Histoire de la Société française pendant le Directoire
Deutu, 1855.
lli LETTRES DE JULES DE GONCOURT
pensent. De l'enfance à la maturité de l'art italien, c'est une promenade merveilleuse et sans égale. Nous avons beaucoup regardé, beaucoup cherché, un peu écrit.
Vous m'en voudriez, je suis sûr, si je ne vous racontais un carnaval italien. C'est, mon ami, le divertissement le plus puéril et le plus innocent du monde.
La tour de Pise penche toujours et ne tombe pas encore; elle ressemble à beaucoup de gouvernements.
Sienne est une curieuse ville, perchée tout en haut d'une place creuse, avec des palais du moyen âge, des rues en échelle, des bouledogues qui ne mordent pas. et des mendiants qui vous demandent la charité en éclatant de rire.
Pour Rome, on dit qu'il faut coucher avec elle pour l'aimer, et nous n'en sommes qu'aux visites de politesse. Je vous écrirai mes impressions quelque beau matin.
Vous me demandez des nouvelles de l'amour ?
Mais mon cher, en Italie il n'3^ a pas de femmes, il y a des Italiennes, — et si vous entendez parler d'un certain vin d'Orvieto, dites hardiment que c'est du cidre mal fait.
Depuis Venise, je cours pour votre Rosalba. Décidément, c'est rarissime. Tous les Techener de l'endroit la déclarent introuvable, ce qui ne m'empêche pas de chercher toujours et d'espérer.
On m'a parlé d'un article des Débats sur votre père, à propos de la vente de sa bibliothèque... Est-ce fait et êtes-vous content?
Y a-t-il eu beaucoup de fous, je me trompe, d'amateurs? A propos, savez-vous que les autographes montent fabuleusement? Si cela continue, on aura pour
cent mille francs de signatures dans un carnet de poche. C'est fort ennuyeux pour les historiens comme nous, — qui ne sont pas millionnaires.
Nous avons dîné dimanche, àTAcadémiedeFrance, chez Schnetz, avec toutes les espérances de la peinture, de la sculpture, etc. Ce sont de très aimables garçons qui apprennent à devenir des hommes de génie, tout doucement, en fumant des cigarettes et enregrettant Paris. Ilélas! nousfaisons un peu, comme eux, mon cher ami, nous regrettons. Ecrivez nous pour nous faire prendre patience et croyez-nous vos amis.
Jules.
A GAVA RM
Rome, iS février 1856.
Mon cher ami.
Vous auriez inventé le carnaval, et vous avez inventé Chicard. Je serais donc à peu près ingrat comme un public, si je ne vous envoyais à vous, qui avez fait croire Paris au bal de l'Opéra, un fusain d'après nature d'un carnaval italien.
La scène, si vous le voulez bien, se passe à Florence. La rue : du soleil. Des cris passent et des passants s'arrêtent. Un masque, deux masques, cent masques, quinze mille masques. Une voiture, deux voitures, mille voitures, éclaboussant de poussière et de bouquets, les trottoirs, les balcons et lesfenêtres. Chevaux, jockeys", livrées d'or et d'argent allant et roulant, portés par des flots de peuple, des volées de dominos bleus, roses, jaunes, noirs, rouges, dansant, bondissant, sautant comme des dragées de baptême, vannées sur un tamis de pavés; des pantalons et des bottes passant sous le calicot glacé et miroitant ; de vieux gants blancs tenant la barbe des masques: des camisoles faisant un costume; des madras un turban; un soleil dans le dos, un Turc. Voyez-vous le décor? La pièce
mon ami. ahî la pièce, mon ami ! C'est tout bonnement le dialogue d'une grande armée de cravaches qui ne disent rien, avec une petite armée de chapeaux noirs qui ne leur répondent pas. Liberté, saillie, esprit du mot. la langue en joie, la langue salée, le catéchisme de l'engueulement, la drôlerie armée, — les Italiens ont remplacé cela par un sempiternel : hou! hou ! qui impatiente comme un gloussement de châtré. Pas une parole : la chanterelle éternelle d'une pratique de Polichinelle faussée, appuyée d'une éternelle claque de fouet sur un gibus î II y avait une charretée de pierrots, descendue de vos lithographies, en le costume sacramentel que vous leur avez fait, couronnes de feutre blanc, droits comme une pyramide. Je leur ai demandé vos légendes : il m'ont fait : hou î hou!
Et le bal masqué, — les Veglioni! Figurez-vous un bal masqué, où les épaules de votre maîtresse seraient respectées, où le grand duc de Toscane peut mener sa fille de quatorze ans. où les gens ne s"amusent qu'à s'amuser, ou le papier des loges ne rougit pas de confusion, où les femmes du monde ne risquent pas même d'être tutoyées avec les mains, où l'on entend : Frédéric, fais donc danser ta sœur î où le café suffit aux consommations, où les dominos ne savent à quoi employer leurs yeux, où le seul sergent de ville, suffisant à l'inspection des pas risqués par toute la salle, et pendant toute la nuit, est lui-même le ministre de la police.... Tenez, un bal masqué italien, c'est ce mari, anglais et grave, à qui j'ai vu porter sérieusement, dans un foulard rouge, le domino de location de sa femme. — et le carnaval, c'est ce bonheur des enfants qui consiste à aller dans la
118 LETTRES DE JULES DE TiONCOURT
cuisine, se nouer le tablier du cuisinier autour du cou et sa serviette sur la tête.
La chose dure quinze jours — eïpas )iourris — mon cher Gavarni. Figurez-vous que je demande un soir au garçon de la trattoria, chez qui nous dinions : — Ah ! çà. vous resterez ouvert les nuits de bal masqué? — Oh ! non. monsieur, nous fermons. . . il viendrait trop de monde! Ce qui prouve... ce qui prouve, que c'est un carnaval qui ne rapporterait pas grand'chose... à Ricord.
Jevoudraisvous avoir tous les jours, etj'ai été désolé de ne pas vous avoir aujourd'hui, monsieur Lenôtre. >'ous avons été voir la villa Pamphili. une villa tout aimable et tout admirable, et le plus joli modèle du jardin italien, qui mêle comme vôtre Auteuil, l'accident pittoresque du jardin anglais, à l'apparat du jardin français. Un bois de pins d'Italie, les plus beaux du monde, et des verdures noires à poignée, des verdures noires que vous adoreriez, des leccio, des forêts de chênes verts, des murs de buis, des garde-fous d'aloès et de cactus, et des camélias en pleine terre avec plus de fleurs que de feuilles — à cacher un tambour-major.
Je reçois aujourd'hui seulement une lettre de Rose ' . du 20 janvier. Vous étiez inquiet, vous avez envoj-é chercher de nos nouvelles. Mais, depuis ce. vous avez du recevoir une lettre, et je vous tiens pour un membre de société savante, si vous ne me donnez au plus tôt signe de vie — à Rome, poste restante. États romains.
Comment va le polisson? Croit-il en z hachures