‹ Lettres de l'abbé Henri Perreyve, 1850-1865Chapitre 11 sur 54 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

Au milieu de la nuit, la pensée que j’npprocliais de Rome par une de ces voies éternelles construites pour la conquête religieuse et politique du monde me jeta dans une inexprimable émotion. Nous entrâmes par Saint-J ean-de-Latran, le Colisée; le soir, nous courûmes à Saint-Pierre... la basilique était fermée Nous nous assîmes sur les degrés du péristyle, nous avions touché au cœur de notre voyage; le lendemain, nous entrions dans la cathédrale du monde catholique avec le Pape, toute une armée et tout un peuple...

Rome, mars 1850

Mon bien cher Stéphen (1),

Tu me jugerais bien mal, si tu croyais que je ne pense pas plus à mes amis que je ne leur écris... Combien de fois, au contraire, en face de tant de belles choses qui m’entourent, ai-je rappelé dans ma mémoire le nom de tous ceux avec qui j’aurais voulu partager mon admiration! Crois bien, mon cher, que

(t) L’un de ses amis d’enfance

parmi ceux-là je ne t’ai pas oublié ; tu aurais tant de plaisir, avec le bon goût artistique que nous te connaissons déjà, à étudier ces belles statues, ces tableaux des grands maîtres, ces monuments de l’ancienne et de la nouvelle Rome L Car, en vérité, mon cher Stéphen, c’est l’étude seule qui peut nous faire comprendre les perfections de ces grandes choses. Si l’on s’arrête à la première vue, on ne garde des plus beaux chefs-d’œuvre qu’une impression superficielle et passagère... encore cette impression même tarde-t-elle quelquefois à venir. Les tableaux de Raphaël les plus estimés semblent d’abord rudes à notre sensualité qui aime la fraîcheur des coloris et les compositions faciles à comprendre. De là vient que tant de gens qui ont fait le voyage d’Italie pour s’extasier à leur tour devant les œuvres des grands maîtres, ne peuvent revenir de leur surprise quand, placés devant les plus belles toiles, ils ne trouvent aucun des charmes qu’ils attendaient. C’est qu’il faut revenir sur les premières sensations; il faut avec effort reconstruire en imagination ces ruines d’un nouveau genre, et ne pas s’en prendre à l’homme des fautes du temps. Le temps, cher Stéphen, c’est ici qu’on apprend à connaître cette terrible puissance; tout est plein des ruines qu’il a faites, et depuis le profil presque effacé de l’antique Pompéi jusqu’aux fresques de Raphaël, que chaque jour, chaque heure, chaque moment dégradent davantage, on lit partout l’effet de cette force insaisissable. Par une providence qui a bien sa raison philosophique, il semble que les efforts de ce grand ennemi ne puissent rien contre les restes de l’ancien monde romain.

Ces ruines paraissent éternelles, elles ne peuvent disparaître. C’est qu’elles sont un enseignement bien grand pour l’humanité. Dieu les a placées à côté des monuments radieux de la vraie religion, pour que nous puissions, par une comparaison de chaque jour, choisir entre ce qui est mort et ce qui vit d’une vie impérissable. Oui, le paganisme est resté dans le monde avec ses faux dieux, avec ses vices qui habitaient l’Olympe, et, ce qui est bien pis, avec ses vertus qui étaient d’odieux vices. La philosophie sensualiste est restée dans le monde avec ses dogmes d’égoïsme et de lâcheté; l’ancien orgueil des puissants et des riches est resté dans le monde avec ses folles prétentions d’aristocratie, mais pour qui les considère attentivement, ce sont des ruines I elles ne vivent plus que juste autant qu’il faut pour faire ressortir, par leur contraste, le triomphe de la révolution évangélique, de même qu’un cadavre enseigne merveilleusement l’excellence des phénomènes de la vie. A ce titre, elles sont pour ainsi dire éternelles et Dieu les conservera toujours pour en faire la base et l’élévation de sa religion victorieuse. Gela peut expliquer l’inconcevable solidité de ces murs romains, jadis les temples des hommes ou des dieux, leur destinée qui est finie comme vivante, mais qui s’achève et se prolonge dans leur ruine. Il est encore un autre enseignement que nous donnent les restes du monde païen; celui-là est plus caché, plus sévère encore. Dans ce temps où nous sommes toujours prêts à exalter nos découvertes et la puissance de notre génie, il est non que nous considérions ces vestiges d’une existence bien autrement

IS

ANNÉB 1850

granriiose que la nAtre. Le monde romain esl înf'royable de gramlear; c’esl piesque l’idee de rinfiiii qui, ne pouvant être coii^u par un peuple païen comme une existence immatérielle, avait essayé ae trouver ici-bas une forme et de s’élever un monument sur la terre. On est saisi, mon cher Stéphen, quand on voit l’idée de foi'ce et de puissance qui pi ésidait à la construction des édifices publics; les statues sont, autant qu’il se peut, l’expression du beau idéal, la vie du monde romain est ce qui pouvait le plus ressembler sur la terre à l’éternité. Va, il faut désespérer de faire mieux dans le genre; si ces gens-là n’ont pas pu se passer de Dieu, les modernes le peuvent bien moins ; la chute des géants doit au moins effrayer les pygmées.

Il me reste juste le temps de t’embrasser, de présenter mes respects à ta bonne tante ; je me recommande toujours à elle.

Florence, 10 juin 1850

Mon bon père,

Je te remercie de la bonne lettre que tu m’as écrite. Je sais combien à cette époque tu es occupé à l’Ecole de Droit, et je suis très touché que tu aies pris le temps de m’écrire ainsi trois pages. Tu m’y donnes des conseils que je te promets de suivre avec exactitude, ce qui ne me sera pas difficile, les ayant moi-même, pour ainsi dire, devinés et devar és. Je te dis cela particulièrement par rapport à l’étude du Droit que j’ai la

résolution de faire complMe, tant j’aspire peu au temps où le choix définitif d’une carrière me séparera de vous. Au contraire, je me trouve tellement heureux, ayant quelques loisirs à donner à la littérature et h la philosophie, aidé par toi et facilité dans mon élude principale, demeurant avec vous et libre comme je l’ai toujours été, que pour le présent, je ne demande jamais autre chose à la Providence. Ma vie à venir, reculée de quelques années encore, ne m’est donc jamais apparue autrement que comme la continuation de notre bonheur actuel, pour moi surtout qui ai tant besoin d’apprendre beaucoup encore dans ma petite chambre, avant de rien tenter au dehors.

Quant à ce que tu m’as dit des rapports que je pourrais trouver entre la Philosophie et le Droit, j’avais encore, pour ainsi dire, deviné ce que tu m’écrivais, car j’avais acheté un ouvrage italien que les religieux du Mont-Gassin m’ont beaucoup vanté, et qui n’a pas d’autre titre que celui précisément de Philosophie du Droit. L’auteur est l’abbé Rosmini. Tu vois donc, mon bon père, que je me prépare de grand cœur à retrouver d’abord le plus vite possible le temps perdu, et puis à reprendre régulièrement et tranquillement le cours légal de mes inscriptions.

Pendant que nous sommes à l’article du travail, je veux te dire que même ici, ces derniers jours surtout, J’ai un peu recomposé ma vie de Paris. Je suis allé presque tous les jours à la bibliothèque Laurentienne, où je me suis mis à dévorer avec avidité de fort belles pages de Marsile Ficin sur Platon, écrites en bon latin, et aussi écrites à la main sur parchemin, en grosses

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lettres, avec les initiales dorées, et de si belles vigiieltes, que c’était un vrai orgueil pour moi de tenir un aussi beau livre. Je me hâte de te dire que ce précieux manuscrit était un cadeau fait par je ne sais plus quel prince à Laurent de Médicis. La netteté de l’écriture me permettait de lire ou de deviner sans peine, en sorte que j’ai copié de longs fragments. Bien plus (je serais devenu élève de l’Ecole des Chartes si j’eusse continué), j’ai pu déchiffrer un vieux manuscrit de fra Jeronimo Savonarole contre son excommunication. C’est un morceau historique fort curieux, qui aura sans doute été souvent cité et traduit. Il est écrit en italien, d’où il résulte que j’ai eu plus de peine.

Mon bon père, je t’embrasse de tout mon cœur et t’assure que j’ai bien la préoccupation de mon Droit, de mon examen prochain, de mes études à venir. Là, «omme partout, il y a quelques épines, mais les bonnes (leurs que ma famille et mes amis jettent sur ma route les font tout à fait disparaître. Aussi ne pensai-je abso- ’ U ment qu’au plaisir de vous revoir tous et bientôt

Ton tîls qui t’aime bien tendrement.

Paris, février 1851.

Figure-toi, mon cher Stéphen, le plus beau soleil, le ciel le plus pur, de petits arbustes déjà tout bourgeonnants, une atmosphère douce comme aux beaux jours du printemps, et, le matin, à l’horizon, ces vapeurs qui présagent les chaudes journées de l’été : voilà notre climat de cet hiver. J’espère qu’il en est de même à Ménat; je l’espère, quoique tu me rassures sur la tristesse que je te supposais, en me faisant la plus sage apologie de l’hiver que j’aie encore vue. Oui, l’hiver a ses sages inspirations de solitude et de travail; l’oisiveté n’y trouve plus d’excuses. Il faut agir, travailler sous peine d’ennui; la tête est plus libre, l’extérieur moins attirant, moins séduisant, et par conséquent la vie de cabinet plus facile. Mais aussi, mon bon Stéphen, rien vaut-il les belles soirées de l’été, et surtout les belles soirées de l’automne? Je t’en parle à l’aise, m’adressant à un amoureux habitant de la montagne. Sais-tu rien de plus beau que les larges ombres bleues s’étendant lentement dans le fond des vallées, et remontant des vallées, peu à peu avecles heures, jusqu’au sommet des hautes cimes, quand le silence d’une nature qui s’apprête au sommeil favorise la médit i lion, et que l’âme paraît délivrée des obstacles de la vie extérieure,

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pour n’être pincée qu’en face de Diou? Pour moi, je ne connais rien au-dessus d’une telle impression. J’aime bien le matin, le réveil des oiseaux, les premiers rayons sur les champs tout brillants de rosée, la lourde chaleur du midi alors que les travailleurs des champs sommeillent près de leurs gerbes et que l’on n’entend plus, au milieu du siltmce, que cette voix mystérieuse de la vie dans la nature si puissante, si harmonieuse ; mais le soir! rien ne me ravit comme le soleil couchant à travers les grands arbres, et les brillants effets de ses feux sur les nuages, ce je ne sais quoi que je trouve le soir dans la campagne, et dans n’importe quelle campagne... cette impression à la fois douce et triste qui semble le sentiment de Vadieu... ces accents inconnus qui vont peutêtre nous apporter le secret du problème... Mais je t’écris là des rêveries, n’est-ce pas ? des rêveries d’artiste avec un grain de rêverie philosophique, et Dieu sait le beau mélange!

Allons, pour ne pas abuser de ton indulgence, je te dirai que je prépare avec assez de peine mon deuxième examen de droit; nous venons de commencer avec Charles à travailler ensemble, et j’espère quelque chose de nos efforts réunis. Dans le temps que je devais travailler la procédure, je me suis pris d’une belle ardeur pour les religions de l’antiquité, mais de la vieille antiquité. Oui, il faut travailler, travailler beaucoup et toujours, non pour ce qu’on fait, mais pour... enfin pour travailler. Celui qui travaille aime moins les folles ardeurs, les folles joies, et tout ce cortège de fohes qui dansent autour de nous et crient à nous Ü faut aimer les üvres, les gros livre».

livres poiiitrenx, sons peine... de devenir mondain et frivole, r.e qui est le plus dangereux. Entre deux naufrages, il faut choisir celui d’où l’on pourra le mieux échapper, la mer étant moins profonde et moins agitée. Tu vois, mon cher, que je suis fidèle à mes traditions sermoneuses..

Pardonne-moi,

Au R, P. Adolphe Perraud (1).

* Paris, 14 juin 1851.

Combien je vais vous manquer de parole, cner Monsieur Adolphe, et comme je répondrai mal à la bonne invitation que vous m’avez faite de passer quelques jours avec vous dans votre ville fleurie. On m’emmène dans les Pyrénées prendre les eaux comme un vieillard! Je suis t^nté de rougir, ce qui serait très sot... non, mais je rougis de remords de n’être pas allé avec vous quand vous nous avez quiPés. Je m’opiniâtre à espérer pour l’avenir, et en dépit des hommes et des choses, je me vois installé auprès de vous, jouissant de vos campagnes et recueillant vos enseignements archéologiques... Sérieusement, je compte toujours sur vous. « Conduisez-nouSt vous êtes notre Seigneur et Maître (2). » Vous voyez que je n’ai pas perdu la cita-

(1) Le P. Adolphe Perraud, successeur de l’abbé Perreyve dans la chaire d’histoire ecclésiastique à la Faculté de théologie de Paris, et aujourd’hui Mgr Perraud. éviqu'” d'Adtun

Tu duca. tu sÀdrmra * tu QajatA lut

lion. Songez qu’un de mes plaisirs les plus vifs est de chercher autour de moi des amis qui partagent ma foi religieuse et mes petites espérances. Je cherche, mais je trouve bien peu, car il y a divorce entre le libéralisme et la religion. Pour nous, qui ne sommes pas dévoués au libéralisme, mais bien à la liberté et à la liberté chrétienne, nous devons rester unis dans l’attente, et plus tard, si Dieu le veut, dans l’action. A travers les différences de notre position et de nos projets, je découvre avec bonheur une volonté semblable, un même effort, un seul but. Nous travaillerons différemment à la même œuvre : vous, cher Monsieur Adolphe, par la science, par la controverse, par l’exemple surtout; moi, par... ce que Dieu voudra. Que je sois évêque ou vicaire dans une cure de campagne, vous me trouverez toujours votre ami dévoué.

Au R, P. Adolphe Perraud,

Eaux-Bonnes, 16 juillet 1851.

Mon cher Monsieur Adolphe,

Je ne puis rester discret. La nouvelle qu’Heinrich m’a apprise, ou plutôt que j’ai devinée au premier mot, m’a rempli de joie. Je ne sais si j’ai le droit de vous parler de tout cela avant d’en avoir reçu la confidence de vous-même. N'Importe, pardonnez-moi ou condamnez-moi, comme vous voudrez. Je vous embrasse comme un frère en Notre-Seigneur, c’està-dire avec toute la tendresse et l’effusion qu’il est possible. Je ne puîA assez admirer les conseils de

Dieu : il nous a groupés par l’amitié avant de nous confier son œuvre, nous avions un même cœur avant de porter le même sacerdoce. Par là, nous serons véritablement une famille, même d’après le langage des hommes, et la volonté de Dieu n’a eu qu’à se manifester en un seul de nous pour que la même lumière éclatât en des cœurs si fortement unis. Je n’ai le droit de vous rien donner; j’ai toujours reçu de vous des conseils, des encouragements; je suis presque un néophyte auprès de vous. Mes exhortations s’adresseraient à une âme que la grâce de Dieu a déjà élevée bien haut et qui a fait ses preuves dans le combat. Mais toujours, vous accepterez mes prières : de tous temps, les faibles et les petits priaient pendant que leurs aînés dans la vie spirituelle s’avançaient parmi les hommes avec la parole de Dieu Nous continuerons les traditions de l’Église et, raffermis par votre exemple, tandis que nous vous verrons faire sitôt et si bravement le premier pas dans la voie saiLte, nous formerons autour de vous comme le chœur qui soutient le héros et qui chante ses victoires.

Courage donc, bienheureux ami, vous portez nos vocations avec la vôtre I Vous n’êtes que le premier d’une phalange qui, chaque jour, voit grossir ses rangs. Nous vous félicitons comme on félicite celui qui a devancé tous les autres et qui, le premier, a posé la main sur le but. Nous vous entourons de notre joie, et nous vous suivons avec orgueil, parce que, encore un coup, votre victoire est la nôtre et que nous serons consacrés avec vous. Vous devez trembler, vous devez éprouver de mortelles tristesses, vous pleurez peut-

être dans la solitude de votre cœur. îl en est toujours ainsi, et le combat de l’homme contre Dieu n’est pas d’hier. Cependant ne prenez pas ces effets pour des hésitations. Je suis persuadé que vous n’hésitez pas. Je connais votre esprit; il me semble que la fermeté n’y fait pas défaut et que l’irrésolution doit y trouver peu de prise. Je veux voir dans cet état de l’âme abattue et triste l’effet singulier qui se manifeste toujours en nous à la veille d’un événement considérable de notre vie. Je ne sais pourquoi il en est ainsi, mais vous l’aurez éprouvé. Rappelez vos souvenirs, et vous verrez qu’avant d’entrer dans une heure solennelle, quelle que soit d’ailleurs la raison de son importance, nous éprouvons au fond de nous-mêmes comme un tremblement intérieur qui secoue les assises de notre âme et la rend accessible à une sorte de peur. Le bonheur même n’est pas exempt de ces craintes. Hélas! que de fois, un moment désiré pendant de longues semaines, préparé par tant de soins, appelé par tant de vœux et qui semblait devoir être pour nous le moment parfait de la vie... que de fois, dis-je, ce moment, quand il approche, nous trouve remplis de troubles ! Nous l’écarterions loin de nous, s’il nous était possible. Laissez-moi tout vous dire... Nous n’avons plus de secrets ; c’est le propre de l’amour; et rn’'">roobe de l’âme bien-aimée, le son de sa voix nous lait quelquefois fuir d’une fuite involontaire, tandis que tout notre cœur voudrait se donner à elle, se jeter tout en elle. Il en est ainsi de nous : notre pauvre nature craint les secousses et pleure de faiblesse, même quand c*est la main de Dieu qui la

touche. Âuîmez-voiis de courage, et ne prenez pas pour des iiicerlitudes sérieuses ce qui n’esl que la défaillance d’un cœur surpris de sa propre gloire et succombant sous le poids de son bonheur. Non, des rois ont pleuré au jour de leur sacre; et vous, au moment que vous faites votre premier pas « dans la voie royale », vous devez éprouver les mêmes brisements de l’âme. Allez, notre orgueil et notre joie doivent vous rassurer sur vous-même; nous vous saluons de loin, et nous prions le Seigneur de vous donner à l’inlérieur une puissance suffisante pour le fardeau d’un aussi grand honneur.

Adieu., tout notre cœur et toute notre confiance sont maintenant à vous. Un jour, quand le triste ordinaire de la vie sera revenu, nous vous demanderons du courage pour nos faiblesses. Il n’y a place aujourd’hui qu’aux actions de grâces. Je suis votre tout dévoué serviteur en Jésus-Christ.

A Vabbé de la Boissihre (I).

Herblay, octobre 1851.

Monsieur l’abbé et excellent ami,

Je ne sais si j’aurai le temps aujourd’hui de prolonger notre entretien ; aussi je commence tout d’abord,

(1) M. l’abbé de la Boissière, prêtre du diocèse de Tulle, aussi distingué par sa piété que par sou esprit, avec lequel Henri Perrey ve s’était lié aux Eaux-Bonnes, et qui mourut aussi en 1865.

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de peur d’être trop pressé à la fin, par vous embrasse» de mon cœur d’enfant et d’ami. Je vous remercie des charmants détails que vous me donnez sur votre vie, sur votre presbytère. J’y vois les moindres choses : vos livres, votre crucifix, votre bureau, votre petit jardin, si vous en avez, et jusqu’à votre chien et votre chat. J’aime tout cela, à cause de vous. Je vous charge de mille tendresses pour eux, je rêve de les voir un jour d’un peu plus près qu’aujourd’hui, sinon plus clairement et plus amicalement. Ce que vous me dites de la dignité du sacerdoce m’a frappé et est entré profondément dans mon cœur. J’ai lu et relu votre lettre. Je ne puis vous dire combien elle m’a fait de bien, à cause des sentiments vraiment apostoliques dont elle est remplie. Oh I oui, j’ai reconnu l’âme du prêtre dans cet abandon de toute votre vie à l’œuvre de la prédication et de l’administration ecclésiastique, dût tout cet abandon ne faire éviter qu’un seul péché mortel. Cette pensée m’a confondu; voilà la vraie hauteur, et, à côté d’elle, nos grandes idées ne sont que des misères. Cette vague largeur de vues et de sentiments qui remplit mon âme n’est rien auprès de It réalité et de l’exactitude du dévouement que vous avez. Je sens très bien qu’il faut penser ainsi, vouloir ainsi, ramener ses facultés ambitieuses et errantes à un pef#t nombre d’efforts bien simples, bien humbles. Que voulez- vous? Mon imagination m’entraîne toujours. Grondez-moi, humiliez-moi, riez de ces impatiences d’un esprit qui se sent dans une triste disproportion avec ses désirs... tout cela existe cependant et je vous le livre.

Étant allé aujourd’hui à Paris, je suis entré faire

une petite prière aux Carmes, Le P Lacordaîre m’y a vu, et croiriez-vous qu’il est venu chez moi, une demi- heure après, me gronder de mes inlidélités? Voyez si je suis gâté de ce bon Père! Hélas! Je m’effraye de toutes ces joies que m’envoie le Seigneur. Car enfin chacun a sa part de larmes amères, et jusqu’à présent je n’ai connu que des larmes de joie. Quel fardeau s’accumule donc? Quelquefois je me prends à considérer que cette pensée est mauvaise, que c’est me délier de Dieu si indulgent, si bon pour moi. Alors je me lance dans de grands espoirs. Mais non, cela ne dure pas longtemps; il me semble, et je le crois môme d’une persuasion réfléchie, que l’avenir est gros de souffrances. Les temps préparent de terribles orages, et il se peut que la croix quitte les .ments de triomphe pour revêtir, comme aux premiers siècles, la pourpre du combat. Allons, cela ne me fait pas trop trembler, cette pensée ne me trouve pas trop lâche...

A Vabbé Germain (1).

Paris, i5 novembre 185Î.

Monsieur et excellent ami,

J’ai trouvé à mon retour à Paris une bonne lettre da vous. Je l’ai lue et relue. Vos conseils et vos exhorta-

(1) M. l’abbé Germain, du diocèse de Metz, qui, étant séminariste, s’occupa des catéchismes de Saint- Su ipice, l’année môme où Henri Perreyve fit sa première communioa.

lions sont entrés bien avant dans mon cœur, et j’ai facilement reconnu, à la joie qu’elle me causait, cette voix tant aimée qui m’avait appris à bénir Dieu dans mon enfance et que je retrouve fidèle après beaucoup de temps. Je voudrais vous exprimer, cher Monsieur, combien la pensée de vous être resté uni préférablement à tant d’autres qui vous ont quitté, me remplit de reconnaissance. Avec vous je retrouve tout un passé très beau et très pur, sur lequel je repose mon âme quand elle est trop fatiguée des luttes du présent ou des prévisions de l’avenir, et je puise dans ces souvenirs assez de force pour ne pas désespérer de cette grande œuvre du sacerdoce que j’avais rêvée au pied de l’autel de ma première communion, sous l’influence de votre chère parole. Je vous l’ai dit, ce qui m’effraye et me repousse, c’est la faiblesse vraiment étonnante que je trouve dans mon âme à l’endroit de certaines vertus nécessaires au prêtre.

Vous m’assurez que Dieu veille et qu’il saura créer en moi un cœur pur, quand le jour sera venu ; j’attends et je prie. Cependant, j’ai fait dans ces derniers temps un grand pas vers ce but. J’ai confié à mes parents le secret de ma vocation. Je redoutais la tristesse de mon père : il m’avait paru se flatter de me voir continuer mes études de droit, et je craignais l’effet d’une si grande désillusion. J’ai prié Dieu par l’entremise de Notre-Dame des Victoires, et après cela, j’ai agi avec simplicité. Mon père a reçu ma confidence religieusement, il m’a seulement demandé, comme garantie et comme épreuve, l’achèvement de mes études juridiques jusqu’à la licence. C’est une affaire d’un an. Je ne vous

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dis pas comment ma mère a appris et goûté cette nouvelle : elle s’est réjouie qu’un si grand honneur fût accordé à notre famille. Ma sœur connaissait tout cela depuis longtemps. Vous me demandez des nouvelles de ma santé ; elle est meilleSire, mais les froids me font toujours une fâcheuse impression, et je n’ai plus du tout cette voix sonore dont j’abusais un peu, ce me semble, sous les voûtes de la chapelle basse (1). Non, c’est fini, elle est brisée. Pourtant je voudrais retenir assez de force de poitrine pour pouvoir parler en public, et je me détermine dans ce but à un sacrifice bien pénible pour mes parents et pour moi. J’irai passer l’hiver dans le Midi ; le lieu fixé est Pau.

Je ne sais si je vous ai raconté que, par un concours de circonstances tout à fait indépendantes de ma volonté, j’ai fait la connaissance du P. Lacordaire. Je Dte l’avais pas cherché, et dans le commencement de notre liaison, j’ai pris peur de lui, et j’ai voulu le fuir. Cela l’a étonné. Il a voulu avoir le dernier mot d’un éloignement si étrange. Il m’a écrit et poursuivi comme la brebis égarée, jusque dans ma petite chambre. J’ai été tout à fait vaincu par tant de bonté, et depuis un an il me traite comme son fils. Ne trouvez-vous pas étonnant, bien cher Monsieur, que je vous parle avec tant de familiarité d’un homme dont je vous donnais de vagues nouvelles de célébrité et que je suivais avec tant d’admiration à travers les impénétrables foules de Notre-Dame? Dieu l’a ainsi voulu, et je m’étonne de

(I) Chapelle souterraine à Saint-Sulpice, où se faisait le catéchisme des garçons.

VfixtrêmP d’aminé que le Père me porte Tl vient me voir comme un de mes camarades, et se fâche quand je me confonds. Je ne trouve à tout cela de raison pos sible que dans la Providence qui a cr6^ les forts pour les faü>ii;s, le chêne pour le frêle brin de lierre.

Pau, 24 décembre 1851.

Mon cher Eii^^èiie,

Je vais aller à la messe de minuit : onze heures sonnent, je suis dans le silence le plus harmonieux que j’aie jamais entendu; il me semble que tout est plein à l’entour de cette lumineuse parole tout à coup donnée à la terre : Hodie natus est Sahjaior... naius est parvulus... Je ne puis résister, mon ami, mon frère, au bonheur de t’embrasser en ce moment, pour ainsi dire, sur le berceau du Seigneur Jésus. AhI serrons-nous autour de ce berceau, entourons-le de nos serments, de nos amours, de nos vies, il porte plus que jamais le salut du monde.

Je ne doute pas que tu ne pries beaucoup pour moi, si ce n’eet ce soir à cause de ta poitrine, au moins demain. Comment m’oublierais-tu? Non, cela est impossible. Je prierai beaucoup pour toi cette nuit, pour ta santé, pour ton apostolat, pour que Dieu te conserve à notre affection et à la sainte œxime du martyre sacerdotal. On aura besoin bientôt d’âmes dévouéon, et, si tu lois mourir jeune, ami, attends mcù un peu : rheure de donner sa vie n’est peut-être pas loin. Cette

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pensée habite en moi ; elle peut seule égaler la joie que mon cœur ressent quand apparaît la binn-ainiée espérance d’une vie longue passée ensemble dans les mêmes travaux elles mômes peines. Donnons tout cela aujourd’hui au Seigneur Jésus, et abandonnons-lui le gouvernement de nos vies et de nos âmes.

J’ai reçu ta lettre, mais je veux le parler plus longuement demain. Je m’arrête ce soir sur un long et tendre embrassement à l’instant de communier, «ar voici la petite cloche qui tinte, et j’ai été prévenu du signal.

Adieu donc, ou plutôt au revoir... non, même pas au revoir, je ne te quitte pas.

Au R, P, Lacordaîr&,

Pau, 27 décembre 185i.

Très cher et Révérend Père,

Mes retards seraient impardonnables, et il faudrait ' ne point espérer d’excuse, si j’avais été maître de mes heures. Mais vous aurez appris par mes amis que je suis tout absorbé dans la préparation de ce terrible examen et que j’y consacre tout mon temps. Je vous prie donc, bien cher Père, de vouloir encore attendre quelques jours. Je pars d’ici pour Toulouse le 12 ou 13 janvier, et je comparaîtrai devant la Faculté vers le 20 du même mois. Après cela, j’espère prendre ma revanche et commencer, s’il vous plaît^ à vous donner de longues lettres. Tout cela est dans l’avenir. Mais,

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