‹ Lettres de l'abbé Henri Perreyve, 1850-1865Chapitre 13 sur 54 · ANISÉE · texte numérisé non relu

ANISÉE

petit nombre de ces junrs et leur rapide fin. Quelle affection profonde était née dans mon cœur pour lui après ce beau soir où, en échange du secret de mon avenir, j’en reçus des paroles et des embrassements que je sens vivre encore en moi! Sa sympathie m’avait rempli d’un transport de joie et d’espérance ; j’en avais pleuré une grande partie de la nuit. Ce sont là de ces heures qu’on ne peut oublier, non plus que les cœurs choisis de Dieu pour les rendre si belles l

Oui, je l’aimais beaucoup; mais encore je sens que la mort n’a rien fait à cet égard. Elle a pu briser bien des joies, bien des projets, bien des espérances... elle n’a pu rompre les liens qui unissent une âme immortelle aux âmes qu’elle aime immortellement. Les élans de nos cœurs la suivront où elle vit maintenant, aux pieds de Dieu. C’est là que nous la consulterons encore et qu’elle nous parlera un langage plus fort et plus pénétrant que dans les jours de sa douloureuse éloquence ; c’est là que nous apprendrons d’elle les secrets d’une charité puissante et modeste, que nous irons lui demander les inspirations de cette science chrétienne qui cherche et qui aime Dieu jusqu’au martyre. Puisse ma prière être entendue! Puissé-je, dans ma vie de prêtre, retrouver seulement quelques-unes des vertus de son apostolat!

Voilà mes désirs, voilà le tribut de douleur, de reconnaissance et d’affection que je vous prie. Madame, d’ajouter, sur cette tombe, à tant d’autres plus dignes qu’elle a déjà reçus.

Au R, P. Lescœur (1).

Saint-Valery-en-Caux, 25 septembre 1853.

Vous êtes bien aimable d’avoir pensé à moi, cher Monsieur Lescœur, et de m’avoir envoyé cette jolie lettre que j’ai déjà relue plusieurs fois et avec laquelle j’ai causé faute de pouvoir causer avec vous. Ah! heureux mortel, vous avez vu la grande Chartreuse! vous avez profité de la sainte édification que vous ont donnée les Pères et aussi la grande et belle nature de ce pays. Je vous loue et je vous envie. Nous sommes si faibles et si lourds à traîner, que nous devons toujours bien prendre garde de ne rien oublier dans nos excursions. Il faut voir les choses pendant qu’on est près d’elles, autrement on ne les voit jamais. Pour moi, je suis au bord de la mer, dans un petit port pêcheur où il y a peu de belles dames et point de bals, circonstance rare en cette saison. Tout y est au sérieux et au grave, ce qui permet de recueillir les bonnes impressions et les enseignements de la mer. Voilà qui vous paraîtra prétentieux. J’en suis fâché, mais je soutiens qu’il y a mille choses à apprendre au bord de la mer, et c’est de celles-là que je parle; mais pour bien les entendre, il ne faut pas être dans un endroit trop gai, trop riant, trop bien habité. Trouville est trop en toilette, et Biarritz trop joyeux sous son beau soleil. Je crois qu’un petit port pauvre et en guenille des côtes

(1) Le R. P. Lescœur, actuellement supérieur de l’Oratoire de Paris.

de Bretagne serait bien l’idéal. Saint-Valéry en approche un peu ; il vous laisse assez de tristesse, je dirais assez d' ennui f si vous me promettiez de le prendre en bonne part, pour que l’on puisse se pénétrer de la grande leçon. Rien n’est propre à ramener aux idées sérieuses comme cette vie à la fois monotone et périlleuse, mélancolique et pleine de travail des gens de mer : Toujours quitter le port, toujours compter sur l’incertitude, toujours courir les hasards et ne gagner sa vie qu’en l’exposant chaque jour, et puis si peu de gain!... Quelques pauvres poissons, les filets qu’il faut raccommoder; les vieilles cordes et les vieilles pièces de toile qu’il faut remplacer au besoin; cette méchante mer qui tend toujours à tout détruire et contre laquelle il faut lutter à tout moment; et enfin la chance des mauvais coups de vent et le calcul des marées qui ne permet de se réfugier au port qu’à certaines heures : tout cela fait des vies sérieuses, où la peine tient beaucoup de place, et où le principal rôle est bien laissé à la Providence. Mais oublions les hommes. Imaginons qu’il n’y a que les falaises, la plage, la mer, et nous deux tout seuls, cher Monsieur, pour les voir et les entendre. Pensez-vous qu’elles ne vous parleront pas? Ah! que la mer parle en effet un plus fort et plus grand langage que les montagnes elles-mêmes ! Les pics couverts de nuages n’ont rien de si menaçant et de si vague que l’horizon brumeux d’une mer un peu houleuse sous un ciel grisâtre ; là, tout paraît confondu. Où finit l’horizon? où commence le ciel? Nul ne le pourrait dire; c’est bien l’image de ces jours de fatigue morale et de découragement où noua

perdons de vue les lignes de notre vie, et avec elles les saintes espérances du ciel... Je ne vous parlerai pas des mouvements immenses d’une grosse mer : témoignage de notre faiblesse si vous voulez, puisque nous sommes aussi faibles contre elle qu’un brin de paille ou un débris de coquillage; témoignage aussi de noire grandeur, puisque tout ce fracas peut nous trouver intrépides, môme quand notre vie est le plus menacée.

Je préfère cependant, mon cher poétique Oratorien, monter avec vous sur cette falaise qui domine l’horizon. Ce sera par un beau jour un peu voilé; il faut bien quelques nuages au ciel : les plus pures joies de l’âme sont celles où se mêlent je ne sais quelles teintes de tristesse. Asseyons-nous donc et causons. Causons de tout ce que vous voudrez. Mais nous comptons bien sans notre hôte qui réclamera ses droits et commencera de mêler son langage à notre causerie, ses enseignements à nos rires, ses impressions profondes à nos amusements. Alors peu à peu, notre âme cédera... Nous partirons, d’un même vol, vers la dernière limite du lointain. La dernière petite voile visible à l’horizon, la dernière ligne d’oiseaux pêcheurs, le dernier petit point blanc, qui est sans doute une grosse lame repliée et retombée sur elle-même, sera précisément le point où nous voudrons atteindre... Vous savez bien que nous passerons outre... Nous traverserons des espaces bien autrement vastes que ce petit horizon de douze lieues. Bientôt nous trouverons gênant de penser que les côtes d’Angleterre sont en face de nous, et nous tournerons nos voiles, et nous nous lancerons vers la

gauche, vers rOcéan... Dites-moi donc, apr?is cela, qui pourrait nous arrêter? Nous sentirons de rennui à admirer cette pauvre immensité de la terre. De grands désirs, un grand manque, quelque chose d’indéfinissable qui n’est pas de la tristesse, mais qui y ressemble, s’emparera de nos cœurs... Or, je crois que c’est k signe sensible de la présence de l’amour dans les âmes, car l’amour est le sentiment même de l’infini, et c’est le propre de l’amour qu’il cherche et qu’il souffre quand, une fois réveillé par une qualité de beauté sur la terre, il s’est envolé à la recherche de la beauté infinie qui est son dernier but et le lieu de son repos... Ahl que nous voilà loini mais que nous sommes aussi plus près l’un de l’autre parce que nous sommes plus près de Dieu qui est le centre de toutes les âmes 1 C’est là que je veux vous entretenir encore dans quelque temps, plus que je ne puis le faire dans cette lettre après que je vous aurai embrassé, mon cher et bon frère, avec un vrai sentiment d’amitié.

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