‹ Lettres de l'abbé Henri Perreyve, 1850-1865Chapitre 16 sur 54 · Vb^J · texte numérisé non relu

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Je ne sais sî je vous ai dit quelles circonstances avaient contribué à le rendre sacré pour moi. Il se rattachait au plus pur et au plus radieux jour de ma vie, celui de ma première communion. Je me suis toujours rappelé qu’en revenant de la Sainte-Table, l’idée de me consacrer au service de Dieu s’était présentée si forte et si vive que je n’avais pu résister.

Depuis ce moment, il m’a toujours semblé que j’appartenais à Dieu, et cela est si vrai qu’en 1850, lorsque j’eus le bonheur de m’agenouiller au tombeau des saints Apôtres, je ne pensai pas tant à faire une promesse qu’à renouveler celle de ma première communion. Je ne saurais dire quelle influence ce souvenir a exercé sur ma vie. L’idée d’ôtre donné à Dieu par avance m’a gardé au milieu des périls de la première jeunesse. Je me suis senti comme marqué au front, et cette marque invisible m’a retenu quand j’étais emporté par tant de désirs et de pénibles circonstances. Au milieu de la tentation, une voix intérieure s’élevait dans mon âme qui disait : « Je ne puis pas. » C’est ainsi que j’ai été conduit par la miséricorde divine jusqu’au seuil de cette maison où j’ai déposé les habits et les espérances du monde pour revêtir le vêtement de Jésus-Christ. Notre congrégation aura pour buts principaux : l’éducation des jeunes gens destinés à l’Eglise dans les petits séminaires, la prédication pour ceux d’entre nous qui en auront reçu le don, enfin l’étude de la science chrétienne. Vous savez que nous avons à notre tête le R. P. Pététot, qui a quitté la cure de Saint-Roch pour fonder cette œuvre ; à lui se sont adjoints le P. Gratry et le P. de Valroger, connus tous

deux par leurs ouvrages, trois autres p^res et six frères étudiants desquels je suis l’un et le plus jeune.

Par une très singulière disposition des choses, il se trouve que les frères, moins l’un d’eux, se connaissaient tous dans le monde et s’aimaient avant même de penser à l’Oratoire ou qu’il en fût question. Deux d’entre eux étaient élèves de l'École normale et en sont sortis dans de très beaux rangs (1). Ces deux premiers en connaissaient deux autres qui étaient étudiants en droit (2), et vous savez quel est l’un de ces deux. Jamais nous n’avions parlé ensemble de nous consacrer à Dieu, lorsqu’il y a deux ou trois ans, à notre parfaite surprise et à notre grand contentement, le premier qui se déclara fit déclarer tous les autres. On se groupa autour de l’abbé Gratry. On cherchait à fonder quelque chose. Nous voyions bien qu’il fallait s’occuper d’études, mais sous quelle forme? dans quelles conditions? Nous n’avions pas la vocation religieuse, cependant nous voulions la vie commune. Le premier mot d'Oratoire fut une révélation. L’abbé Pététot, qui était dans les confidences, en avait grand’peur à cause des précédents. On alla droit à Rome, et on convint d’accepter tout de sa main. Rome accorda le titre de l’Oratoire, mais en changeant la fin du titre, et au lieu de l’Oratoire de Jésus, nous sommes l’Oratoire de Jésus et de Marie-Immaculée. Vous avouerez que c’est un titre plein d’espérance. Le dogme de l’Immaculée-Con-

(1) M. Cambier, mort missionnaire en Chine, et M. Adolphe Perraud.

(2) M. Gh. Perraud et Henri Perreyve,

ception est sur le point d’être défini complètement par l’Église, et la Sainte Vierge bénira, j’espère, ceux qui, devançant le commandement de la doctrine, seront revêtus de ce beau titre (1).

Tout cela n’empêche pas, cher Monsieur et ami, que je ne sois un pauvre novice, très peu digne de l’œuvre à laquelle Dieu Ta appelé, lâche, inquiet sur bien des choses qui devraient être abandonnées à la volonté divine, et peu généreux envers Notre-Seigneur. Je commence à sentir le poids qu’il faut soulever pour être un bon prêtre, et je m’effraye quelquefois. Je me trouble, j’ai des moments de tristesse. J’étais si peu habitué à cette vie de silence et de dépendance! Quand il fait vilain temps, je suis trop sombre, et quand il fait beau soleil, je suis comme un oiseau en cage qui sent frémir ses ailes... cher Monsieur, priez toujours pour moi,

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