SOUVENIRS SUR FRÉDÉRIC OZANAM
(séjour aux eaux-bonnes en 1852)
Quand le ciel était pur, nous partions de bonne heure, nous acheminant vers l’une des riantes promenades qui entourent les Eaux-Bonnes et dont le souvenir s’embellit par celui de sa chère compagnie. C’était souvent la promenade horizontale, là, nous allions chercher le calme du soir; nous la quittions quand le soleil, abandonnant les cimes empourprées du pic du Gers, laissait monter vers nous les fraîches vapeurs de la vallée de Laruns. Lorsque, au dernier détour de la promenade, nous apercevions le toit des Eaux-Bonnes, il était nuit ; les montagnes se découpaient en arêtes vives et sombres sur un ciel encore clair; la lune, se dégageant des sapins des hautes roches, s’élevait silencieuse, et des souffles réguliers comme la respiration d’un enfant qui s’endort inclinaient doucement les buis... A cette heure, en ce bel endroit, nos âmes montaient naturellement vers Dieu : nous causions encore; mais de longs intervalles de silence nous avertissaient que plutôt l’heure de prier était venue, profonde prière, non articulée par des mots, et qui consiste seulement à se taire devant Dieu : O Seigneur I ô mon Maître I je vous remercie de m’avoir donné ces heures...
Lorsque je quittai les Eaux-Bonnes, M. Ozanam voulut m’accompagner jusqu’à Bayonne. De Biarritz à
(1) Cité dans la notice sur Frédéric Ozanam, par le P. Lacordaire. Voir les Œuvrer compléta du P. Lacotdaire, édition de 1857, t, V, p. 367.
Bayonne, il n’y a qu’une heure de chemin; cette heure est la dernière que j’aie passée sur la terre avec lui. Dieu permit qu’il en eût le pressentiment. Il m’entretint durant la route de choses fort graves, relatives soit à lui, soit à moi, soit aux affaires générales, à notre congrégation naissante, à l’état de l’Église, à la conduite à tenir dans les circonstances présentes, aux espérances que permettait l’avenir. Il me parlait comme ne devant plus le faire, et moi, je l’écoutais religieusement.
Quand nous eûmes rejoint la grande route d’Espagne et que les tours de la cathédrale de Bayonne commencèrent à paraître, il changea de langage, me dit qu’il se sentait frappé à mort et que sans doute nous ne nous reverrions plus. J’avais toutes ses craintes, mais avec plus d’espoir, c’est-à-dire plus d’illusion, et je combattais de bonne foi ses tristes pensées. Mais il s’y tint, me parla de sa mort prochaine avec une assurance qui l’emporta sur tous ses motifs d’espoir, et quand la voiture s’arrêta devant la diligence qui devait me ramener à Paris, il me serra la main longtemps. Nous descendîmes. Je n’eus que le temps de faire placer mon petit bagage et de régler le prix de la route. Le moment vint de me séparer de lui ; il m’embrassa fortement. Il me disait: « Henri, dites-moi bien adieu. » J’avais le cœur déchiré, mais pas une larme. Je le suivis des yeux autant que cette amère consolation fut possible : un détour de rue rompit brusquement le dernier 61 et je ne le revis plus.
C’était vers le soir. Quand nous arrivâmes au sommet de la colline qui domine Bayonne, le soleil se couchait dans les flots étincelants de la mer; toutes choses
avaient revêtu un manteau de pourpre et d’or; les sables de Biarritz brillaient au loin h travers une vapeur embrasée; une flamme tantôt expirée, tantôt éclatante, indiquait le phare, et mes yeux Axaient ^ce point perdu dans un océan de lumière.
Ce spectacle, beau comme le sourire de la sagesse divine, au lieu de dissiper ma tristesse, la jeta en quelque sorte dans l’infini. A travers cette éclatante révélation de vie, d’amour et de beauté, j’aperçus à la fois tous ces heureux jours dont ce soir-là était le déclin, et le regret de ces jours me ramenant vers celui à qui j’en devais le charme, je le revoyais comme un ami perdu pour jamais. Je regrettais alors de n’avoir point osé lui montrer plus d’affection, je lui parlais, je le saluais de loin, je lui promettais une fidélité immortelle : mais l'avenir n’avait rien à me répondre pour me consoler. J’eniendais toujours cette voix me dire adieu... Je tombai dans une mélancolie si profonde que mon âme en fut comme submergée.
Le temps, « ce grand maître », a changé mes regrets sans les détruire. Bientôt il ajouta de nouvelles inquiétudes à ces regrets, puis des inquiétudes désespérées, etenfin cette terrible certitude qu’on a beau attendre... Elle surprend toujours.
A Vabhé de la Boissière»
Fontainebleau, 10 octobre 1855.
Ne savez-vous pas, cher Monsieur, que les meilleures choses du monde cachent toujours un certain point
très dur qui apparaît tout à coup sans qu'on s y attende? C*est comme une pierre sous l’herbe; elle déchire le pied et fait couler du sang. J’ai élevé, à part moi, cette idée à une théorie que j’appelle la théorie du coin de marbre. Il me semble que ce coin de marbre est un peu partout, dans les choses et dans les hommes, dans les fêtes, dans les honneurs, dans les plaisirs, dans la vanité satisfaite, même dans l’amitié ! Or je vous adjure de me dire si vous connaissez rien de plus douloureux que de heurter ce coin de marbre, glacé, dur, anguleux, dans une âme qu’on aime? Cette peine ne m’a pas été donnée depuis longtemps, mais je la connais déjà et je la redoute.
Cher abbé, quant à moi, j’ai bien des défauts, et je veux aujourd’hui vous parler des moindres : je vois que mon caractère est mal formé, le tissu est faible. C’est l’épidémie qui règne sur les hommes de notre temps, et je sens en moi les symptômes du mal. J’ai l’ambition, non des honneurs, mais du talent et de l’esprit. J’aime sincèrement le bien et la vérité, et quelquefois je m’effraye de voir combien j’ai côtoyé le rivage contraire. Voilà des raisons de rougir, de s’humilier, de s’avouer un misérable et de supplier Dieu de tremper cette pauvre âme dans de plus fortes eaux. Je pense souvent aux saintes âmes que vous dirigez, je ne sais pourquoi l’idée de la pureté parfaite a toujours été pour moi dans un rapport très direct avec l’idée de la force. Je suis sûr que le diable, qui en sait long sur cela, serait de mon avis. Voyez les martyres des plus jeunes vierges : il y a dans leurs derniers sont ires et dans les réponses qu’elles font au milieu du fer et du feu, je ne sais quoi d’invin-
cible comme Dieu même; les yieux confesseurs, les pontifes, les convertis sont assurément moins inattaquables, ils connaissent la force du mal, ce qui est déjà un désavantage pour une âme; mais sainte Cécile, sainte Agnès, mais ces petits enfants qui meurent en riant après avoir reçu les derniers baisers de sainte Félicité, me paraissent des géants armés d’une force incomparable et capables d’écraser l’enfer d’un seul de leurs regards. J’aime à croire que vous avez de ces géants parmi les âmes innocentes de vos enfants et de vos religieuses. C’est la consolation des faibles d’admirer les forts et d’applaudir à leurs travaux.
J’ai senti le premier souffle de l’hiver qui approche, dans douze jours je serai sur la route de la chaleur. A la garde de Dieu! Vous savez que nous avons décrété que nous n’étions, ni vous ni moi, gravement malades, et que nous devions avoir de longs jours. Jurons d’exécuter le décret. Cela me rappelle ce fameux serment prêté dans une assemblée politique, en 1792, je crois : « Citoyens, jurons que nous serons heureux! »
Jurons que nous resterons bons amis, cher Monsieur; ce serment-là est permis, sage et exécutable. Je le prête, pour ma part, de très bon cœur.
A Vahbé de la Boissîère»
Pise, 16 novembre 1855 (1).
Plaîgnez-moî, cher Monsieur l’abbé, ou plutôt plaignons-nous. Voici plus de trois semaines que je suis
(1) Son second voyage d’Italis.
perdu pour ceux que j’aime et qu’ils sont perdus pour moi. Je n’ai plus affaire qu’aux voiturins, aux cuisiniers d’auberge, aux garçons d’hôtel, aux porte-faix, aux douaniers. J’ai mis plus de quinze jours pour venir de Paris à Pise, juste le temps peut-être qu’y aurait mis de Sévigné. C’est mal profiter de son dixneuvième siècle, n’est-ce pas? J’avais pensé trouver moins de fatigue dans ce mode de voyage à cause
des repos, des séjours . En somme, j’en suis très
fatigué.
J’ai eu beaucoup de tristesse quand le convoi du chemin de fer a commencé de quitter Paris. Je maudissais avec vous « tous les purgons du monde » et je comprenais votre envie de les envoyer tous à Cayenne.
Je n’ai pu m’empêcher de rire de cette sortie à la Molière, en relisant votre lettre; mais cela ne ralentissait pas le train fatal qui m’enlevait à mes parents, à mes amis, à mes études, à mon sous-diaconat, à toute ma carrière. Il y avait tels points de ce pauvre cœur qui saignaient davantage... Ma sœur et moi nous avons tâché de faire bonne contenance pour l’amour de la volonté de Dieu, et nous avons continué stoïquement notre route sans vouloir avouer que la douleur soit un mal.
J’ai vu à Marseille de nombreux embarquements de troupes, hélas I j’ai vu aussi des arrivées de Crimée. Lequel du départ ou du retour est le plus triste? Je ne saurais le dire. Ces pauvres gens qui reviennent, je ne parle pas des blessés et des malades, sont si exténués, si vieillis I Ils portent sur leurs visages je ne sais quoi qui a tant souffert, que la seule vue effraye
m ANNÉE 1855
et fait peine. J’ai visité, par piété chrétienne et nationale, le grand hôpital de Marseille où sont déposés les blessés et les mourants renvoyés de Kamiesch ou de Constantinople. Vous dirai-je que cette visite m’a profondément ému? Quel cœur faudrait-il avoir pour par» courir sans angoisses ces longues salles encombrées de jeunes gens mutilés, souffrants, défigurés, étendus depuis six ou huit mois sur un lit de tortures loin de leurs sœurs et de leurs mères? Dieu m’a fait la grâce de me sentir prêtre dans ce lieu-là. Je ne sais quoi a tressailli dans mon sein qui m’a révélé combien un jour je pourrais aimer les âmes, pour Jésus Christ. Je me suis approché d’un de ces lits, j’ai tenté quelques mots. Je craignais d’être mal reçu; mais voilà que mes pauvres paroles ont été accueillies avec bonheur et bénies... Cela m’a encouragé. J’ai posé mon chapeau sur une chaise et au lieu de passer un quart d’heure comme je le croyais dans cet hôpital, j’y ai passé toute la fin du jour. Ah! dites-ie-moi, cher Monsieur l’abbé, y a-t-il sur la terre une volupté plus profonde que de sentir qu’on a consolé une âme souffrante, qu’on a jeté une goutte d’amour sur cette plaie du désespoir, sur cette blessure d’une âme qui doute de la Providence? J’aurais cent traits à vous redire de cette visite... mais vous savez trop de ces belles choses intimes et qu’on recueille dans le secret commerce des âmes pour que j’y prétende ajouter. Passons donc...
Nous sommes allés par terre de Marseille à Nice, et encore par terre de Nice à Gênes. C’est une des belles et célèbres routes d’Europe. On côtoie toujours la mer; et les premiers plans, couverts d’oliviers avec des bosquets
de myrthes, d’orangers et même de palmiers, changent à chaque pas. A Gênes, nous avons pris la mer; il faisait beau temps, la Méditerranée était calme comme un lac, n’impone; j’ai passé des rêveries du clair de lune à ce hideux et infect trou qu’on appelle une cabine et que j’appellerai classiquement un vorr/ if orium; etlà... oui enfin, pendant des heures! C’est là encore que je bénissais les médecins sans compter que ces spasmes violents me donnaient des goûts de sang à la bouche et que je craignais le retour de mon mal. Je suis arrivé brisé à Livourne.
J’ai trouvé l’opinion anti cléricale bien excitée en Piémont. On m’a hué dans les rues, on a craché sur moi, j’ai reçu le crachat en partie au visage. Jamais pareille offense ne m’avait été faite; elle était trop sérieuse pour être mal prise, et je l’ai reçue eu pensant à la nuit de la Passion. Ce n’esl rien d’être méprisé soimême, mais de voir l'Église méprisée! de voir ce poids de ridicule et de discrédit peser sur elle!... Ah! voilà le véritable et sérieux sujet de tristesse. Je vous en raconterais encore, mais je n’ai plus que la place de vous dire que je vous aime, que je prie pour vous, que je pense à vous et que, en Italie comme à Paris, comme h je suis votre ami bien tendrement dévouée
Au R, P, Lacordaîre,
Pise, 5 décembre 1855.
Mon Révérend Père et excellent ami,
J’ai reçu et j’ai lu aujourd’hui la vie que vous avez écrite de M. Ozanam; j’avais retardé jusqu’à ce soir de répondre à votre lettre. Je serais un ingrat si, avant toutes choses, je ne commençais par vous remercier de cette éclatante satisfaction que vous avez donnée à nos désirs. Il y a plus d’un an, je fus un des premiers, sinon le premier, à vous parler de cette œuvre. Je ne me lassai point pendant longtemps, jusqu’à une sorte d’importunité, que je sentis et qui m’avertit de ne plus insister. Vous eûtes le loisir de prendre conseil avec vous-même, et enfin cette belle œuvre fut commencée. La Providence, dans des jours qui me sont chers, m’amena près de vous pour en entendre, de votre voix, la première lecture. Je connus ce jour-là qu’une autre faveur m’était donnée..., mais celle-là si imprévue, si mal méritée que j’en fus comme effrayé... Enfin votre travail a paru, il est venu me chercher dans mon exil, il est là sur ma table. La morale de cette petite histoire est que vous avez été bon envers nous, généreux envers la mémoire d’un homme que nous avons longtemps suivi comme un maître, indulgent particulièrement à mon égard.
Il est impossible de lire ces pages sans comprendre que votre but a été de faire du bien aux enfants de ce siècle, que vous avez tant aimés : votre récompense, mon Père, comme pour le reste de vos travaux, n’est
donc pas de ce monde. Cependant, parce que Dieu ne condamne pas la nature, même dans le cœur de ses saints, si la reconnaissance et l’affection de nos âmes peuvent être une joie pour vous, croyez que cette œuvre les a encore augmentées. Pour ma part, je prie Dieu de vous en bénir. Toute l’éducation de mon esprit et de mes idées m’est venue de vous et de M. Ozanam : rien ne m’était plus doux que de voir son nom s’élever devant le siècle porté par votre nom. Vous y avez ajouté le légitime orgueil d’avoir fourni mon caillou à l’édifice. Jusqu’ici, je n’ai pas voulu vous dire combien cet honneur m’était cher, pour vous laisser très libre devant les seuls motifs du bien en soi ; mais maintenant, mon Père, je puis vous confesser à mon aise le contentement que j’en ai ressenti. Je me suis ramené à six ou huit années en arrière. Je me suis ramené à cette place où j’allais, enfant, perdu dans la foule que vous entraîniez dans la maison de Dieu, m’enivrer de voire éloquence et de la splendeur de la vérité. Je me suis donc revu en ces temps, alors que je m’estimais heureux de vous apercevoir de loin après des heures d’attente, ou de n’être pas hors de la portée de votre voix.
L’homme qui m’eût dit alors : « Tu entreras dans « l’amitié de celui qui est là, si haut et si loin...; tu ({ auras le droit de mettre ta main dans la sienne; mais « je veux t’étonner davantage : deux pages écrites par « toi seront recueillies dans ses œuvres, se liront à « côté des discours que tu entends aujourd’hui... », cet homme-là, mon bon Père, qu’en dites-vous? auraije pu, aurai-je dû le croire? Singuliers jeux de la main divine, qui fait croître de petites plantes au pied des
cèdres, et donne des grains de sable pour compagnons aux grands flots de l’Océan.
Pardonnez ces redites et ces longueurs au bonheur de tels souvenirs!
Votre œuvre est donc belle. Je regrette de n’étre pas à Paris pour jouir de votre gloire, s’il y a une gloire icbbas, et pour rougir des louanges qu’on vous donne, comme c’est ma modeste habitude. Il y a cent traits que j’aime dans ces pages. Le style est austère et doux, et tout illuminé du demi-sourire de la belle antiquité. Vous y parlez bien comme celui devant qui marche cette muse de la parole, qui commande le respect et semble dire le mot des anciens : favete linguis. Enfin on entend cet ordre; et le fait est qu’on vous écoute attentivement jusqu’à la fin.
Ah! mon bon Père! tenez, la pensée que je vais vous dire sera peut-être née pour mon malheur, mais je vous jure que je ne me crois pas le droit de la retenir. On ne tient pas toujours de soi-même ses idées; c’est souvent le dépôt des cinq talents dont on devra rendre compte au père de famille... Savez-vous donc l’idée que j’ai? C’est que votre génie, comme penseur et comme écrivain, est arrivé maintenant à sa perfection. Si j’en avais pu douter, le charme de ces derniers écrits me l’aurait bien montré. Il y a maintenant en vous je ne sais quoi de plus pénétrant, de plus intime, de plus assuré que jamais. Est-ce le temps que vous avez pris pour poser la plume et renoncer à l’enseignement de l’Évangile? Je crains bien votre humilité dans les mains du démon! Certes, l’œuvre à laquelle Dieu vous a appelé est grande, noble, telle que l’eussent aimée Clément
d’Alexandrie et Orig^ine... Aussi Dieu me garde de toucher coQime un écervelé à celle grande occupntion de voire vie présenle, et d’en parler sans connaissance et sans respect. Mais en même temps que cette œuvre, et à côté d’elle, n'auriez-vous pas une heure ou deux par jour à nous donner, à donner à cette génération de notre siècle que votre parole atteignait, que votre plume atteindrait encore, elle et elle seule, et que vos fondations actuelles, si fécondes qu’elles soient pour l’avenir, n’atteindront jamais? C’est vous, vous-même que je redemande encore pour un peu de temps, en faveur de ces âmes auxquelles vous avez tant donné déjà... Et dans quelle forme vous redemandé-je? C’est vous-même encore, mon bon Père, qui répondez à ma question. Un jour, il y a longtemps déjà, vous prononçâtes devant moi le titre d’un livre que vous rêviez de faire. Voici le titre de ce livre : Lettres à un jeune homme sur la vie spirituelle (1). Cette pensée me frappa plus que je ne puis vous dire, et c’est une impression que rien n’a effacée, ni diminuée en moi. Qu’il serait facile pour vous de faire ce livre I Sa matière même permet de fréquentes et continuelles interruptions. Vous avez sous les yeux, à Sorèze, cette jeunesse à laquelle et pour laquelle vous écririez; enfin, il y a même je ne sais quel lien très logique entre votre situation présente et un tel travail, qui fait croire que c’est bien maintenant et non plus tôt que vous deviez le faire.
Ab! mon Père, c’est votre faute 1 Pourquoi, un jour,
(1) LeR. P. Lacordaire a publié, en 1857, les trois premières Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne, qui devaient être, mais qui n’ont pas été, suivies de beaucoup d’autres.
m’avez-vous confié le désir d’un tel livre? Pourquoi, maintenant, nous avez- vous montré, dans les pages excellentes que nous venons de lire, ce que pourrait votre esprit pour Dieu? Et quels sujets plus dignes de votre plume; mais quelle plume aussi plus digne que la vôtre, par l’intégrité de son honneur, de toucher à ces grands sujets? N’aimeriez-vous pas épancher votre âme dans celle de la jeunesse qui vous est fidèle, sur les grands devoirs de la vie religieuse et civile, sur les lois de l’honneur, du courage, du désintéressement, de la charité, de la tolérance, de Tamour sage de la liberté, du travail, du sacrifice, de la vocation, delà chasteté? Que sais-je? Je suis fou de paraître vous indiquer ce qui ne me vient que de vous; mais oubliez-moi complètement et ne voyez que le projet en soi. Ne vous semblet-il pas qu’une telle entreprise soit digne de continuer l’enseignement dogmatique de Notre-Dame? Je ne connais que le livre des Devoirs des hommes de Silvio Pellico qui fût un précédent pour vous. Mais il me semble que, malgré ses beautés réelles, ce livre est insuffisant, un peu froid, et bien facilement dépassé par votre inspiration.
Oui, vous y réfléchirez, dussiez-vous dire en lisant ma lettre : « Ce diable d’enfant-là ne me laissera donc pas « tranquille I » Je vous conjure d’y réfléchir. Ce n’est pas une proposition que je vous fais; rien n’est de moi ici, tout est de vous, et je n’aurai eu que le mérite d’avoir recueilli une bonne pensée, née un jour de votre cœur, de la garder prudemment pendant deux années, et de vous la présenter au jour opportun. Ce serait déjà assez, pour notre joie intérieure et pour notre récompense!
Je n’al pas reçu votre lettre d’Avignon, malgré les dé marches que j’ai faites auprès de l’administration des postes. Je la regrette et l’attends tous les jours, mais sans y renoncer. Je la demanderai pendant cinq ans, s’il le faut. Quand on entre en campagne avec un tel bagage de patience, on doit réussir, même en matière administrative. Mais j’ai reçu votre lettre adressée à Pise. La joie qu’elle m’a causée est d’un prix inestimable dans les conditions de malaise, d’inquiétude, d’isolement, que la Providence m’a faites loin des miens et loin de mon pays.
Je travaille ici assez régulièrement, mais jamais plus de six à sept heures par jour. Je lis, la plume à la main, VHistoire ecclésiastique de Fleury, et pour les points importants je vais aux originaux. Quelle pureté, quels parfums d’énergie et de liberté dans les monuments de la primitive Église I Quelle exhortation à la foi de Jésus- Christ 1 Qui nous donnera d’aimer Dieu comme ils l’ont aimé? Me trompé-je?Il me semble que je vous aime un peu de cette sorte, comme le diacre Laurent aimait saint Sixte. Mais saurais-je vous suivre jusqu’au martyre? Dieu aidant, pourquoi non? Je vous embrasse tendrement, comme votre fils, en cette pensée.
Au R, P. Gratry,
Pise, 17 décembre 1855.
In incorruptihilitate quieti et modesti spiritus. Mon très bon Père, vous voyez que je n’oublie pas ma devise et vos affectueuses recommandations. Si Je les
oubliais, ce qui n’est pas possible, j’ai près de moi ma chère sœur qui me les rappellerait aussitôt. Gonflezvous donc dans sa fidélité et dans celle de mon souvenir. Laissez-moi vous dire d’abord, pour n’y plus revenir, que je mène ici la vie la plus calme, la plus retirée, la plus solitaire. Suis-je récompensé de cette vie de soins comme j’aurais lieu de l’espérer? — Oui et non. Oui, parce que peut-être serais-je mort déjà dans de moins bonnes conditions de vie; non, parce que je sens en moi une extrême délicatesse, une sorte de ruine intérieure qui fait de moi un malingre pour le reste de mes jours. Je m’en console encore, si Dieu me laisse, comme à présent, la faculté de l’aimer, d’aimer quelques belles âmes avec lui, et de travailler cinq ou six heures par jour. Voilà le but actuel de mes ambitions Au reste, j’ai souvent remarqué combien notre nature est riche en consolations, alors même que tout semble désolé pour nous. Dernièrement, étant fort souffrant, et par un surcroît d’incommodité, très fatigué des yeux, incapable par conséquent de lire, d’écrire, de rien faire à l’extérieur, j’éprouvai un tel plaisir à sentir que tout cela ne m’empêchait pas de penser, que j’en fus ravi, presque enthousiasmé. L’idée ne m’était jamais venue de remarquer aussi intimement l’excellence de ce don ; ü me semblait que, ce dernier sanctuaire demeuré inviolable, on pouvait à la rigueur abandonner le reste, et qu’enfin, les seules joies de l’âme, ^les seuls mouvements de l’âme demeurant, on pouvait encore ne pa? renoncer à être heureux I Certes, mon bon Père, nous ne sommes pas mis à cette épreuve, et Dieu a pitié de notre faiblesse. Mais enfin, ne vaut-il pas mieux con-
naître d’avance toutes ses ressources? Quelles joies dans le travail 1 quelles joies dans cette fécondité spiri* tuelle qui est l’un des traits les plus exacts de notre ressemblance à Dieu ! Si peu que nous fassions dans cet ordre de mondes, quelle dignité, quel honneur dans notre ouvrage I Que Dieu est bon de nous avoir donné ces divins refuges contre les misérables embarras de notre vie terrestre!
Après cela, mon bon Père, il faudrait pouvoir vous annoncer quelque belle découverte ou quelque bon traité de métaphysique, car quelle apparence qu’on ait tant de bonheur à penser de pauvres petites choses? Eh bien! ma thèse n’en est que mieux prouvée, et si je suis très soutenu et très consolé par une petite étude d’histoire ecclésiastique que je fais comme un enfant, que serait-ce si j’avais beaucoup d’esprit et de grandes entreprises entre les mains? Je fais donc de l’histoire ecclésiastique, et je suis ravi de cette étude. J’ai pris Fleury, qui m’a attiré par ce qui reste en lui du dixseptième siècle. C’est encore la royale splendeur du bon sens français. En vérité, c’est ie signe des grands esprits de ce temps : ils pensent droit, ne voient pas double et expriment simplement ce qu’ils pensent; le contour de l’idée n’est pas vague, indécis, fondu ; non, il est net et ressort vivement, comme le relief d’une bonne médaille bien éclairée. La lecture de ces livres repose de notre façon de penser actuelle si tourmentée, si compliquée. On y respire dans une atmosphère plus calme, largior hic campos œther.,. Toutes les fois qu’un fait important, métaphysique ou historique se présente, je quitte Fleury et vais aux originaux. J’ai eu