‹ Lettres de l'abbé Henri Perreyve, 1850-1865Chapitre 17 sur 54 · PENSÉES · texte numérisé non relu

PENSÉES

Paris, à l’Oratoire, novembre 1853.

A peine sorti du monde et revêtu de la sainte livrée de votre service, j’ai reçu une pierre à cause de vous, Seigneur. C’était hier, dans la rue. Cette pierre venait d’une main très forte, car le coup détermina un petit éboulement dans le mur près duquel je passais. Je ne puis dire quel sentiment de fierté et de reconnaissance

(l) L’année suivante, l’abbé Perreyve écrivit une étude sur rimmaculée-Gonception de la très sainte Vierge : ce fut l’une de ses premières publications.

s’éleva dans mon âme. 0 Seigneur, souffrir déjà pour vousl je n’en suis pas digne, je n’ai rien fait pour mériter cet honneur.

Dans le service de Dieu, tout l’honneur est pour nous. Loin de faire grand cas de notre soumission, nous devons y voir seulement l’indulgence de Dieu qui nous accepte.

Il faut savoir que, dans l’ordre des choses divines, nous faisons toujours plus que nous ne croyons faire.

Le bonheur ne consiste pas à vivre dans tel coin de terre, à jouir de tel ou tel bien périssable. Le bonheur est un état de l’âme indépendant des choses extérieures. Dieu le donne quand il veut; les pauvres et les affligés peuvent le connaître; il est tout entier dans un seul acte d’amour. Aussi, malgré la magie du souvenir qui me montre, comme à travers un prisme, tout un trésor perdu de jeunesse et de liberté, j’y renonce et j’attends le bonheur d’une autre lumière et d’une autre vie.

Que sert de pleurer le passé? Ceux-là seuls ont du courage qui acceptent l’avenir sans crainte et ne regrettent du temps d’autrefois que leurs fautes.

Il arrive quelquefois dans une existence un moment solennel où il faut préférer le Ciel à tout ce qui est sur la terre. Heureuse l’âme qui sait alors quitter tout pour Dieu. Mais sachons-le : dans l’intime de l’âme, ces moments sont plus fréquents qu’on ne pense, et il faut beaucoup prier pour être toujours prêt au sacrifice.

lOI

ÂiNNÉE 1853

Paris, à l’Oratoire, 20 novembre Î853.

Cher Monsieur d’E... (î),

Non, je ne vous oublie pas. Votre dernière lettre m’a vivement impressionné. Je l’ai reçue le jour même où j’entrais à l’Oratoire. C’est la première qui soit venue me trouver dans cette petite solitude où la voix de Dieu m’a conduit. Certaines choses que vous m’avez dites, certains encouragements, vos éloges môme plus ou moins mérités, tout cela m’a été doux et précieux à recevoir ce jour-là; car j’étais triste, un peu découragéun peu lâche, et j’avais besoin que quelqu’un vînx m’aider à franchir le seuil de cette vie nouvelle. Le bon Dieu vous a choisi, et c’est tant mieux. Voyez-vous comme la Providence sait bien faire les choses? Vous me disiez quelquefois que vous ne pourriez rien faire pour moi, et voilà que vous avez fait peut-être beau^ coup. Soyez sûr que nous avons tous besoin les uns des autres et qu’à moins d’être fou, il est impossible de dire : « Cet homme ne me rendrajamais aucun service. »

Me voici donc, cher Monsieur d’E..., prisonnier comme vous, ni plus ni moins, car nos supérieurs nous ont supprimé les sorties. J’ai donc les ailes coupées; ce qui me fait un peu souffrir, parce que, s’il y a une chose que j’ai aimée dans ma vie, c’est la liberté — en théorie et en pratique. — J’ai une nature très vive, très avide de mouvement et d’activité, et au lieu

(1) Prisonnier à Sainte-Pélagie, qu’il avait visité quel» quefois par charité.

de cette indépendance absolue dont je jouissais dans la maison de mon père, me voici comme vous coffré avec une porte et un portier, lequel laisserait bien encore sortir et courir; mais nous sommes gardés par des gardes bien autrement sévères que les vôtres, par notre conscience : on ne trompe pas sa conscience. Eh bien î Monsieur d’E..., oui, j’ai été triste, j’ai eu des journées de spleen, mais je puis vous assurer que j’ai eu en même temps de grandes joies, et voilà surtout ce que je voudrais vous faire partager. Vous êtes, à cet égard, presque aussi avancé que moi, car avant ces jours-ci, quoique j’eusse souvent éprouvé des peines et des tristesses intérieures, j’avais rarement, peut-être jamais, souffert pour Dieu, par amour pour Dieu, avec un véritable sentiment d’abandon à sa volonté. Maintenant, quoique je n’aie pas le droit de dire que je sois plus avancé dans cette voie, néanmoins je commence à comprendre ce que c’est que souffrir dans un sincère esprit d’abandon et de douceur, ce que c’est que sentir sa nature, cette pauvre nature si amoureuse de liberté, comprimée, arrêtée, réduite; je le comprends, et aussi combien est grande la consolation qui accompagne l’acte d’obéissance et d’abandon que l’on fait alors de soi-même entre les mains de Dieu. Vous avez la foi, Monsieur d’E..., je crois même que vous la pratiquez : eh bien! n’ayez pas peur de Dieu. Allez jusqu’au bout de votre foi, profitez^ tirez parti du don de Dieu. Vous pouvez très certainement trouver dans la piété des trésors incroyables de consolation. Quand vous souffrez, ne jetez pas les yeux sur le monde. Ce pauvre monde te croit libre, et pendant que vous enviez sa liberté, il

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est plus esclave que vous. Jetez les yeux sur le véritable esclave, votre type et votre modèle, celui qui, en se livrant à la servitude, a délivré pour toujours nos âmes captives et a créé la seule et durable indépendance qu’il y ait sur la terre, l’indépendance des cœurs purs. Allez aux pieds de la croix. Vous souffrez? mais voyez donc comme Jésus a voulu souffrir, et pour vousl — Vous êtes comme écrasé, comme anéanti sous un fardeau si lourd qu’il semble que vous allez mourir? Suivez Jésus au jardin des Oliviers, comptez les gouttes de sa sueur, et ce sont des gouttes de sang ! Enfin vous êtes comme dans une agonie morale? Voyez-le couché sur la croix, imitez-le; étendez-vous dans votre souffrance comme sur une croix, et là, considérant que la main de Dieu, qui vous frappe justement à cause de vos fautes et de vos péchés, est aussi la main de la miséricorde qui tire le bien du mal, le salut de la souffrance, abandonnez-vous à ses coups. Dites comme Job : « Frappez, « Seigneur, frappez ; quand vous me tueriez vous-même, « j’espérerais encore en vous. » Ne vous lassez pas de bénir Dieu, ne vous lassez pas de rendre grâces de vos malheurs, et si un moment ne vient pas où tout à coup des sources étonnantes de consolation s’ouvriront pour vous, si vous ne sentez pas, après l’acceptation de vos douleurs, comme un ciel d’espérances et de joies intérieures s’épanouir au-dessus de votre âme, si vous n’êtes pas étonné vous-même de votre bonheur jusqu’à vous dire ; « Mais d’où vient, mon Dieu, que mes « larmes se sont changées en sourires, et que je suis « comme heureux? » si ce moment-là ne vient pas, je yeux bien avouer que je ne connais pas mon Dieu et

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que je n’ai jamais rien entendu à ses promesses.

Si, je vous l’assure. Allez, mais n’allez pas à demi, faites-vous au fond de votre cœur une cité à laquelle rien au dehors ne puisse porter atteinte. Dans cette cité, élevez un temple, et dans ce temple un tabernacle Placez là votre Dieu, l’objet de votre recherche et désormais de votre bonheur. Retirez-vous souvent dans ce temple, dans ce tabernacle; parlez à votre consolateur, parlez-lui comme la pécheresse, en pleurant, en baisant ses pieds; oui, baisez les pieds de votre crucifix. Notre pauvre nature a besoin de témoigner son amour par des signes sensibles. Oubliez le monde qui vous environne, oubliez la terre; vous êtes aux pieds de Dieu. Ah! dites-moi, connaissez-vous dans toutFunh' vers un potentat qui soit maintenant plus grand que vous? Adieu, je vous envoie ces pensées, je tâcherai de le faire encore à l’avenir. Je suis très pressé, j’écris à la hâte, pardonnez-moi la forme.

Je suis votre frère en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Paris, à l’Oratoire, 23 novembre 1853.

Madame (1),

J’ai pris la liberté de vous faire parvenir quelques pages, dont je vous avais parlé, sur la vie de notre très cher M. Ozanam, Vous verrez facilement que ce petit travail n’a rien de commun avec une œuvre littéraire,

(i) Cette lettre est adressée à une dame protestante#

Ce sodI des souvenirs de cœur, médités dans la tristesse d’une perte récente, et tout simplement exprimés. Gela ne serait point digne de votre attention, Madame, si la personne dont il est parlé n’était si digne par elle-même d’attirer vos regrets. Mais j’ai pensé que les traits touchants recueillis entre mille dans cette vie pieuse et forte sauraient vous plaire; et que vous ne refuseriez pas de reconnaître dans ce caractère l’alliance, dont nous avons quelquefois parlé, d’une foi constante avec une douce tolérance.

Combien je voudrais vous faire croire aussi, Madame, que la plupart d’entre nous partagent ces sentiments, et que la charité de l’esprit, d’où peut et doit venir la paix, est au moins en germe dans nos cœurs I Vous savez quels désirs j’entretiens à cet égard, et quelle estime je fais des âmes élevées en lesquelles une sage tolérance a mis ce quelque chose d’accessible et de pacifique, où l’on peut, ce semble, reconnaître l’âme elle-même de Notre- Seigneur I Mais ce que vous ne savez point, Madame, c’est la joie que j’ai ressentie de vous voir accepter ces espérances. Dans le peu d’heures que j’ai eu l’honneur de passer en votre compagnie, nous avons quelquefois touché la question religieuse, timidement, il est vrai, et comme par le dehors, mais assez déjà pour me prouver que tout sentiment d’amertume était absent de nos âmes, et que les dififérences de la foi y subsistaient sans les éloigner. Ce n’est pas encore le rapprochement, mais c’est le commencement de cette marche qui doit amener au bercail les âmes droites, désireuses de la sainte unité, plus ardentes à chercher Dieu dans sa véritable Église, qu’à se miiin-

tenir dans leur propre opinion. Sans doute, Madame, je crois posséder la vérité dans la foi et dans la pratique de notre bien-aimée religion catholique; mais ce dont je suis bien assuré, c’est que le jour où nous apporterons tous aux pieds de Dieu des âmes dociles, dégagées de passions, dépouillées d’elles-mêraes, ce jour verra la consommation de l’unité désirée.

La lumière, qui est une, luira d’un même rayon pour tous, et nous nous retrouverons groupés dans l’harmonie d’une même foi autour du même pasteur. Oui, ce jour-là, Dieu fera un miracle plutôt que de laisser la division dans la famille. Mais il faut savoir que la bonne foi de l’esprit, la charité intellectuelle et le généreux effort des cœurs sont les conditions de cette grande œuvre. Ah! qui ne la désirerait? Combien je sens à cet endroit de vifs et impatients désirs, maintenant surtout que la miséricorde de Dieu m’a placé plus près du sanctuaire et du tabernacle de la vérité! Madame, laissez-moi vous dire que j’y suis bien heureux. Je comprends que cela puisse vous trouver étonnée et un peu défiante, parce que ma nature semble comporter mal al douceur du repos et de la piété. J’avouerai tout ce que vous voudrez. Madame, mais il me restera toujours que je suis heureux, et que la pensée d’être en la place et au rang où le Seigneur me voulait, pose mon âme comme sur un solide fondement de calme et de paix chrétienne. Cela n’empêche pas quelques teintes un peu nuageuses, des ombres de tristesse, des souvenirs qui ne sont cependant pas des regrets, non; mais alors môme je ne suis point malheureux, car il y a un certain charme très délicat à certaines situations d’âme où l’on a juste

fîO

assez de tristesse pour sentir le prix des consolations divines. Ne me plaignez donc pas, je vous en priel Cela serait Lien iiijuste et Lien ingrat envers Dieu qui m’épargne et qui me soutient.

Adieu, permettez-moi de prier quelquefois pour vous; laissez-moi même la liLerté de demander pour vous la grâce que je voudrai, et, si vous devinez quelle grâce je veux dire, croyez que j’en demande d’autres encore que je désire pour votre Lonheur.

J’ai l’honneur de me dire, Madame, votre très respectueux serviteur.

Paris, à l’Oratoire, 3î décembre 1853.

Mon cher oncle,

Je suis donc très loin ae me repentir, et plus je vais, plus je remercie Dieu de m’avoir permis de répondre à son appel. Il me semLle que c’est une Lonne démonstration, mon cher oncle, de la vérité de notre religion, que l’on y découvre toujours de nouvelles harmonies et de nouvelles beautés à mesure qu’on s’en approche davantage. Si elle était imaginaire, elle devrait produire sur l’esprit l’effet que produit toute chose imaginaire. Elle devrait faire naître la désillusion, le désenchantement. Les choses du monde qui semblent les plus parfaites, si on les voit de très près, laissent bien vite apercevoir leurs côtés faibles ; et il faut bien leur pardonner ; il n’y a que Dieu qui n’ait pas de côtés faibles. Mais la religion, au contraire, pour être bien comprise

et bien connue, doit être vue de très près; il faut la pratiquer pour savoir ce qu’elle contient de joie et de vérité ; il faut la pratiquer davantage pour Taimer encore plus, et enfin, plus on s’en approche, plus l’horizon au lieu de se rétrécir s’élargit, s’étend et ouvre toujours à nos désirs de nouvelles immensités. Assurément, ce n’est pas là le caractère des choses humaines. Eh bien! c’est précisément l’expérience que je fais en ce moment, et je t’assure que je trouve dans cette nouvelle communauté de vie avec Dieu tant de lumière et de paix que je ne comprends pas, en vérité, l’indilTérence du monde k l’égard d’un si sûr bonheur.

Au R. P. Lacordaîre.

Oratoire, dimanche 8 janvier 1854.

Très bon et très vénéré Père,

Me croirez-vous, si je vous dis que j’ai assisté aujourd’hui à votre première conférence? Non. Vous m’accuserez peut-être de vous dire plus de choses que je n’en pense et que je n’en sens... Alors que voulez-vous que je fasse? Je m’en remets au bon Dieu qui m’a envoyé aujourd’hui bien des fois votre souvenir, qui a laissé venir jusqu’à mon cœur, à travers de si grandes distances, des brises aimées que j’ai reconnues, à la joie dont elles m’ont rempli, pour me venir de vous. J’ai bien prié Dieu, bon Père, de vous soutenir, de vous porter, d’être derrière vous et autour de vous... de donner beaucoup d’éclat à votre voix, beaucoup d’énergie à votre éloquence, et d’éloigner de vous enfin toute fatigue pendant cette heure.

Me suis-je trompé? Avez- vous parlé entre une heure et deux? J’étais au jardin, à rire et à causer; mais tout à coup la pensée que vous étiez en chaire m’étant venue, il a fallu que je quitte tout. Je n’ai plus rien pu dire et j’ai passé le reste de mon temps à prier pour notre bon

Père qui recommence si courageusement l’œuvre de Dieu. Ah I heureuse basilique de Saint-Serninl Combien j’ai envié le bonheur d’être caché parmi les derniers dans la foule et de retrouver là tant de souvenirs et d’émotions qui ont porté ma jeunesse et peut-être décidé de ma vie I... Je ne veux cependant pas me plaindre, mon bien bon Père; je ne vous ai pas perdu tout entier. Vous m’avez envoyé il y a quelque temps une si grande et si douce lettre que j’en suis encore pénétré de reconnaissance... Je me suis même permis à son égard une liberté qu'il faut que je vous confie afin de savoir si vous me l’accorderez pour l’avenir : je l’ai lue dans sa totalité au P. Gratry et à un autre Père auquel elle devait faire du bien. On s’est récrié; on la voulait; on désirait la copier. Pour le coup, j’ai tout refusé. Mais ne pourraisje pas vous dire combien on l’a trouvée belle? Et s’ils l’ont ainsi jugée, que vous dirais-je de moi? Quand je l’ai lue, elle m’a transporté dans un monde supérieur où je suis demeuré plus d’une heure et demie, plein de pensées et de bonheur, avec vous. Je veux tout vous dire; elle m’a fait méditer sur un grand sujet : sur la beauté des âmes, et sur un sentiment particulier qui y répond, qui n’est pas l’amour profane, puisqu’il n’a rien de ses violences et de ses inquiétudes, et qui est cependant plus que la simple amitié. Il me semble que c’est le propre de la beauté de jeter en nos cœurs cette sorte de ravissement, plein de désirs, qui les creuse et leur fait sentir le manque de l’infini. Le sentiment de la bonté ne produit point en elles ce grand effet, elle les attire doucement, les satisfait par elle-même et laisse en elles l’émotion delà reconnaissance; mais la beauté

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jette le cœur sur une projection indéfinie où il ne peut plus s’arrêter qu'en Dieu. J’ai quelquefois éprouvé ce sentiment à la vue d’un beau visage, surtout d’un visage de femme, mais cette jouissance est trop près d’être sensuelle et l’on n’ose s’y abandonner. Je l’ai ressenti avec plus de calme et non moins de force devant une belle nature : je me rappelle certaines matinées dans les montagnes, aux Pyrénées, où la beauté de la nature produisait sur moi cette vive impression. Je n’aurais pas donné pour des trésors les heures trop courtes de cette espèce d’extase qui ne sait où se prendre, mais qui certainement doit être le chemin de Dieu. Je lisais les Méditations de Malebranche, mais le livre tombait toujours de mes mains, et me voyant au sein de cette nature forte et riante, au milieu de ce bourdonnement de la vie, au sein de ces inconcevables existences, je commençais à m’arrêter, j’écoutais toujours comme si quelque chose m’appelait... et puis suivant du regard les crêtes hardies de nos montagnes sur le bleu profond du ciel, et les grands jeux des ombres dans les vallées, je me sentais emporté comme vers une terre nouvelle et des deux nouveaux. 11 fallait alors fermer les yeux; quelquefois je pleurais, — je vous demande de m’expliquer cela? — et je ne pouvais retrouver un peu de paix et de calme qu’en me jetant à genoux et en prononçant et répétant tout haut le nom de Dieu. Ces choses-là ont tenu beaucoup de place dans ma vie et je craignais de les perdre en embrassant la vie sévère d’une communauté religieuse. Mais je vois que ces bien-aimés horizons, lumineux et immenses, peuvent se dérouler et s’étendre dans la plus petite cellule : il ne faut qu’un

peu de silence et un seul mot prononcé par Dieu. Eh bien, mon bon Père, ce mot était dans votre lettre; voilà pourquoi elle a jeté tant de joie dans mon âme. J"ai senti se réveiller en moi cette idée de la beauté, et d'une beauté bien plus belle que les plus beaux visages et les plus riantes natures. J’y ai vu l’image et la ressemblance même de Dieu, elle m’a conduit enfin à ses pieds, et ces petites pages écrites de votre main, lues par mon cœur d’enfant et d’ami, n’ont pu être achevées «^u’à genoux, devant l’image de Notre-Seigneur et accompagnées de son nom.

Mais je vous fatigue peut-être. Vous allez dire que Je me laisse entraîner trop facilement à mes impressions. Je vous assure, mon bon Père, que cela n’empêche pas le calme de ma vie et de mes travaux. Pourquoi donc n’aurais-je pas quelques rayons plus doux pour m’éciairer? Et enfin pourquoi m’écrivez-vous des choses qui me dégoûtent de la terre et me font répéter avec l’hymne :

Moraris heu ! nimis diù,

Moraris, optatus diesU.

Ah! mon Père, qu’il y a de la joie dans la pensée de îa mort ! Et certes il n’y a rien de découragé dans ce que je vous dis là. J’aime îa vie, si vous voulez; j’ai des montagnes dC espérances. Je me plais beaucoup dans mes études et dans le désir de les voir fructififr un jour pour Dieu; mais enfin quand on est las du travail, las des luttes intérieures, las d’aimer les hommes plus qu’ils ne vous aiment, las de chercher toujours dans de gros livres ce que la foi du charbonnier possède au centuple dans le ciel, las surtout d’aimer, de trop

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aimer... car vous savez que c’est mon mal, avec quelle joie on prévoit le jour où de véritables clartés succéderont à nos ombres et où nous nous embrasserons enfin d’un embrassement éternel dans le sein de notre divin Maître I...

Je vous dis toutes ces pauvres pensées, Père, et je vous les rapporte, comme c’est justice. J’ai reçu des grâces bien douces aux pieds de la crèche, ces fêtes dernières : le petit enfant a touché mon cœur de sa faible main et en fait jaillir quelques mouvements d’amour avec quelques chaudes larmes. Je vous les envoie. C’est le cadeau que je le prie de vous porter de ma part, pour le commencement de cette année qui ajoutera encore, s’il se peut, à la tendresse de mon attachement pour vous.

Paris, à TOratoire, 25 janvier 1854.

Mon bon ami, ^

Tu m’as écrit, il y a quelque temps, un petit mot pour m’annoncer ta visite; ce petit mot était plutôt destiné à la remplacer. Cependant lu ne me feras pas croire que, le dimanche, par exemple, tu n’aies pas assez de liberté pour venir une fois en deux mois voir tes deux anciens et vrais amis. Serais-tu, Stéphen, du nombre de ceux que ma soutane va éloigner? Il y en a comme cela, mais je n’avais pas compté que tu en ferais partie. Cependant, mon cher, je veux continuer, moi, mes relations avec toi. Je le veux pour mon plaisir;

je le veux parce que je n’aime pas à oublier; parce que la vie n’est pas si peuplée de souvenirs heureux et d’affections anciennes pour qu’on les doive dédaigner; parce que, enfin, te le dirai-je? (mais il me semble que la franchise m’a réussi avec toi jusqu’à présent), parce que je puis te parler un langage que tu n’entends plus guère, et que c’est mon devoir de vieil ami de ne pas l’abandonner quand tu es seul. Il est difficile, je le sens, que nous nous voyions souvent dans les circonstances actuelles; alors je te propose une correspondance. Tu m’écriras tous les quinze jours, moi de même. Je ne montrerai tes lettres à personne, ceci t’indique de quelle nature je comprends celte correspondance.

Je ne te cache pas, cher ami, que j’ai peur de ta solitude; je sais quels étaient mes combats quand j’étais seul, comme il m’est arrivé quelquefois en voyage, et je redoute infiniment ces assauts des passions pour toi, qui n’as pas comme moi le frein d’une vocation religieuse. Me pardonneras-tu de te parler ainsi? Si tu me juges comme on juge dans le monde, tu diras : « De quoi se mêle-t-il? » Mais je te répondrai que, pour parler à ses amis le langage de celte lettre, il faut les aimer plus qu’on ne les aime ordinairement dans le monde, c’est-à-dire les aimer pour eux et non pour soi. Il ne me plaît guère, au fond, de prendre le rôle de faiseur de morale; cependant j’aime mieux m’expose? à tes railleries que de manquer à mon devoir d’ami. Si tu avais ton père et ta mère, il y aurait autour de toi des cœurs qui veilleraient sur ta vie, qui sauraient te dire franchement : « Mon ami, tu fais mal! » Tu n’as plus ces grands et inestimables trésors, et tu es entouré de

gens prêts à le flatter, à te persuader que le mal est le bien, à t’entraîner par leurs conseils et par leurs exemples. Eh bieni je veux essayer avec toi le rôle très rarement apprécié de la franchise. Tu me demandes peut-être ce que je pense de toi? — Dieu sait si je désire me tromper! Mais je me figure ta vie comme je me figurerais la mienne à ta place, si je n’avais pas une sincère religion : je me figure que tu as abandonné Dieu; que, si tu vas encore à la messe, tu ne te confesses plus ni ne communies; je me figure que les doutes sur la vérité de la religion le sont venus, comme aux dix-neuf vingtièmes des jeunes gens, de l’entraînement des sens; je me figure que tu connais des jeunes gens qui se disent tes amis (pauvre mot d’ami!) et qui t’environnent d’une atmosphère de plaisirs, de rires joyeux, de plaisanteries mauvaises; enfin, que tu vis dans ce monde gracieux, séduisant, spirituel même (je t’accorde beaucoup), mais au fond corrompu, sensuel, avilissant, des femmes à la mode comme on l’entend, et des jeunes gens frivoles. Réponds-moi. Si je me trompe sur la vie actuelle, ta réponse me causera une joie indicible ; si j’ai raison et que tu veuilles être sincère, je te ferai entendre la vérité; la vérité, c’est-à-dire ce que Dieu pense, ce que Dieu veut, ce qu’il nous montrera peutêtre bientôt lui-même et sur quoi il nous jugera. Quel plus grand service peut-on rendre à un homme que de s’engager à lui dire la vérité? Tu as le cœur assez noble pour accepter cette proposition ; si tu ne le veux pas, dis-le-moi franchement, je le resterai, malgré tout, dévoué et ami; il est évident que je n’ai aucun droit sur ta conscience. Mais, si tu m’as compris, si tu es las des

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mensonges du monde, je m'offre, en acceptant d’avance tout ce qui m’en arrivera. Je ne dis pas que je t’aime, ma lettre le prouve assez.

il U R. P. Lacordaire»

Paris, à l’Oratoire, février 1854.

Cela s’est“iî passé? cela est-il vraisemblable? J’ai besoin de réfléchir pour le croire, et quand j’entends votre nom et votre souvenir m’arriver de tous côtés, à propos de mille questions (car on parle beaucoup de vous à l’Oratoire), j’ai des incertitudes sur mes souvenirs, qui me semblent des rêves... Tout cela met mon âme dans un état très singulier, que je connaissais mal autrefois, qui commence à m’être plus ordinaire : l’état de l’attente, l’état du provisoire. Il me semble que sur la terre nous n’avons qu’à peine le temps de commencer les choses; tout reste toujours inachevé..., rien ne se termine bien, et alors quelle joie de penser qu’un jour viendra où tous ces préludes seront suivis d’une véritable et pleine harmonie! La pensée de la mort, de ce point de vue, est la plus douce et la plus joyeuse des pensées, et je trouve que les belles heures, les heures des bons souvenirs, sont plus propres à la faire naître que les heures de la tristesse. Ces impressions ont été très vives en moi. Je ne puis vous exprimer avec quelle force, quelle réalité de sentiment, la vie m’est apparue comme une ébauche, comme un essai.;.; il me semblait voir fuir à droite et à gaucbaj

les choses du temps, et je le voyais avec une sorte de mélancolie très heureuse au fond, et très consolée. Après tout, nous devons désirer notre but; et Tinstabilité, le flot de cette vie d’ici-bas, doivent nous inspirer de grands désirs de la cité permanente. J’ai vécu avec ces idées ; j’en ai fait l’aliment de mes méditations, j’ai écrit sur ces sujets. Si je meurs un jour^ et qu’on lise cela, on croira que j’étais très sage à vingt deux ans, et on le dira..., et on se trompera cependant.

Je voudrais bien savoir, mon bon Père, votre opinion sur la guerre qui s’annonce (1). Il me semble que c’est une belle guerre. Combien elle eût été plus belle, faite au nom de la démocratie I Mais maintenant ce sera toujours le triomphe d’une tyrannie et d’un égoïsme. Cependant cet odieux empire russe est si menaçant, il est si près de Constantinople ; à Constantinople il est si près de Rome, que la question me semble d’une effrayante gravité au point de vue catholique. Je ne comprends pas, puisque les chances sont si favorables et que tout s’annonce bien, que l’on attende toujours de Nicolas le sort de la paix ou de la guerre, et qu’on n’entreprenne pas de commencer dès maintenant. Qui sait si plus tard les conditions seront aussi bonnes pour soutenir le choc de ces nouveaux barbares? La parole de Napoléon ne devient-elle pas étonnante : « La a France sera républicaine ou cosaque ? » Que de Français périront peut-être pour n’avoir pas cru à cette parole I Vous voyez, mon Père, que je voudrais être ministre des affaires étrangères pendant vingt-cinq minutes...

ni) La guerre de Grimée.

Mais il y a si peu d’enthousiasme 1 tout est si bien mortl En d’autres temps, combien de jeunes gens se fussent préoccupés de ces choses I Enfin, je ne suis pas vieux, eh bien! que d’heures, que de jours n’ai-je point passés, en 1848, à crier à M. de Lamartine, sous les balcons de l’Hètel de Ville : « La guerre de Pologne ! la « délivrance de la Pologne! » et d’autres guerres encore, bien d'autres ! Nous n’y allions pas à moitié ! Il y avait de la vie au moins dans tout cela! Mais aujourd’hui, mais eux...

. . . . progeniem vitiosiorem!

Je suis content à l’Oratoire. Ce n’est pas que je n’aie des journées tristes, surtout quand il fait beau, quand le ciel est pur, et qu’il y a de beaux rayons de soleil sur le clocher de vos Carmes que j’ai en face de moi. Alors il me vient des désirs infinis que rien ne peut combler. Je pense au passé, je pense à l’Italie, à Rome, à vous, à M. Ozanam dont le souvenir est mêlé à de beaux jours. Je pense à certaines âmes que je sens bien être insaisissables ici-bas. Je pense à tant d’espérances trompées, à la liberté de cette pauvre France, à l’avenir honteux que nos lâchetés présentes nous réservent; je pense qu’il serait heureux de mourir. Je voudrais sortir de cette prison, ne fût-ce que pour une heure, je voudrais voir un peu au-dessus de nous. Dans ces momentslà, je ne sais plus que faire. L’autre jour j’y ai passé trois heures; une autre fois je n’ai pu en sortir qu’en me raccrochant à vous, bon Père. J’ai pris votre rélutation de M. de Lamennaio ; cette lecture a détourné mes impressions sur des choses positives et sérieuses, et je

VOUS en remercie. Vous savez que M. de Lamennais va mieux; c’est une trêve que Dieu lui donne; nous prions Dieu pour lui.

Père, vous m’avez fait une promesse que je garde et que je vous rappellerai la prochaine fois parce que je n’ai plus de place. Sachez seulement que votre parole est engagée sur ce point, et tenez-vous prêt à lui faire honneur.

Adieu, bon Père. J’ai bien ri de l’or que vous buvez (1), je ne m’étonne plus que vous dépassiez saint Jean Ghrysostome. S’il pouvait se plaindre, il dirait que vous trichez, et il aurait raison; mais moi, je trouve que vous faites bien de donner plus de force à votre larynx avant même qu’il soit fatigué. Mais seraitil fatigué? Dites-le-moi.

Adieu, bon et cher Père; vous savez combien je vous aime.

A Vabhé de la, Boissière.

Oratoire, 28 mars 1854.

Cher abbé,

Votre lettre m’a scandalisé. A-t-on jamais vu un curé de province regretter si peu Paris? C’est-à-dire que j’ai peine à vous croire. Il faut que la province gâte bien le goût! Enfin, c’est égal, c’est drôle... A peine revenu à B..., voilà l’abbé de la Boissière qui m’écrit : « Oufl « j’en suis horsl Dieu merci I j’en avais mon aise de « votre Paris... etc. », et il veut que j’avale agréable-

(1) Voir les Lettres à des jeunes gens, 10’ édition, p. 263, lettre LVU.

ment une pareille dose? Je vous soutiens, moi, que Paris est la tête de la France, qui est la tête de l’Europe, qui est la tête du monde... Pensez, dites et écrivez tout ce qui vous plaira contre ceci; vous finiriez par me faire croire que vous êtes jaloux.

Enfin, très cher abbé, nous vous regrettons, nous, voilà comment on gâte les gens. J’ai reparlé souvent de vous avec les miens et ils vous aiment très sincèrement. Je ne sais rien de nouveau sur moi depuis votre départ, si ce n’est précisément qu’il n’y a rien de nouveau, chose étonnante et qui commence à m’inquiéter.

Croiriez- vous , cher abbé, que je deviens calme? CaZme, entendez-vous! Je fournis tout tranquillement ma journée, et pense à quoi je veux durant le jour... je n’en reviens pas. Je ris — mais au fond, pour que ma lettre soit au moins sérieuse de moitié, — je vous dirai de bonnes choses de ce calme : A y bien regarder, il me semble plus sage de vivre ainsi, abandonné à la volonté de Dieu, acceptant tout ce qu’il voudra donner : les combats, les difficultés, les chagrins dans l’avenir; le calme et la paix, puisqu’il le veut, dans le présent, que de déplacer toutes choses et d’avoir, à propos de toutes, des sentiments violents. Si c’était le sommeil, je m’affligerais et m’en dégoûterais ; mais j’espère que c’est la sagesse et la vraie raison. Jusqu’à aujourd’hui, j’ai tant sacrifié aux préoccupations, aux mouvements trop vifs du cœur et de l’esprit, que cette paix m’étonne et me semble lourde quelquefois. C’est comme un marin, accoutumé aux brises vives et au grand vent, qui ne peut respirer dans les rues de Paris, sous un ciel insignifiant, par un mois d’août. Mais j’espère découvrir dans

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ma nouvelle vîe où jeter mes désirs et mes ardeurs. Je sais que la vie d’aujourd’hui n’est pas la vie définitive, qu’un jour viendra où je serai chargé d’une œuvre, peut-être difficile, peut-être périlleuse... (Dieu le veuille, s’il doit m’y soutenir)! et que ce jour-là me rendra le grand vent où j’aime à vivre, où j’ai vécu. J’ai besoin d’êlre entraîné par une pensée dominante, par un désir, par un effort... mon indépendance intérieure me surprend et me fatigue. Quand je serai mené par le bras de Dieu, je crois que je serai mieux comme je dois être. Demandez pour moi l’entier abandon. C’est un sentiment que je commence à connaître, mais peu encore et mal. Je n’aurai pas perdu ces jours de calme qui me paraissent quelquefois un peu pesants, je ne les aurai pas perdus, si je m’y établis bien dans la soumission à la volonté de Dieu et à son service.

Adieu, je vous embrasse et vous regrette y ceci pour vous faire rougir.

Paris, à l’Oratoire, 1>9 mai 1854.

Ma chère petite cousine,

J’avais bien espéré pouvoir vous offrir moi-même le petit chapelet que je vous avais promis, et surtout pouvoir assister à la joyeuse fête de votre première communion. Je prévois que cela sera fort difficile, sans doute impossible. Je ne veux pas cependant me priver du bonheur que j’aurais eu de causer avec vous à la veille d’un si beau jour, et je confie à cette petite lettre certaines choses que je tiens à vous dire.

ÎO

Croîrîez-vous, Marie, que je ne pense pas sans une vive émotion au grand bonheur qui va vous être donné? Il y a, il est vrai, plusieurs raisons qui peuvent mettre ce sentiment en moi : d’abord votre première communion me rappelle la mienne, et c’est un souvenir qui ne se présente jamais sans me remplir de reconnaissance; et puis, votre première communion, c’est la fête de deux personnes que j’aime beaucoup : c’est votre fête, Marie, et vous savez que votre bonheur me touche de près; c’est aussi la fête du Seigneur Jésus, et vous comprenez que je dois bien naturellement aussi la partager. C’est votre fête, c’est peut-être, c’est sans doute, la plus belle fête de votre vie. Hélas! quoique tous ceux qui vous entourent vous le disent, vous ne pouvez pas savoir combien ils disent vrai ! Plus tard vous pourrez sans doute être pieuse encore, bonne, plaire beaucoup à Notre-Seigneur; mais vous ne serez plus enfant, et il aime tant les enfants! Vous le recevrez, j’espère, très souvent durant votre vie et jusqu’au jour de votre mort dans le saint sacrement de l’Eucharistie; mais bien que vos communions soient pures, tendres, heureuses, je vous le dis, ce ne sera plus votre première communion, cette première visite où le Seigneur Jésus est si généreux, où il donne tout ce que l’âme lui demande, où il fait alliance avec elle, et pour toujours.

Savez-vous une chose, Marie, < ’est que rien ne ressemble au jour où, après cette vie nous aurons le bonheur de voir Jésus au ciel, autant ;ue le jour de notre première communion. Vous êtes I 'X)p bien instruite pour ne pas savoir que notre âme est faite pour posséder Dieu, qu’elle désire cette sainte union, que son

parfait bonheur est de s’unir parfaitement à Dieu ; or, chère enfant, cette union parfaite nous est donnée deux fois ; une fois au jour de notre première communion et pour le soutien de toute notre vie, une seconde fois au jour où nous entrons au ciel et pour toute l’éternité. Après le bonheur d’une âme qui entre au ciel et qui aperçoit Jésus, il n’y a pas de bonheur plus grand que celui d’une âme qui le reçoit pour la première fois sur la terre, et rien ne peut davantage ressembler à un ange que l’âme d’un enfant, en ce jour-là. J’avais donc raison de dire que ce saint jour est un jour de fête, votre plus beau jour de fête!

Mais c’est encore la fête du Seigneur Jésus; car, si l’âme est heureuse de s’unir à Dieu, nous savons que Dieu aime s’unir à nos âmes. C’est lui qui prononce cette douce parole si bien faite pour vous : « Je cherche M un cœur pur, et là est le lieu de mon repos, » Croyez donc que le Sauveur se réjouit de venir en vous, qu’il prépare votre âme, qu’il la regarde comme son tabernacle, comme son amie, comme son enfant, qu’il l’embellira lui-même pour se faire honneur, ainsi qu’un roi orne son palais et enrichit son trône; mais surtout, croyez qu’il se réjouit de venir en vous parce qu’il vous aime, et c’est là le plus grand sujet de sa joie. Ah! qu’il aura de joie, ce bon maître, en cette heure bénie, quand il pourra presser votre cœur contre son cœur, et se consoler des ingratitudes et des ignorances des hommes en écoutant le langage de votre foi et de votre amour! Marie, je vous en conjure, parlez-lui avec simplicité, avec abandon. Dites-lui que vous l’aimez et combien vous l’aimez : rien ne peut lui être plus

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agréable. Dans le premier moment, oubliez tout pour lui, touti Restez un peu seule avec lui, parlez-lui et écoutez-le. C’est la première fois qu’il sera dans votre cœur réellement et substantiellement, les premières paroles que vous lui direz ont un grand prix. Demandezlui, chère enfant, de bénir votre vie, d’en faire ce qu’il voudra, de la rendre tout entière bien pure. Jurez-lui de lui être fidèle. Suivez les mouvements de votre cœur, Jésus vous inspirera lui-même ce qu’il désire que vous lui disiez. Après ce premier moment de silence avec Dieu, pensez à vos parents. Priez-le de bénir votre père, votre mère, vos frères, de leur accorder la grâce de l’aimer et de le servir fidèlement. On dit que Notre-Seigneur accorde presque toujours ce qu’on lui a demandé le jour de sa première communion, si on l’a bien faite. Moi, je l’ai éprouvé. En revenant de la Sainte-Table, dans le premier moment de mon action de grâces, j’eus la pensée de demander à Dieu la grâce d’être prêtre : je n’ai jamais oublié cette prière, et vous voyez qu’elle a été exaucée. Réfléchissez donc à ceci, chère enfant : il est très probable que la prière de votre cœur^ en ce moment bienheureux^ sera bénie et exaucée.

Ah! Marie, que vous êtes heureuse! que je voudrais être à votre place I redevenir, pour ce jour-là, enfant comme vous! Allez donc avec confiance, avec amour, comme un petit enfant qui se jette dans les bras de son père. Notre-Seigneur vous aime tant! Je vous demande une grâce : Vous demanderez à Dieu que je sois un bon prêtre, rien que cela, mais j’y tiens beaucoup^ et je veux que vous me le promettiez.

Je prie Dieu de vous accorder ses plus précieuses

faveurs, je vous recommande à la bonne Vierge, dont vous portez le nom, et je vous embrasse comme ma petite sœur en Jésus-Christ,

A Vabbé de la Boissière,

Paris, 2 juin 1854.

Très cher abbé,

J’ai lu votre lettre et je l’ai relue avec un intérêt triste et puissant... Oui, cela est vrai, il y a des faiblesses dans notre cœur, dans nos affections, des défaillances dans notre amitié comme dans notre vertu; que je connais bien ces terribles choses I Hélas I si l’on voyait le fond des âmes ! Mais enfin, nous pouvons toujours nous relever par le mot de Pascal : C’est un roseau pensanty c’est une faiblesse qui se sent faible, qui se prend en pitié, qui s’irrite contre elle-même ; il y a là bien de la grandeur. Ne craignez donc pas, bien cher abbé, que cette espèce"'de confession ait produit sur moi d’autre effet que de me faire mieux connaître à moimôme, et de me faire estimer votre franchise.

Je vous écris à travers les brouillards d’un jour pluvieux : il y a autant de brouillard et de pluie dans mon ârne que dans le ciel. Vous me dites vos petites misères, que n’aurais-je pas à vous dire des miennes? J’ai fait cent sottises celle semaine. Vous savez combien je suis maladroit dans certaines occasions : un de mes amis a voulu me présenter à une personne considérable de sa connaissance et m’a remis une lettre

ANNFE 1854

pour elle. Me voilà donc parti Mer me dirigeant vers la rue... J’arrive à l’hôtel, je faisais l’homme habitué... Mais bah I je suis resté stupide, ne pouvant rien tirer de ma pauvre tête; en partant, j’ai dit une lourdise; je suis rentré dans mon trou, et avec quel bonheur! Ah lia solitude, cher ami, le plaisir de fermer sa porte, d’ôter la clef, de mettre son verrou, de rire des autres sans trop de méchanceté, et surtout de rire de soi! le plaisir de se trouver dans le vrai après celte singulière comédie du monde et de pouvoir se délasser des apprêts, du fard, du masque, des grimaces I Ne croyez pas cependant que je sois misanthrope, non, mais j’aime les vraies bonnes choses, j’entends les simples et les naturelles : le monde n’est pas absolument peuplé que de dupeurs, il y a des âmes sincères et de vraies beautés. Vous m’en indiquez dans votre lettre et de celles que j’aime le mieux, par exemple, la pureté d’une âme innocente, la beauté d’une première communion. Je crois vous avoir fait connaître cette passion de mon cœur, en tous cas connaissez-la : j’ai la passion des premières communions. Jugez donc si ce que vous me dites de la première communion de vos enfants a pu m'être indifférent. J’ai un si beau et si grand souvenir de ce jour, que la seule vue d’une petite fille en voile blanc ou d’un enfant avec le ruban au bras me fait battre le cœur.

J’en ai suivi dans les rues en pleurant, attiré par le seul charme de ce souvenir, et les aimant de toute mon âme. Une de mes petites parentes a fait sa première communion cette année; l’ardente piété de cette enfant rendait encore la cérémonie plus touchante. Croyez-

VOUS que les vanités et les gloires de ce monde me donneraient autant de bonheur que les joies pures et silencieuses de semblables impressions? Il me semble que la plus grande consolation, le plus grand soutien de la vie sacerdotale, c’est la connaissance intime de certaines âmes pures. Il y a des artistes, cher abbé, qui sont très heureux rien qu’à pouvoir contempler la nature, le beau ciel, les teintes chaudes et les vives lumières répandues par le soleil sur les objets qui les entourent ; ils se perdent dans cette contemplation, ils en vivent. Sachons donc être un peu artistes à l’égard des âmes, et trouver un vrai bonheur, une jouissance sérieuse à regarder dans les belles âmes les reflets de Dieu. Hélas ! une âme est si belle ! toutes les misères de notre commencement ne m’empêchent pas de le dire, il y a tant de puissance, tant de lumière dans ce beau miroir de Dieu! Je vous avoue qu’après l’âme de Notre-Seigneur, ma plus grande espérance est dans l’amour des âmes chastes ; il y a là de quoi faire oublier, ce me semble, tous les autres amours, faibles et pauvres près de celui-là

Je reçois la tonsure le 10 juin. Priez donc pour moi, cher abbé, et spécialement samedi à votre messe.

Au R. P. Lacordaire.

Paris, fête de saint Dominique, 4 août 1854.

Bon Père et très bon ami,

Je vous souhaite votre fête, avec le plus affectueux embrassement que je puisse donner. Cette fête a été bien belle à votre couvent de Paris, mais combien vous y manquiez I mes yeux, non ceux du dehors, mais ceux du dedans, vous cherchaient toujours... je me suis consolé tant que j’ai pu en priant pour vous et en pensant à l’avenir. Quel avenir? — je ne le sais. Peut-être n’est-ce pas celui de la terre que je veux dire, mais celui du ciel... n’importe! je crois que je saurai vous retrouver, et, à cet égard, je ne craindrais pas môme la mort.

J’ai donc entendu la messe au couvent, j’ai reçu la sainte Eucharistie et prié pour vous. Figurez-vous, bon Père, que j’étais invité au repas : voilà un excès d’honneur! mais que penseriez-vous si je vous disais ce qu’il m’est arrivé à la fin de ce repas? L’Archevêque de Paris (1), qui présidait, prononçait un petit discours plein de compliments pour les différents ordres religieux et congrégations représentés; il adressait la parole à notre révérend Père supérieur, lorsque, s’étant mis à me Oxer, il commença à parler de moi, de ses espérances à mon égard, etc., etc. Le P. Pététot lui dit : « C’est <( un de mes petits. » - - « Alors, reprend Monseigneur,

(i) Mgr Sibour.

« îaîssez-le faire, il deviendra grand... je croîs lire sur « son front qu’il sera l’honneur de mon diocèse. » Puis, m’adressant la parole : « Mon enfant, me dit-il, « je vous prie de conserver dans votre cœur ce que je « vous ai dit, jusqu’à ce que la volonté de Dieu sur (( vous soit accomplie... » Je vous rapporte ceci, bon Père, simplement et comme en confession ; d’ailleurs à pou près, car j’étais si troublé, si pris au dépourvu, si surpris, que le rouge m’a monté au visage, j’entendais à peine. On m’a redit ces paroles, et je vous les rapporte peut-être un peu tronquées. Du reste, je ne crois à rien autre qu’à une amabilité fort extraordinaire de Monseigneur. Si nous étions deux saints, je pourrais m’en préoccuper; mais sommes-nous deux saints? je jure que non, pour l’un du moins.

Faites-moi l’amitié de n’écrire ce petit incident à personne ; je vous l’ai raconté pour vous amuser, mais il y aurait de ma part une hideuse fatuité à le redire, et je ne voudrais pas que l’on sût que j’ai eu la faiblesse d’en avoir été content.

— 5 août. Il était trop tard hier pour que je pusse achever ma lettre. Je la reprends aujourd’hui. Je suis encore plein des souvenirs de notre belle journée, mais ce ne sont plus que des souvenirs, déjà même refroidis, mêlés de tristesse, et qui m’ont laissé retomber dans le pauvre ordinaire de la vie. Singulière chose qu’une fête! j’y trouve toujours la pensée de la mort. Oui, il faudrait pouvoir mourir après une belle fête chrétienne, mais on retombe dans les brouillards et dans le gris monotone de ses jours. C’est comme une échappée du

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ciel qui fait battre les ailes de Tâme ; puis la vision disparaît, le voile se reforme, et à ces grandes lumières intérieures que Notre-Seigneur donne à ses amis, succède l’espèce de clair-obscur dans lequel vivent les petites âmes; je suis de celles-ci, mon bon Père. Aussi les fêtes, quand elles ont été belles, quand j’y ai beaucoup vécu et beaucoup aimé, laissent-elles dans mon cœur un sillon plein de regrets et comme (T amertume. Je m’en plaindrais et je dirais que c’est un leurre, si je ne pensais que cela est la vraie vie, et notre pauvre terre l’illusion, que notre obscurité n’est que le manque de cette éternelle lumière, et qu’un jour viendra, jour sans soir et sans sommeil, où ayant commencé de voir, nous verrons toujours. Il ne s’agit que d’attendre. Je voudrais bien savoir si je ne me fais pas illusion dans l’amour que j’ai pour la pensée de la mort : je trouve dans cette pensée des trésors de joie, et il me semble qu’il n’y a pas un seul moment de ma vie dans lequel, m’étant donné le choix de vivre ou de mourir, je ne préférasse la mort. Cependant je suis si heureux! j’ai peur de me tromper, et si la chose était possible, je voudrais en faire l’essai. Je crains la souffrance parce que je suis lâche, mais par exemple, la mort sur l’échafaud me paraît très sérieusement, quand j’y pense, l’un des dévouements désirables de la vie (i).

Je ne vous parle plus de votre discours, mais je n’y pense pas moins. On voudrait qu’il se vendît à Paris. Pourquoi n’en avez-vous pas envoyé? on me le demande

(i) Voir la réponse du P. Lacordaire, en date du 21 août 4854. {Lettres à des jeunes gens, 10® édition, p. 299.)

de tous côtés. Bon Père, j’ai envie de vous dire que je vous aime! mais à quoi cela servira-t-il? Dieu merci, vous le savez. L’autre jour, je suis entré dans votre chambre, je me suis assis à votre table, je crois que j’ai écrit un petit mot que j’ai mis dans votre pupitre et qui vous attend. Mais qu’elle était seule, cette chambre! vous fâcherez-vous de cette grande liberté que j’ai prise? Non, vous seriez impardonnable; si vous saviez combien mon cœur est attaché au vôtre, cela rachète bien mes défiances d’autrefois. Croyez-moi votre enfant, votre ami, avec des sentiments de respect et de tendresse que Dieu seul peut concilier dans les âmes.

Châlais, 24 août 1854.

Mon bon Charles,

Je t’écris d’un beau coin de terre! Voici le troisième jour que je passe au couvent de Châlais, auprès des bons Pères dominicains, traité ainsi que Charles Ozanam, comme un ami de l’Ordre, bien traité aussi parle bon Dieu qui nous donne bonne santé, beau temps et vraies joies du cœur. Je suis donc heureux ici, et je ne puis me rassasier des choses que je vois. Le continuel mélange de religion et de sainteté qui s’ajoute aux magnifiques spectacles de la nature a fini par leur donner un sens divin auquel je ne puis échapper; c’est comme une transfiguration de toutes choses qui laisse facilement voir le visage éternel de Dieu. Aussi, mon cher ami, bien que je pusse te raconter mon voyage et parler d’une foule de petites choses qui t’amuseraient

peut-être, je t’avoue que je n’ai pas le courage de me faire celte violence. Je resterai donc, si tu le veux, dans l’ordre de mes impressions actuelles, et je ne te parlerai que de nos belles montagnes. Je sais que tu te plains parfois de mes dithyrambes et de mes poésies en prose, mais tant pis, je suis incapable ces jours-ci de toute autre chose, et je t’écrirai comme je pense.

Tu connais la route de Lyon à Grenoble. Tu sais combien elle est riante, variée, fraîche; combien ses gracieuses ondulations préparent doucement l’œil aux grands mouvements de la haute montagne. On quitte le chemin à Voreppe pour gravir dans le rocher et gagner les hauteurs de Ghâlais. Après une heure et demie de marche (quand on a des mulets), on arrive à de vertes pelouses soigneusement étendues sur un plateau. Il faut marcher encore à l’ombre des grands rochers et des forêts de pins qui dominent de toutes parts, et l’on aperçoit bientôt le couvent de Notre-Dame de Ghâlais.

Quand nous arrivâmes, le soleil se couchait dans ces voiles d’or que nous avons souvent regardés ensemble en Auvergne ou sur le rivage de l’Océan : les profondes vallées de ITsère étaient pleines de celle atmosphère lumineuse qui rend la terre semblable au ciel, et seulement au loin, quelques lignes bleues hardiment découpées sur le ciel posaient une limite à l’éclat presque divin de toutes choses. Le profond azur du soir avait succédé aux teintes enflammées du couchant, la cloche sonnait V Angélus; nos mules nous arrêtèrent à la porte de la chapelle, parce que c’est l’usage que les arrivants saluent d’abord le vrai maître de la maison.

Nous étions attendus. On avait fait grand repas et grand feu, ces deux formes de l’hospitalité parfaite.

Depuis, les longues conversations avec les Pères et les Frères, les longues promenades sous leur conduite, surtout les heures trop courtes et trop rares de solitude avec Dieu, nous ont appris à connaître ce que valent les rochers de Châlais et combien on peut y être heureux. Quelle retraite sans que ce soit l’isolement I Quelle paix sans que ce soit l’oubli des hommes I Mais quel oubli de ce qui est petit et misérable, comme, par exemple, des empires et des empereurs! On est trop haut pour les distinguer dans les ombres et les vapeurs de la plaine... En revanche, quelle société avec le Roi des rois, Celui-là seul que nous reconnaissons pour notre maître! Quel silence de ce qu’il est vain d’entendre, et quelle harmonie parfaite des œuvres divines! J’en suis transporté. Il y a dans cette nature régénérée et réhabilitée par l’habitation des saints, je ne sais quelle influence de calme, de prière, de chasteté qu’il est rare de ressentir sur la terre. On recommence à croire à l’innocence, à la dignité de l’homme et à sa grandeur, en même temps que l’on s’humilie devant l’immensité des chefs-d’œuvre de Dieu.

Hier, nous étions au sommet d’une des montagnes les plus élevées du Dauphiné; nous apercevions la chaîne des Alpes avec ses glaciers et ses neiges étincelant sur un ciel profondément bleu, et par-dessus toutes les cimes, le mont Blanc entouré de ses pics, comme un monarque au milieu de ses gardes, et présidant l’assemblée de ses seigneurs. Entre nous et lui s’étendait le désert de la Grande-Chartreuse dont nous

apercevions au-dessous de nous les bois au pied du grand Som. J’ai pensé à loi, qui, à cette heure peutêtre, contemplais les bien-aimés horizons de la mer, et je me demandais lequel de nous deux avait le plus grand spectacle. Mais j’avais tort : la grandeur de Dieu est dans la mer, et sa grandeur est encore dans les montagnes. Le bruit des fortes houles ressemble au bruit du vent dans les vieux sapins ; les mouvements même des montagnes avec leurs crêtes neigeuses, rappellent les mouvements des grandes lames couronnées d’écume. Tout cela redit le même nom et invite à la même prière ; le même Dieu qui est admirable dans les soulèvements delà mer, est admirable encore dans les hauteurs : Mi~ rahiles elationes maris, mirabilis in altis Dominus.

Pardonne-moi, je t’embrasse tendrement.

Notes de voyage.

Châlais, août 1854.

« Tordes choses sont des voiles qui couvrent Dieu (Pascal), mais le voile peut être plus ou moins transparent. Quand se montrent les œuvres de l’homme, les voiles sont épais et obscurs. Ce sont les travaux des hommes, leurs cités, leurs édifices. Quand Tœuvre de Dieu se montre seule, le voile est transparent, il ne cache presque rien du visage éternel.

Deux grandes œuvres divines : la mer et les montagnes, deux grands voiles qui couvrent Dieu sans le cacher. Il faut regarder longtemps pour distinguer,

«ous les replis du voile, les formes, les traits du modèle divin : Mirabilis in altis et in minimis mirabilis.

Chaque chose est individuellement admirable, mais combien le tout harmonieux des choses est plus admirable encore! Il y a entre les choses les plus éloignées, les plus distantes, mille rapports que nous ne savons pas saisir. Dieu les conçoit, parce qu’en dernier ressort, ils sont en Dieu. Quel rapport de cette petite herbe que je tiens dans mes doigts à la plus importante des planètes ou au plus grand des soleils? Je ne le sais, mais ces rapports sont nombreux : cette petite plante a son droit à la lumière, à la chaleur, à la vie commune. Si l’homme pouvait l’anéantir, l’homme pourrait changer l’univers, aussi ne le peut-il pas. Le grain de sable que je jette dans l’Océan change toutes les dimensions de l’Océan. Gela est vrai, d’une vérité mathématique, mais je ne le puis imaginer. Combien doit être belle l’intelligence suprême en laquelle réside la connaissance parfaite de ces grands secrets !

— Beauté de la terre. Un visage d’homme est cependant plus beau que toutes les beautés de la terre, une âme plus belle que tous les univers sensibles. Mais pour être touché de la beauté des âmes, il faut une âme d’une délicatesse extrême qui quitte volontiers le monde du dehors pour le monde intérieur. Il y a dans la nature, même physique, toutes les conditions de la beauté qui charme et qui commande l’amour : il y a la noblesse, la grandeur qui étonnent; la grâce qui séduit; la douceur qui calme. C’est une faiblesse admirablement mêlée de force, et, par-dessus tout, il y a la pureté qui est la couronne de ce qui est vraiment

beau. Les hautes roches des sommets, les cimes et les neiges inaccessibles ont leur expression de virginité vraiment incomparable; mais que le cœur de l’homme, toujours troublé, toujours impur, est mal fait pour la comprendre I

Je ne sais pourquoi, en contemplant les belles montagnes de Ghâlais, avec un jeune moine de Saint-Dominique, nous avons été induits à admirer la beauté de la Vierge Marie. Il y a peut-être là plus qu’un rapport indirect et de hasard. Si la nature physique est faite à l’image de Dieu et sur les plans éternels de son Verbe, l’âme humaine est de plus sa ressemblance, son miroir, et de toutes les âmes, l’âme de la Vierge Marie est la plus parfaitement semblable à l’âme divine. Il n’y donc rien d’étonnant que les beautés incomplètes et imparfaites des natures inférieures appellent les beautés de la plus parfaite des créatures, et enQn Dieu, qui est le dernier terme de toute beauté.

On dit qu’il y a un certain endroit du monde où des hommes prétendent philosopher sans presque parler de Dieu, ou môme pas du tout. Cet endroit devrait être au ban de l’humanité, donné pour résidence aux aliénés ou converti en lieu d’exportation pour les malfaiteurs. Mais on ajoute que cet endroit est la, capitale de la civilisation»*.

A^IS'KÎ 1S54

Park, 7 septembre 1854.

Mon cher Eugène,

Je suis rentré dans ma famille, et j*aî tout mon temps pour t’envoyer le récit de mon voyage; mais non, j’oublie tous mes enthousiasmes, je remets à sa place chacune des couleurs de ma palette, et je ne veux plui causer que comme tu le voudrais toi-même.

Nous avons eu de bonnes heures avant mon départ et le tien, et il me semble que nous en avons bien profité. Nous avons retrouvé nos conversations d’autrefois, ces illustres conversations de omni re scibili et quU husdam aliis qui ont si délicieusement bercé nos dernières années d’enfance. Seulement notre intimité avait grandi : le bon Dieu et le temps lui ont donné quelque chose de plus profond, de plus pénétrant, de plus solide. Nous sommes moins dans les espaces imaginaires et mieux assurés dans le point où la Providence nous a voulus. Certes, c’est avec joie que j’y ai pensé. Hélas I cela même a passé vite. Ce serait si bon d’être maintenant ensemble, de sentir notre jeunesse à deux, de partager richement et généreusement, comme nous avons toujours fait, ce qu’il y a dans nos cœurs! Mes parents pensent aller à Saint-Germain pendant les vacances. Que de souvenirs vont se presser autour de moi! Où ne te retrouverai-je pas avec ce passé qui m’est si cher? Ah I si je pouvais t’avoir encore une semaine auprès de moi! Singulier problème que la vie! je m’habitue très mal à ces alternatives continuelles et brusques de joies et de peines, d’émotions très vives et si diverses. Je fais

ANNÈr. 1854

va

encore comme ces enfants qui, voyageant sur un chemin, prétendent s’arrêter à chaque fleur pour en jouir; mais quelqu’un que je ne connais pas, et contre qui je me révolte en vain, m’entraîne par le bras sur cette route poudreuse de la vie. Il faut marcher, il faut courir; les impressions se confondent, se croisent; on n’a pas eu le temps de les sentir qu’on est déjà loin; c’est à en perdre haleine, c’est-à-dire qu’on n’a pas le temps de vivre. Sais-tu, enfant, que cela est un genre de supplice? que de beaux jours qui fuient de la rapidité d’une vision! Si nous étions assez chrétiens, contre cette déplorable fuite des choses, nous nous réfugierions dans la pensée du Ciel : là seulement, les choses quoique multiples ne s’effaceront pas l’une l’autre, parce que le Ciel est le lieu où se résout l’éternel mystère de la multiplicité dans l’unité. Là, deux joies pourront habiter en môme temps notre âme, ainsi que deux souvenirs et deux amours, parce que nous verrons, nous penserons et nous sentirons tout dans l’immobile unité du cœur divin. Mais ici-bas, c’est comme le cours d’un misérable ruisseau. Vois les grands lacs, les lacs de la Suisse, dont on peut embrasser du haut d’une cime les contours vaporeux; l’œil se repose sur l’ensemble de leurs eaux. Rien ne disparaît, rien ne passe, tout demeure, et de là vient le calme parfait, le repos profond dans lequel l’âme peut être plongée sur leurs bords. Mais le ruisseau! chaque mouvement y chasse un mouvement, comme dans notre cœur une joie chasse une joie sans qu’on ait le temps de passer de l’une à l’autre. Il faut désirer le séjour du lac éternel...

Adieu, cher Eugène, je t’aime, crois-le.

ÂKNÉE 1854

A Vabbé d& la. Boîssière.

Compïègne, 11 septembre ÎS54.

Très cher abbé,

Je profite d’une de mes premières heures libres pour vous répondre. Je suis à Gompiègne depuis ce matin et pour une huitaine de jours; mais dès que j’ai mis le pied dans cette ville, je me suis senti saisi d’un tel accès de tristesse que si cela dure, je repartirai le plus tôt possible pour Paris. Connaissez- vous cet extrême malaise d’esprit qu’on éjirouve quelquefois en arrivant dans un lieu inconnu? Pour moi, je le subis très ordinairement. Il faut que je m'accoutume aux personnes et aux choses, qu’elles cessent de m’être complètement étrangères, alors je m’apprivoise peu à peu. Je me rappelle que cette impression fut si violente il y a trois ans lors de mon arrivée à Pau. que sans un effort extrême de volonté, je repartais par le plus prochain départ de la diligence... Cette tristesse, cher abbé, est ordinairement accompagnée de mauvaises impressions. Il y a comme une tentation dans la nouveauté, dans l’inconnu des choses. On perd tout à coup le bénéfice de ses bonnes habitudes, tout l’entourage honnête, non seulement des personnes, mais je dirai même des objets avec lesquels on a coutume de vivre. Il semble qu’il n y ait plus là comme ailleurs les mêmes raisons ds s’interdire le mal; il devient facile de le faire. Que saisje? Mille pensées saugrenues, indignes de vous, traversent votre esprit... Il faut alors entrer dans l’église;

ru

ÂNNSîi 5 854

c’est le véritable lieu des chrétiens et ce lieu ne change Jamais : partout la même Eucharistie, partout le même Dieu, partout le même amour qui nous demande les mêmes sacrifices... Là on se retrempe, on redevient plus fort : c’est ce que je viens de faire et d’éprouver. Hélas l pauvre machine que l’homme 1...

Au R, P. Adolphe Perraud.

Pierrefondg, 21 septembre 1854.

Très cher Adolphe,

Je t’ai trop peu écrit : cela est vrai. Je m’en aperçois bien tard. J’ai été pris cette année d’une sorte de paresse, peut-être de fatigue, qui m’a rendu pénible ce que j’aimaisjant, ma correspondance. Mais, je t’en prie, ne crois pas que j’aie pour cela moins vécu avec vous et avec toi. Au contraire, je n’ai jamais, je crois, si bien senti qu’en ces jours le besoin de nous serrer les uns contre les autres, de nous unir, de nous fortifier pour faire le chemin et atteindre le but.

Cher ami, je ne sais pourquoi je sens mon âme toute pleine des grandes et belles espérances qui la remplissaient il y a cinq ou six ans, qui avaient disparu en de fatals jours et qui semblent se réveiller. Ce que nous avions rêvé ne me paraît plus impossible, et c’est peutêtre pour te le dire que je t’écris. Je suis possédé de celte pensée.

Quelle œuvre que la nôtre, Adolphe I Je le dis sans

orgueil, mais au contraire avec confusion et tremblement : nous sommes un petit nombre choisi parmi tous, qui ont reçu un dépôt sacré, qui ont reçu du Seigneur un secret divin. Plus je vois d’âmes nouvelles, d’hommes et de choses, plus je me convaincs que ces grandes idées du progrès politique et social par la rigoureuse application des doctrines évangéliques sont rares et accordées rarement. C’est étonnant combien ces idées saintes ont peu touché les cœurs et peu pénétré dans cette terre sèche et dure de l’égoïsme. Et cependant, elles seules sauveront la France, elles seules sauveront la civilisation chrétienne. Pendant que s’agite la grande question politique de l’Orient, et que l’attention de tous les esprits est portée vers ces signes extérieurs, n’oublions pas que la solution dernière du problème est au dedans, et que tôt ou tard, demain peut-être, après les grands mouvements du dehors, vainqueurs ou vaincus, il faudra y revenir. Dans ce temps-là, cher ami, nous serons des hommes. Ce sera peut-être un devoir absolu de parler, parce qu’il y aura du danger à le faire et que les paroles seront alors des actes... Ce sera plus un devoir pour nous que pour les autres, parce que nous avons reçu de Dieu deux trésors bien rarement réunis dans le même cœur : l’amour de Jésus-Christ et l’amour de la liberté. Or, ce qui m’inquiète un peu, c’est que dans l’inattention momentanée du monde pour ces questions, nous ne venions à nous en distraire nous-mêmes et à laisser diminuer en nous le sentiment de notre fidélité. Je le crains, parce qu’il est facile de céder à l’entraînement «Général, parce que le repos apparent

des jours actuels décourage de chercher Tavenir, parce que nous sommes blessés dans nos espérances et que nous avons pu nous croire non seulement blessés, mais morts. Cependant, au lieu d’être des morts, nous portons les seuls germes de vie qui puissent ressusciter le monde : je le crois devant Dieu. Je crois plus que jamais que, quand le terrible jour des dernières explications sera venu, dans cette suprême audience du procès soutenu par les fils de la terre contre les fils de Dieu, si une voix peut empêcher le divorce absolu et la ruine, ce sera une voix libre en môme temps qu’une voix chrétienne; une voix qui, au milieu de la confusion extrême des choses, sans crainte des hommes, quels qu’ils soient, saura crier la justice et la vérité; qui sera pleine d’amour, même pour les méchants, même pour les égarés; qui ne prononcera pas l’anathème mais le pardon ; qui appellera la liberté et le progrès social au nom de Jésus-Christ, malgré les menaces des amis exclusifs du passé et les menaces des révolutionnaires impies... Quel cœur alors il faudra montrer I quel grand cœur! Gomme il faudra compter pour rien les sacrifices, les mépris, les désertions, les condamnations des uns, les défiances des autres, peut-être les souffrances, peutêtre la mort, et la mort de la main même de ceux que nous aurons voulu servir, de la main de nos amis! Hélas I si cela doit-être ainsi, ai-je raison de trembler devant notre faiblesse, devant notre néant, devant le peu que nous pouvons et que nous sommes?

Du moins, cher ami, dévouons-nous, c’est-à-dire donnons-nous, donnons-nous à ce que le Seigneut voudra, corps et âme. Aimons ce qu’il nous a apprii

luî-même à aimer; car c’est à ses pieds que nous avons appris ces grands amours du vrai progrès et de la vraie liberté qui sont dans nos âmes, c’est de lui directement que nous les avons reçus. Sera-ce pour rien? les temps venus, ne trouvera- t-on plus un ami de l’avenir? — Si petits et si rien que nous soyons, nous pouvons répondre. Que Dieu prenne seulement nos cœurs et qu’il fasse son œuvre! Pour moi, cher Adolphe, je ne me console que par ces pensées de la lourde inaction de ces jours et des jours qui viennent. Je me dis que, nous aussi, nous aurons nos heures. Puissions-nous y apporter des poitrines au moins aussi braves et aussi dévouées pour le service de Dieu et de la justice que ces pauvres soldats français, nos frères d’Orient, devant les remparts menaçants de la Russie! C’est la même cause, ce sera le même combat. Oui, préparons-nous et vivons de l’avenir.

Je ne sais ce que je t’écris. J’avais besoin de dire ces choses. Adieu, cher ami, ou plutôt au revoir. Je t’embrasse dans le sein de Notre- Seigneur.

Au R. P. Lacordaîre.

Paris, 23 octobre 1854.

Très bon et très aimé père.

J’aurais eu tort de ne pas répondre plus tôt à votre bonne et très longue lettre, si je n’en avais été empêché par de graves occupations. Vous riez souvent de

mes graves occupations, mais cette fois je suis sûs» qne vous en rirez moins. C’est à savoir, mon bon Père, que j’ai failli mourir. Mes terribles accidents de poitrines sont revenus : un matin, il y a une dizaine de jours, dans la rue et sans le moindre signe précurseur, une violente congestion s’est répandue dans les voies de la respiration. J’ai cru étouffer à l’instant. Je ne sais comment j’ai eu la force de regagner le logis de mes parents, seul et croyant tomber à chaque pas. On m’a saigné, soigné et traité comme je l’ai voulu, par l’homéopathie. Aujourd’hui je suis beaucoup mieux, quoique bien affaibli par le sang que j’^\ perdu et par celui qu’on m’a tiré. Il ne me reste que des brisements profonds dans la poitrine et une disposition à la défaillance.

Je vous tromperais, mon Père, si je vous disais qu’il ne me reste que cela. Il me reste surtout une grande et amère tristesse. Dès que je me suis senti de nouveau frappé, l’idée d’une vie brisée, impuissante, inutile, s’est présentée à mon esprit; mais j’ai retrouvé dans le danger même où j’étais une sorte de consolation : j’ai cru mourir, je l’ai attendu, je l’ai espéré, je l’ai demandé. J’avais précisément beaucoup médité sur la mort pendant ces derniers temps, une belle et forte lettre reçue de vous m’en avait entretenu en des termes qui s’étaient gravés littéralement dans ma mémoire; j’avais revu mon testament, je venais de faire une bonne retraite pendant laquelle, pour la première fois peut-être, j’avais senti la joie d’un abandon sans bornes à la volonté de Dieu, et l’espérance d’une vie sacrifiée pour le service de la vérité et de la justice. Enfin je

me sais cm prêt, j’ai remercié Notre -Seigneur de m’avoir préparé par ces grâces, et je vous le répète, j’ai attendu la mort, plein de joie et de consolation intérieures. Mais Dieu n’a pas voulu de moi. Il m’a rejeté dans ce monde; il faut que j’y vive maintenant avec les craintes d’un avenir sans force, d’un avenir inutile et désarmé. AhI combien je suis peu résigné à une telle vie, et combien je refuse l’injure d’une telle résignation I

Vous figurez-vous, mon Père, ce que peut être cette vie pour certaines âmes qui ont espéré agir et combattre? Vie toute de repos et de lâcheté, soutenue facticement sans utilité pour rien et pour personne, et pour le seul plaisir de vivre quelques jours de plus. Cette image-là m’a fait plus de mal que tout le reste, et bien que je veuille m’en distraire, c’est une idée fixe qui me dévore. Vous savez, ou plutôt non. Dieu merci, vous ne savez pas les insupportables impatiences d’une maladie qui réduit le corps à une extrême langueur sans abattre l’esprit en même temps. Ce misérable esprit s’exalte, il se jette en des rêves et des ardeurs extraordinaires. Je ne sais ce que je n’ai pas désiré depuis ma convalescence. Plus je me sens impuissant, plus le désir de l’action est violent en moi; je ne puis entendre raconter ce que nos frères souffrent en Orient sans rougir et sans avoir le cœur gonflé de honte. Si j’étais prêtre, je supplierais mon supérieur de m’envoyer en Grimée. Tout cela me fatigue sans me consoler. Il me semble cependant que j’étais fait pour les travaux de l'apostolat, j’ai cru être appelé de Dieu pour ces travaux et surtout pour la prédication. Maintenant je ne sais plus et je ne vois

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plus rien. Que fera-t-on de moi cet hiver? M’enverra-ton encore dans le Midi? Que deviendront mes études de théologie à peine commencées, déjà interrompues? Je ferai tout pour rester ici; mais je m’entends dire que le travail me fatiguera; on me fait lever à huit heures et boire du lait d’ânesse ; on m’arrange, je le vois bien, ma petite vie de phtisique autour de moi, et si tout I hiver doit se passer ainsi, je préfère encore partir. Priez pour moi, je vous en conjure. Je sais bien qu’il faudrait tout recevoir de la volonté de Notre-Seigneur, mais encore? Suis-je forcé d’accepter une vie contraire à ce qu’il a voulu et à ce qu’il veut de moi? S’il m’a voulu pour son service et pour le service des âmes, m’a-t-il voulu invalide, impuissant, stérile en œuvres et en travaux, inutile enfin, non de cette sainte et féconde inutilité qui fait dire à l’Apôtre ; Servi inutiles sumuSj mais de cette inutilité réelle qui est l’absence des actes et comme le non-être. Je ne puis pas et ne dois pas le croire, je ne dois pas l’accepter. Je ferai ce que Dieu a voulu que je fasse ou je mourrai, n’est-ce pas, mon Père? c’est la seule consolation que je veuille recevoir. Notre supérieur m’a cité plusieurs personnes atteintes dans leur jeunesse qui ont pu fournir une carrière longue et laborieuse. Cette pensée a mis un peu de calme et de lumière dans mon âme. Mais vous, mon Père, parlez-moi, je vous le demande. Votre parole, quelle qu’elle soit, me sera une puissante consolation et un encouragement (1).

(1) Voir les Lettres du R. P. Lacordaire d des jeunes lettre LXX, p. 308, 10* édition.

A Vahbé de la Boissîère,

Paris, 4 novembre 1854.

Eh bien, mon cher ami, vous avez beau faire et j’ai beau faire aussi, je ne trouve pas qu’il y ait lieu de craindre pour notre amitié. Après tout, qu’avez-vous à me reprocher et qu’ai -je à me reprocher moi -même? Me direz-vous que vous avez été trompé par les apparences, que je suis beaucoup moins intéressant que vous ne l’aviez cru? beaucoup moins spirituel? que vous avez trouvé la corde ou le fond du sac ? Hélas! cher monsieur, c’est un quart d’heure inévitable I Moi qui vous parle, j’éprouve ce sentiment souvent. Jadis je m’en aflligeais et m’en dégoûtais très vile; je lâche aujourd’hui de m’y faire et d’aimer les gens malgré leurs misères et leurs ridicules. Vous auriez dû savoir que j’en avais... Mais, dans le commencement des affections, il y a un entraînement et une sorte de fougue qui empêchent de distinguer les détails. On voit les gens comme on les cherchait, et tout est au mieux. Ensuite on pénètre sous les fleurs et la terre ; on trouve les pierres, les racines mortes, les détritus^ avec les vers qui y vivent et la pourriture... Mais peut-être ne faut-il pas perdre courage. En creusant encore, on peut trouver aussi des sources limpides el pures, et, le travail eût-il coûté bien des sueurs, bien des dégoûts, j’estime qu’on oublie vite ses peines pour la joie de ce mince filet d’eau pure. Faites ainsi, laissezmoi rester près de vous. Il y a des traits qui me plaisent

beaticoup dans votre âme; j’y trouve à certaines heures de bons conseils, des paroles sages et énergiques, un grain de scepticisme sur la vie et sur les hommes qui répond à un sentiment secret de mon âme, et en même temps l’amour et Tintelligence des choses élevées, des affections idéales, de ces belles réalités célestes que certains cœurs ont tant de peine à ne pas poursuivre déjà sur la terre... et puis enfin une foi commune, des souvenirs communs et qui nous sont également chers ; tout cela suffit grandement, je le crois, au maintien d’une amitié sérieuse, fondée en raison, qui a peut être perdu pour vous le premier charme de son printemps; mais pourquoi n’aimer que le printemps? Il n’y a que dans les poètes que les printemps soient éternels. Ver ersit æternum» Dans le monde que le bon Dieu a fait, ils sont suivis de l’été, et je ne veux pas m’en plaindre. Laissez-moi donc tranquille; je ne croirai que nos âmes sont redevenues étrangères l’une à l’autre, qu’au jour où les idées communes, les espérances semblables et les traits communs qui les unissent auront disparu. Or je n’ai pas vu rougir l’aurore de ce triste jour, Dieu merci I

Hélas I cher monsieur, à quoi employons-nous notre temps? Nous courons à la mort, vous et moi, et tous ensemble. Nous deux personnellement, nous sommes menacés de ne pas voir de longs jours, étant ruinés un peu du dedans et tout ébranlés quand le vent vient à souffler trop fort, et voilà que si près de l’éternité où nous avons l’espérance de nous aimer toujours en aimant Dieu, nous nous disputerions sur la question de savoir s’il faut nous donner la main et marcher de bon accord?

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J0 VOUS avoue, pour moi, que la vue plus proche de la mort m*a raccommodé avec les hommes et m’a fait davantage aimer mes amis ; il me semble que si quelque chose peut ressembler ici-bas au ciel, c’est Tunioii de plusieurs âmes harmonieuses entre elles et formant, comme on dit en musique, l’accord parfait. Or il est si rare de trouver ces âmes, c’est une rencontre si précieuse, ou bien, quand on les rencontre par hasard, c’est une chose si étonnante, si en dehors des règles humaines, qu’on puisse jouir de cette harmonie et la cultiver, qu’en vérité, cher monsieur, la chose ne me semble point à dédaigner. En fait d’amitié, j’ai varié de principes. J’ai cru dans un certain temps qu’il était impossible d’avoir plus d’un ami. Cet ami était un ami d’enfance, et certes, si cette espèce d’égoïsme m’eût été possible, je m’en serais tenu là, non sans quelque apparence de raison. Mais, en avançant dans la vie, je me suis aperçu d’une chose, c’est que la Providence a fait certaines âmes avec certaines ressemblances qui forcent ces âmes, quand elles se rencontrent, à se regarder, à se reconnaître et à s’aimer. J’ai cru voir encore que notre cœur est assez grand pour embrasser plusieurs affections, que la prétention de remplir absolument seul toute une âme était une prétention déraisonnable, et la prétention de n’aimer soi-même qu’un seul homme, une idée dangereuse, stérile ou puérile. J’ai donc plusieurs amis dont vous êtes, cher monsieur : dans ces amitiés, il y a des nuances, des degrés, des particularités qui leur conservent à chacune son caractère original et très aimable, suivant la différence des temps, des circonstances, etc. 11 en est de même de vous sans doute, et

je n’ai point de jalousie. Voilà ma profession de foi en matière d’amitié. Vous ne m’empêcherez jamais de croire que Dieu n’a pas agi au hasard et sans raison lorsqu’il a dirigé deux petits insectes imperceptibles (vous et moi), sur le même point imperceptible de l’univers pour les mettre en rapport d’affection. Cela était prévu et voulu de Dieu, tout comme la conquête des Gaules ou la prochaine prise de Sébastopol.

Paris, à l’Oratoire, mercredi, 1854.

Cher ami, pourquoi ne m’as-tu pas écrit? Ma dernière lettre était cependant de celles qui demandent une réponse. Crois-tu que tu vas m’échapper, Stéphen? Ah 1 que tu me connaîtrais mal, et que tu connaîtrais mal surtout Notre-Seigneur, qui, cette fois, veut te sauver!

J’ai réfléchi à l’idée que tu as eue de passer un mois dans un couvent; elle est bonne par l’intention, mais tout à fait impraticable; tu mourrais d’ennui et de tristesse. Je te conseille, après y avoir bien pensé, et sur l’avis de mon directeur qui est un homme de grand bon sens, de faire dans une maison religieuse une bonne retraite d’une semaine; par exemple, je te proposerais de la commencer samedi et de la finir le vendredi suivant 10 février. Tu te préparerais pendant ce temps-là à une confession générale et tu communierais le dernier jour. Nous prierons bien pour toi toute la semaine; je prendrai autant que je le pourrai de ton fardeau. Mais va courageusement, en homme de coeur. Il est

éviflent qu’il faut aller chea les pères jésuites : ce sont des hommes respectables, éclairés, habitués aux difficultés des gens du monde et d’un très sûr conseil. Je t’engage à t’adresser directement au R. P. de Ravignan, qui te parlera lui-môme, ou qui, s’il n’a pas le temps, t’indiquera l’un de ses confrères capables de te diriger dans la retraite. J’ai tout lieu de croire qu’il voudra le faire lui-même, et je pense que tu en serais bien aise, parce qu’il aurait sur toi le double ascendant de sa sainteté, qui est notoire, et de sa haute intelligence.

Tu peux prétexter une absence nécessaire; mais il faut faire la chose complètement, te résoudre pendant cette semaine à changer de vie, prendre la résolution d’accomplir, avec une absolue obéissance, les exercices de piété qui te seront proposés, et y ajouter encore, par générosité envers Dieu. Laisse là tes livres; tu ne pourras pas travailler, du moins je ne pense pas. Le P. de Ravignan te le dira. D’ailleurs, ce n’est pas la question. Au point où tu en es, le droit et les examens sont la dernière des préoccupations que tu doives avoir.

Écoute-moi, je t’en conjure, mon pauvre ami. Je ne sais pourquoi Dieu me fait tenir à tout ceci avec une vivacité extraordinaire. Je ne suis pas superstitieux et ne crois pas aux inspirations trop faciles. Cependant j’ai comme un pressentiment que Dieu te tend la main pour la dernière fois. Si tu retombes, il permettra peut-être au génie du mal de s’emparer vraiment de toi et d’arracher de ton cœur les germes de salut qui y sont encore- Je ne puis te dire combien je suis frappé; je crains que tu ne le sois pas autant l Je t’en conjure, accorde-moi de faire cette retraite : tu as deux jours pour prendre les

informations. Je t"en supplie, fais-îe ; tu ne pourras rien faire au monde qui dût être plus sensible à mon cœur d’ami, et je ne sais pourquoi, il me semble quHl le faut. Je t’embrasse, réponds-moi cette fois, je ferai le vendredi la communion à ton intention. ïu t y uniras, n’est-ce pas?

A Vabbê de la Boissîère.

Paris, nuit de Noël, décembre 1854.

Bien cher abbé,

J’aurais dû répondre plus tôt h votre bonne et charmante lettre. Au moins, je choisis bien mon temps aujourd’hui :je vous écris pendant la nuit de Noël, quelques minutes seulement avant d’aller avec mes bons frères, à notre chapelle, adorer l’enfant Jésus dans sa crèche. Pardonnez-moi, cher monsieur, si je suis plein de ce tout divin et très cher sujet, mais il est certain qu’il me faudrait faire un violent effort pour ne rien vous dire de l’enfant Jésus. D’ailleurs pourquoi ferais-je cet effort? 11 y a longtemps, ce semble, que nous n’avons parlé de Dieu. Qu’elle est donc belle cette nuit, très cher abbé ! J’en suis tout bouleversé. Je ne crois pas qu il y ait une fête qui m’ébranle autant, avec les in( omparables solennités de la semaine sainte et de Pâ jues. Au fait, qu’y a-t-il dans le christianisme après rii carnation et la Rédemption? Sans doute les autres fôl îs ont leur beauté, mais n’est-ce pas toujours relative! aent à ces deux qui sont absolument fondamentales

et où tout se ramène? Il semble qu’on touche en elles le fondement même de la religion, et celte pierre angulaire qui est le Christ, sur laquelle nous sommes tous édifiés. Je crois que les natures orgueilleuses sont particulièrement frappées de la fête de Noël, pourvu qu’il leur reste en même temps quelque puissance pour aimer, car ces abaissements du Verbe incarné jusqu’à la misère, jusqu’à l’enfance, jusqu’au berceau et au maillot sont tels qu’ils brisent absolument la raison. Il faut se sauver par le cœur, et certes ici, le cœur a beau jeu! Qu’il fait bon aimer ce petit enfant Jésus I Comment n’oserait-on pas l’approcher dans cet appareil de faiblesse et de misère! Mais comme on se sent forcé de ne l’approcher de même qu’en toute humilité I Comme on sent bien que ce bagage de science, de connaissances variées, d’esprit même et d’estime des hommes, est gênant au pied de cette botte de paille qui porte le Verbe éternel! Oh! cher monsieur, croyez que je le ressens vivement et que je voudrais, ne fût-ce que pour cette nuit, être un petit enfant inhabile à la parole, inconnu parmi les hommes, ne sachant rien faire qu’admirer et qu’aimer. Hélas! je suis indigne de cette grandeur, et je me retrouve plein de mes sottes vanités, plein de moi-même, incapable d’oublier ni de faire silence. Heureux les saints ! pour de tels moments, c’est leur cœur qu’il faudrait.

Depuis que je ne vous ai écrit, plusieurs choses graves ont agité ma vie. J’avais demandé à Notre-Seigneur, un jour, dans un moment de ferveur, de m’envoyer une humiliation. Je fus exaucé; dans les dix jours qui suivirent, cette humiliation me vint, et elle

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vint grave. Une circonstance délicate, dans laquelle j’avais agi un peu légèrement par bon cœur et pour obliger quelqu’un, mais en un sens qui pouvait nuire aux intérêts d’un autre, me mit en rapport avec un homme important que je ne veux point nommer, et qui était la personne offensée, Get homme m’a traité comme un misérable. Il m’a accablé de reproches injustes, m’a imposé silence quand j’ai voulu répondre. Moi qui, ordinairement, suis vif et violent, j’ai été brisé par tant de violence et suis resté incapable de me défendre.

Le lendemain, j’ai senti ce que c’est qu’une blessure. J’avais la fièvre et une soif de réparation qui était comme une souffrance physique. J’ai complètement oublié ma prière et mes promesses, j’ai cherché une réparation ; tout cela fait, je me suis rappelé. Il était un peu tard. Enfin j’ai fait comme j’ai pu et j’ai pardonné, mais il m’est resté de cette affaire un froissement intérieur terrible. Je suis comme terni dans l’illusion philanthropique où j’étais pour les hommes. J’espère me guérir, mais j’ai peur. C’est lâche, n’est-ce pas? Je ne suis pas homme. Pardonnez-moi, je le deviendrai, c’est une école nécessaire.

J’ai encore d’autres tristesses à vous dire, mais elles vous ennuieraient et seraient peu dignes de cette sainte nuit. Je préfère les laisser où elles sont, avec le nom d’ingratitude que je donne à leurs causes, et me tourner encore avec vous vers notre doux Maître qui console les âmes blessées, même quand elles sont blessées par les traits de leurs propres défauts.

Et vous, cher abbé, je suis sûr que vous vous êtes

dit souvent : « Henri ne m’écrit plus : j’avais raison de « faire l’oraison funèbre de notre amitié. » Je vous prie, ne me regardez pas de si près. Je ferai des fautes contre vous par faiblesse, misère ou sottise, mais vous vous tromperez quand vous accuserez mon cœur. Si Dieu me jugeait si rigoureusement, il y a longtemps que je serais perdu... et cependant je l’aime I Laissezmoi vous redire la môme chose, à ses pieds ; je vous retrouverai tout à l’heure près de la crèche.

A Vahbé de la Boissière.

Paris, 31 décembre 1854.

Très cher abbé.

Vous m’avez écrit une jolie lettre. Elle m’est arrivée en guise de sucre, pour le jour de l’an. Merci. Mais c’est qu’au fait il y avait du sucre dans votre lettre, le plus doux et le plus trompeur, celui des éloges. Cependant on doit vous le pardonner, car en louant si fortement la brochure de l’immaculée Conception, vous ne paraissez pas savoir qu’elle est de ce diable de Henri. Il faudra réparer ceci, cher monsieur l’abbé, car vous ne pouvez vous dissimuler que voilà un faux pas. Il faut vite découvrir en icelle quelque fadaise, lourdise ou bévue, et me renvoyer cela avec de bons éclats de rire dans votre prochaine épître. Je l’attends et vous promets d’en rire avec vous. Quant au mot dit par un esprit intolérant, vous pouvez vous dispenser de chercher où il se trouve. C’est une allusion vague aux

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formes de discussion de ces messieurs. Quelques-uns ont voulu y voir un reproche fait à certains journalistes... Le fait est qu*on ne prend pas des mouches avec du vinaigre et qu’on ne guérit pas une plaie à coups de canif. Voilà pour le mot et pour Yesprit intolérant. Ne parlons plus de la brochure.

J’ai eu une bonne journée aujourd’hui, cher monsieur, savez-vous dans quel sens? Je vais vous le dire; vous êtes bien homme à le comprendre. J’ai eu le bonheur d’approcher de près une ou deux belles âmes.

D’abord une âme d’enfant, une petite âme de douze ans, vive, pénétrante, une petite nature de feu, mais dépensée autour du nom de Jésus. Vous ne pouvez rien vous imaginer de plus beau. Rêvez le plus étincelant des diamants, le plus limpide cristal ; vous n’aurez pas même le symbole de ma petite âme de ce matin. Celle enfant est élevée dans un couvent, et c’est là que je suis allé la voir. Dieu l’a tirée, comme par miracle, d’un milieu dangereux où elle vivait, pour l’amener dans ce lieu de paix, de lumière et d’amour. Ah! que Dieu est bon, cher abbé, que ses démarches pour sauver les âmes sont admirables ! Cette enfant a senti la main de Dieu. Son cœur est une action de grâces continuelle. Elle parle déjà de vie religieuse, et tout en lui disant : « Marie, ne pensez pas encore à cela; vous « n’êtes qu’une enfant, vous ne pouvez savoir ce que « vous serez un jour, » je dis intérieurement au bon Dieu : « Seigneur, prenez-la, elle est digne de vous; arrachez-la à ce monde où elle va retomber. » Ou je me trompe fort, cher monsieur, ou Dieu a de grands desseins sur cette âme. Je cesse donc de vous en parler

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maintenant, très persuadé que J 'aurai à le faire plus lard et à réclamer vos prières pour elle.

Une autre âme ; celle d’un de mes amis d’enfance, un pauvre jeune homme de mon âge, brillant, riche, lancé dans le monde, qui est perdu avec tout cela si Dieu ne le sauve. Il a la foi, mais le plaisir est plus fort, et il ne peut sortir d’un cercle de faux amis qui minent sa fortune, son corps et son cœur. Eh bien, cette âme est encore belle, mais quelle beauté différente de la première! elle est belle comme une ruine, elle est belle parce qu’elle souffre, parce que l’ardeur avec laquelle elle se perd permet de mesurer l’ardeur avec laquelle elle pouvait aimer Dieu. Je ne puis vous dire la compassion que j’ai pour cette âme. Rien n’est si beau, tout abattue et brisée qu’elle soit... Cela me fait comprendre bien des choses, et pourquoi Notre-Seigneur a pu donner tout son sang pour un tel objet d’amour.

Enfin une troisième âme, bonne, élevée, intelligente, pieuse, avec laquelle je suis en relations et dont Dieu semble vouloir se servir pour me soulever au-dessus de la vie banale et me mener à lui ; mais il y a des obstacles, ce qui nous fait dire que le monde est mal fait, non celui de Dieu, mais celui des hommes. Oui, c’est une triste et curieuse chose que la vie des âmes ici-bas. Prenez un oiseau, attachez-lui les ailes de façon qu’il ne puisse voler, mettez-lui un bâillon dans le gosier pour qu’il ne puisse plus chanter, un bandeau sur les yeux pour qu'il ne voie plus. Puis enfermez-le dans une cage de bois très étroite, en compagnie d’une énorme quantité de pauvres oiseaux arrangés de la même manière. Puis regardez les mouvements maladroits, lourds, les

embarras, les encombrements, les gênes, les souffrances de cette foule de prisonniers sans voix, sans vue et sans vol. Vous aurez à peu près, je crois, le spectacle de la vie des âmes dans la société humaine. Il y a une quatrième âme, cher monsieur; de celle-là, je ne vous ferai ni la description, ni l’éloge. Je vous dirai seulement que cette bonne journée d’âmes ne pouvait mieux s’achever qu’en compagnie de la vôtre. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur.

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