A L’ORATOIRE
Qu’elle est belle, qu’elle est profonde, la science du Christ qui vient de vous, ô Vierge immaculée (1)! Qu’elle est solide la dévotion qui passe par votre cœur pour aller à Jésus 1 O Marie, vous êtes la reine des docteurs. Quel autre sut jamais, comme vous, les secrets du Verbe incarné? Quel autre peut les enseigner comme vous? Prenez-nous donc pour vos disciples. Projetez sur nos âmes avides de connaître votre Fils, quelque lueur de ce double rayon de science et de chasteté qui fît les Bonaventure et les Thomas d’Aquin. Reine des Vierges, purifiez nos cœurs et ils comprendront! Gomme l’aurore^ dissipe la nuit, dissipez, ô Marie, l’amas de ténèbres, d’inintelligence, de mauvaise volonté que les fils de la terre opposent à la manifestation victorieuse de votre divin Fils. Levez- vous, ô chaste aurore, et préparez les voies du soleil de justice, L’Église en glorifiant, à la face du monde, votre Conception immaculée, a fondé sur vous de grandes espérances: ces espérances-là ne trompent pas. Vous hâterez parmi nous la venue du royaume de Dieu; vous prépa-
(1) Le dogme de l’immaculée- Conception venait d’être déûni.
Ferez à votre Fils des victoires nouvelles, et aün que son triomphe soit un jour assuré sur nous tous, vous le commencez dès aujourd’hui en acceptant de régner sur chacun de nous. Specie tuâ et piilchritudine tuâ intendef prospéré procédé, et régna.
Àu R. P, Lacordaire.
Paris, 19 janvier 1855.
Mon bon et très bon Père,
Je ne puis vous exprimer combien la dernière lettre que je vous ai écrite me déplaît et m’ennuie. Il s’agissait bien de discuter sur tel ou tel texte! Il fallait vous prendre la main, cette main amie que vous m’avez si souvent et si généreusement tendue, il fallait m’asseoir près de vous ou plutôt me mettre à vos pieds comme un enfant et vous ouvrir mon cœur. Tl y a trop longtemps, certes, que je ne vous ai dit les choses que j’aime à vous dire! Des complications, des affaires se sont jetées à la traverse de mon affection pour vous, et je vous ai, malgré moi, assommé de choses qui m’étaient à moi-même fort pénibles. Cher bon Père, en cela j’ai été malheureux. Mais combien ce malheur serait réel, combien il serait déplorable, si ces choses sottes et brutales avaient été comme une goutte d’eau froide tombée sur le point de votre cœur où j’habite! Je n’y pense pas sans amertume et je prie Dieu d’écarter de moi un tel chagrin. Qui pourra empêcher, mon bon
Père, que la plus belle partie de ma jeunesse se soit passée à l’ombre de votre nom? Qui pourra me faire oublier ces jours et ces heures, les plus beaux du temps passé, où, commençant à aimer vraiment Dieu et à me donner à lui, j’ai rencontré sur ma route, par la grande miséricorde de la Providence, votre secours et votre amitié? Combien de fois, triste et faible comme je le suis plus souvent aujourd’hui qu’alors, combien de fois ai-je fait revivre ces jours, les suivant heure par heure, et comptant vos paroles, comme on revient seul sur la route qu’on parcourait autrefois avec une personne aimée, comme on retrouve à chaque pas sur cette route un mot, un souvenir! Ah! si vous le saviez! si vous saviez ce que Dieu m’a fait, à cause de vous et d’une ou deux autres âmes que je n’ai plus, un passé si beau que ma tentation continuelle est de vivre dans ce passé et de ne plus rien désirer pour l’avenir! Et cependant je sens que cela ne peut être ainsi. Je suis jeune, et, bien que j’envie votre âge, je ne puis l’atteindre que par de longs et très longs détours. J’ai ma part de travaux et de fatigues à prendre. Mais non, je suis bien forcé de l’avouer, mon plus chaud soleil est derrière moi, et c’est là que je me retourne toujours pour retrouver la vie.
Tout est si triste, mon Père, tout est si froid, si décoloré, si vide autour de nous! Il n’y a plus d’idées dans l’air. On ne se dévoue plus à rien, on n’espère plus de progrès, on ne prononce môme plus certains mots. Je n’entends plus jamais prononcer le mot de liberté, c’est à la lettre! Cette belle vie d’espérances, qui a tant donné de jours en peu de jours, est fanée, vieillie, mourante. Pleins de vigueur dans l’âme et de
désirs, nous arrivons au milieu d’un monde qui est lassé de tout et qui ne veut pas être réveillé. Ah I que vous avez été plus heureux! je le disais encore, il y a peu de temps, à l’un des très rares jeunes gens que je connaisse, — où trouve-t-on aujourd’hui des jeunes gens? — la dernière conférence de Notre-Dame a été la dernière assemblée d’hommes réunis autour d’une idée, animés d’une espérance et d’un amour. Depuis vous, il n’y a rien eu... Vous pou^’riez donc revenir et reprendre votre œuvre; elle est intacte, et pas un homme n’y a mis la main.
J’ai relu ce matin la quatrième conférence de l’année 1831, sur la distribution des grâces à l’hurnaîiité. Je croyais continuer simplement mon étude et avoir pris un livre comme un autre...; mais à la dernière page, quand j’ai vu venir ce mot : Incedit crux dura incedit orhis, une émotion qui m’agitait le cœur depuis quelque temps m’a vaincu. Des larmes me sont venues aux yeux... j’ai revu, à travers ces larmes, en souvenir, la grande assemblée de Notre-Dame; je me suis revu à ma place, vous à la vôtre, et Dieu qui suspendait nos cœurs à vos lèvres tant aimées! Je me suis rappelé le frémissement d’enthousiasme qui me saisit à ce moment du discours, et M. Ozanam qui était à côté de moi, et mes amis, et cette foule que j’aimais tout entière à cause de vous... Mais bast! je vous ennuie encore. Gela est passé, et il faut briser de tels souvenirs quand ils ne font que vous désenchanter de la vie et vous dégoûter des jours présents 1
Ab I ne méprisez pas ce que je vous dis là. Ce sont des plaintes qui vivent dans mon cœur et qui en sortent
rarement. A qui les dirais-je? il y a si peu d’hommes qui les comprendraient! Au moins j’ai voulu me réserver le soulagement de les déposer dans votre cœur. Je ne sais si Notre-Seigneur changera les temps, ou si l’asphyxie morale dans laquelle nous sommes tous plongés doit durer encore et nous survivre, mais je me sens mal fait pour ce pays sans ciel, pour ce ciel sans atmosphère, et j’y souffrirai beaucoup. On m’apporte à l’instant votre lettre du 15. Je cours vite au commencement et à la fin, et j’y vois que vous me traitez toujours comme un ami, comme un enfant. Que Dieu récompense votre cœur si indulgent! vous me dites que vous me bénissez pour le premier jour de l’année, je recueille cette bénédiction avec respect et amour. Je ne reviens pas à notre petite controverse , je suis battu (1). J’avais mal compris votre pensée et je la croyais autre. Il me resterait cependant encore une objection, mais je la réserve pour d’autres temps et je ne sais plus qu’admirer votre générosité de m’envoyer près de quatre pages.
On m’a dit aujourd’hui, avec toutes sortes de joies, que vous pensiez à faire quelque chose de nouveau et de plus important pour la mémoire de notre ami (2). Cher Père, je ne dois plus rien vous demander, mais j’aurai le droit de vous remercier pour ma part, et j’aurai même le droit de penser que les nouvelles prières qui vous ont été faites n’auront pas été seules devant votre esprit.
(1) Il s’agissait d’une étude de l’abbé Perreyve sur l’Im-’ maculée-Gonception.
(2) Frédéric Ôzaaain.
ANNÉIÎ 1855
Il faut que je ?ous quitte, adieu. Croyez-moi, comme aulreiois, une âme dévouée et filiale que Dieu vous a donnée, ^
Paris, mars 1855.
Chère Madame,
Je prierai pour votre pauvre père. Nous avons lieu d’être inquiets, par conséquent de prier davantage. Cependant la miséricorde de Dieu est un océan sans fond et sans rivages. Fermons les yeux et jetons-nous dans les bras de l’espérance chrétienne.
Je compte que vous ne vous laisserez ni abattre ni affaiblir. Il faut laisser cela aux âmes qui ne se sont pas retrempées dans le sang de Jésus-Christ. J’ai souvent entrevu avec terreur quel brisement une âme doit éprouver en perdant son père... c’est une sorte de mort personnelle et une déchirure du plus vif de nos entrailles, mais il faut détourner les yeux de la terre et voir en Dieu,
Voyez-y sa bonté, sa miséricorde, son indulgence pour les pécheurs, surtout pour les aveugles, les ignorants involontaires, et entendez la prière qu’il adressa pour eux du haut de la croix : « Mon Père, pardonnez- « leur, ils ne savent ce qu’ils font. » Quelle puissance ne doit pas avoir une prière de Notre-Seigneur lui-même? et dans quelle mesure une semblable prière ne coramande-t-elle pas à la justice de Dieu? C’est le mystère qui nous laisse au moins le droit d’espérer toujours. Vous avez dans le malheur qui vient de vous frapper tout le but de vos prières et de vos pénitences durant
le prochain carAme. Je vous promets de joindre mes faibles efforts aux vôtres et de demander des prières à quelques saintes âmes. Courage, soyez forte, et ne cédez pas trop à ces faiblesses communes qui ne sont pas les signes d’une douleur sage et chrétienne. Je suis votre bien respectueusement dévoué.
Au R. P. Lescœur.
Paris, avril 1855.
Cher et bon frère Lescœur (1),
Vous m’avez écrit une lettre si affectueuse et si raisonnable à la fois que je veux tout de suite vous en remercier. Il faudrait être un misérable pour ne pas lever les yeux vers le cœur adorable de notre Maître, quand on est entouré de bons amis qui vous rendent la résignation presque facile I Croyez bien que j’ai le cœur rempli de ce sentiment. Si vous saviez, cher ami, combien je suis peu digne d’être aimé, vous comprendriez la sorte de honte où je suis de voir tant de bonnes âmes s’occuper de moi. Toutes les fois qu’une circonstance imprévue vient me faire mieux connaître l’affection de ceux qui m’entourent, j’en ressens une profonde humiliation qui suffît même à remettre toutes choses
(1) Une maladie grave venait, pour la deuxième fois, d’obliger l’abbé Perreyve de quitter l’Oratoire et de revenir dans sa famille. Il prévoyait l’obligation d'aller passer l’hiver dans le Midi.
à leur place. Après cela, ai-je besoin de vous dire que ce trésor d’amitié m’est sensible? Je dirais que c’est le plus grand des biens, si, pour nous qui devons laisser le reste, ce n’était pas l’unique bien de ce monde; aussi le sacriflce que la Providence semble vouloir m’imposer m’effraye et me déconcerte, parce qu’il m’attaque dans ce for intérieur de l’amitié où je voulais, où je croyais être inattaquable.
Je vous quitterai donc, cher ami, vous et tout ce qui est autour de vous, et que j’aimais avec et comme vous. Je vous avoue que je ne vois plus l’avenir. Les horizons de la vie qui m’étaient toujours apparus si clairs et si brillants dans mon enfance, s’étaient obscurcis de quelques vapeurs, mais aujourd’hui ce sont de gros nuages et d’épais brouillards qui s’élèvent... Que la volonté de Dieu soit faite I
Merci de vos bonnes paroles. Je vous répète que je ne les mérite pas, mais enfin, elles n'en sont que meilleures et je les ai acceptées. J’aurai le bonheur de faire encore mes Pâques demain parmi vous. Mais pour les années suivantes cela me sera-t-il accordé?
Prions, afin que Notre-Seigneur nous fasse des cœurs obéissants. Tout le secret serait de s’abandonner à la main de cet autre mystérieux qui doit nous ceindre maintenant, et nous conduire là où nous ne voulons pas aller.
Je vous embrasse fraternellement.
itl
A Vahbé de la Boîssière,
Paris, mai 1855.
Le bon goût, cher abbé, vous croyez que c’est une superstition, un caprice de mode, un par^'um à l’usage des Parisiens? Eh bien! c’est plus important qu’on ne pense. Vous me demandez mon avis sur la brochure de X..., que vous m’avez envoyée; je l’ai trouvée un chef-d’œuvre d’éloquence, d’imagination et de mauvais goût. Partout des traits étincelants, de magnifiques échappées, et partout un goût déplorable. Je l’ai lue avec un intérêt qui tenait de la curiosité et de l’étonnement; mais j’ai failli ne pas la lire, tant j’étais indigné contre le style. Il est absolument défendu, prohibé, impossible d’écrire ainsi ; je suis convaincu qu’un étranger, sachant le bon français, n’y comprendrait rien, et cela est d’autant plus regrettable, qu’il y a une vigueur de pensées rare et beaucoup de cœur. Évidemment, c’est un esprit très fort, mais un esprit qui rue : c’est un feu d’artifice vu du côté de la fumée. On aperçoit des lueurs, des clartés soudaines derrière d’épais nuages, de temps en temps une fusée perce et illumine tout. On crie, on admire, on se dit : « Gomme cela doit « être beaul » mais en attendant le vent rabat toujours la fumée, et l’on en est pour ses regrets.
Je ne partage pas absolument votre enthousiasme pour Chateaubriand, qui a trop de feu dans l’esprit, et pas assez dans le cœur. Quand je veux lire des poètes, j’en reviens toujours à Virgile, et à Racine son petit-
fils. J’ai aimé Chateaubriand, j’ai lu plusieurs fois les Martyrs, mais c’est fini, tandis que je sais par cœur les plus beaux vers de notre Racine; je les relis quand même, et je me les redis lorsque je suis seul. Enfin je suis pour les anciens.
Je vous annonce que l’édition des (Euvres complètes d’Ozanam va paraître ; les deux premiers volumes sont nouveaux et contiennent les leçons professées à la Sorbonne. C’est une œuvre magnifique, bien digne de consoler les esprits élevés de la pesanteur des temps présents. Il y règne une foi profonde et ardente dans le progrès de l’humanité par le christianisme. J’ai entrepris d’écrire quelques pages sur ce livre, mais parce qu’il y a une teinte d’opinions libérales, je ne veux rien faire sans un conseil éclairé. J’ai donc envoyé mon travail au P. Lacordaire et je suivrai en tout son avis (1). Gela m’a rendu bien triste, cher monsieur, de prévoir les difficultés, les embarras que ces idées si chères me causeront plus tard : l’intolérance est la reine du monde. Mais cela ne me décourage pas. Je vois qu’il faut accepter ces tribulations nécessaires pour faire quelque bien, surtout quand Dieu vous met au cœur du dévouement pour des idées trahies par la fortune. Qui ne croyait pas, il y a cinq ou six ans, h l’alliance de la foi et de la liberté? qui peut aujourd’hui seulement en parler? Cependant, quelle démonstration a été donnée de leur incompatibilité?
Cher monsieur, il y a quelqu’un que j’oublie dans
(1) Le Progrès par le Christianisme; Correspondant du 25 juillet 1855, et au volume des Etudes historiques, page î.
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tout cecî, et je m’en repens : c’eel la sainte Vierge. Nous voici au mois de Marie, bel et bon mois. Je voudrais être digne de partager la joie de tant de cœurs naïfs qui entourent en ce temps les autels de la Reine des Vierges et lui offrent un encens non souillé. Hélas ! il y a bien des ombres dans ma pauvre âme; j*ai de grandes aspirations vers ce qui est pur, il y a peu de mots qui aient autant de force sur moi que le mot d’innocence; mais je souffre de cet idéal. Je participerai à l’ordination de la Trinité; soyez avec moi à cette époque.
A Vahhè Germain,
Paris, 10 mai 1855.
Très cher Monsieur,
Me reconnaissez-vous celle fois? et puis-je l’espérer après un silence de près d’une année? Je le crois cependant, parce que les liens^ qui nous unissent ont été formés dans le cœur de Dieu qui ne change pas et qui ne s’embarrasse pas des années. Voilà pourquoi c’est encore avec confiance que je reviens à vous qui avez été pour moi la main de Dieu, et que sans plus de formalités que jadis, je vous demande la permission de vous embrasser. Car je suis toujours votre enfant, cher mon sieur, toujours celui-là que vous avez instruit, que vous avez conduit par des voies aimées jusqu’à l’autel de Noire-Seigneur, jusqu’à cet autel où son cœur s’est enfin fixé après bien des luttes I Laissez-moi donc vous
le redire toujours, pardonnez-moi d’y revenir sans cesse, ce beau temps, ce temps de ma première communion m’est si cher! Ah! monsieur, vous me le disiez alors, et je vous croyais parce que je vous aimais, mais vous comprenais-je bien? — J’en doute... Vous me disiez : « C’est le beau temps, le beau jour de votre vie... » A mesure que ce jour s’éloigne, il grandit dans la mémoire de mon cœur; à mesure que je puis mieux comparer avec d’autres jours heureux et d’autres fêtes, ce jour-là et cette fôte-là revêtent un charme supérieur à tout. Au fait, c’est là le caractère des vraies grandes choses qi e l’éloignement les grandit. Les cités des hommes s’amoindrissent jusqu’à disparaître quand on s’en éloigne, mais voyez les montagnes, ces grands édifices de Dieu ou la mer... On a beau s’éloigner, on a beau s’élever, plus on s’éloigne, plus les cimes glacées vous étonnent, plus on s’élève, plus on découvre de grandeur à l’Océan. Il en est ainsi sans doute des océans de l’amour éternel. Un jour, l’an passé. Dieu me conduisit dans notre ancienne chapelle basse. C’était la première fois que j’y revenais depuis les heureux jours de mon enfance. Mais que les circonstances étaient changées! J’y entrais pour visiter le cercueil d’une personne que j’avais beaucoup aimée et que provisoirement on avait déposé dans cette chapelle : c’était le cercueil de M. Ozanam, une belle âme consumée trop vite au service de la vérité. Ainsi marche la vie, ce me semble : d’abord, les enseignements joyeux, au milieu des cantiques et des fleurs, reçus dans de jeunes cœurs, donnés par de jeunes cœurs; plus tard, un enseignement grave, sévère (dirai-je dur)? l’enseignement des chagrins,
renseignement du sacrifice et de la mort... grande leçon, elle aussi, et qui n*est pas sans de profonds secrets de miséricorde. Cet enseignement de la mort. Dieu me le donne depuis quelque temps. La maladie de poitrine dont vous avez peut-être entendu parler jadis, s’est aggravée en moi, et, après deux crachements de sang rapprochés, j’ai dû quitter l’Oratoire et prendre quelque repos chez mes parents. Je partirai prochainement pour les Eaux-Bonnes, et l’on m’indique le séjour de l’Italie pour l’hiver. Sans que j’aie le droit de vous envoyer déjà un billet de faire part, je puis vous dire qu’il y a des inquiétudes sérieuses chez les médecins qui m’entourent, et qu’il est simplement sage à moi de penser au grand voyage de l’Éternité. Ah ! bon et cher monsieur, je serai tenté de concevoir le ciel comme cet enfant qui disait : a Ce doit être une première com- « munion qui dure toujours! » Mais j’ai fait tant de fautes et je suis si indigne de la miséricorde de Dieu que je n’ose pas ne pas avoir peur!
Je vous ai parlé longuement de moi, et je ne vous ai rien dit de vous ; mais c’est que je n’en sais rien. Écrivez-moi donc, cher monsieur.
Paris, 16 mai 1855.
Ma bonne cousine,
J’entends dire que vous passez vos journées à pleurer, et je trouve cette occupation si fatigante, que je vous prie de l’interrompre un moment pour causer avec moi. Vous
recommencerez après, et vous rattraperez le temps perdu.
Je veux vous faire savoir que j’aurai l’honneur de participer à l’ordination prochaine et vous demander d’unir vos prières aux nôtres. Pour Piien faire, il faudrait que je fusse très bon, très sage, très calme, très humble, très obéissant, très soumis à la volonté de Dieu et très disposé à l’accomplir quelle qu’elle soit. Comparez maintenant ce bel idéal avec ce que je suis et voyez vous-même si j’ai besoin qu’on prie pour moi? Je m’en rapporte à vous, mais prenez garde ! si vous alliez me prendre au mot et me répondre : « Ah 1 il est « bien vrai que vous ne valez pas grand’chose, » je vous répondrais, moi, que vous ne valez peut-être pas beaucoup plus! Qu’est-ce qu’une femme chrétienne qui pleure toujours? Je n’ai lu nulle part que la sainte Vierge ait jamais eu ce qu’on appelle maintenant une maladie noire, et cependant la sainte Vierge a eu de terribles épreuves I Au fait, qui n’a pas sa maladie, et si on veut l’appeler ainsi, quelle maladie n’est pas une maladie noire? Croyez-vous que la mienne soit rose? Quand je vois que je ne puis plus rien faire pendant que mes amis travaillent et que je deviens un ignorant^ comme me dit ma vieille bonne, croyez-vous que cela ne soit pas noir? Mais alors, au lieu de pleurer, je tâche de rire, et quand on s’est dit énergiquement ; « Non, je ne me laisserai pas abattre; Dieu ne nouf « envoie rien au-dessus de nos forces, il y en a cent « mille à Paris qui sont plus à plaindre que moi..., » et autres bonnes pensées du même genre, le courage revient, et l’on se retrouve sur ses pieds.
Ma bonne cousine, voulez-vous être au ciel ou sur
la terre? Alors, c’est autre chose, et quoique j’aie vu des gens s’essayer dans ce genre-là, je n’en connais point qui aient réussi. Mais si, au contraire, vous regardez cette vie d’ici-bas comme une route poudreuse, ennuyeuse, fatigante, éreintante et assommante pour arriver chez vous, — chez vous, entendez-vous? tandis que vous ôtes dehors, — alors vous aurez du courage pour marcher. Comment faut-il appeler un voyageur qui, ayant encore quatre lieues et demie à faire pour atteindre sa maison, sa famille, son repos et sa joie, s’assoirait sur le chemin parce qu’il fait trop chaud ou qu’il pleut, et se mettrait à pleurer au lieu d’avancer? Si je passais par là, je tâcherais de le prendre par le bras et de le faire avancer, bon gré, mal gré. C’est ce que je fais en ce moment avec vous.
Savez-vous bien que nous arriverons un jour? On n’y pense pas assez. On le croit comme si on ne le croyait pas. Cependant ce n’est pas faute que la religion nous le rappelle. Que veulent dire les fêtes où nous sommes en ce moment? La fête de V Ascension, par exemple? — Une seule chose : que tout notre trésor est au ciel, et que là où est notre trésor, là doit être notre cœur et notre espérance. Et la Pentecôte ? — Que Dieu ne nous abandonne jamais, qu’après être remonté au ciel pour nous y préparer la place, il nous envoie son esprit, c’està-dire sa lumière, son secours, ses consolations, pour nous soutenir dans le chemin. Vraiment ce n’est pas marcher à pied, c’est marcher en voiture. Entrez donc dans cette voiture ouverte à tous, qui est la foi de l’Église et l’esprit de sa consolation. Quand vous vous serez bien abandonnée à la volonté de Dieu, voua
n’aurez plus qu’à vous laisser faire, et le voyage se fera comme sans vous.
Adieu, priez pour moi et croyez-moi votre bien dévoué en Noire-Seigneur.
Au R. P. Adolphe Perraud.
Les Eaux-Bonnes, 23 juillet 1855.
Mon bon Adolphe,
Tu m’as envoyé un bon serrement de main, aiïectueux et fraternel, merci; il est arrivé comme les bonnes choses arrivent souvent, au jour où j’en avais besoin, et il m’a rendu un peu de courage. Je ne vais pas mal; mais l’amélioration n’est pas très sensible. J’ai de l’oppression, de l’irritation dans les bronches. J’attribue cette petite recrudescence au premier effet des eaux, et je me flatte que nous arriverons ensuite à un bon résultat. Tout cela est aux pieds de Dieu, et, puisque tu veux bien consacrer chaque semaine une de les messes à demander les grâces de Notre-Seigneur pour moi,demandeini surtout, je t’en prie, de me faire aimer sa volonté.
Quelquefois, je crois entrevoir le sens des maux que Dieu m’a envoyés. J’avais grand’peine, dans l’état de santé, à comprendre le renoncement, le sacrifice de mes goûts et de mes vouloirs particuliers pour chercher uniquement le bon pin i sir divin. Dieu m’a facilité la besogne, il m’a séparé de tout ce que j’aimais le
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mieux au monde, il m’en a séparé peut-être pour longtemps; il m’a séparé de moi-même, en me forçant à rejeter de mon esprit tant de désirs, tant d’illusions, tant d’espérances ambitieuses que j’avais nourries dans tout le commencement de ma jeunesse, et m’a appris à prononcer un peu moins mal qu’aulrefois le grand mot de l’Apôtre : Servi inutiles sumus.
Quand je comprends ainsi, je me fortiOe dans l’accomplissement des desseins de Dieu. Après tout, nous ne devons rien tant aimer que l’ordre, et, s’il est dans cet ordre divin que je sois réduit à ne rien pouvoir et à ne rien faire, je dois et je puis au moins aimer cette dernière place et m’y faire une demeure paisible. Demande que ces lumières entrevues passent de mon esprit dans ma vie, je ne puis t’exprimer à quel point je me rattache à ce dernier désir.
Je te sens heureux là où tu es, au milieu de bons cœurs qui t’aiment, au milieu, si j’osais le dire, des choses qui t’aiment, car n’est-il pas vrai que les lieux que nous aimons beaucoup semblent n’être pas ingrats? Je me persuade que nos montagnes d’ici n’ont pas pour moi que de l’indilTérence et qu’elles me rendent, à leur façon, l’adieu plein de regrets que je leur adresse en les quittant. Trouveras-tu ces pensées trop païennes? laisse-moi te dire alors que « toutes choses « sont des voiles qui couvrent Dieu, » et que converser avec la grande harmonie de la création, c’est encore parler à Dieu. Je ne puis te dire combien cette grande et forte nature des montagnes a sur mon âme une salutaire influence. Tout y est si calme, si éloigné de l’agitation fiévreuse et stérile! tout y obéit si bien! Il
y a comme une atmosphère d’ordre et de paix que l’on y respire, et la feuille que le vent arrache avant que le temps Tait séchée tombe et meurt sans révolte : Grande leçon!
Je vais te quitter pour m’arrêter avant la venue de la fatigue. Je te parlerais bien encore de l’Impératrice, du beau monde des Eaux-Bonnes, de l’éclat de certaines fêtes qu’on donne ici, du tapage que les grands et les riches essayent de faire dans ce creux de rocher... mais, mon bon ami, nous sommes trop élevés dans la montagne pour voir ou entendre ces petites choses, et le parfum gâté des plaisirs des hommes n’arrive pas si haut. Restons-y, Dieu y est avec nous.
P. S. Ces jours-ci, je crois, paraîtra dans le Correspondant un article de moi sur un sujet qui pourrait ne pas te déplaire (1). Je te prie de le lire et surtout de m’en donner tes jugements; je m’attends à des sévérités, peut-être à des reproches, et je ne m’offenserai ni des unes ni des autres. Il ne faut pas rougir de ce qu’on a fait selon sa conscience. Adieu.
Les Eaux-Bonnes, 24 juillet 1855.
. Dieu m’apprend que je dois vivre de lui seul,
que je dois remettre à ses pieds, une à une, les choses qui m’étaient le plus chères. Je fais mon sacrifice tant bien que mal, et j’apprends, en effet, la singulière
(1) Le Progrès par le Christianisme.
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jouissance qui se trouve à perdre tout pour la volonté de Jésus-Christ. Que je suis indigne de tenir un pareil langage! Que le mot de sacrifice semble mal placé sur mes lèvres! Cependant Dieu proportionne ses volontés à notre faiblesse, et ce qu’il exige maintenant de moi est déjà, je le sens bien, un sacrifice.
Me croiriez-vous si je vous dis que, malgré mon extrême pauvreté, je crois être entré quelque peu dans la voie où m’appelait Notre- Seigneur, voie de solitude avec lui et de silence contre son cœur. Hélas! qu’il y avait de bruit et de tapage confus pour empêcher en moi sa parole divine et l’intimité de sa conversation : tapage dans mes idées, dans mes sentiments, dans nies désirs, dans mes vanités, dans mes précipitations, dans mes prétentions, tapage au dehors, tapage au dedans... Le bon Dieu a voulu me mettre un peu au silence et j’y suis, et quelquefois j’entends dans ce silence une harmonie si divine que j’en suis tout pénétré de respect. Je vous sais à la campagne; eh bien, je vous en conjure, sachez vous réserver le matin une heure et demie de silence dans les champs, aux pieds de Dieu. Voulez- vous un règlement? Levez- vous à sept heures, allez à la messe à huit heures, et soyez en silence, de cette façon, de huit heures à dix. Lisez un peu de temps pour faciliter le recueillement complet, et puis fermez le livre, et exposez à Jésus, présent en vous par sa grâce ou par le sacrement de i’ Eucharistie que vous venez de recevoir, vos principales tristesses, vos inquiétudes, vos souvenirs, vos découvertes sur le sens de la vie, tout ce que vous voudrez. Parlez comme à un ami, comme à votre
époux, comme à Celui qui s’est réservé de vous instruire et de vous éclairer lui-môme et lui seul. Et puis alors, faites silence davantage, et ayant déposé à la porte de cette sainte heure dont nous parlons, vos préjugés, vos idées faites, vos sentiments habituels, laissez Jésus façonner lui-môme votre esprit, y mettre les sentiments qu’il voudra, refaire peut-être tout en vous. Hélas! ne riez-vous pas de pitié en m’entendant vous dire ces choses? Je sens que vous en avez le droit, cependant j’éprouve trop de soutien et de consolation dans le commencement entrevu de ces lumières pour vous les cacher, pour ne pas vous dire que ce peu d’heures d’humble silence devant Dieu m’a replongé dans la paix, dans l’ordre, dans l’accord moins imparfait de ma volonté avec la sienne, de mon cœur avec le sien. Ah ! s’il voulait m'accorder de savoir l’aimer î Si je pouvais retirer des souiîrances et des inquiétudes présentes l’habitude d’entrer enfin dans ses desseins, de mettre ma volonté dans la sienne, et d’aimer enfin à obéir dans la vie et dans la mort! Si de telles grâces nous attendaient, combien ne devrionsnous pas bénir nos maux? Priez quelquefois pour moi, mais ne demandez qu’une seule chose, je ne demanderai aussi que celle-là pour vous : c’est que Dieu nous apprenne à aimer sa volonté.
La jeunesse se flétrit comme la fleur du malin, les années joyeuses fuient loin de nous, les biens de la terre sont fragiles, l’amitié des hommes est inconstante, tout passe, tout s'oublie sur la terre et tout finit à la mort.
Heureuse l’ame qui a su se faire dans le cœur de Dieu un éternel refuge d’amour !
Les Eaux-Bonnes, 30 juillet 1855.
A présent me voilà seul. Gomme elles s’enfuient les belles heures I Par bonheur, je ne crains pas la solitude. Je veux commencer avec Notre-Seigneur cette intimité qui sera le seul soutien de ma vie, et puisqu’il l’a voulu ainsi, je ne regrette pas qu’il ait fait le vide autour de moi pour ne me laisser voir que lui. Cependant quand j’ai ouvert la porte de la chambre voisine et que je n’y ai plus vu ce bon ami, j’ai senti un serrement de cœur... Gela m’a fait entrevoir quelle glaciale angoisse on doit souffrir, quand on retrouve solitaires des lieux pleins d’une vie et d’un amour que la mort a frappés. Hélas! c’est vous. Madame, qui avez connu ces terribles choses I Combien je suis sûr d’être compris de vous, en vous parlant de l’intimité définitive de nos âmes avec Jésus-Christ! Quel autre maître, quelle autre aiïection profonde, quelle autre consolation seraient dignes de vous? Vous me parlez de la campagne, mais vous ne me dites pas assez ce qu’elle a dû vous apporter de calme, de paix religieuse, de silence aux pieds de Dieu. Pour moi, j’en suis toujours à ma première impression de repos intérieur. Je me tais, je tâche d’écouter, je me laisse conduire dans des pensées inconnues, nouvelles, où je ne voulais point aller, mais où la main du Seigneur me conduit avec tant de douceur et de
force à la fois, que je ne veux, ni ne puis résister, Q n’arrivera- t-il de tout cela? Deviendrai-je un jonr ee bon prêtre dont vous me parlez et dont j’aime tant l’image ? Ce jour de ma première messe me trouverat-il changé, abandonné, mort pour l’orgueil, prêt aux sacrifices pénibles, amoureux de Jésus-Christ jusqu’à la mort, jusqu’à la mort de ma volonté qui est la mort des morts? Ce sont là ces grandes choses dont je vous parlais jadis. Quel obstacle serait plus fort que ces toutpuissants désirs? Je m’enfonce, je me perds dans ces belles espérances, je vis de longues heures avec elles. Croyez-vous que cela m’empêche de regarder les nuages courir, et d’écouter les oiseaux chanter? Non, je me sers de tout pour aller à Dieu, vous le savez. J’entends dire que c’est le propre des âmes faibles; mais je suis dans celte faiblesse, et j’y demeure. Le bon Père Malebranche, qui veut bien m’entretenir une demi-heure le matin, avant ma méditation, ne m’empêche pas de lire ce que Dieu a écrit sur nos montagnes, et j’ai la joie de trouver ces deux livres en parfaite harmonie. Malebranche est le philosophe de la Providence; ce qu’il aime avant tout, c’est l’immutabilité, la constance, la simplicité profonde et féconde des desseins de Dieu : c’est tout juste ce que me prêche cette grande nature, car je trouve que les montagnes laissent bien voir l’immutabilité, l’éternité, les traits constants et simples du visage adoré de Dieu, Comme tout y est fort, calme, patient, suivi, certain du lendemain! Rien ne s’y presse, tout y obéit. Tout y obéit dans la vie et dans la mort, car si l’on aime à sentir au sein de cette %rte nature la puissance de vie qui s’y joue et qui
triomphe en tant de manières, il ne faut pas oublier de voir tout ce qui meurt, tout ce qui tombe, tout ce qui est vaincu dans cette lutte mystérieuse qui est partout la loi de la vie. Pour moi, je me sens ému de sympathie et comme de respect envers ces jeunes pins, arrachés par un orage ou par le torrent à la promesse de leur avenir, et qui tombent avant le temps, qui se décolorent, se flétrissent et meurent enfin sans révolte. Ils savent donc obéir, il faut donc obéir I Cette présence de Dieu, ces traits de haute volonté, la providence immuable qui éclatent ici contribuent à me garder dans la paix intérieure dont je vous parlais. Vous avez donc raison de dire que la nature sert Dieu aussi bien que les philosophes. Cependant la nature ne sait pas qu’elle sert Dieu, et pour laisser un peu la poésie en repos, je crois que les hommages de la nature n’arriveraient pas à Dieu s’ils ne passaient par l’esprit et le cœur de l’homme. C’est comme les respects d’un peuple qui ne parviendraient au souverain que par l’entremise des principaux de l’État et des ministres. Voilà une belle comparaison pour un républicain... Mais quand il s’agit du royaume de Dieu, je suis bien volontiers royaliste.
Biarritz, 7 août 1855.
Ma bonne cousine,
Je suis donc au bord de la mer, mais voici précisément que je le quitte dans trois ou quatre heures. Je reviens à Bayonne et de là aux Eaux-Bonnes pour y reprendre mon traitement interrompu pendant huit
jours. Je me trouve bien. C’est une chose singulière que je me plaise dans la solitude; il semblerait que ma nature, mon tempérament ne dussent pas s*en accommoder. En vérité, je suis très sage : je mange régulièrement et me couche de bonne heure. Je me promène et cause tout bas avec moi-même, ce qui ne fatigue pas le larynx; je regarde beaucoup, autre exercice permis dans les maladies de poitrine, et enfin je pense aux amis de Paris, ce qui est encore accordé par les médecins. Vous voyez que j’ai un petit régime de vieux, comme il convient à ceux de mon âge.
Je viens de visiter une communauté de religieuses bien étonnamment édifiantes : ce sont de saintes femmes qui consacrent leur vie à diriger des filles repenties dites pénitentes. Ces pauvres pénitentes sont admirables; elles travaillent la terre, ne possèdent rien, se livrent aux exercices de la mortification la plus pénible, et, pour toute récompense, aspirent à être reçues Bernardines. Or, voici ce que c’est qu’une Bernardine : c’est une sainte qui vit dans les sables des bords de la mer, comme les premiers anachorètes dans les déserts d’Afrique. Elle mange du pain noir et boit de l’eau, vit seule, ne parle jamais... jamais, entendez-vous l (les Chartreux parlent une fois par semaine; elle, jamais), et meurt après ce long martyre, où elle a retrouvé plus d’honneur et d’innocence qu’elle n’en avait perdu dans ses égarements. La dernière morte dont on me montrait la tombe encore fraîchement remuée, s’esl écriée en mourant : « Quelle joie de mourir quand on aime a Dieu! » Voilà ce qui s’appelle une bonne mort, j’espère; et la nôtre ressemblera-t-elle à celle-là?
Que la vie des fous et des folles du monde paraît misérable après les exemples d’une telle vie ! Nous avons ici uae collection de toilettes qui, pour n’être pas si mythologiques que celles des Eaux-Bonnes, ne le sont pas mal cependant. Hier j’avais près de moi, au dîner de l’hôtel, une de ces élégantes, une Anglaise. Je lui offre du vin, elle accepte; enhardi, je lui offre de l’eau; mais elle s’écrie vivement : « Ohl no! no! je le boa « piour! » Et en effet, elle a bu piour tout le temps de cette petite collation, c’est-à-dire environ pendant une heure, — Je pensais aux Bernardines!
Mes amis veulent faire une neuvaine pour mon rétablissement; elle commence aujourd’hui et finira le jour de l'Assomption. On dit les litanies de la sainte Vierge, le Sâlve regirià et trois invocations à Marie immaculée.
Adieu, chère cousine, priez pour moi et croyez à ma respectueuse amitié.
,4 Vabhé de la Boissîère.
Les Eaux-Bonnes, 19 août 1855.
Très cher monsieur l’abbé,
Vous ne me croirez pas, si je vous dis que je n’ai pas pu vous écrire plus tôt, et cependant rien n’est plus vrai. Figurez-vous que M. l’aumônier des Eaux-Bonnes m’a chargé d’organiser un grand salut solennel pour
le soir de l’Assomption. Or ce qu’il a fallu de déraar-
ches, contre-marches, discussions, coups de chapeau aux uns et aux autres, est incroyable. Le moment
veau, tout le monde a été très aimable, très complaisant et s’est exécuté de la meilleure grâce. Je trouve que cette petite chapelle, illuminée aux chiffres de Marie, pleine de chants, de lumière, d’or et d’encens au milieu de ces roches, la nuit, au pied des neiges et des pins, ne devait pas faire un vilain effet... vue du ciel. Le lendemain de l’Assomption, on m’a emmené à Betharram en pèlerinage. Nous avons fait là une jolie excursion et bien pieuse. J’y ai prié pour vous. Je ne suis pas sûr que vous connaissiez Betharram. C’est un site riant, auprès d’un gave déjà fort, riche de belles prairies. La sainte Vierge a fixé là un de ses sanctuaires. Vous voulez savoir l’origine du pèlerinage? — Elle est, dit-on, dans l’étymologie même du nom de Betharram qui veut dire dans la langue du pays beau rameau. Une pieuse enfant, étant tombée dans le gave qui l’entraînait, implora la bonne Vierge, fit un vœu et sentit aussitôt dans sa main droite un rameau qui la soutint et la sauva. C’est ce beau rameau qui a donné son nom au pays, au pèlerinage et même à la sainte Vierge.
Je trouve jolies ces noblesses de terre que la sainte Vierge aime à se donner ainsi. Notez bien qu’elle choisit très artistement ses domaines : Notre-Dame de la Garde, Notre-Dame de Fourvière, Notre-Dame de Grâce, Notre-Dame de Bon-Secours, Notre-Dame de Betharram et tant d’autres.
Gela laisse bien loin en arrière les Montmorency, les Noailles, etc., et en Italie et en Espagne! Si le P. Lacordaire a osé dire que Notre-Seigneur était le premier gentilhomme du monde, il faut avouer que le sainte Vierge en est la première duchesse.
Tout le monde a abandonné les Eaux-Bonnes et il est impossible d’être plus seul que je le suis en ce moment; je passerai encore ici une quinzaine de jours, puis j’irai chez le P. Lacordaire. Ce pauvre Père voulait que je passasse toutes les vacances près de lui. Gomment vais-je faire pour n’y demeurer qu’une semaine? J’en pleure d’avance; ensuite je suis attendu chez un cher et excellent aumônier de religieuses, c’est encore là que je voudrais rester I Mais le docteur qui m’envoie en Italie veut que je quitte la France au commencement d’octobre, et il me faut bien quinze ou vingt jours pour mes parents.
Cher monsieur l’abbé, je vous verrai donc bientôt, je mangerai à votre table, je coucherai chez vous. Nous avons du passé à revoir ensemble, nous nous sommes un peu perdus, mais le bon Dieu ne veut pas que cela se fasse et c’est pourquoi il nous ramène l’un à l’autre.
Au revoir. En ce moment je suis étendu sur des chaises, ayant eu les pieds piqués par des mouches. C’est la seconde fois que ce sot accident m’arrive ici. Je trouve que rien n’est moins noble et moins digne d’un chevalier sans peur qu’une telle blessure. Je vous écrirai de Sorèze.
Les Eaux- Bonnes, 23 août 1855.
... Mille empêchements sont venus interrompre notre correspondance, ils n’ont pas interrompu mon souvenir, mon bon Charles. Hier encore je relisais avec émotion
les bonnes et très belles pages que tu m’as remises avant mon départ de Paris; si je ne savais combien peu tu recberches et aimes les compliments, je t’en ferais de très sincères à cet égard. Je préfère te dire que, deux ou trois fois déjà, ce petit écrit m’a fait beaucoup de bien; cette assurance te sera plus précieuse.
Je quitte bientôt les Eaux-Bonnes pour Sorèze. Le bon Père m’écrit que « Sorèze m’aime déjà et m’atlend « comme la moitié de lui-mème, et qu’il vient au-devant « de moi chaque jour ». Tout cela me va bien avant dans le cœur. Je pense rester une dizaine de jours à Sorèze et embrasser mes parents vers le 15 septembre.
X... est auprès de moi depuis trois jours. Nous n’aurons vécu que peu de temps ensemble : j’ai le grand plaisir de voir que toutes les petites misères d’autrefois ont disparu entre nous et que nous vivons sur le ton de la plus franche amitié. L’habitude d’être malade et de penser à la mort m’a rendu très philanthrope. Je crois que cela ne fait pas à tout le monde le même effet. Il me semble que la vie étant chose si frêle et si courte, il faut du moins ne pas l’employer à se haïr, et que la mort nous épiant à chaque pas, il faut se mettre en mesure de « quitter le monde en ami ». Du reste, je n’ai pas de peine à aimer les hommes, et le contraire serait de ma part une détestable ingratitude. Je suis étonné chaque jour de la somme de bienveillance, de bonté, d’amitié, que des gens inconnus me témoignent, et si j’ai un regret, c’est de me sentir très indigne de sentiments aussi favorables. Quelquefois il me prend des terreurs de n’être qu’un hypocrite
et de passer ma vie à tromper mes semblables. Car enfin, ils me croient bon et je ne le suis pas ! Cependant je ne crois pas mentir et jouer la comédie exprès pour cela, ce qui me mène à penser qu’ils se trompent tout seuls et sur des apparences dont je ne suis pas le maître.
Après le départ de Mgr de Salinis, j’ai beaucoup vu ici l’évêque de Séez, auquel on m’avait recommandé. C’est un excellent homme, intelligent, gai, jeune et très en train de toutes sortes de bonnes choses. Il m’a fait faire mes premiers repas épiscopaux et recevoir mes premières visites épiscopales. J’ai éprouvé près de lui la première impression de peur que les grandeurs terrestres m’aient causée. Cette impression m’est venue après avoir remarqué qu’on ne le contredisait jamais ou presque jamais, et quand on se hasardait à le faire, encore le faisait-on avec mille précautions de flatterie et d’excuse. Voilà de quoi damner un homme, et je lui sais gré d’être demeuré simple, modeste et très bienveillant.
Je te quitte. Prions l’un pour l’autre, je le mérite par mon amitié pour toi. J’espère que les eaux t’auront fait un bien sensible et déflnitif. Au reste, je ne demande plus pour nous la délivrance de ces épreuves. J’ai trop vu combien le chemin de la vérité s’abrégeait en passant par la souffrance, pour refuser d’y être conduit, moi ou les miens. J’ai horreur de ce chemin, horreur par nature et surtout par faiblesse, car il ne peut exister d’être moins fait pour souffrir, plus facilement effrayé, plus inquiet, plus porté à exagérer son mal, plus accessible aux angoisses que je ne le suis ; mais
enfin, j’offre même ce manque de courage, cette lâcheté, ces peurs d’enfant, ces ennuis douloureux à Celui qui, au Jardin des Oliviers, cœpit tœdere et pavere et mœstus esse... Tout est bon dans un chrétien qui souffre, et je pense que Dieu n’en refuse rien...
Adieu, je t’embrasse par-dessus le pic du Gers et le Puy-de-Dôme, major autem horum est charitas (i).
Les Eaux-Bonnes, 25 août 1855.
Mon bon père,
Merci de ta dernière lettre si longue et si aimable. Je me proposais de répondre à ce que tu me dis de mon article (2), voici toujours quelques réflexions : Je ne crois pas que l’Évangile soit un code politique. Je ne crois pas que le régime monarchique lui soit opposé, je ne crois pas que le régime démocratique en découle logiquement et nécessairement ; mais je crois qu’il est un code social^ que, par exemple, l’esclavage ou l’oppression des consciences par la force lui sont contraires.
Ce qui est vrai de l’Évangile l’est davantage du Christianisme, c’est-à-dire de l’organisation tout entière du dogme, de la morale et du culte chrétiens dans l’Église. Je crois que le Christianisme ne commande ni n’exclut telle ou telle forme de gouvernement, mais qu’il commande ou exclut tel ou tel état social. Je ne parlais que
(1) I Cor. xîii-13.
(2) Le Progrès par le Christianisme, Voir le Correspondant du 25 juillet 1855 et le volume des Etudes hùtoriqua, p. t.
de cet état social (et M. Ozanam aussi) dans l’article, puisqu’il s’agissait de la réhabilitation des femmes, des esclaves, des pauvres et d’autres excès du paganisme. Quant aux formes politiques, je crois que le Christianisme peut indirectement et par voie de raisonnement, de déduction, — non par voie de révélation ou d’autorité, — indiquer de préférence une forme libérale, par exemple, par l’application de ses maximes, et même de ses exemples à la politique terrestre. Mais ici, ce n’est plus l’Évangile, ce n’est plus la révélation qui parlent, c’est la raison humaine qui part des données révélées pour en faire une application indépendante de la foi. De là vient que deux excellents catholiques peuvent être, l’un monarchique, l’autre démocrate : iis sont entrés tous deux dans le domaine des interprétations, des déductions libres.
Je crois donc que si l’on disait : « le Christianisme « est moins une doctrine qu’une société politique », on dirait une chose fausse, parce que si l’on peut tirer une suite de maximes politiques des maximes et des exemples du Christianisme, ce n’est que par voie de raisonnement humain, sujet à l’erreur, sans autorité révélée; et c’est pourquoi j’ai dit plusieurs fois, entre autres à la page 28 de mon article, « que le Christianisme pose « des principes, mais que c’est la logique humaine qui (( va aux conséquences ».
Or un royaliste va des principes du Christianisme à la monarchie. D’autres croient qu’on va plus logiquement des principes du Christianisme à la démocratie; mais c’est une pure opinion, une opération de logique humaine^ qui ne compromet en rien la foi révélée. Mais
pour l’état social il y a plus : Je croîs que le Christianisme et l’Évangile le tixent positivement ou l’indiquenL Je crois que la polygamie, le meurtre des enfants mal conformés, le sacrifice des femmes sur le tombeau de leurs maris, les combats de gladiateurs, les horreurs de l’esclavage antique ou môme américain, sont absolument contraires à l’Évangile. Le tout est de ne pas confondre l’état politique avec l'état social, et c’est dans ce sens que je trouve très juste le mot de M. Ozanam : (( Le Christianisme est une société. »
Il faudrait cent pages pour s’expliquer convenablement sur ce sujet.
Sorèze, le 5 septembre 1855.
Mon bon ami,
Quelle délicieuse semaine je viens de passer ici en compagnie presque continuelle du bon P. Lacordaire, qui m’a gâté, pour ainsi dire, plus qu’à l’ordinaire 1 J’y étais plongé dans un repos d’esprit et de corps très profond.
Une de mes joies ici a été d’entendre la lecture du travail que le Père a fait sur la vie de M. Ozanam. Ce travail aura, j’imagine, un grand succès. Il est écrit dans un style ordinairement doux, simple, mais qui parfois prend feu et éclate comme dans la chaire de Notre-Dame. Il y a des pages telles que le Père n’en a jamais écrit de plus éloquentes.
Une surprise m’y était réservée par le Père. Figuretoi qu’il a cité deux longs et grands morceaux des petits
mémoires que je lui avais envoyés il y a cinq ou si^ mois. Je ne m’attendais à rien et écoutais la lecture, quand tout à, coup je crois reconnaître les pensées... puis l’auteur... J’en avais le rouge au visage et la sueur au front. J’ai réclamé, j’ai résisté de bonne foi. Le Père ne cite rien d’aucun autre que de M. Ozanam. J’ai eu beau faire, je serai imprimé dans les Œuvres du Père Lacordaire (1). Voilà de quoi confondre et humilier à faire rentrer sous terre. C’est tout juste l’impression que cela m’a produite, avec beaucoup d’inquiétude sur l’effet qui en résultera. Mais c’était si peu cherché, si peu soupçonné de ma part, que j’abandonne ceci avec le reste à la volonté de Dieu.
Je te prie de n’écrire ce détail à personne. Je me réserve de le dire à qui je voudrai, si je le dis. La publication aura lieu à partir du 15 du mois de novembre.
Je vais beaucoup mieux, et la crise qui a suivi les eaux est calmée; j’aurai encore quelque repos chez M. l’abbé de la Boissière, et enfin à Paris, où je retrouverai les soins de la famille et la table du père et de la mère, ce qui est un bien incomparable.
Quo non præstantior aller...
Je parle bien souvent au bon Père de toi et de vous. Son tiers-ordre enseignant est admirable. Ils sont là une douzaine de jeunes gens qui se feraient couper en quarante morceaux chacun pour le Père et pour l’Ordre.
Mille choses respectueuses et affectueuses à tes bons parents. Je t’embrasse et je t’aime en vieil ami,
(1) Voir les Œuvres complètes du P. Lacordaire^ Editioa de 1857, t. V, p. 367.