une pareille flatterie, bien que grossière, — ou plutôt parce que grossière, — doit chatouiller agréablement l'oreille des masses. Aussi M. Mazzini ne se fait pas faute de la répéter à chaque instant et sous toutes les formes. Il va sans dire que, nonobstant, M. Mazzini se met souvent en grands frais d'indignation contre les vils courtisans. Il y a, en effet, une très-grande différence entre aduler les princes pour en obtenir des faveurs et des distinctions, et brûler une nauséabonde poix-résine aux pieds du peuple souverain pour gagner des triumvirats. Gomme aussi, d'autre part, M. Mazzini n'a garde de ne pas célébrer en toute occasion son indomptable indépendance, et de stigmatiser en même temps le servilisme de ses adversaires politiques, les constitutionnels ou modérés en Italie. Le fait est qu'il n'y a aucune ressemblance : l'un caresse obséquieusement, follement, les vanités et les
passions populaires, les autres font entendre à la nation nn langage digne et sévère. Écoutons par exemple l'historien Farini , un des écrivains du parti constitutionnel : « Je pense , dit-il , que notre Italie a plus besoin aujour- » d'hui d'admonitions et de réprimandes que de panégy- » riques et de caresses Nos places publiques sont de-
• venues des espèces de cours où se marchande la faveur » populaire , qui coûte plus d'adulations et de bassesses » que les faveurs royales. » Et Farini reproche avec une énergie pittoresquement expressive à M. Mazzini et consorts d'avoir rendu les cités italienne» fumantes d'orgueil ( le nostre cita fumanti d'orgoglio 4 ).
Voici maintenant les invincibles raisons pour lesquelles l'Italie est appelée à affranchir, à dominer, — un jour qui n'est pas éloigné , — l'Europe entière, sinon les deux hémisphères : d'abord , parce que M. Mazzini a inventé les deux mots merveilleux , thaumaturgiques : Dio E IL Popolo (nous retombons toujours dans le même refrain), et que ces deux mots doivent infailliblement « se
• lever, dans une belle et sainte harmonie , pour » diriger les destinées des nations \ »
En second lieu , parce que a deux grandes époques do- » minent l'histoire de la civilisation progressive de l'Eu- » rope, et, en tête de ces deux époques, apparaît comme » initiatrice l'Italie, la seule terre pour laquelle le tom- » beau soit devenu berceau d'une plus splendide » résurrection (ceci ne rappelle- t-il pas le beau temps
1 Préface du livre intitulé Lo Stato Romano.
2 Lettera a PU) Nono, septembre 1847.
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»des vieux concetti italiens?). A h première époque» » pendant laquelle se développa l'idée de liberté, l'ÏTA-
• lie de l'Empire prépara le triomphe avec la puissance
• des conquêtes. A la seconde, qui vit s'élaborer l'idée » à 'égalité , I'Itàlie des Papes aplanit le terrain avec la » parole de l'autorité. Une troisième époque se lève «aujourd'hui sur l'Europe, l'époque de l'association; » I'Italie du Peuple , du peuple associé en un pacte » d'amour, pacte fraternel formé entre citoyens libres, » égaux, en sera, par vertu d'exemple, initiatrice et » maîtresse. De Rome , de la cité éternelle, sortit le fiât » de r Empire; de Rome s'élança l'apostolat des papes; de » Rome se répandra, — quoiqu'on puisse faire pour râpe- » tisser les immenses destinées italiennes , — la pa- » rôle de la fraternité universelle et de la concorde dans » les œuvres des nations; Rome, par une loi de la Provi- » dence, chef du monde S » etc., etc.
N'est-il pas vrai que Ton croit rêver quand on entend un homme, — et qui plus est, remarquez- le bien, un homme soi-disant sérieux , — prétendant asseoir les bases de la suprématie future d'une nation sur d'aussi inintelligibles fadaises? Est-il possible d'imaginer une série de raisonnements plus hétéroclites? Et cependant M. Mazzini est si triomphant de l'avoir trouvée qu'il les répète à tout propos et même hors de tout propos. Il n'est pas une de ses élucubrations dans laquelle on ne voie reparaître la formule : « Après Y Italie des Empereurs , après Vlta- » lie des Papes , viendra Yimmense spectacle de 17-
1 Prose, p. 386.
» tatie du Peuple. » C'est aussi inévitable , aussi chronique que la fameuse devise : Dio E il Popolo. Noos sommes pourtant obligé de vous le dire , monsieur Mazzini, prétendre ainsi prédire l'avenir d'une nation d'après son passé, c'est tout simplement faire le métier de diseur de bonne aventure politique, en se servant de l'ordre chronologique au lieu de baguette divinatoire, de l'histoire en guise de jen de cartes.
Il est vrai qu'il y a encore d'autres raisons , — mais toujours du même ordre et de la même force , — pour rendre inévitable la domination future de l'Italie sur l'Europe. « Je crois, dit M. Mazzihi, en une troisième niani- » festation de la pensée italienne, je crois qu'un autre » MONDE EUROPÉEN doit sortir de la Cité éternelle qui » eut te Capitoie et qui a te Vatican '. » Ainsi, voilà deux monuments de pierre transformés en infaillibles garants de suprématie politique. Que dire maintenant de M. Mazzini , négateur superbe et intraitable de toutes les bases sur lesquelles se sont appuyés jusqu'à ce jour l'ordre, les gouvernements, les sociétés; négateur de toutes les croyances religieuses de dix-huit siècles, et qui s'en vient proclamer hautement sa foi à d'antiques bâtisses , à de vieilles colonnades?
Singulier esprit fort, on en conviendra, remplaçant ce qu'il appelle la superstition religieuse par une superstition de maçonnerie !
Au surplus , cette idée de l'Italie maîtresse de l'Europe , — en vertu des anciens empereurs, des anciens papes, du
1 Lettera a Pio Nono.
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Capitolc, du Vatican, etc., n'est pas neuve chez H. Mazzini. Dès 1831, il écrivait dans une lettre à Charles-Albert : « Nous sommes de ce peuple que Bonaparte refusait de » réunir en corps de nation, parce qu'il craignait qo'il
» NE CONQUIT LA FRANCE ET L'EUROPE. » (Siamo di
quel popoio, cite Bonaparte ricusava di unire, poichb io temeva conquistatore di Francia e d'Europa 1 .)
En lançant celte phrase vraiment incroyable, M. Mazzini s'imaginait sans aucun doute produire un effet foudroyant, et pourtant, hélas! en homme toujours avancé et progressif qu'il est, il allait tout uniment à un pas au delà du sublime, — et vous savez ce qu'on y rencontre.
Venons à présent à l'inévitable chapitre des contradictions sur cette si grave et si importante question de l'initiative, et cette fois il est assez amplement fourni. Et d'abord M. Mazzini déclare dans une proclamation au peuple romain (7 mai 1849) que « Y histoire ne se copie jamais elie-méme, » ce qui est un démenti net et formel de toutes les prétendues déductions historiques énumérées ci-dessus. Mais ce n'est pas assez; vous venez d'entendre M. Mazzini proclamer que l'Italie sera nécessairement, inévitablement, la nation initiatrice; voici le contraire : a Dans aucun peuple ne vit éternellement la » puissance Ôl initiative 2 . » Plus loin , il s'agit d'une o initiative européenne existant aujourd'hui dans Pal- » liance des peuples qui ont besoin de se refaire une na-
1 Prose y p. 34.
2 Democrazia italiana , p. 211.
t tionalité * » . Plus loin , V initiative revient à l'Italie : « Elle resplendit dans vos âmes, ô Italiens! la conscience » de la puissance initiatrice que Dieu décrétait à votre • patrie *. » Et cela, par la raison « que les intelligences t italiennes possèdent une tendance naturelle et continue » à harmoniser, ce qu'on appelle synthèse et analyse » (toujours l'inévitable synthèse), la théorie et la prati- » que , et qu'on devrait plutôt appeler le ciel et (a 9 terre 3 ! » — La synthèse, le ciei > l'analyse, la terre ! voilà certes une définition dont aucun traité de dialectique ne s'était avisé jusqu'à ce jour. Plus loin, nous retournons à Yinitiative européenne, et cette fois elle n'appartient plus « à l'alliance des peuples ayant besoin de se faire une nationalité, » mais « au premier » peuple, quel qu'il soit, qui voudra s'insurger, non t pas au nom d'un intérêt local, mais au nom d'un prin- » cipe européen. Et si la France est ce peuple, que Dieu » et l'humanité bénissent la France 4 ! » Plus loin , nous retombons dans la négation, et la France, que M. Mazzini voulait bien admettre tout à l'heure comme initiatrice, est à présent formellement exclue et avec elle tous les autres peuples, aussi naguère admis : « Depuis 1814, il n'y a plus aucun peuple initiateur 6 . » Plus loin , reparaît Yinitiative individuelle et collective de chaque nation : « Vinitiative a progressé de peuple en peuple
1 Democrazia italiana , p. 212.
2 Ibid., p. 215.
3 Ibid., p. 222.
4 Ibid., p. 254.
5 Ibid., p. 260.
» comme le soleil de degré en degré , consacrant tour à » tour tes nations pour l'alliance fraternelle à venir, et » démontrant que l'humanité est un tout dont les peuples » sont autant de membres ayant chacun une mission spé- » ciale à remplir 4 . «Plus loin, Aous retombons dans la négation : « V initiative aujourd'hui n'est inféodée à pérît sonne; elle appartient au plus dévoué, à celui qui agira » pour tous 2 . » Plus loin, la France est derechef et définitivement exclue de toute prétention initiatrice : & La » France ne guide pas; elle n'est qu'une partie de l'Eu- » rope, un simple anneau de la chaîne '. » Et voici pourquoi M. Mazzini la met sans rémission hors du concours initiateur : « L'esprit français crée peu et s'assimile beau- » coup; manufacturier par excellence, il reçoit lesma- » tières premières d'autre part. Vif, souple , actif, plein » de confiance en iui-méme (on aime à voir M. Mazzini » se posant en professeur de modestie), tendant par sa » nature au monopole, et aidé par une langue facile, claire, » possédant toutes les qualités à l'aide desquelles l'esprit » français s'empare d'idées trouvées mais trop souvent » oubliées ailleurs (aurait-il par hasard réussi à voler une o idée à M. Mazzini? ce serait bien fort de sa part); et » après les avoir travaillées, ornées, faites siennes, il les » lance dans la circulation , » etc. *. Assurément Y esprit français accusé par M. Mazzini d'être quasi-impuissant à créer, de se traîner dans l'ornière des pla-
1 Democrazia italiana, p. 264.
Ibid. y p. 266.
1 Ibid.y p. 28G.
4 Ibid.y p. 281.
*)iats , etc. , ne peut que se courber humblement sous de pareilles inculpations, surtout venant de la part d'un génie si incontestablement fécond, créateur et original! — témoin tout ce qui précède.
Ajoutons toutefois que M. Mazzini veut bien encore ne pas désespérer tout à fait de la France, parce que « c'est » la terre qui a vu mourir Jeanne d'Arc, et où ont écrit » Lamennais et George Sand '. » Nous prenons acte de la déclaration, tout en nous permettant de trouver quelque peu étrange ce rapprochement entre la vierge d'Orléans, l'abbé de Lamennais et madame Sand.
Pour revenir à notre sujet, nous sommes étonné que tout à l'heure, — pendant qu'il était en veine, — M. Mazzini n'ait pas aussi reproché à Y esprit français de se noyer dans (es contradictions. Certes, avec les nombreuses citations que nous avons reproduites plus haut touchant Yinitiative, il aurait pu, ce nous semble, appuyer merveilleusement la leçon.
Un dernier trait : au milieu de cette foule d'assertions si remarquablement concordantes qu'on a pu voir tout à l'heure, — > toujours en matière initiatrice, — M. Mazzini se rend à lui-même ce témoignage assurément bien mérité : « Je puis être accusé de tout, hors d'inconséquence 3 ! »
Cette creuse et vaine question (Yinitiative et de suprématie a occupé aussi Gioberti qui , lui , exprime les deux idées par les mots de Primato italiano. Et ce qui
1 Democraziaitaliana, p. 253.
1 Jbld.,?. 263.
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a vraiment lieu d'étonner de la part du célèbre écrivain, — ennemi d'ailleurs comme on l'a déjà vu des folles excentricités mazziniennes, — c'est qu'il est tombé lui-même, sur ce point, dans de semblables errements, si toutefois il ne les a dépassés. Voici une des causes qui, suivant lui, doivent assurer la domination future de l'Italie sur le reste de l'Europe : « Le second titre du Primalo italiano, » dit Gioberti, est dans la nature de la race. L'embryon, » ou le jaune de l'œuf, était appelé par les Latins vitellum, » mol de la même famille que celui de vitulus et qui se » lie avec l'emblème et avec le nom primitif de l'Italie, » laquelle fut appelée dans l'origine Vitellia, et eut pour » emblème le veau, le bœuf, le taureau. Les espèces qui » s'en rapprochent ou ses variétés naturelles symbolisent » en général l'énergie primitive et la vertu créatrice des » peuples japonais et blancs d'Orient et d'Occident, et en » particulier celle des Pélagiens , nobles rejetons de la fa- » mille bindo-germanique, et tronc principal des Hellènes » et des Italiens. L'Italie est la nation génératrice et pour » ainsi dire le vitellum ou embryon de l'Europe mo- » derne , et par conséquent la plus virile *. »
1 Gioberti, Rinnovamento , vol. h, p. 453. Ce passage semblera peut-être tellement inouï que nous croyons devoir reproduire le texte italien : « Il secondo litolo del Primato italiano è » la sckiatta. L'embritrofo o tuorlo delP uovo chiamavasi dai La- » tini vitellum , la quai voce cognata a quella di vitulus si col- » lega col Pemblema e col nome primitivo d'italia, che in ori- » ginc fu detta Vitellia ed ebbe per simbolo il vitello , il bue , il » toro. Le specie vicine e le sue varietà naturali idoleggiano in » génère Penergia .primitiva e la virtu créatrice dei popoli giape- » tici e bianchi di Oriente e di Occidente , e in particolare quella
Les ligues ci-dessus ne peuvent s'expliquer, suivant nous, que par un phénomène mental observé, dit-on, chez certains visiteurs d'établissements analogues à ceux de Bedlam et de Charenton, qui, au spectacle des extravagances des pensionnaires du lieu, ressentent momentanément les effets de la contagion cérébrale. De même, il faut croire que Gioberti , — en sondant les aberrations mazziniennes , — aura été saisi , lui aussi, d'un accès passager de vertige. Et c'est alors probablement qu'il aura écrit ce qu'on vient de lire.