LE TOMBEAU DE VIRGILE
Mes plus belles impressions à Naples sont celles que J’ai trouvées sur une bien-aimée tombe. Au pied de la montagne du Pausilippe, le long du versant qui regarde la belle ville de Naples dont le profil se dessine gracieusement sur un ciel profond, dans un jardin aujourd’hui la propriété d’un éleveur de chèvres, on rencontre un petit dôme antique entrelacé de lierres et de bruyères, protégé des vents par de hautes roches et du soleil par d’épaisses touffes d’arbres. Une porte basse laisse pénétrer dans l’intérieur du monument, des fenêtres étroites y amènent quelque lumière, le sol est stérile, à peine quelques petites herbes peuventelles y éclore, tant de fois il a été foulé aux pieds des pèlerins ! oui, en vérité, je dis pèlerinage : sous cette terre vénérée repose le prince des poètes, l’homme de bien qui ne chanta jamais que la vertu, l’âme pure qu mérita l’honneur de guider dans les demeures éternelles le poète de la religion vraie, le seul enfin des génies de l’antiquité qui devina dans ses vers la chaste langue du christianisme, Virgile, digne d’être chrétien.
Une petite tombe, simple pierre arrondie au sommet, s’élève à l’endroit où sont conservées les cendres de ce grand homme. Placée là tout récemment par une main française, elle n’est que la copie fidèle du véritable mausolée de Virgile soustrait par la piété des hommes
aux injures du temps, et déposé dans le musée de Naples. Sur la pierre on lit cette inscription, composée par le poète lui-même, et qui résume si simplement toute sa gloire :
Mantua me genuit, Calahri rapueref tenet nunc Parthenope : cecini pascua, rura, duces.
J’ai cueilli près de ce tombeau quelques petites herbes pour les garder avec amour ou les donner à des amis, comme si elles avaient été cueillies sur la tombe d’un ancêtre. N’est-il pas un cœur sensible, admis dans l’intimité du grand poète, qui ne soit profondément ému devant cette petite tombe du Pausilippe? Nous aurions voulu y suspendre quelques couronnes, offrir au grand homme quelques fleurs symboliques comme il les aimait :
. . . Manibus date lilia plenis...
Mais il nous a semblé préférable de ne pas troubler cette magnifique pauvreté du sépulcre, rehaussée de tant de gloire et d’amour dans le souvenir des hommes.
Le lendemain, en quittant ces rivages pour ne plus les revoir peut-être, je sentis une profonde mélancolie s’emparer de mon cœur. — Mais je pleurai en quittant Rome I...
Avril 1850.
Mont-Gassin I Voici la plus belle journée de mon voyage, et je t’assure, mon bon père, qu’il s’en est peu fallu que votre Henri ne soit resté en route dans quelque cellule de ce magnifique monastère. J’ai été
saisi de Tnîr de sagesse et de grandeur qui règne dans tout cet édifice; on doit y vivre heureux et savant. Les moines sont de hautes intelligences à qui des travaux d’esprit continuels ont donné cet air libre ef indépendant qui marque la véritable élévation. L( bibliothécaire, père dom Sebastiano Kalifati, pour lequel M. l’abbé Hiron m’avait donné une lettre, nous a reçus avec une grande amabilité. Il s’est trouvé heureux de voir des jeunes gens français, e* aussitôt, nous jugeant capables de l’entendre, il nous a raconté l’histoire des dernières années du monastère. On croirait à peine, si la vérité des choses n’était ici gravée à chaque pas, on croirait à peine tous les efforts du gouvernement napolitain pour entraver l’essor de ces intelligences. Naturellement, le couvent du Mont-Gassin se trouva sur la route de ces persécuteurs de toute pensée libre, et aussitôt les rigueurs commencèrent. Des soldats vinrent apposer les scellés sur les bibliothèques. On nous a déterré, en secret, d’une petite armoire, les œuvres de Pie de la Mirandole, que j’avais demandées avec un grand désir. Ges écrits ont été jugés dangereux, on les cache comme jadis au moyen âge. Les moines sont surveillés, leur correspondance interrompue, leurs écrits livrés à une censure; quelques-uns d’entre eux ont été arrêtés et sont retenus depuis plusieurs années sans que leur procès ait jamais été instruit (entre autres le vénérable père Luigi Tüsti, connu dans le monde catholique par la piété de ses écrits). Leur crime est peut-être d’avoir traduit les œuvres de Platon... l’imprimerie du monastère a été brisée. Que sais-je encore? Nous avons trouvé ces
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savants religieux dans une profonde affliction. Leurs livres sont leurs seuls amis dans ce monde; on les leur retire, et on ferme leurs bibliothèques comme autant de foyers de conspiration. « Ils ne s’aperçoiven'’ (( pas, nous disait le P. Kalifati, que le plus dange- « ceux de nos livres, c’est l’Évangile. » Le P. Kalifati m’a paru une âme forte, intrépide, digne de meilleure jours, si toutefois les jours de la souffrance et de la lutte ne sont pas les meilleurs pour un cœur comme le sien. J’ai connu aussi au Mont-Gassin un jeune moine, nommé Nicolas d’Orgemont, à peine âgé de vingt-six ans, plein de science, de hauteur intellectuelle et de force sous le voile d’une pieuse humilité. Quelques pensées échangées à la hâte nous avaient fait sentir la conformité de nos cœurs, je lui ressemblais comme un pauvre enfant avide de science et de vertu peut ressembler à une âme qui les a depuis longtemps possédées Tune et l’autre. Je n’ai vécu qu’un jour avec lui, assez pour que son souvenir demeure immortel au fond de mon âme. Qu’est-ce qu’une vie d’homme par rapport à l’éternité? — Infiniment moins qu’un jour. Cependant nous avons foi que nous aimerons dans la vie future ceux-là que nous aurons aimés sur la terre toute notre vie. Moi j’ai foi qu’il y a des affections fécondes et immortelles qu’un seul jour de la terre aura vues naître et s’épanouir.
Je ne voulus pas le quitter sans qu’il me donnât un souvenir. Heureusement, je portais sur moi une petite Imitation de Jésus-Christt dont Charles Perraud m’avait fait présent avant mon départ ; je priai le P. d’Orgemont de m’écrire son nom sur une page
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blnnrhf"; il mft le rendit avec ces vers charmants de üdlrt; puMe Lamarliiie :
Ici viennent mourir les derniers bruits du monde Nautonniers sans étoile, abordez, c’est le port.
Ici l’ame se plonge en une paix profonde.
Et cette paix n’est pas la mort...
Gomme un homme éveillé longtemps avant l’aurore, Jpiitn's, noos avoos fui dans cet heureux séjour.
Notre rêve est fini, le vôtre dure encore,
Eveillez-vous. Voilà le jour
Cœurs tendres, approchez. Ici, l’on aime encore,
Mais l’amour épuré s’allume sur l’autel,
Tout ce <iiril a d'humain à ce feu s’évapore,
Tout ce qui reste est immortel
Nous nous embrassâmes longtemps sur le seuil du monastère. Dans mes yeux roulaient de grosses larmes, je le quittai... je redescendis la montagne... Pauvre âme de l’homme, combien tu es bien plus féconde pour la souffrance que pour !e bonheur I En m’éloignant, je ne cessais de me retourner et de contempler, si près du ciel, ce bel édifice qu’éclairaient les premiers feux du jour et qui m’apparaissait élevé dans le monde spirituel comme dans le monde de la nature. Adieu... adieu... Je n’ose espérer la grâce du retour I
Kotes de voyage»