INNÉE
comme de Fargenl, éclairées qu’elles sont par Tastre vierge; — devant moi, l’horizon indécis, vague, sans lirai te de la mer par le sombre effet de la nuit ; — tout autour, de grands rochers, des pierres blanches, l’idée de la mort. Je récite à haute voix le De profimdis pour les matelots dont c’est ici le sépulcre. Le mouvement de la mer attriste la ^de de la nature et le grand Esprit qui la soutient. Mais bientôt cette idée de mort s’évanouit ; Flahit spiritus ejus et fluent aquæ (i). Le scintilleoient des étoiles dans le ciel me montre que tout est autour de moi ; un coup de vent gémit dans le creux du rocher, les herbes s’inclinent, un léger nuage répandu dans le ciel se déchire, s’enfuit et laisse les blancs rayons s’étendre plus vifs sur les flots... Î1 y a donc un mouvement en toutes ces choses, une vie puissante. Un secret sentiment d’effroi s’empare de mon cœur; ces vies grandissant autour de moi m’effraient par leur puissance; je m’apparais dans ma frêle et chétive existence; une seule de ces vagues peut m’engloutir, une seule de ces pierres détachée des blocs perdus dans les nuages peut m’écraser... je ne sais quoi de très petit peut m’anéantir... je me sens si faible au milieu de ces grands mondes! j’ai peur!... Mais en môme temps une confiance extraordinaire entre dans mon âme : je connais et j’aime Dieu! D’un seul bond, je m’élance par-delà ces eaux et ces montagnes, par-delà ces mondes étoilés, au pied du trône de Dieu... Je nomme Jésus. Jésus est au dedans de moi... en son nom je commande à la mer et je me
(i) Ps. CXLVII, % 7.
déclare maître de toute cette terre puissante. Je me sens porté par l’esprit de Dieu, et je suis tenté de dire, dans un langage chrétien, le mot du poète :
Si frac tus illahatur or bis Irnpavidum ferient ruinas (1).
O mon Dieu, que vous êtes beau dans les œuvres de votre puissance ! Vous vous enseignez à nous par deux grandes voix : la voix sensible et extérieure par laquelle
« Jérusalem loue son Seigneur et Sion chante son Dieu, ce Dieu qui envoie sa parole à la terre et la parole vole à ses extrémités,
« Qui répand la neige comme la laine, les nuages comme la cendre,
« Qui gèle les glaciers et les dissout aussitôt,
« Qui souffle son esprit et les eaux s’écoulent... (2) »
« O deux, racontez les gloires de Dieu... jours, redites-les aux jours... nuits, redites-les aux nuits... (3) »
Mais est-ce tout, ô Jésus? — Non, car
« Vous annoncez encore votre parole à Jacob et vos enseignements à Israël... (4) »
Et c’est la seconde voix dont vous vous servez pour vous faire entendre à nos cœurs. C’est là que vous nous parlez de l’inQni. O Dieu, je vous crains et je vous admire dans l’éloquence de cette première prédication extérieure, dans cette beauté de l’univers par laquelle vous vous révélez à nous ; mais je vous aime
(1) Hor., 1. III, od. lit.
(2) Ps, GXLvii, V. 1, 4, 5, 6, 7,
(3) Ps. XVIII, V. 1, 2.
(4) Ps. cxLvii, V, 8.
nr'ttp prf^licntioii iniime où vous vous douuez vous uiôriiH à nous dans le désir et le sentiment d’un iniini qui est vous... Parlez -moi, conduisez-moi, je ne suis plus rien, je m'abandonne... O Seigneur, que vos voix sont belles!... j’écoute... Après que mon âme a joui de ces grandes choses, je me suis mis à genoux. J’ai dit très haut et comme dans le temple : Adjutorium nostrum in nomine Domini.
Les flots et les deux ont répondu :
— Qui fecit cœlum et terram»
SU nonien Domini benedictum,
— Ex hoc nunc et usque in sæculum, Benedictio Patrîs et Filii et Spiritus SancU
descendat super vos et maneat semper,*.
— Ament amen.
Paris, 8 novembre 1853
Mon bon Stéphen,
Je réponds courrier par courrier à ta lettre; jo désire que tu comprennes combien elle m’a été profondément sensible. Tu me fais le plus grand honneur qu’on puisse faire ici-bas à un homme, tu me donnes ta confiance; et cela, sans que je l’aie autrement mérité que par l’alfection d’enfance que je te garde dans mon cœur. Je t’en remercie mille fois. Peut-être Dieu, qui se sert des âmes les plus petites pour faire de grandes choses, me réserve-t-il la joie de pouvoir me dire un jour : « J’aimais beaucoup cette âme, et je lui ai fait un peu de bien. »
Tu as bien fait, Stéphen, de penser que la nouvelle carrière dans laquelle j’entrerai bientôt ne diminuera rien des sentiments bien vifs que Dieu m’a donnés depuis si longtemps pour toi (1). Je renonce vraiment à toutes les ambitions qui viennent à notre âge caresser nos âmes; j’en garde une cependant, c’est d’être aimé. C’est beaucoup, je le sais; mais il me semble que ce sacrifice-là ne m’a pas été demandé. C’est pourquoi la pensée que je pourrais perdre de vieux amis parce que je commence à servir Dieu plus directement, cette pensée, dis-je, m’est insupportable et impossible. Sois donc tranquille à cet égard, mon bon ami, et compte que tu me trouveras toujours.
Le bon et cordial accueil de la famille G... ne m’étonne pas. Bien que nous ne soyons pas liés ensemble par des rapports intimes, je sais qu’ils sont capables de beaucoup de bien. Après cela, mon cher ami, je les trouve heureux et je les envie pour la grâce qu’ils ont eue de te recevoir et de te consoler les premiers. Je t'assure que j’aurais voulu être là.
Je ne puis te dire combien je suis heureux de te voir abandonner les sottes et malheureuses idées du monde sur le mariage et chercher, comme Dieu le veut, autour de toi, la femme que tu dois aimer. Il doit y avoir une malédiction sur ces hommes qui repoussent les joies graves et souvent douloureuses du mariage dans un avenir lointain, réservant leur jeunesse à un plaisir égoïste et mauvais. Ces hommes-là, s’ils parviennent à triompher parmi nous, et à faire préva-
(1) 11 était à rOratüire depuis huit jours.
loir leurs mensonges, ruineront ce qui nous reste de mœurs et nous prépareront des générations perdues d’avance. AhI mon ami, après le bonheur et la joie de servir Dieu dans la virginité, qu’y a-t-il de plus beau que de lier sa vie à la vie d’une femme aimée, de partager toute son âme, c’est-à-dire toutes ses douleurs, de commencer avec elle ce pèlerinage si court où, entre quelques joies et beaucoup de larmes, on a le temps à peine de faire un peu de bien? Qu’y a-t-il de plus digne d’une âme chrétienne et immortelle que de donner son amour, dès sa jeunesse, à l’âme que l’on doit aimer toujours, et de purifier devant Dieu les ardeurs de ses voluptés en les soumettant aux devoirs sérieux de la fidélité conjugale et de la paternité? AhI Stéphen, je t’en conjure, ne ris pas de l’amour comme ces sottes âmes qui en sont incapables ; il n’y a pas de mot plus grand parmi les hommes. L’amour n’est pas le plaisir, ce n’est pas l’égoïsme de la jouissance, ce n’est pas l’illusion d’une passion brutale. Celui qui aime se donne avant tout; le dernier terme de l’amour, c’est le sacrifice. Voilà pourquoi celui-là seulement sait aimer qui immole son repos, ses joies, sa fortune, s’il le faut, sa vie même à l’être qu'il doit aimer sur la terre ou dans le ciel. Car il faut savoir se donner dans le mariage comme le prêtre se donne dans le sacerdoce, avec dévouement, avec abandon, avec joie, si tu veux, mais avec une joie grave qui est sœur de la résignation et qui accepte d’avance toutes les douleurs. Mon ami, voilà la vraie dignité de l’homme, voilà sa grandeur. Oui, je te le jure, je pardonne tout aux jeunes gens, tout. Mais il y a une chose que je ne
pardonne jamais et qui éloigne pour toujours une âme de la mienne; c’est quand je vois cette âme, encore jeune, rire de l’amour, tuer en elle cette faiblesse divine et tout abandonner aux désirs d’une vie purement animale. Je savais bien, Stéphen, que tu ne serais jamais de ceux-là. Tu es tourmenté par ce réveil des passions qui est la souffrance de notre âge; je compatis à tes peines, je pleure avec toi tes misères, je t’adjure de prendre courage et de te conserver pour la joie des noces chrétiennes.
Jetons-nous pleins de honte aux pieds de Dieu. Nous sommes tous devant lui de pauvres coupables; mais, enfin, n’aie jamais honte devant moi, mon pauvre ami. Prends courage; je t’embrasse vivement comme un frère.
A Vabhé Germain,
Paris, à l’Oratoire, novembre 1853.
Bien cher Monsieur,
J’espère que vous n’aurez pas appris par d’autres, avant que je vous l’aie appris moi-même, mon entrée à la congrégation de l’Oratoire. Je suis fort en retard cependant, mais je veux croire que Dieu m’a réservé de venir encore vous surprendre en vous sautant au cou comme un de vos enfants d’autrefois, revêtu maintenant de la douce livrée du Seigneur. Vous savez, cher Monsieur, que ce projet était ancien dans mon cœur,
CULL i-