ANNE
en attendant, j*ai voulu vous dire, si brièvement que ce fût, combien voire souvenir était toujours présent à mon cœur Dieu m’est témoin que je ne lui nomme jamais des noms aimés sans que le vôtre ne soit au premier rang, et j’ai tout particulièrement prié pour vous et pour vos grandes œuvres au pied du berceau du Seigneur enfant, l’avant-dernière nuit. Je ne prétends pas, bien cher Père, que vous ayez de moi un souvenir particulier dans les heures où tous ont droit à vos prières; mais je me réfugie dans le petit coin le plus innoccupé de vos journées, et je m'y présente à vous. Il me semble que vous m’accueillez par la pensée avec autant de bonté que lorsque je frappe réellement à votre porte... et que vous me permettez de loin comme de près ce filial embrassement. Cette confiance me rend heureux. Vous savez, bien-aimé Père, que je suis à vous maintenant. C’est un point dont nous sommes convenus le jour de mon départ, et je vous demanderais pardon d’avoir senti si longtemps je ne sais quelle crainte et quel désir de fuite en votre présence, si tout cela n’était racheté aujourd’hui par ma sincère affection et une véritable tristesse de cet éloignement. J’espère que vous voudrez croire toutes ces choses que je vous livre à mesure que je les sens battre dans mon cœur, et que vous ne confondrez pas, dans le nombre si grand des paroles banales que vous recevez en ces jours, l’accent d’une âme que vous avez choisie, ce me semble, et que vous avez aimée.
Votre dernière lettre m’a fait un peu de peine. Elle était triste, inquiète et presque sévère à mon sens. Ce que j’avais résolu de faire eût été noble et généreux si
i)eaucoup d’autres l’eussent fait et que le mouvement eût triomphé (1).
Mais tous ces efforts ont été stériles, et delà au ridicule il n’y a qu’un pas. Je le savais et je ne m’en défendrai plus. Permettez-moi cependant de vous dire, bien cher Père, que vous aussi vous avez ressenti de semblables ardeurs, et que, si vous voulez bien remonter le cours des années jusqu’au temps où vous aviez mon â^e, vous rencontrerez des jours où votre cœur de vingt ans eût éprouvé de terribles impatiences à la nouvelle d’une semblable honte... aujourd’hui tout est rentré dans le calme au dedans comme au dehors. Les hommes que je croyais dévoués à la liberté et que je voyais dans une auréole de courage et de martyre ont épouvanté mon âme d’enfant et de chrétien par ces hideux emportements que vous savez. Alors je suis rentré dans le silence de ma petite obscurité, et ballotté entre tant de dégoûts, j’ai résolu de ne plus partager cette politique. C’est être sage avant le temps; aussi je me défie beaucoup de ma sagesse, et il ne faudrait guère plus qu’un roulement de tambour... Mais non, je suis vraiment sage, mon Père, et je me suis fait doux comme l’un de ces petits agneaux qu’on a placés à notre paroisse aux pieds de la crèche... je m'y garde et m’y tiens devant le Seigneur Jésus, et à côté de vous, mon bien aimé pasteur.
Je vous embrasse tendrement comme votre fils.
(1) On voit par la lettre du Père, du 11 décembre 1851 (p. 192, des Lettres à des jeunes gens, 10® édit.), que Henri Feïrey\e avait eu l’idée de protester contre le 2 décembre.
Pau, 2 janvier 1852,
Ma chère cousine,
v^^tre lettre m’a fait beaucoup de plaisir à cause des détails qu’elle contenait sur la bienheureuse réussite de notre entreprise. Les remerciements et les louanges que vous me donnez à cet égard m’ont bien touché, mais je serais coupable si je les acceptais sans protester. Il n’y a que Dieu qui ait la puissance de changer les âmes, et vous seriez injuste d’attribuer à ce peu de paroles que je vous ai dites à de rares intervalles, et comme en passant, le bienfait immense d’une conversion aussi sincère que me paraît être la vôtre.
Remerciez donc avant tout sa miséricorde infinie, remercions-le tous, et oublions la part d’action que chacun peut avoir eue dans ce bel événement pour tout perdre et tout confondre dans un grand sentiment de reconnaissance envers Dieu.
Vous me demandez des avis, des consolations intérieures? Permettez-moi, ma chère cousine, de vous dire que mon rôle est fini à cet égard. De tout mon cœur, je partagerai toujours les joies de votre foi nouvelle et je m’associerai à vos actions de grâces; mais, quant à la parole chrétienne, je ne veux pas usurper
une autorité que je n’ai pas Je vous ai indiqué l’homme le plus éclairé et le cœur le plus sensible que j’aie pu trouver parmi les prêtres de ma connaissance ; je m’en rapporte en toute soumission à ce qu’il saura faire, et je ne puis que vous exhorter à lui remettre entièrement une confiance et un abandon qui m’ont beaucoup honoré dans le principe, mais auxquels je ne pourrais plus suffire. J’ai été très ému de l’assurance qu’il vous a donnée de faire pénitence pour vous. J’ai bien reconnu là ces saintes vertus auxquelles m’a habitué le bonheur d’approcher souvent les religieux de ce petit couvent (1). Que sommes-nous à côté d’eux? Que sont nos œuvres auprès de leur dévouement? Je ne veux pas ajouter un grain de sable à l’édifice que ce saint homme saura élever en vous avec la grâce de Dieu, si votre âme s’abandonne à son influence.
Je veux seulement vous dire d’approcher facilement et souvent des sacrements. Quand l’homme a cédé à l’appel de Dieu, il s’établit entre eux comme un pacte dans lequel Dieu s’engage à donner beaucoup d’amour et de joie à l’âme fidèle. Il faut croire cela sans défiance. Vous serez donc heureuse en communiant souvent. Si pendant les premiers temps votre nature, déshabituée de la présence voilée et presque énigmatique du Seigneur, se révoltait ou demeurait insensible devant lui, acceptez humblement cette épreuve. Croyez qu’elle ne durera pas et qu’en vous donnant le mérite d’une affection désintéressée et d’un effort pénible sur votre sens propre, elle contribuera à assurer votre re-
i\) Le couvent des PP. Dominicains.
tour. Approchez-vous souvent de la Sainte-Table (sauf ce que le Père vous dira), et souvenez-vous que « le Seigneur est venu pour les souffrants et les malades. » C’est bien nous que le Seigneur désigne. Ainsi ce serait donc une humilité mal entendue que de fuir le seul remède à nos maux, la seule consolation de nos souffrances, sous prétexte d’une indignité qui s’augmente en raison de l’éloignement que nous mettons entre nous et l’Eucharistie. Ne croyez pas présumer de la bonté de Dieu; le tout est de vouloir croire et d’aimer un peu, au moins par raison. Les joies de la foi et les vivacités de l’amour divin sont déjà des récompenses; mais Dieu, qui peut seul les donner, ne les exige pas de nous. Si l’un de vos enfants, après vous avoir désobéi, revient à vous avec douleur et se jette à vos genoux, le repoussez-vous et lui refusezvous vos embrassements? Que sera-ce donc de Dieu, qui est l’infini de la bonté et le père par excellence? Ainsi, beaucoup de confiance, pas de craintes, et le plus de gaieté possible, voilà ce que je vous souhaite. C’est mon dernier sermon, j’ai honte de vous en faire encore. A votre tour, priez pour moi, de peur que je ne tombe tout à coup, moi qui me mêle de redresser les autres.
Toulouse, le 19 janvier 1852.
Mon bon père et ma chère mère,
Je sors à peine de la salle d’examen, je ne prends pas le temps de déposer ma robe et ma toque pour vous embrasser de tout mon cœur et aussi vivement que mon émotion le comporte. J’ai eu presque un beau succès. Après mes deux premières interrogations de Gode civil, mon cher père, il y a eu une petite suspension, et Ton m’a adressé des compliments très flatteurs, en insistant sur ce que je n’avais pas démenti mon origine et sur ce que j’avais soutenu ton nom; figure-toi que j’ai argumenté un peu à la méridionale, et, le bon Dieu aidant, je m’en suis tiré sans trop de peine.
Je n’avais cependant pas de chance pour les examinateurs, c’étaient presque tous des hommes spéciaux. Mais sur tous les points, j’ai été fort heureux et moins ignorant que je ne le croyais. Je m’en réjouis un peu par vanité... et beaucoup pour le plaisir que cela pourra vous faire.
J’ai deux boules blanches pour le Code civil, et une rouge pour la procédure. Ces petites boules, je les dépose humblement au pied de ta chaire, mon bon père (1). Tu es pour beaucoup plus que moitié dans
(1) M. Perreyve était professeur de Gode civil à la Faculté
de droit de Paris, qui a gardé de son enseiguemeut et de
son rare mérite d’ineffaçables souvenirs. Latiniste clistin-
gué, autant que savant jurisconsulte, M. Perreyve surveilla et dirigea toutes les éludes de son fils avec la plus tendre sollicitude.
mon succès, je serais injuste de ne pas le reconnaître, et je me priverais d'ailleurs d’une pensée bien douce Mettons que mon bon ange y soit pour l’autre moitié, et ainsi Je pourrai me réjouir à mon aise sans orgueil.
Adieu, je pars immédiatement pour aller retrouver ma sœur à Pau (1). Ne vous inquiétez pas. Je suis content et inûniment plus pour vous que pour moi.
Votre fils respectueux.
Au R. P. Adolphe Perraud.
Pau, 30 janvier 1852.
Bien cher monsieur Adolphe,
J’ai partagé bien vivement les pensées et les sentiments que la dureté de ces jours avait inspirés à votre âme. Comme vous, j’ai appelé de mes vœux et de mes désirs ce jour tant aimé dont nous sommes les citoyens et qui doit, si Dieu lui permet de luire sur nos fronts, nous rapporter tant de grandes choses perdues... Mais j’ai quelque peine à vaincre mes découragements, il me semble que la liberté est morte (2). Trop d’applaudissements, trop de hourras ont accueilli, de toutes les extrémités de notre malheureuse France, ce que j’oserais appeler le viol de la patrie. Il semble qu’il n’y ait plus rien à faire, rien à espérer,
(1) i5a santé l’avait obligé de passer l’hiver dans le Midi.
(2) Cette lettre a été écrite deux mois après le coup d’£tat.
mais que la bonté seule et l’humiliation soient permises en de tels abaissements. L’abandon subit de tant d’espérances ne se peut faire sans de grands déchirements, et surtout il est trop pénible de voir que les idées généreuses n’ont pas même trouvé de refuge auprès des âmes honnêtes, amies de Dieu. Dites-moi si, depuis plus de quinze jours, chaque feuille publique n’apporte pas des dégoûts insurmontables?... Hélas I et la contagion du servilisme n’a-t-elle pas pénétré partout? Gela passe la mesure. Après que j’aurai encore attendu quelque temps, mon cher ami, si rien ne paraît au ciel de cette sainte aurore que nous appelons, je quitterai, autant qu’il me sera possible, les affections de cette politique terrestre où rien ne dure et où la démence des hommes apparaît si tristement. Je chercherai plus haut une foi, une patrie, un maître, et je ne perdrai plus mes ardeurs autour d’un fantôme qui s’est nié lui-même. Après tout, une pensée me console : ce qui est bon, ce qui est bien, cela seul est; le reste n’est que manque, vide, négation, néant, n’est pas. Après que ces terribles intervalles, durant lesquels la main sévère de Dieu exige et pèse les expiations, se sont écoulés, l’histoire de la vérité reprend sa marche calme et forte avec le règne de la justice contre lequel toutes les infamies du monde ne sauraient prescrire. Toutes les horreurs du Bas- Empire n’ont rien pu contre ce petit fil cle la justice et de la vérité qui s’est caché dans les entrailles de la société romaine et qui a fini par étreindre le monde. Après tout cet effort des hommes, le jour de Dieu a lui, et, d’un seul rayon, le nouveau soleil de justice
ANNËE 1852 43
a annihilé pour jamais les crimes et les criminels des siècles morts.
Tant de tyrannies et de folles erreurs n’ont pas empêché l’existence et le développement des vérités qui ont conduit Thumanité des premiers sages à Platon et de Platon à l’Évangile; et depuis, le triomphe du progrès né de 1 Évangile est à la fois de l’histoire et du dogme.
Les violences d’aujourd’hui n’ajoutent donc ni ne retranchent rien à la véritable vie de l’humanité : il v a
ti
cessation d’action, il y a arrêt, mais le mouvement que Dieu a imprimé au monde n’a pas perdu sa vertu, et. si nous ne sommes pas dignes d’un tel bienfait, nos descendants reverront les grandeurs d’où nous sommes tombés. Nous leur mériterons de les retrouver plus brillantes si nous nous humilions comme il convient à nos bassesses, et il y aura quelque gloire pour nous à avoir abrité dans nos cœurs, aux jours de l’orage, cette fleur fragile de la liberté chrétienne pour laquelle le sol de notre patrie est encore trop dur, et Tâme de ses fils trop ingrate.
Pardon, je suis avec mes rêveries, cher monsieur Adolphe; mais n’esl-il pas bon de se consoler par la pensée, et m’en voudrez-vous pour m’être oublié une fois de plus à ce seul bonheur qui nous soit resté de tant de riches espérances? Vous êtes d’ailleurs très indulgent avec moi, et c’est pour cela que j’ose vous donner mes pensées hardiment, sans mesure et sans soins; recevez-les, cher ami, avec le renouvellement de mon affection dévouée.
Pau, 6 f vrier 1852.
Mon bon Eugène
Je regretterais la pensée que tu as eue de m’appeler vers toi, si elle ne servait h me témoigner que ton âme correspond à mes désirs et à mes impatiences. Je ne réponds pas cependant à ta douce et pressante invitation, tu comprendras lacilement que tes combinaisons ne concordent pas avec les miennes. Encore une fois, mon ami, regrette que la pensée de nous embrasser bientôt ait pu flatter ton espérance. Ce qui est beau est insaisissable ici-bas. Nous devrions le savoir, mais en fait d’illusions, nous sommes d’éternels recommenceurs. Le mythe grec d’Ixion roulant toujours, avec de nouveaux efforts, le lourd rocher qui l’accable, vers un sommet qui fuit sans cesse, me semble une juste expression de cette atter^ite toujours trompée, de cette ardeur toujours impuissante. Il faut nous accoutumer à vivre dans l’intermédiaire, dans la médiocrité des choses de l’esprit comme des choses du cœur. La médiocrité, c’est notre loi, et de là vient que nous souffrons toujours, parce que nous ne pouvons nous plier à ce joug, ambitieux que nous sommes de beaucoup de science et de beaucoup d’amour I Nous nous consolons du présent qui est froid et décoloré en revêtant l’avenir de mille splendeurs, mais le voile se déchire bien vite, et nous retombons sur ce roc impitoyable et dur de la vie terrestre. Le vrai bonheur comme je Pavais rêvé, comme nous le rêvions ensemble étant enfants, comme tous l’ont rêvé et le rêveront, le bonheur parfait est un eiïet
d’optique, il suffit d’approcher... Je savais le discours du Père Lacordaire, et le Père Lacordaire faisant un discours, je savais les conséquences. Quand on a reçu de Dieu une certaine énergie d’honneur et un peu de patriotisme, il n’est pas aussi facile qu’on le croit de les étouffer en soi pour ne laisser paraître au dehors que l’indifférence et le calme. Il ne l’a pas pu ; il ne fera pas ses conférences cette année... Ainsi, de tout ce qui était libre et pur, rien ne nous reste. Ce n’est pas sans quelque consolation que je pense à la colère dont mon âme a été remplie, aux premiers jours où j’ai pressenti toutes ces hontes... d’autres ont été trompés... Tout cela est, philosophiquement parlant, du désordre, et le plus épouvantable des désordres, puisqu’il n’est que l’annonce extérieure et le symptôme du désordre moral de notre pauvre France : quo-usque tandem ? Je t’embrasse tristement, cher Eugène. Aussi bien, le vent n’est pas à la joie et je m’étourdis quand je veux rire. Prions Dieu qui nous a réservés pour de grandes choses. Adieu. Que le Seigneur conserve ton âme élevée vers lui et bien séparée de ce monde qui est mauvais.
Ton frère et ami.
Pau, 12 février 1852.
Mon bon Stéphen,
Puisque me voici délivré des embarras de mon examen (1), d’un voyage à Toulouse et des langueurs
(1) Sou second examen de droit»
de plusieurs petites indispositions qui sont venues occuper mes dernières journées, je reviens à mon aise vers mes bons et anciens amis..., vers toi, mon cher Stéphen, parmi les premiers. Je pense à toi devant nos belles montagnes. Tu es montagnard, ce me semble, de cœur et d’enthousiasme. Quel plaisir tu aurais à contempler avec moi ces hautes neiges et les torrents qui s’échappent de leurs sommets IJe ne trouve rien d’aussi frappant dans la nature que les lieux que j’oserai appeler de transition, et où l’on sent par avance qu’un grand spectacle, un grand fait se prépare. C’est ainsi que d’ordinaire on pressent de bien loin les approches de l’Océan : la végétation est appauvrie, les arbres sont couchés du côté des terres comme pour fuir les terribles vents dont l’immense espace ne brise pas l’effort.
Les terres sont arides, remplies de coquillages; de grandes plaines semblent vouloir préparer l’œil à la vue des horizons maritimes. Enfin, ce n’est pas une illusion, on pressent la mer, et ceux qui ont l’habitude de ces pays ne s’y trompent pas. 11 en est de même des hautes chaînes de montagnes : avant d’arriver au pied de nos chères Pyrénées, on traverse les longues solitudes des Landes parsemées de quelques pins sauvages et de bruyères. Peu à peu, le terrain s’élève; de légères ondulations se font sentir, semblables aux premiers soulèvements du flot, précurseurs des grandes agitations lointaines. Puis les collines s’élèvent, les croupes de tous ces mamelons dispersés se réunissent, se groupent; encore quelques pas, et ce sont de petites montagnes; mais nous touchons aux grandes roches, et ce sont elles que nous rencontrons une ou deux
lieues plus loin. Il y a donc une sorte de gradation et comme une gamme harmonieuse entre la cime, le glacier, le pic, et les plus doux coteaux qui en sont le premier degré. Les effets de la lumière sur ces différents plans sont merveilleux. J’estime fort heureux ceux qui, comme moi, peuvent contempler tous les jours le coucher du soleil derrière cette magnifique chaîne des Pyrénées qui se déroule ici dans toute sa longueur.
Les premiers coteaux sont noirs, le soleil s’en est déjà retiré; les petites montagnes, brumeuses à leur base, gardent encore à leur sommet quelques rayons épars... enfin les hautes cimes resplendissent de feux empourprés. Il faudrait des couleurs de flamme et une âme céleste pour en retracer le tableau; mais du moins l’image affaiblie en demeure profondément gravée dans des cœurs sensibles et artistes comme le tien. Pardonne-moi ces longueurs, cher Stéphen. Je n’ai pas comme toi la plume de M™® de Sévigné, et, quand je me mets à admirer rn coin de terre, je m’y traîne péniblement, fidèlemeii), lentement. Pardonne- moi, j’ai fini avec les descriptions I
Certes, mon bon ami, tu n’es pas le seul qui puisse se vanter d’avoir à ses examens trois blanches et une rouge. C’est justement mon lot. J’ai passé à Toulouse une triste semaine dans l’attente de mon sort, travaillant beaucoup mon deuxième examen de droit, loin de ma sœur restée à Pau. Je n’avais donc nullement l’esprit libre, mais le bon Dieu a eu pitié de moi et je suis bachelier :
Que n’ai-je, hélas ! d’un brillant chevalier
A voua offrir le rang et la fortune!
Mais vraiment j’ai fait la chose avec assez de poésie. Figure-toi un pauvre garçon voyageant avec le sac sur le dos, portant dans ce sac un peu de linge et quelques livres, une paire de souliers attachée en travers par les courroies, un bâton, et tu auras le portrait de ton ami Henri Perreyve. Le retour a été moins brillant : nous avons failli être tués par nos chevaux qui se sont emportés près de Tarbes, et j’ai passé la nuit dans un coupé dont les vitres étaient brisées par les ruades de ces bêtes farouches. Tu vois que je suis toujours protégé au miUeu de mes accidents.
Tu me parles fort spirituellement de politique. Je t’avoue, cher Stéphen, qu’il m’est impossible de plaisanter avec un aussi triste sujet. Je me souviendrai toute ma vie d’avoir vu, moi enfant de vingt ans, bercé de grandes et radieuses espérances, d’avoir vu, dis-je, tout un peuple, toute la France, sanctionner de ses vœux, de ses suffrages... ce que tout cœur ami de la liberté doit détester! Je n’aime pas à parler de ces choses; elles m’ont blessé profondément... Que faire? Que dire? Que croire? Mon ami, ce que je croyais, je le crois toujours : si le bonheur de l’humanité est dans l’application de la plus large forme démocratique, la forme démocratique n’est possible que fondée sur les vertus chrétiennes. Nous ne sommes pas chrétiens, nous serons esclaves, voilà tout. Mais, malgré les faits, ceux-là n’auront pas eu tort qui ont gardé la religion du principe. — Pour le moment, se taire, détourner de ces honteux spectacles un visage libre et indigné, concentrer en soi des forces impuissantes au dehors, s’appliquer à aimer le bien, à aimer Dieu, à haïr le mal, et se
préparer à résister, s’il le faut, aux méchants..» voilà, à mon sens, le devoir d’un ami de la France, de la religion et de la liberté.
Adieu, je t’embrasse tendrement, en bon camarade.
Paris, 22 avril 1852.
Mon bon ami,
Je savais bien que le plaisir du retour passe vite. Je regrette quelquefois tout bas la solitude de ma petite chambre, et mes bonnes longues heures d’étude. Ce que j’aime à Paris (abstraction faite des personnes), c’est le mouvement intellectuel, la vie de la discussion, le passionnément politique et littéraire. Or, rien de tout cela ne subsiste. Je n’imaginais pas un changement si radical dans les mœurs publiques ; en si peu de temps, le sommeil de l’inditTérence a tout engourdi, et on parle de la liberté comme d’une chose vendue. — Soit. Après tout, c’est folie de vouloir fonder une démocratie quand il n’y a plus de peuple...
Mon cher ami, je ne fais plus du tout de politique. D’abord, tu dois comprendre que toute discussion est absolument impossible... Les deux adversaires arrivent au bout de cinq minutes aux conclusions suivantes : « Monsieur, vous avez perdu le sens moral; toute dis- « tinction du bien et du mal, du juste et de l’injuste, « est effacée de votre esprit. Votre droit n’est que de « la violence. — Monsieur, notre patrie et l’Europe « n’auront un peu de tranquillité que quand les gens « professant vos opinions auront disparu. »
J’affirme que toutes les discussions dont j’ai pu être témoin depuis mon retour ont abouti très vite, et à quelques termes près, à ces aimables résumés. Voilà pourquoi je dis que toute discussion est impossible.
Je quitte cette triste politique et j’arrive à quelque chose de bon. M. Nourrisson a subi sa thèse, elle est belle et forte. Elle a pour titre : Essai sur la philosophie de Dossuetf avec les fragments inédits que nous avons cherchés et trouvés, l’année dernière, au séminaire de Meaux. L’événement a eu son importance; il a été curieux de voir MM. Cousin et Saisset forcés d’admirer la théologie catholique revêtue d’une belle robe philosophique et de s’incliner devant la foi, passant maîtresse et reine, appuyée sur une droite raison; l’effet a été des plus heureux, l’apostolat se déplace.
Autre bonne nouvelle : l’abbé Gratry a publié, il y a quelque temps, une réplique à la réponse de M. Vacherot; c’est ce qu'il y a de mieux contre le rationalisme hégélien. On éprouve une indicible jouissance d’esprit en parcourant ces pages d’une métaphysique à la fois profonde et claire. Je ne veux pas quitter le nom de l’abbé Gratry sans t’indiquer quelque chose de nos desseins à venir. Peut-être t’en ai-je déjà parlé. Il s’agit d’une grande œuvre que nous entreprenons. Trois ou quatre évêques sont dans la conspiration, l’abbé Gratry est à la tôle. On voudrait relever l’ancienne congrégation de l’Oratoire; le but est religieux d’abord, scientifique ensuite. On ferait cinq années d’études, plus un an de doctorat théologique à Rome : voilà la base. L’enseignement des séminaires, la parole des conférences, et surtout une espèce de Sorbonne catho-
ligue où Ton ouvrirait des cours de haut enseignement religieux, voilà le but désiré, proposé. C’est beaucoup, c’est énoruie. Mais nous sommes si petits, si faibles, qu’il y a de quoi tenter la miséricorde de Dieul
A iabbé de la Boissiere,
Paris, 8 mai 1852.
Bien cher monsieur l’abbé,
Je suis à vos yeux l’homme le plus coupable du monde pour le retard que j’ai mis à vous répondre. Eb bieni je ne le suis pas du tout aux yeux du bon Dieu, qui sait que j’ai gardé le lit toute une grande semaine, souffrant beaucoup, m’ennuyant encore plus, ne me sanctifiant nullement dans mes petites douleurs et n’ayant même pas la ressource de me consoler avec des amis. Car vous saurez, cher monsieur l’abbé, que mon mal n’est plus à la poitrine, mais bien au larynx, en sorte que je suis puni par où j’ai péché. Je ne puis presque plus bavarder. Le médecin a donné le moi d’ordre à mes connaissances, de telle manière qu’à toutes mes questions, positives ou négatives, on répond par un chut éternel, une fin de non-recevoir. Me voilà donc cloué en moi-même. Veuillez cependant, cher monsieur, ne point vous inquiéter pour cette indisposition. Je vais tout vous conter, pour vous amuser au coin de votre grande cheminée de presbytère.
Figurez-vous donc que, dimanche dernier, nous don-
nions, au profil d’une œuvre d’écoles gratuites (1) dont je crois vous avoir parlé, un grand concert. Je fus jadis membre fondateur de l’œuvre, aujourd’hui j’y ai donc quelques droits et de petits honneurs.,, un de ces honneurs est de quêter avec une dame pour les frais de l’entreprise. Or, notre concert se donnait dans la salle Sainte- Cécile, une des plus grandes de Paris; il y avait près de quinze cents personnes, beaucoup de chaleur; je pouvais passer à d’autres la besogne, il ne manquait pas d’amateurs... mais le désir d’être en vue, de paraître, de faire le joli cavalier, etc., etc. Je pris donc la main d’une dame, non pas telle ou telle au moins, et, galamment toujours, je fis ma quête... En avant rhabit noir, les souliers fins, les gants azur! — oui, — et puis, le lendemain, ie joli cœur était au lit, jaune de fièvre, un grand bonnet de coton enfoncé jusqu’aux oreilles, le nez rouge de rhume et la gorge prise. Au milieu de mes coquetteries, je n’avais pas senti la caresse d’un petit courant d’air, et c’en était assez pour jeter le héros à l’hôpital. Vanitas vanitatum l Je vais mieux, quoique ma première levée ne date que d’hier; cependant j’ai perdu la voix et je souffre extrêmement quand j’avale ; deux gourmandises dont il faut faire mon deuil.
Je reprends mon sérieux, pour vous dire que je recommande très spécialement et instamment à vos prières M. Frédéric Ozanam, le professeur. Il est dans un état d’affaiblissement subit et de dépérissement qui
(l) Les écoles du soir pour les jeunes apprentis, qu’il avait fondées, avec quelques amis, dans le quartier Saint- Victor.
désole tous ses amis. On consulte, on essaye, on invente; rien ne fait. Vous savez combien une telle perte serait cruelle pour nous qui nous sentons tant honorés de son nom et affermis par sa science : je suis certain que vous m’entendez quoique je n’insiste pas. Ce que vous me dites de votre propre état ne m’a point rassuré. D’abord vous toussez, puis vous n’êtes pas sûr d’aller aux eaux. Il le faut, cher monsieur, il le faut absolument. J’ai de bien petites épargnes, mais je les offre à votre service de joyeux cœur; j’ai le temps d’y ajouter encore, et cela pourrait faire 100 francs au mois d’août. Vous m’avez assez souvent appelé votre ami pour me traiter généreusement en cette occurrence. Répondez-moi donc simplement comme je vous parle.
Pardonnez-moi le décousu de cette lettre. Mon idée est tremblante comme mes genoux et ma voix. Priez Dieu pour que tout ceci revienne, je prierai pour vous, je vous embrasse comme un frère en Notre- Seigneur.
A tahhé de la Boissîère.
Paris, juillet 1852.
Vous comptez trop sans la protection du bon Dieu, cher monsieur l’abbé, et sans l’amitié de votre Henri. Remettez-vous donc, nous irons aux Eaux-Bonnes. Votre lettre m’a jeté en colère. Je trouve honteux de ne pouvoir obtenir 300 francs pour la santé d’un bon-
fSB?
nôle homme. J'ai aussitôt tait grande toilette et me suis rendu chez une personne de notre connaissance qui remplit une fonction importante à l’archevêché de Paris. J’ai su de lui que toute l’affaire dépendait d’un directeur de l’administration des cultes, au ministère de la justice.
J’y ai couru, c’était un peu tard déjà. Je ne vous dis pas les d 'marches qu’il faut faire pour arriver à un personnage pareil : après deux heures de travail, j’y suis.
Il a été impossible, dites-vous, de trouver la demande adressée cette année par votre évêque. En revanche, on a retrouvé celle de l’année dernière, et cela s est aussitôt transformé en un obstacle presque insurmontable. J’ai discuté, raconté, exposé. Rien! On trouvait la somme trop forte, la demande trop réitérée; surtout, je crois, la protection bien faible. Cher monsieur l’abbé, le rouge m est monté au visage, je me suis levé et j’ai prié mon impassible directeur. Je ne me rappelle plus bien es que j’ai dit, étant un peu excité par la tristesse de ses refus... Le grand monsieur me regardait; tout à coup il m’a dit : « Aile ns, monsieur, je n’ai plus le « courage de résister. » Il s’est levé, m’a remmené chez son secrétaire, et lui a commandé de rédiger surle-champ l’allocation de la somme demandée. Gomme celui-ci remettait à plus tard de le faire : a Non, lui U a l-il dit, je veux que ce soit fait maintenant, signé « demain par le ministre et expédié aussitôt ; j’y tiens. »
Maintenant, cher monsieur, que vous dirai-je, sinon que je suis bien heureux que cette pétition bénie de Celui duquel vient toute grâce porte le nom de votre eune ami, car elle est faite jour vous en mon nom; bien heureux surtout de ce que la première demande
un peu importante que j’aie faite dans ma vie soit faite pour un ami, pour vous.
Après cela, il faut tout rendre au Seigneur. Je l’ai prié de bénir ma démarche, vous voyez comme il Ta fait. Adieu, non, au revoir. Au revoir^ cher monsieur, voilà un mot qu’il m’est réellement doux de prononcer aujourd’hui.
Je vous embrasse avec joie, avec gaieté; il est si rare de pouvoir montrer aux amis qu’on les aime vraiment! G’est une faveur d’en haut. Adieu, adieu, il faut que je travaille ce soir pour réparer ce temps si bienheureusement perdu Tout à vous.
Les Eaux-Bonnes, 26 juillet 1852.
Mon cher Charles,
Je ne puis penser sans un grand ennui et une extrême fatigue que dans ce moment tu traînes péniblement ton esprit sur du grimoire juridique. Pauvre enfant! cela fait regretter les temps où nos pères vivaient du gland des chênes. Cependant, comme de pareilles condoléances t’affaibliraient au lieu de le donner du courage, et que d’ailleurs parler d’amour à un amoureux c’est retourner le fer dans la plaie, je quitterai dès le début le sujet désespérant de Ion idée fixe, et je t’entraînerai bien loin de toi jusque dans le fond de nos ombreuses vallées. Donc, mon bon Charles, oublie Paris. Tu es, s’il te plaît, dans les hautes touf-
fes de buis de nos montagnes, ou, si tu préférés les saintes horreurs de la vallée de Gabas, partons ensemble et causons en route.
Yoilà huit jours que j’ai quitté Paris. Comme on vit beaucoup en peu de temps lorsqu’on voyage I Figure'^ toi, mon cher ami, que ces huit jours m’ont semblé un mois. J’ai revu tant de choses et de personnes que les heures se sont vraiment dédoublées. Ajoute à cela que je me suis trouvé comme rejeté dans ma vie de l’année dernière, au milieu des mômes gens, sous le même ciel, ar )ein de la même nature, pour les mêmes causes; A que, l’intermédiaire s’étant comme efiacé, il en est résulté une très singulière illusion d’optique. Au fait, la vie de l’homme est bien curieuse. Vois donc, en un an, j’ai trois fois été jeté d’un bout de la France à l’autre. Trois fois, ce pauvre petit vermisseau a quitté le point géométrique autour duquel il se remue dans la petite circonférence de ce qu’ils appellent la grande ville. Il a traversé bien des pays, des montagnes, des fleuves, pour aller toucher trois fois à l’autre bout de son pays un autre point géométrique, caché dans de hautes montagnes, sous des blocs de pierre dont la plus petite, détachée par plusieurs gouttes de pluie, suffirait cent fois à l’écraser. Or, mon bon ami, pendant que chemine ce vermisseau, cent millions d’affaires importantes s’agitent sur la terre. Ce grand et long pays qu’il parcourt est si petit qu’il est impossible de le marquer sur une mappemonde un peu réduite; la terre elle-même, auprès de laquelle ce grand pays disparaît, n’est qu’un petit grain de sable dans l’univers; l’univers que nous voyons n’est absolu-
ment rien auprès de Tunivers intelligible dont le type éternel est entrevu par l’esprit de la foi, et notre conception, si brillante qu’elle puisse être, est un ridicule atome à côté de la pensée divine qui est le suprême univers. Quelle petitesse! quelle réduction! quelle infinité de misères! nous nous lasserions d’en imaginer l’abaissement... Or, cependant, la moindre prière que cet imperceptible vermisseau adresse au Seigneur Dieu tout-puissant franchit dans un temps incalculable toutes ces distances. Celui qui se joue aux grandes révolutions des hommes, aux plus grandes révolutions des astres, aux sublimes révolutions des existences métaphysiques, enfin au grand mouvement immobile de la Sagesse éternelle. Dieu, soutient de la même main les pas de ce pauvre petit misérable, et protège sa m’arche contre le caillou qui peut le réduire en poudre. Il entend les prières que les compagnons du voyageur, aussi petits qu’il est lui-même, envoient vers son trône, et tous ensemble, si invisibles que nous soyons, emportés dans la grande course harmonieuse du monde, nous reposons, enfants bienaimés, sur le sein du Seigneur. Voilà pourquoi, malgré le sentiment d’une si excessive chétiveté, nous avons raison d’avoir confiance et de jeter, devant les jours incertains et menacés de notre frêle existence, des pensées d’espoir et des désirs que Dieu recueille avec amour et qu’il réalisera. Ah! tiens, mon bon ami, n’y pensons plus. Loin de nous les inquiétudes, et que sa volonté soit faite 1...
* Pensée.
L’homme s’avance dans la vie par les voies d’une double existence : il vit par son corps, lequel grandit péniblement à travers bien des souffrances, puis décroît, puis meurt; et il vit par son âme qui est immortelle. Or il faut savoir que la première de ces deux vies souffre seule la caducité des âges. Car pour l’âme, semblable à l’enfant caché dans les entrailles de sa mère, elle granilit et se dégage toujours pendant que son enveloppe s’en va mourir. Les cheveux blancs qui menacent nos pauvres membres du tombeau, présagent à la partie éthérée de notre être le commencement d’une éternité. Nous ne pouvons faire un pas dans le temps, sans avancer d’autant vers Dieu, qui est l’essence même de la jeunesse et de la perfection. O corps, que tu es frêle et que ton déclin est rapide; mais, ô âme, que ta destinée est belle et que brillante est ta carrière! Que regretter donc? Gomme l’humanité n’est antique que dans les jours de son enfance, ainsi notre âme ne connaît d’autre vieillesse que celle de nos premières années de la terre... Vieillir par le corps, c’est donc rajeunir pour l’homme; mourir y c’est commencer de vivre.
Il n’y a que les choses mortelles qui suivent le cours du temps : les immortelles le remontent.
fo
Au R. P. Adolphe Perraud,
Les Eaux-Bonnes, 5 août 1852.
Mon bien cher Adolphe,
Je connais une belle promenade, tout près de ma demeure; elle suit longtemps un joli torrent assez grondeur et mousseux aujourd’hui à cause des pluies d’hier; insensiblement elle monte sur le flanc de la montagne et conduit sur la cascade du gros hêtre. Là se trouvent de beaux tapis de gazon, des ombres épaisses; une agréable fraîcheur môme à midi, à cause de la fine vapeur de l’eau; et surtout cette sonore et grave harmonie de la cascade qui, embellie de mille façons par les chants des oiseaux et des insectes, semble une belle basse d’orgue émaillée du contrepoint fleuri. J’ai réservé celte promenade pour la faire avec vous. Prenez donc votre chapeau de paille, laissez vos livres, oubliez les compositions de vos élèves, et mettons-nous en route. On cause bien agréablement au milieu d’une aussi belle nature.
Croiriez-vous une chose, mon cher Adolphe? C’est que je trouve celte nature toute changée depuis l’année dernière. J’ai beau me dire que ce sont bien les mêmes choses, les mêmes accidents, les mêmes aspects; je trouve qu’ils m’impressionnent fort différemment, et je ne les reconnais point. Tout un ordre de sentiments qu’ils avaient coutume de réveiller en moi a disparu pour faire place h de nouvelles idées; il me semble que tout ce qui m’environne a vieilli d’un
siècle. Cela m’a démontré avec quelle réserve nous devons juger les choses extérieures. Le monde n’est pour nous que ce que notre âme veut bien en recevoir, et, pour si peu que nos dispositions intérieures soient changées, tout le visage extérieur des choses change avec elles. Qu’est-ce donc que ces brillantes apparences? Quelle réalité pouvons-nous accorder à leurs attributs en dehors de notre esprit qui les conçoit? Aujourd’hui je trouve la tristesse dans ce même vallon, devant ces mêmes jeux du ruisseau qui jetaient hier une douce joie dans mon âme. La môme brise peut élever vers Dieu et emporter à son trône un sentiment d’amour, comme tout à coup elle ne fera que me jeter en de profanes langueurs. La nature n’est donc rien par elle-même. C’est un souffle qui n’a point ici son harmonie; il est dur et grinçant s’il rencontre les branches des arbres dépouillés par l’hiver, doux et mélodieux parmi les épais feuillages. Quittons donc, s’il vous plaît, mon cher ami, ce monde extérieur qui est indifférent par soi, et entrons dans l’intime conversation des âmes. Vous verrez mieux nos montagnes à travers les sentiments que je vous dirai, que dans le miroir terne et voilé d’une inutile description.
Je n’ai pas cessé un seul jour, mon cher Adolphe, de penser aux grandes choses pour lesquelles la miséricorde du Seigneur nous a faits. Bénissons-la tous ensemble ; les jours approchent où nous allons entrer dans notre véritable vie; car jusqu’à présent, semblables à ces bateaux pêcheurs qui attendent dans de vaines évolutions que la marée les pousse au port,
ANNÉE 1852 6î
nous attendons que la grande grâce de Dieu nous porte à ses autels.
A Vabbé de la Boissiere,
Saint-Sébastien, 14 août 1852
Bien cher abbé,
Bonne route, bonne santé, beau temps. Un petit voyage beaucoup plus joli et plus intéressant que je ne l’avais même imaginé ; ici, tout en fêtes, et pour demain, les plus brillantes promesses. Après cela, je ne puis vous dire par quelles heureuses, bienheureuses et miraculeuses bonnes chances j’ai passé pour être, ce soir, logé à Saint-Sébastien. Savez-vous qu’hier il n’y avait plus une seule place dans les voitures pour l’Espagne? que les moindres se payaient 30 et 40 francs, prises hors de ville et sous la bâche des diligences ? J’y avais renoncé quand le bon Dieu m’a conduit par la main vers de bonnes personnes auxquelles il avait probablement raconté ma misère... car ces excellentes personnes m’ont offert, oui, donné enfin, une place dans une voiture qu’elles venaient de louer 150 francs. Enfin, cher monsieur l’abbé, je suis aujourd’hui du parti des aristocrates ; ils sont quelquefois bons à quelque chose.
Je vous dis : un délicieux petit voyage, de belles vues tout le long de la route, et des montagnes jusqu’au bord de la mer, ce qui est toujours admirable. Et puis toutes sortes de choses mille fois plus drôles
et plus originales que je ne l’avais cru. Figurez-vous doDC que c’est même beaucoup trop original, car il n’y a pas moyen de se tirer d’affaire avec du français. Parler espagnol m’est très difficile et pour cause; — aussi en suis-je réduit au langage naturel.
Ce soir, il y avait illumination de toute la ville, musique et danses publiques sur les places, pétards, feu d’artifice... la cathédrale illuminée avec les chiffres de la Vierge en bel éclat de lumière, et dans l’église un office fort curieux : le chant du Regina cœli, je crois, ouduSa^ue Regina en grand orchestre, sans oublier les pétards de la place pour marquer la mesure.
Je compte rester ici deux ou trois jours ; j irai un jour à Irun, et à Fontarabie où je trouve de jolies vues à dessiner; puis un ou deux jours à Saint-Jeande Luz. Je serai à Bayonne le 21 ou 22.
Combien je pense à vous I Je vous cherche à chaque instant pour vous dire : « Voyez donc par ici, quelle « belle vue de merl quelle jolie église là-bas I quels sin- (( guliers costumes I » et puis comme les enfants : « Pour « quoi ceci? Pourquoi cela?... » Je n’ai personne à qui me confier. Il y a cependant la sainte Vierge avec laquelle j’ai conversé une bonne partie de la journée. Ne me trouvez-vous pas bien heureux, bien favorisé, d’avoir pu parler ainsi librement et longuement avec une aussi grande reine, et cela, à la veille de son triomphe? Pauvres petits que nous sommes, combien il faut que l’amour de Dieu soit grand pour que nous puissions atteindre les choses du ciel I
Je vous en dis trop pour un jour de fatigue et un soir de gros sommeil. Adieu. Donnez de mes nouvelles
à M. Ozanam, et veuillez lui dire que, si je vois demain quelque chose qui soit digne de son attention, j’oserai lui écrire une petite lettre. Elle servira tout au moins à le remercier de ses bontés pour moi.
Quand je serai rentré en France et que vous voudrez bien me répondre, parlez-moi de ceite chère conférence de Saint-Vincent de Paul que M. Ozanam a fondée aux Eaux-Bonnes et à laquelle je suis si heureux d’avoir apporté ma faible coopération. Marche-t-elle en dépit de ceux qui s’y opposaient ou en désespéraient?
Adieu, cher bon abbé ; tou* à vous du fond de mon cœur.
A Vahhé de la Boissière.
Herblay, 5 septembre 1852.
Bien cher abbé.
Que vous êtes donc bon de m’écrire d’aussi charmantes lettres I Vous me parlez contre la vanité, et vous faites justement ce qu’il faut pour me donner la plus irrémédiable... car c’est peu de chose que l’orgueil de l’esprit auprès de l’orgueil du cœur. Enfin, le mieux est de croire que Dieu l’a ainsi voulu pour notre bien mutuel. Vous m’assurez que je vous poursuis de votre chambre au jardin et du jardin à l’église. Mais encore une fois, monsieur l’abbé, je suis plus fier que vous ne le dites, et après que j’ai un moment pensé à vous le
matin, je ne vous revois plus, je vous le jure, de toute la journée : voilà pour répondre à vos plaisanteries. Souvenez-vous, s’il vous plaît, de ce qu’en pareille occurrence, vous eussiez dit de votre temps, de ce fameux temps dont vous me parliez avec une éloquence si héroïque. Ah ! la vieille sève gauloise est épuisée parmi nousl
Votre retraite à Tulle s’est donc bien passée? J’en suis content; je jouis beaucoup de vous savoir estimé et aimé de vos confrères. Vous me demandez pourquoi, mais vous en savez mille raisons que je ne vous détaillerai pas, ne pouvant, avec toute la bonne volonté du monde, le faire aussi fidèlement que votre amour-propre. J’ai retenu dans ma mémoire ce que vous disiez de l’amour-propre, et comme quoi les trois quarts des maladresses que l’on fait dans le monde peuvent lui être rapportées. Cela est vrai au merveilleux, vrai dC expérience, et à écrire dans un traité de morale. Figurez-vous, cher monsieur l’abbé, que j’en ai reconnu lajustesse à bien des bêtises que j’ai déjà eu l’occasion de faire depuis mon retour... Ah! qu’on est sot quand on veut être spirituel! Je n’ai pas reçu de lettre de la personne que vous savez... Eh bien! cela m’a blessé et humilié jusqu’au fond du cœur. Oui, je m’étais imaginé que quelque chose de plus intime m’avait été donné de ce côté-là ; je l’avais accepté vivement comme nous acceptons ce qui nous flatte. Mais, bah! le dos tourné, il n’y a plus ombre de souvenir. Je lui ai cependant écrit, il y a déjà longtemps : voilà pour rabattre ma sotte vanité. Je trouve que c’est bien fait malgré que j’enrage un peu, et vous, méchant abbé, je vous en
veux. Vous connaissez trop bien le monde pour n'avoir pas prévu que cela serait ainsi :
Tu le savais, pourquoi me laissais-tu séduire?
Mon ami Eugène va bien. Hélas I il est à cinq cents lieues de moi; mais que nous sert, pauvres, d’être un peu plus ou un peu moins rapprochés les uns de? autres, si enfin nous sommes séparés? La moindre barrière met un monde entre nous. A ce compte, cher abbé, vous êtes à cent mille lieues. Venez donc à Paris cet hiver, venez ici étudier la civilisation, et apprendre des loups, pauvre brebis, comment on fait pour se manger. Votre petit presbytère de N... me reste dans le cœur. J’ai presque dit chaque fois que j’y ai sagement pensé : hoc erat in votis. Mais non, je suis fait pour le tumulte de la grande ville... Veuille le Seigneur me permettre d’y faire dignement son œuvre! Adieu, je prie pour vous toutes les fois que je prie pour ceux que j’aime.
* A M. Heinrich (i).
Paris, 10 septembre 1852.
Mon bien cher ami,
Je vous admire et je vous applaudis. Vous avez plus longue haleine que moi, et je suis déjà revenu me blottir dans le nid paternel, que vous volez encore, plus loin que l’horizon, d’un infatigable essor. Les
(!) M. Heinrich, aujourd’hui professeur de littérature étrangère et Doyen de la Faculté des lettres de Lyon.
Ai^NÊE 1852
poétiques émanations de l’Allemagne n’auront pas étouffé, j’en suis sûr, les souvenirs de la patrie, et je n’ai pas besoin de vous rappeler qu’ils sont tout parfumés pour vous de sympathie, d’amitié et de souhaits heureux. Gourez donc, volez, j’en reviens à ma première image, et n’admirez pas tant les belles choses de la terre que vous ne demeuriez au-dessus d’elles, tout près de Dieu.
Je reviens d’Espagne; j’y ai vu les belles fêtes de l’Assomption, à San-Sebastian. J'ai mille souvenirs charmants et de longues histoires pour cet hiver. Je vous redirai la grâce de ce grand pays d’Espagne dont je n’ai malheureusement vu qu’une bien petite partie, la beauté de ses femmes sous la dentelle des mantilles, les chaudes teintes du soleil sur l’énergique visage des hommes, enfin les jeux de ces foules barbares et les flots de sang répandus pour la joie de ces cœurs véritablement fils des Maures. A votre tour, vous chanterez de votre plus douce voix les langoureuses ballades de la blonde Allemagne, et nous nous étonnerons de voir en votre personne ce rude génie gaulois tout apprivoisé.
Au moins, cher Heinrich, n’allez pas abandonner les poétiques espaces dont je vous parle, pour les stériles déserts de la discussion philosophique. Laissez là les ïonbages du néo-athéisme, et ne fatiguez pas votre esprit, bien plus à l’aise au milieu des gracieux tableaux de la nature et des mœurs, à faire une pénible collection de ces savantes ignorances. Oui, faites comme moi, voyagez en artiste, comme j’ai fait en Espagne, à lûed, avec un bâton, le carton à dessins
ANNËË 1852
SOUS le bras, couchant quand vient la fatigue, mangeant quand vient la faim, accueilli par des gens que Dieu a intérieurement prévenus de vous accueillir, et n’ayant guère pour prière que l’action de grâces au Seigneur, qui a fait, pour nous donner une idée de la terre du ciel, une si belle terre périssable, une si éclatante lumière pour l’éclairer, et en nous, un cœur û vif et si chaud pour battre en l’admirant!
Adieu, cher ami, je vous souhaite du plaisir, de la santé, du beau temps, de l'argent, de la liberté : ce sont tous les dons du voyage.
HerblEiy, 22 septembre 1852.
Mon cher ami,
Béni soit Dieu qui t’a protégé durant ce long voyage et qui, te soutenant lui-même par son bras, a permis que tu vinsses, fortuné pèlerin, jusque dans la sainte cité de Jérusalem 1 Je ne veux pas que les premières paroles apportées de la patrie soient autre chose, mon Eugène, qu’une action de grâces au Seigneur. Inclinons donc nos fronts et nos cœurs devant lui. La terre que tu foules de tes pas est proprement son royaume. Âhl permets-moi de rendre tout d’abord hommage à ce bien-aimé souverain. Jette-toi à genoux, Eugène, et baise pour moi, avec autant d’amour que ton cœur en pourra contenir, cette terre sacrée qui a porté le^Sauveurl Le rêve de ton passage à Paris est déjà loin de nous ; il doit être surtout bien loin de toi. Le temps est long quand il est rempli de nouveautés, et, encore qu’il
s’écoule rapidement dans l’heure présente, il éloigne beaucoup et très vite le point de départ. Depuis que tu as quitté la France, tu as vu tant de choses! Sais-tu bien que lu n’es plus le même homme et que l’heure où l’on voit Rome, l’Italie (que dis-je? l’Orient!), que celte heure-là apporte une grande révolution dans la vie? Jouis de ton bonheur. Fais effort pour en bien comprendre l’importance. Je sais, pour l’avoir éprouvé souvent, que les réalités les plus belles contiennent presque toujours quelque misère par où la sainte illusion tombe... Il faut malgré soi revenir sur la terre, et sentir sa pauvre humanité. Mais il n’en est pas ainsi des souvenirs. Tout s’y conserve grand, beau, pur de tout nuage. Fais donc, pendant ces heures bénies qui sont comme l’été de ta vie, une riche moisson pour les jours d’hiver. Quand, après de grandes espérances, d’impatientes attentes, arrivé devant le but de tes recherches, saisissant l’objet de ton désir, tu éprouveras cet amer sentiment de la désillusion, inséparable compagnon des âmes ardentes, ne t’abandonne pas à la tristesse ou au découragement. Si donc, dans ce moment-là, quelque misère impossible à éviter icibas altère la joie que tu avais rêvée, songe que cette misère ne demeurera pas dans ton souvenir. Tu n’y conserveras que le sentiment heureux dont la jouissance t’était défendue dans le présent, et que l’éloignement du passé te rendra mille fois plus sensible encore. Ah ! oui, ami, voyage moins pour jouir que pour amasser, moins pour le présent que pour l’avenir; l’avenir, c’est toule la vie, ce sont de longs jours décolorés qu’il faut réchauffer au soleil des souvenirs
heureux, ce sont tes amis qui réclameront leur part de bonheur dans tes récits, c’est le service de Dieu qui doit s’être enrichi en ta personne, et sa parole sacrée qui devra, au tombeau de Jésus-Christ, avoir reçu sur tes lèvres une plus sainte consécration.
Non, je ne puis te parler d’autre chose que de toi et des saintes contrées où le Seigneur a conduit tes pas. Ami, cela est-il possible? Ma main écrira sur cettr lettre le sacré nom de Jérusalem. « Jérusalem, la citl^ « par excelleuce, où les tribus du Seigneur sont mon- « tées pour louer le nom du Seigneur 1 Jérusalem, la « bien-aimée, dont le souvenir fait verser des larmes 'é aux exilés sur les rivages de Babylone, dont le nonr fi est si doux que l’on oublierait plus vite sa maifl fi droite, que la langue se sécherait plutôt dans b « palais, avant que l’on cessât de la chanter I Jérusalem (( qui est le principe de toute joie; Jérusalem, qui sait « chanter le Seigneur et louer son Dieu, parce qu’il a « fortifié ses portes et béni les fils qu’elle renferme « dans son sein, parce qu’il n’a pas donné de telles « faveurs aux autres nations, mais qu’il a consommé « pour elle les manifestations de sa gloire I Mais sur- « tout, ô merveilleuse cité de Jérusalem, je te salue et «je t’aime parce que lu es le symbole de l’éternelle « Jérusalem du ciel I »
Ah 1 mon ami, aide-moi et chantons ensemble; implorons la venue de ce beau jour où, les attaches de la cité terrestre étant rompues, elle s’élèvera, comme l’aigle, vers les régions divines ; elle s’avancera, comme un navire, vers le port de son repos et de sa gloire. Appelons l’œuvre de Dieu ; « Seigneur, bénissez Sion
« dans la miséricorde de votre amour, et que soient « édifiées les murailles de la sainte Jérusalem; c’est « là que vous accepterez de nos mains l’holocauste (( du sacrifice éternel... Ah! Jérusalem, chante ton a Seigneur; Sion, loue ton Dieu; c’est-à-dire, ô mon àme, ô âme de mon ami, chantez votre Seigneur, « louez votre Dieu... » Tous les psaumes, toutes les voix de la Sainte Écriture se pressent dans mon cœur; je ne puis plus rien dire, ami. Mais tu m’as compris ; je le répète, baise pour moi cette terre sacrée et redisiui les transports d’amour que le seul écho de son nom réveille encore dans les cœurs qu’elle a enfantés.
Adieu, bienheureux ami; prie pour moi au saint sépulcre; donne-moi, esprit, cœur et corps au Seigneur Jésus. Dépose-moi comme un holocauste au pied de sa croix, sur l’autel de son tombeau. Demande pour moi cette mort chrétienne aux joies du monde qui est le commencement de réleriielle vie. Et toi, enfant bien-aimé, reçois les félicitations que nos cœurs t’envoient. Tu es chargé de nos messages pour ces saintes régions, la vraie patrie des âmes chrétiennes. Porteies fidèlement; que tous, présents en ta personne, quand tu seras agenouillé devant le sépulcre adorable de Jésus-Christ, nous recevions notre part des grâces et des bénédictions dont ta tôte privilégiée sera chargée, et que, quand lu reviendras, fort après ces grandes instructions, saint après ces divines faveurs, nous puissions reconnaître, en l’embrassant dans nos bras amis, ce que nos âmes avaient rêvé des fils de saint Louis et de Pierre l’Ermite. Que la protection d’en haut soit avec toi, ameni
Paris, 17 octobre 1852.
Ma bonne cousine,
Je vous annonce une visite. Il s’agit d’une excellente personne dont j’eus l’honneur de faire la connaissance aux Pyrénées, à laquelle j’ai parlé de vous, et qui veut absolument avoir votre amitié. Au moins, ne vous effrayez pas; il est bien entendu d’abord que cette personne n’est pas un monsieur. Non, c’est une belle dame, bonne, douce, aimable, gracieuse, indulgente et simple, bien que jouissant d’une grande fortune, très modeste, quoique lancée dans la plus haute société où elle occupe avec distinction un fort beau rang; enfin, malgré son aristocratie, une charmante personne sous tous les rapports. Si vous m’accusez d’exagération, gardez ma lettre, s’il vous plaît, et après avoir vu vous-même, relisez-la ; vous avouerez, je Je parie, que mes louanges étaient bien justement méritées. Elle doit se présenter chez vous aujourd’hui mercredi, dans la journée, entre une et deux heures. Il est probable qu’eiie sera accompagnée de son petit garçon, âgé d’environ trois ans, et joli comme un ange. Je n’ai pas oublié, dites-le-lui, les gracieux sourires qu’il ne cessait de m’adresser pendant mes visites; j’espère bien qu’il ne les a pas tous laissés aux Pyrénées, et qu’il en aura encore pour vous. Vous pouvez parler beaucoup de lui à sa mère, qui l’adore, en même temps que vous présenterez à cette bonne dame mes respectueux hommages.
Adieu Que cette visite ne vous intimide nullement,
et ne faites pour la recevoir aucun préparatif. On ne peut rencontrer, je vous le répète, un caractère plus parfait que celui de cette dame, et vous serez enchantée, j’en suis certain, d’avoir commencé avec elle des relations qui pourront vous être un jour très précieuses.
Quant à son nom, je ne vous le dis pas; d*abord pour vous en ménager la surprise, et surtout parce qu’il est beaucoup trop connu dans le monde pour que vous puissiez hésiter à parfaitement accueillir celle qui le porte, dès qu’elle se sera nommée.
La personne à laquelle cette lettre était adressée recevait au jour et à Theure indiqués une belle statuette de Notre- Dame de Betharram.
[Au R, P. Gvatry»
Paris, 1®*’ mars 1853.
Très révérend et très aimé Père,
Je suis honteux que ma voix soit la dernière à vouf apporter son langage de respectueuse et filiale len dresse. J’ai su que vos autres enfants vous ont tous écrit; mais, ce que je sais encore, c’est qu’ils ne m’ont point averti. Je ne suis donc point coupable de n’ôtre pas arrivé aussitôt qu’eux, et je me venge en vous adressant directement ma lettre.
Permettez- moi donc, mon Père, de vous embrasser avec alfection et vive joie, comme si j’entrais à l’improviste dans votre cellule, dans cette petite cellule que je me figure triste parce que vous y ôtes loin des vôtres; c’est de nous que je parle. Vous avez été fatigué, vous avez souffert? J’espère que ces obstacles sont surmontés maintenant. Je crains cependant pour vous les froides brumes de l’Angleterre, et quand je songe à ce bel amour du soleil dont vous laissiez épanouir la vivacité sous les serres chaudes du Luxem* bourg, je me demande comment notre bon Père pourn soutenir ce fameux ciel de papier-brouillard et cette
lumière de Londres toute chargée de noir. Je n’en parle du reste que par imagination; il me semble qu’on doit être bien tenté d’avoir des pensées tristes en de telles conditions. La lumière est pour beaucoup, dit-on, dans le caractère des peuples, et, quand on a l’âme italienne, on doit souffrir de l’avare rayonnement du soleil du Nord. Nous savons bien, mon Père, que vous n’êtes pas de ces gens sur lesquels peuvent beaucoup U les ténèbres extérieures », et que, s’il fait sombre au dehors, vous trouvez pour vous consoler de vives et chaudes clartés au dedans... Gela suffirait presque à me rassurer contre la peine de vous savoir dans le royaume du spleen, et je me figure que vous habitez bien moins souvent le tumulte extérieur de la grande cité que la lumineuse enceinte de ce beau temple de cristal dont vous nous expliquiez, il y a peu de temps, la divine architecture, et dont le centre est tout feu, tout splendeur, tout amour. J’espère même, mon Père, que vous ne parcourez pas longtemps ce beau temple sans y rencontrer le souvenir de quelques-uns qui vous aiment, et je vais jusqu’à croire que vous y aurez au moins une ou deux fois aperçu mon visage... ne fût-ce qu’à la dérobée. Quelle joie pour moi que cette pensée et quel bonheur I car, si toute âme faite par Dieu est une si belle merveille, c’est bien sans doute un grand honneur que d’avoir une petite place assurée en une âme comme la vôtre! Depuis que vous êtes loin de nous, mon Père, je n’ai rien fait avec mon esprit. Je n’ai fait que du droit; j’apprends comme il faut faire pour placer sur hypothèques la fortune que je n’aurai jamais, et pour construire un contrat de mariage, tan-
dis que je puis dire à cet égard le mot fameux de l’Empereur : « Le boulet qui doit me tuer n’est pas encore fondu. »
Enfin I c’est une œuvre de carême, et je me reproche de ne pas la faire avec plus de résignation. J’éprouve vraiment une grande peine à tenir mon attention fixée sur les articles du Gode; je n’ai pas assez appris pour embrasser les généralités de la science, et je n’y vois que de petits détails; encore ne les regardé-je que d’en bas. Aussi je suis peu maître de mes pensées quand je suis jurisconsulte; la moindre mouche qui vole, la moindre mouche littérahe, le moindre petit moucheron philosophique qui me traverse l’esprit, m’emportent avec eux, et c’est à peine si je puis m’échapper après cela des célestes tourbillons où ils m’entraînent.
Je ne vous donnerai pas de nouvelles, mon Père, de vos enfants de l’Oratoire; vous devez en recevoir fréquemment. Je vous dirai seulement ce qu’ils n’oseront pas avouer, à savoir, qu’ils sont des modèles de sagesse et de travail. Quels exemples pour moi, paresseux et très peu sagel Aussi espéré-je bien en profiter. C’est une joie douce, malgré quelques regrets sensibles, et une forte espérance, malgré de secrets effrois, que la pensée dont mon âme se nourrit souvent de faire bientôt partie de cette petite congrégation tant aimée. Je vous assure, mon Père, que, parmi les attaches nombreuses qui ont lié mon cœur à cette nouvelle famille, votre bienveillante indulgence a été l’une des plus fortes. J’espère vous prouver un jour ce que je puis seulement vous promettre ici, je veux dire le
dévouement respectueux de votre serviteur et fils en Notre-Seigneur Jésus-Christ.
A Frédéric Ozanam (1).
Flaviguy, au couvent des Dominicains, 29 mai 1853.
Cher Monsieur,
N’allez pas croire que je sois déjà revêtu de Thabit blanc et que je n'aie plus autour de la tête qu’une mince couronne de cheveux... Non. Je suis resté fidèle à saint Philippe de Néri, bien que j’aie passé d’heureuses journées aux pieds de saint Dominique, et si je suis dans cette pieuse maison de Flavigny, s’il est vrai que j’habite une cellule et que je mange la maigre cuisine des Pères, il faut bien que je l’avoue : je retourne dans deux jours à Babylone. Cette chère Babylone a de bien grands attraits pour moi. A mesure que le moment approche où je dois quitter mes parents, ma liberté, ma petite chambre et les gâteries de la maison paternelle, j’éprouve comme un serrement de cœur que je n’avais pas encore senti. Aussi regrettai-je bien vivement de ne pouvoir tout de suite faire le dernier sacrifice, tant je redoute la longueur
(1) Henri Perreyve, ayant habité quelques années avec ses parents la même maison que Frédéric Ozanam, avait été frappé, tout jeune, de son talent et de ses vertus ; un séjour commua aux Eaux-Bonnes, en 1852, avait achevé de rattacher tend renient à lui.
des jours qui vont venir et les tristesses de la prochaine séparation. Pardonnez-moi de vous entretenir si longtemps de ces choses intimes. Le bienveillant intérêt que vous voulez bien me témoigner m’y a autorisé, ce me semble, et après vous avoir annoncé une résolution qui fait supposer beaucoup de force, j’ai cru devoir vous dire aussi les faiblesses qui s’emparent souvent de mon cœur. La dernière lettre que vous avez eu la bonté de m’écrire m’a surpris dans un de ces mauvais moments, et elle m’a rappelé à moi-même. Combien je vous remercie! Vous vous excusez de ne m’avoir pas écrit plus tôt; mais je vous savais souffrant, j’avais eu de vos nouvelles par notre bon ami Charles (1), et je n’attendais rien de vous directement. D’ailleurs, je lis souvent vos lettres, la dernière, par exemple, que j’ai bien déjà lue une dizaine de fois. Voilà donc comme dix bonnes lettres que j’ai reçues de vous en moins d’un mois, et je n’imagine pas qu’il puisse y avoir au monde une correspondance plus suivie.
Je suis venu à Flavigny p'bur voir les solennités de la Fête-Dieu dans la campagne. Toutes les fois qu’arrive la Fête-Dieu, j’éprouve un si vif désir de voir la procession dans les champs, qu’il faut que je me sauve de Paris. Il me semble que les fleurs, les prés, les arbres, le ciel ont leurs droits à cette joyeuse fête, et que tous les plus beaux ornements du monde ne remplacent pas de verts feuillages autour du saint Sacrement. J’ai donc été bien content à Flavigny, le plus brillant soleil a éclairé la procession jeudi dernier. Ja
(1) Le docteur Charles Ozanam.
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ne sais si vous connaissez Flavigny : c’est une vieille petite cité italienne du temps de saint François d’ Assise. Il semble impossible que cela soit en France. Ses grands murs gris, ses tourelles, ses portes à meurtrières, enfin son ensemble bien ramassé autour d’une très ancienne église, tout cela, sombre et noir, contraste d’une manière piquante avec une riante vallée qui repose à ses pieds, fraîche et calme, arrosée par la petite rivière de l’Ozerain, et dominée par des rochers qui servaient de fondements à l’antique ville d’Alésia. Le P. Lacordaire m’a promis de me conduire sur ce terrain célèbre. Nous emporterons les Commentaires de César et nous évoquerons la grande ombre de Vercingétorix. Le Père avait une belle idée — il a bien souvent de belles idées I — Il voulait faire élever sur les rochers d’ Alise une statue colossale du héros gaulois défiant encore, à travers les siècles, les armées romaines; mais cela est trop beau pour être fait (1). Eh bien, c’est sur une longue terrasse qui domine ce grand panorama que s’est faite notre procession. Après la cérémonie, notre très aimé Père a fait les honneurs de son Marquisat de Flavigny avec toutes les grâces et l’esprit que vous lui savez. On a servi deux grosses brioches, du vin blanc, et tout le couvent a bu à la santé de M. le Maire, présent à l’office, lequel a bravement répondu en portant un toast à l’Ordre de Saint-Dominique. Mais que la vie de ces religieux est donc sévère I C’est la seule fois que j’ai
(1) Ce projet a été réalisé. Du chemin de fer de Paris à Lyon, vers la station des Laumes, on peut voir la statue de Vercingétorix, dominant tout le pays.
vu un peu de gaieté générale et de liberté parmi eux Tout le reste de leur vie est d’une austérité qui a effrayé ma faiblesse. Le Père m’a fait dîner avec le couvent le jour de la fête, je m’attendais à être bien gaiement; mais on a commencé par chanter le De profundis (1); puis un coup de sonnette du Père a fait prosterner jusqu’à terre les frères qui devaient nous servir. Personne n’a soufflé mot pendant le repas, et pour dessert nous avons psalmodié le Miserere, Le Père me dit que c’est la chose la plus simple du monde, moi, je trouve cela très compliqué. Il y a quelque chose de bien séduisant dans l’Ordre de Saint- Dominique, c’est le Père Lacordaire. Je ne prétends rien vous apprendre sur ce sujet, cher Monsieur, mais comment vous parler du couvent de Flavigny sans vous dire que la bonté du Père, son indulgence, sa conversation, la générosité avec laquelle il paraît prendre plaisir à être avec moi, me rendent plus beaux encore les moments que je passe ici, et me préparent de précieux souvenirs? Je suis bien gâté, cher Monsieur, et je sais à qui je le dis, car vous aussi, vous m’avez fait cet accueil que je ne pourrai jamais oublier, vous m’avez traité comme un ami, sans que j’aie aucun titre à votre affection. Aussi, dès que le calme se fait autour de moi, et que je retrouve la liberté de mes souvenirs, ceux que j’aime à me rappeler, ceux du temps passé avec vous me reviennent. Je n’avais pas médité de faire ici une retraite. J’y
(1) C’est en effet, l’usage, chez les Dominicains, de réciter le De profundis avant les repas, pour les bienfaiteurs défunts de l’Ordre.
ANNÉE t853
étais venu pour me reposer du travail de mon dernier examen; mais dès le lendemain, je me suis trouvé comme en retraite malgré moi. Je n’ai même pas pu travailler, même pas lire. J’ai repassé ma vie devant Dieu, j’ai fait la bonne et la mauvaise part. Et je n’ai pu m’empêcher de vous écrire sous ces impressions, parce que vous avez marqué dans la bonne part de ma vie, et que, cette part étant de beaucoup la plus petite, je dois une grande reconnaissance aux âmes qui y ont apporté le poids de leur affection.
J’ai transmis, à mes frères de l’Oratoire, le témoignage de votre sympathie, auquel ils ont été très sensibles. Tout va bien ; je parle du spirituel, car pour l’extérieur, c’est presque inquiétant. Il y a si peu d’argent, qu’ils n’ont pas môme de caisse; ils seront forcés de faire des dettes pour acheter une maison.
Combien tous nos amis s’intéressent à votre santé I Quelle joie ce serait pour eux d’apprendre votre complète guérison. Ah i cher Monsieur, que nous attendons ce jouri Recevez l’assurance de mon affection aussi profonde que respectueuse.
A l'abbé de la Boissière,
Paris, 8 août 1853.
Bien cher abbé,
Je suis en retard avec vous. Mais j’ai tant travaillé ! J’ai tout quitté depuis deux semaines en fait de rela-
ANNÉE Î853 Si
lions... Enfin me voici libre... Je suis avocat, n’en parlons plus.
Et puis, cher Monsieur, je me reprocherais de vous parler de moi, tandis que j’ai des choses fort importantes et fort tristes à vous mander. Les dernières nouvelles de M. Ozanam sont désolantes, Charles a reçu, il y a quatre jours de M“® Ozanam, une dépêche télégraphique portant qu’une extrême faiblesse s’est emparée du cher malade... Ce pauvre Charles est parti, arrivera-t-il à temps? Gela môme est un doute. Je ne puis vous dire la profonde tristesse que cette dépêche a Jetée dans le cœur de tous ceux qui ont connu et aimé M. Ozanam. C’est une telle perte pour tout ce qui est bien, religion, vérité I Mais combien surtout pour nous qu’il aimait! Je vous assure, cher Monsieur, que la nouvelle de cette mort sera pour moi un grand chagrin, et que je donnerais bien des jours de ma vie pour la racheter. Que nos prières sont donc faibles I II n’y a donc plus de saints? Et quel homme était plus digne d’un miracle? Je ne veux pourtant point laisser échapper de mon cœur certains murmures que j’entends résonner en son fond : Dieu a ses desseins sur les Ames, peut-être veut-il faire de celles-là de grandes saintes, et alors il leur faut les grandes douleurs. Mais tout cela est triste et digne de larmes ! Priez pour lui à votre messe, peut-être faut-il encore demander sa vie. Qui sait? Dieu attend-il le dernier effort pour accorder ses grâces? Pour moi, je l’avoue, je n’ai pu demander hier au Seigneur que de lui faire le don d’une mort calme, sans luttes violentes, avec les espérances du céleste repos. Ce mot seul de
repos me touche et me frappe appliqué à cette âme si sensible, si impressionnable. Combien elle jouira, si Dieu lui en fait la grâce, de cette sérénité de bonheur dont le fondement est l’immutabilité même de Dieu!
Je commence à annoncer à nos amis et connaissances la nouvelle de mon entrée à TOratoire; que vous diraije? Je suis vraiment fatigué de toutes les dissuasions et observations que j’entends... Peu s’en faut qu’ils ne lèvent les mains au ciel en s’écriant avec le poète :
Heu, miserande puer, si qua fata aspera rumpas, etc.
Mais je ne le pardonne que mal aux gens religieux; je ne sais pas du tout comprendre comment, quand on estime la grandeur sacerdotale, on se désespère de voir un jeune homme en avoir reçu la faveur. Il y a là toute une inconséquence et toute une faiblesse bien tristes. Aimez-vous à être plaint, cher Monsieur l’abbé? pour moi, j’ai horreur de cela. Toutes les fois qu’on me pose en victime, j’ai envie de regimber. Eh bien! ils me plaignent, les malheureux, et c’est là surtout ce que je ne saurais leur pardonner. Vous m’invitez à aller vous voir. Merci, bien cher Monsieur, cela est aimable de votre part, et j’accepte, mais pour une autre année. Il est convenable que je ne quitte pas mes parents à la veille d’une séparation qui est la première et la définitive. Merci encore, vous ôtes bon pour mci et vous m’aimez toujours.
ANNÉK 185S
Paris, 27 août 1853.
Mon bon Stéphen,
Je te donne ma parole d’honneur que la lettre du premier courant m’a fait tant de plaisir que j’ai cru y répondre sur l’heure... Un mois s’est cependant écoulé. Comment cela est-il possible? Je n’en reviens pas moimême. Le temps est un trompeur comme on ne peut en imaginer de plus adroit, et il vole notre vie sans même nous laisser la faculté de nous en apercevoir. C’est affreux, c’est indigne I je suis en rage contre ces absurdes rien du tout qui occupent les heures que je voudrais consacrer à mes amis, mais j’ai beau faire : avant d’arriver à une chose désirée, agréable, il faut passer par vingt choses indifférentes. Tu vois que je suis plus à plaindre qu’à blâmer, et pour employer une locution proverbiale : plus bête que mécha,nt. Non, je ne suis pas méchant, au contraire; il me semble que, si j’ai quelque chose de fixe quelque part, c’est le sentiment de l’amitié dans mon cœur. Crois-le, je le crois aussi de toi; oui, je le crois, et j’ose dire : je nous crois bon cœur. Nous pourrons faire cent mille sottises, mais nous aimerons toujours, et nous aurons toujours un moyen de nous sauver par ce côté-là. AhI je te connais si bien, je sais si bien, mon cher, que toutes les petites taches qui gâtent un peu ta bonne nature sont dans ton cerveau et non autre part, je le sais si bien, que je te verrais devenir un vilain diable, je ne désespérerais pas de toi, et je saurais réveiller, dans une faculté plus belle que la faculté de l’esprit, des souvenirs et des émotions qui triompheraient de tous
tes ennemis. Aïe donc confiance en Dieu qui t’a donné un bon cœur, et ne t’effraye pas de Tavenir comme tu le fais; il y a cent choses chrétiennes dans la lettre que lu m’as écrite, et tu es fidèle à notre enfance ^ mon cher, même sans t’en apercevoir.
Combien je partage tes tristesses au sujet de ta bonne mèrel et que tu as raison de la considérer comme une sainte martyre dans le monde ! Si quelque chose peut adoucir ses souffrances, c’est bien assurément de te voir à côté d’elle, si affectueux et si tendre, qu’en vérité je connais peu de fils aussi dignes d’être imités que toi. Mais j’aurais l’air de te faire des éloges, mon cher ami, et je m’arrête. Rappelle mon nom à ta bonne mère, dis-îui que je l’aime comme autrefois et que je n’oublie pas ses indulgentes bontés.
Maintenant deux mots de sérieux ; tu me permets les sermons et je me les permets aussi, parce que je me sens moi-même si misérable que je ne cours pas le danger de les faire avec orgueil. Tu me dis à la fin de ta lettre que tu avances toujours dans le chemin de rindiff'érence religieuse, lu te sers même d’une comparaison frappante : « L’engrenage a accroché le coin de « mon habit », et tu ajoutes : « 11 faut se laisser aller. » Ici, mon ami, je ne te comprends plus, je te le dis avec cette franchise de vieil ami qui dictera mes paroles tant que tu me feras l’honneur de vouloir bien les écouler : je trouve cette dernière pensée mauvaise, lâche et indigne de toi. Que tu dises : « J’ai fait telle H faute, j’ai eu des doutes sur la foi... j’ai cessé de ti prier Dieu... j’ai douté de Dieu... » je pleurerai avec toi sur ces fautes, j’attendrai avec toi leur pardon
de rînépmsabîe miséricorde de Dieu, Mais t’entendre dire non plus : « J’ai fait », mais : « Je ferai »; non plus : « J’ai été faible et je suis faible », mais : « Je « serai faible » ; voilà ce que je ne pourrai souffrir sans que cela me fasse mal, et sans une espèce de remords qui me pèserait à moi-même. Ahl mon bon ami, qu’est-ce donc que nous si, mauvais que nous sommes déjà par nos actions et par nos faiblesses, nous perdons encore les seules bonnes choses que nous ayons, à savoir, l’espérance, le désir et l’amour du bien? Non, il ne faut pas se laisser aller ; il faut savoir que nous sommes fragiles à l’excès, à la folie, qu’il n’y a rien de si sot et de si mal dont nous ne soyons capables ; mais croire en môme temps et tenir pour certain que Dieu pardonne tout au repentir sincère qui promet de lutter, et qu’il communique aux humbles une partie de sa propre force.
Je t’embrasse bien vivement et bien affectueusement, je prendrai l’habit le jour delà Toussaint; prie pour moi, j’en ai très grand besoin, étant très faible et très souvent saisi par l’engrenage. Adieu, très cher, je suis ton vieil ami.
Saint- Valéry» en-Gaux, septembre 1853.
Mon pauvre ami,
Je n’aî pas besoin de te dire combien ta lettre nous a apporté de peines et de regrets. Je voudrais dans ce moment être auprès de toi pour te donner quelquesuns de ces témoignages d’ami qui adoucissent les cha-
gpins trop douloureux. Tu as raison de le dire, Stéphen, ceux qui restent sont plus à plaindre; et bien assurément, si l’on doit abandonner son âme à une forte et sainte espérance, c’est après la mort de chrétiennes telles que ta bonne mère. Elle recueille maintenant les fruits de cette vie pieuse, douce, bienfaisante comme tu la voyais depuis ton enfance, comme nous l’avons tous connue, et, si Dieu lui permet de tourner encore quelque chose de son cœur vers la terre, tu sais, mon ami, que c’est vers toi, autour de toi et pour toi que ce cœur vit et veille avec amour. Ne dis ^onc pas, Stéphen, que tu es maintenant sans famille : ta famille, tes parents, ton père et ta mère sont plus haut que la terre, mais ils vivent, ils t’aiment, ils te voient. Quand tu leur parles, avec la permission de Dieu, ils t’entendent, et leur cœur dépense pour loi plus d’amour que s’ils avaient vécu plus longtemps ici-bas. La cité de la terre est la cité de l’illusion, du rêve, du doute; les résilités vraiment dignes de ce nom sont dans un monde meilleur... On ne perd donc pas ceux qu’on aime quand ils se sont endormis dans le Seigneur, et le nom d’orphelin n’est pas un mot chrétien. A Dieu ne plaise, ami, que je prétende te donner dans ces faibles paroles ce que le monde a coutume d’appeler des consolations. Non, je sais qu’il n’en est pas pour de telles douleurs, et que le temps seul avec la main de la Providence peuvent y apporter quelque remède. J’ai seulement voulu faire dans cette petite lettre ce que j’aurais fait si j’eusse été près de toi; t’embrasser comme un vieil ami, te montrer celle qui n’est plus ici-bas, heureuse et récompensée là-haut; te la montrer comme un ange
gardien, chargé par Dieu de protéger celte jeunesse et celte vie qu’elle a tant aimées ; te persuader qu’elle te parle encore, et t’encourager à écouter cette voix, vraiment semblable dans le fond de ton âme à celle même de Dieu. Oui, mon bon ami, laisse-moi te le dire : quand tu entendras dans ton âme l’écho d’un bon désir, d’une bonne inspiration, d’une résolution généreuse, écoute-le : c’est la voix que lu aimais. Quand tu seras tenté de mal faire, de jouir des choses défendues, si un reproche, si une religieuse crainte s’élève en toi, écoute-la : c’est la voix que lu aimais. Si un jour, cette voix te disait de revenir plus tendrement à ce Dieu qui a béni ton enfance, si elle te reprochait de l’éloigner un peu de l’autel de ta première communion, si elle te rappelait ces souvenirs qui font pleurer et qui triomphent toujours des beaux et bons cœurs, alors, Stéphen, alors surtout écoute cette voix... Oh ! tu sais bien quelle voix te dirait ces choses I Pour moi, ami, je n’oublierai jamais ta bonne mère, je sais qu’elle m’a aimé et qu elle a souvent prié pour moi. Je suis tenu envers elle d’une dette de reconnaissance, et je veux la lui payer par la perpétuité de mon souvenir. Je t’embrasse. Quand tu seras à Paris, viens vite me voir; tu verras que Di tu a su placer près de toi des cœurs capables de t’aimer. Je suis ton vieil ami.
SaÎQt-Vaîery-en-Caux, 22 septembre 1853.
Madame (I),
J’oserai venir, parmi les derniers, déposer aux pieds de cette tombe si chère ma part de regrets et de douleur. Je ne vous dirai pas si ces regrets sont profonds, si cette douleur est sincère; vous ne pourriez en douter sans me croire bien ingrat. Dieu sait, Madame, que je lui ai demandé du fond de mon cœur d’accepter les jours inutiles de ma vie en échange de quelques jours de plus d’une vie si précieuse. Cette pensée m’avait rempli de foi ; j’avais cru qu’une destinée soutenue par de telles prières ne pourrait s’évanouir... la Providence avait ses desseins.
Hélas I Madame, je me sens très incapable de vous rien dire; mes paroles ne seraient que des plaintes, des exhortations indignes de votre courage, des consolations là où elles sont impossibles. Non, je ne toucherai pas à cette grande souffrance ; une seule pensée me sera permise : c’est que, parmi les âmes dont la Providence a voulu entourer ma jeunesse, celle-là était ardemment aimée. Le jour où je l’avais approchée, où j’avais senti en elle quelque amitié pour moi, j’en avais remercié Dieu comme un des plus beaux présents qu’il pût me faire. Dès ce jour, j’en avais connu la valeur et je n’ai jamais passé une heure en sa chère compagnie sans prendre bien soin d’en jouir, comme si j’avais prévu le
(1) Cette lettre a été écrite quinze jours après la mort d’Ozanam.