‹ Lettres de Jules de GoncourtChapitre 31 sur 67 · juillet · texte numérisé non relu

juillet

Mon cher ami,

J'ai rêvé cette nuit de M'^° Claire. C'était un amour. Elle disait des mots de petite personne de dix ans; et elle nous embrassait fort, son grand parrain et moi. Peut-être que c'est là, la façon d'écrire des enfants, il&vots enyoient ure pensée dans un rêve. De la fille Je suis remonté naturellement au père, et me voilà à vous écrire.

Je vous demande pardon de vous parler de vous, mais comme la Presse est. en ce moment, le seul fil qui me rattache à la vie pensante, vous me permettrez de vous dire tout notre goût pour votre Marivaux. Oui, je suis complètement de votre avis, il y a bien du Shakespeare dans toute cette rocaille du cœur. Un souffle de Ce que vous voudrez passe dans les jupes ballonnées de ses héroïnes. Chose étrange! Les deux poètes les plus français du plus français des siècles — Marivaux et Watteau — ont, dans leur grâce légère, je ne sais quoi d'ailé, de volant, de pur dans la coquetterie, d'élyséen dans famour, qui les rapproche du grand Maître.

Xe vous semb!e-t-il pas entendre dans certaines pièces de Shakespeare, le battement de ces ailes de papillon qui frémissent au dos des amours de VEmbarqitement pour Cijthère?

Malheureusement, vous ne faites pas un feuilleton par jour, je m'en console, en me plongeant dans de la géologie philosophique. Je suis tombé sur deux gros volumes * où je m'amuse à regarder la création du monde, à peu près comme un enfant regarderait le bon Dieu, en exercice dans une lanterne magique. Je patauge avec volupté dans le système fort éblouissant, d"un homme fort inconnu, qui fait sortir le monde d'un bouillonnement d'eau sur du feu.

Par exemple, il m'a gâté le ciel : j'avais toujours regardé les éioiles comme les veilleuses de l'infini; pour lui, ce sont simplement de vieilles planètes qui ont fait leur temps et brûlé leur calorique, des glaciers éclairés par une réfraction, de vieux mondes refroidis, entassés dans les catacombes de l'espace, s'enfonçant à perte de pensée, sous la voûte, où le soleil pend comme une lampe sépulcrale... C'est le cas de retourner la phrase de Bilboquet : cette pensée est neuve, mais elle n'est pas consolante.

Au fait, il y a des jours où le ciel me semble vieux et rémail des astres éraillé. Le firmament montre sa trame. On aperçoit des repeints dans des morceaux d'azur. Les frises de l'univers ont un ton pisseux. Le soleil est passé. Dieu me fait l'effet de ces directeurs de théâtre, menacés de faillite, auxquels les fournisseurs ne veulent pins faire crédit et qui réservent au public leur fonds de magasin et leurs vieux ciels. Je

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