‹ Lettres de l'abbé Henri Perreyve, 1850-1865Chapitre 20 sur 54 · Î2 ANN^S · texte numérisé non relu

Î2 ANN^S

ainsi Toccasion d’aborder les écrits des saints Pères. C’est pour moi comme un nouveau monde. Une des premières fois que j’ai pris Tertullien, j’ai été si frappé, si ébloui de tout ce que j’y ai vu à la fois de grand, de lumineux, de profondément intéressant, que je n’ai pu de longtemps me fixer à une idée, à une page. J’allais toujours, je voulais tout à la fois; absolument comme un enfant trop riche, trop accablé de présents, qui veut tout prendre, des jouets, des fieurs, des fruits, et ne sait comment faire n’ayant que deux mains. Maintenant je suis plus calme, je me suis imposé la règle de fermer le livre, quand le passage cherché est lu et copié, craignant de m’engager dans ces régions immenses d’où je ne puis plus sortir qu’avec une peine infinie après m’être égaré vingt fois.

J’ai oublié de vous dire, pour vous rassurer au sujet de Fleury, que j’ai près de moi également les Annales de Baronius, et que, dans tous les points où perce le bout de l’oreille du gallicanisme, j’ai recours à notre célèbre cardinal. Si j’avais le temps, je voudrais faire une petite étude intitu .ée : de la protection accordée à r Église par les premiers empereurs chrétiens. Il s’agirait de prouver que l’Église ne peut absolument recevoir des gouvernements temporels qu’un seul bienfait : celui de la liberté; que toute autre prétendue faveur tourne à l’oppriraer, et, pour prendre un exemple, que toutes les odieuses violences du règne de Constance sont contenues en principes dans les prétendues faveurs de Constantin. J’ai réuni très patiemment mes textes, mais je passerai outre et réserverai tout cela pour l’avenir... si avenir il y a.

Dans le moment que je vous écris, cher Père, l’Arno, qui passe sous mes fenêtres, charrie d’énormes glaçons; le ciel est noir, ce qui, joint à la blancheur de la neige, donne à notre ville de Pise un petit air de Sibérie assez prononcé; les gens passent dans la rue, le manteau sur le nez et les doigts fourrés dans le scaldinOy sorte de chaufferette qu’une Italienne, voire un Italien, ne quittent pas de l’hiver.

Mon bon Père, il y a un hiver partout, il y a des sots partout, partout des gens forts et violents qui oppriment les autres, partout un grain de superstition et de polythéisme. Cela est triste, et j’ai le défaut de ne pouvoir m’accoutumer à cette vue, d’où suivent des colères et des indignations très inutiles. J’ai cependant pris le moins mauvais parti, qui est de vivre avec les morts. Mais là encore, et là plus que chez nous, que de violences 1 que de cris de détresse I que de larmes arrachées par la force méchante ! que de succès contre cette pauvre petite tige de la liberté, de la conscience morale, si frêle, toujours dépouillée, courbée jusqu’à terre, immortelle cependant! Où se réfugier pour trouver la paix dans l’ordre et le calme divin? — En soi-même? — Hélas! là moins qu’ailleurs. Disons donc : en Dieu seul! J’apprends chaque jour à connaître davantage le prix de la foi, et le solide bonheur qu’il y a de pouvoir fermer les yeux à tout l’univers pour ne plus rien voir que la vérité en Dieu.

Je vous embrasse tendrement, mon bon Père, et en vous tous ceux qui vous entourent et que j’aime.

A Vahhé de la Boissière,

Pise, 5 janvier 1856.

Cher Monsieur Pabbé,

Pardonnez-moi les retards de cette lettre et sa brièveté. J’ai encore été malade, retenu à la chambre et ne pouvant plus travailler. Le belle fête de Noël est venue à point pour me consoler par les pensées si douces, si tendres qu’elle nous apporte et que j’aime plus que toutes! Figurez-vous que cette chère fête de Noël m’a inspiré et que j’ai fait une pièce de vers I Riez tant que vous voudrez : je suis, je suis poète...

Ce n’est point un sonnet, c’est la traduction de VAdeste fideles :

Venez, enfants de Dieu, radieuses phalanges.

Marchons à Bethléem, marchons avec bonheur;

Il est né, voyez-le, c’est lui, le roi des anges,

Venez, adorons le Seigneur.

Les bergers avertis abandonnent la veille.

Marcher était trop lent au gré de leur ardeur.

Us courent, suivons-les, et d’une ardeur pareil!®

Venez, adorons le Seifîneur.

l'iuüs verrons ee voiler, sous une chair mortelle,

Du monarque éternel, l’éternelle splendeur;

C’est un Dieu tout-puissant, c’est l’enfant le plus frêle, “ Venez, adorons le Seigneur.

Il gémit, il a froid, sa misère est extrême;

Nos larmes, nos baisers lui rendront la chaleur;

Pour tant d’amour, Jésus, que voulez-vous ? — Qu’on m’aime ; — Oui! je vous aime, ô mon Seigneur!

Voilà ce que je vous envoie pour vos étrennes avec prière de faire lire ces vers par quelque petite enfant bien innocente et bien pure qui en sera édifiée, et en produira un acte d’amour de Dieu plus beau que toutes les poésies du monde.

Pise, 5 janvier 1856

Merci, mon bien bon Eugène, de ta longue lettre, à laquelle j’aurais dû répondre, si je l’avais pu, depuis plus de quinze jours. Mais tu as su mes malheurs; j’en suis un peu sorti pour le moment présent, et j’en profile aussitôt. Cher ami, combien je voudrais être auprès de toi, avoir ta main dans la mienne, et reprendre ainsi ces rares, mais longues et vraies conversations, que nous avons connues celte année I Ce que tu me dis de toi m’a été au cœur; je compatis à tes maux à force de souffrir. Moi non plus, Eugène, je n’étais pas accoutumé de marcher dans des chemins couverts. Jusqu’à présent, Dieu me montrait de loin le but où il m’attendait; mais aujourd’hui, je ne suis sûr que d’une chose, c’est que je suis également incapable de tout. Cette ex-

trémilé d’impuissance est-elle la fin de ma vie ou un point de départ? Dieu me veut-il à lui sans œuvres, ou se plaira-t-il à tirer quelque chose de ce néant? Je ne sais; je m’efforce d’être également prêt à l’une ou à l’autre de ces fortunes. En attendant, j’ai tâché de faire chaque jour mon petit travail, comme un ouvrier blessé qui s’efforce néanmoins de gagner le pain de sa famille. Il y a une grande et pure joie dans cette lutte; on aime à dérober ainsi à la tyrannie de ce misérable corps quelques heures libres pour la pensée. Au bout de deux mois d’une semblable attention à profiter de tout le temps possible, je me suis aperçu que j’avais fait plus de choses que dans certaines époques de santé vigoureuse. Gela m’a raccommodé avec ma vocation de malingre, et j’ai entrevu la possibilité de faire quelque chose pour Dieu, malgré tant d’obstacles. Je ne sais s’il n’y a pas, dans l’effort de l’esprit qui lutte contre les empêchements de la maladie, une ressource nouvelle d’énergie et de vigueur pour la pensée. On travaille alors un peu comme on se battrait. Enfin, je me fais donc à ma condition jusqu’à nouveau découragement, et tu liras peut-être un jour une étude intitulée : De la, liberté de VÉglise, qui sera née de cette lutte dont je te parle.

AhI la liberté de l’Église, aimons-la, Eugène I Fais avec moi le serment de l’aimer, de l’aimer toujours et de la servir toujours .. HélasI j’apprends à l’aimer à deux écoles différentes, quoique plus d’un lien les unisse : dans l’histoire de Constantin et de ses successeurs, et dans l’histoire actuelle de l’Italie; celle que j’ai devant les yeux dans mes que je

vois vivre el passer sous ma fenêtre. Qu’elles sont éloquentes chacune à sa manière 1 Pauvre Italie! J’ai vu déjà un bon nombre de personnes éminentes de la Toscane, avec lesquelles j’ai abordé tout de suite franchement la question politique et religieuse. Mais quelle tristesse! quelle humiliation! quel découragement! quels regrets I Je vis ici fort retiré ; mais le peu de personnes que je vois est distingué et connu. J’ai eu d’abord de bonnes relations qui m’en ont procuré d’autres. J’irai la semaine prochaine voir à Florence le marquis Gapponi, le chef du parti catholique en Italie. Hélas! qu’il est honnête et faible ce parti!.,.

Rome, 23 janvier 1856.

Mon bon ami,

Me voici donc une seconde fois aux pieds des saints Apôtres! Je ne puis t’exprimer la vive et intime joie que j’éprouve à le sentir. Je suis revenu à Rome comme on revient aux choses incomparablement belles, avec ce sentiment de bonheur qui n’est plus même troublé par la surprise. Non, je connaissais tout cela; il y avait déjà bien des souvenirs pour moi dans tous ces lieux, je n’y étais point un étranger, j’y ai recueilli tout à loisir le bonheur de les revoir.

J’ai déjà eu la grâce de communier de la main du Saint-Père, dans la belle et touchante solennité de sainte Agnès. Peut-on voir sans attendrissement tout l’éclat de ces pompes magnifiques prodiguées en l’honneur de cette humble jeune fille, morte à Rome il y a

dîx-sepl siècles? Deux petits agneaux blancs, ornés de fleurs et de banderoles, sont bénis par le Pape, et leur laine sert à tisser les palliums. AhI n’est-il pas vrai que le plus beau vêtement de l’Église est celui que lui tissent les cœurs purs, celui que lui donnent l’innocence de ses vierges et la chasteté de ses prêtres?

J’ai trouvé Pie IX en très bel état de santé; sa physionomie est toujours celle que je lui ai connue, même dans l’exil, rayonnante de bonté.

J’ai eu le bonheur d’être présenté hier au R. P. Newman par le P. Ambroise S. John, qui a passé quelques jours à l’Oratoire. Newman est un homme infiniment doux et aimable, n’ayant rien de la raideur britannique, et plein des plus hautes idées sur l’avenir religieux de l’Angleterre. J’ai eu par lui des détails bien précieux sur ce qu’on peut espérer de ce beau pays, si naturellement pieux et grave. Que de choses fermentent, et que le froment de Dieu est encore abondant I Les moissonneurs manquent. Le P. Newman me disait : « Il ne « nous manque que des prêtres. » Hélas!...

Notre conversation était des plus singulières; il entend le français et répond en italien; je lui parlais donc français, puis il fallait parler italien avec le P. S. John, qui ne parle pas français, et enfin ils se parlaient anglais l’un à l’autre. A travers cette Babel, les idées faisaient leur chemin, et je ne sache pas qu’une seule se soit égarée.

J’ai la conviction que l’air de Rome me sera infiniment plus salutaire que celui de Pise, je vais mieux.

Nous avons revu sur les pierres rouges du Colisée et la rouille immortelle des vieilles ruines, ces rayons d’or du soleil italique dont les brumes de Toscane nous avaient toujours voilé l’éclat. Il fait bon^ chaud et pur; enfin, je suis content, et pour le moment tout est à la hausse... tout, sauf mes fonds, car ces bonheurs-là sont ruineux! Nous ne cessons de dire que nous mangerons nos souvenirs dans notre vieillesse.

Cher ami, je m’oublie avec cette bien-aimée Rome. Adieu, je prierai souvent pour toi, surtout au tombeau des saints Apôtres.

Je t’embrasse tendrement.

A M. Heinrich,

Rome, février 1856.

Mon bon Heinrich,

Je profite d’une occasion pour t’envoyer un cordial souvenir. Il y a longtemps que j’aurais dû répondre à ton excellente lettre; je me repens de mes retards et je t’en demande pardon. Tu m’y disais de bonnes choses, et qui m’ont été au cœur; les moins bonnes étaient les choses flatteuses sur mes débuts et mon avenir littéraire. Plus je vais, plus je sonde avec effroi l’abîme de mon ignorance. Ne te laisse donc pas aller à attendre beaucoup de moi, comme tu le dis; je ne puis travailler que fort peu, sans beaucoup de suite, et j’ai le travail bien moins facile que tu ne le penses. Il se pourra donc

faire, qu’après quelques articles de revue et un ou deux livres de piété à l’usage des collèges, j’entre dans ma vieillesse et dans l’heure de ma mort; tu vois que je me flatte encore en me promettant de vivre jusqu’aux cheveux blancs.

L’important est de servir Notre-Seigneur Jésus-Christ comme nous le pouvons, et par les armes qu’il nous a confiées. Je me réjouis de te savoir en un bon poste, où lu pourras facilement faire du bien et replacer quelques intelligences sur les sentiers éloignés de la foi. Cette mission a ses difficultés ; il faut être franchement chrétien, mais il ne faut jamais être prédicateur. Il faut faire du bien à ces pauvres susceptibles sans qu’ils s’en aperçoivent : ils ont horreur d’être sauvés. Tu as l’esprit assez délicat et assez flexible pour ne jamais excéder celte parfaite mesure, et Dieu, en te faisant vivre longtemps parmi ceux qui le connaissent mal, t’a bien préparé à cet apostolat. Je me réjouis encore une fois de penser à tout cela. Moins je pourrai faire moi-même, plus je devrai me réjouir dans vos travaux et remercier Dieu de vos bonnes œuvres.

Je prierai pour toi sur les reliques de saint Pierre et de saint Paul. Avec quelle joie profonde et vive j’ai touché des lèvres et du front les saintes pierres de leur tombeau 1 Avec quelle joie je regarde le dôme étincelant de Saint-Pierre à travers les ruines des Thermes et des palais des Césars 1 11 y a dans ce seul regard une leçon d’histoire infinie à laquelle une vie d’homme ne suffirait pas. Au fait, c’est encore plus i’histoire de Dieu que la nôtre. Je t’embrasse dans l’amour de ces souvenirs, adieu. Puisses-tu jouir d’une bonne santé; la mienne

de demain. Cras longum iterabimus œquor! Adieu, ami, je suis à toi en Notre-Seigneur.

Rome, 5 février 1856.

Affreux ami, n’en parlons plus 1

Donc, mon bon Eugène, je n’aurai plus la simplicité d’attendre tes lettres et je ferai à moi tout seul les frais de la correspondance, voilà qui est entendu. Laisse-moi t’embrasser pour commencer; je t’aime à Rome comme à Paris.

J’ai vu il y a quelques jours le cardinal Villecourt, ce bon et saint prélat que tu as connu aussi aux Eaux- Bonnes. Mon introduction a été facile à cause de ce souvenir récent, et je compte un peu sur son appui en cas de choses graves. Ces choses graves seraient la décision que j’attends au sujet de mon sous-diaconat. Serai-Je, oui ou non, sous-diacre à Rome? Ce désir s’est réveillé en moi au contact des reliques des saints. Ma santé est en état de supporter huit ou dix jours do retraite ; enfin il n’y a que la question d’opportunité et celle de ma dignité. Heureusement, c’est tout. J’attends avec confiance, et très disposé à la plus parfaite soumission, ce que l’on décidera. Je tremblerais d’avoir influencé en rien la décision à cet égard, et je t’assure que je n’ai fait, en écrivant à mes supérieurs, qu’exposer les faits avec les raisons pour ou contre.

Ah 1 mon bon Eugène, que nous sommes heureux do croire 1 Quel don que celui de la foi! Laisse-moi te dire est meilleure et je suis heureux» eu attendant les peines

que, dans mes promenades solitaires, quand je repose mon front sur la croix de bois du Colisée, ma prière ordinaire, celle que je fais avec une émotion indicible, est le Credo, Je la dirai à ton intention un de ces jours, au pied de cette croix qui est peut-être le lieu de la terre où mon intelligence chrétienne éprouve le plus grand bonheur. Je la ferai, cette prière, pour t’obtenir de Dieu la grâce de ne jamais osciller dans la foi, de ne jamais avoir à combattre, mais de garder, dans un cœur vraiment sacerdotal, cette intégrité parfaite d’une foi sans tache qui est le plus grand soutien de la vie.

O cher ami, je te le dirai encore : j’ai fait une promesse à Dieu le jour où j’ai eu l’honneur de communier de la main du Saint-Père. Hélas! quelle promesse! Mais enfin si jamais, par la disgrâce des temps, il était nécessaire de me la rappeler, n’y manque pas. Quand j’ai baisé l’anneau du pêcheur, avant de recevoir le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, j’ai dit à Dieu : « Sei- « gneur, que dans les choses même libres, je ne con- « triste jamais le cœur du Saint-Père; que pas une ligne « ne sorte de ma plume qui résiste jamais à cette main; « que je sache plutôt broyer ma langue avec mes dents <( que parler contre le désir de son âme. »

Adieu, je te rendrai au tombeau des saints Apôtres les prières que tu auras faites pour moi.

Au R, P. Adolphe Perrauà,

Rome, 21 février 1856.

Mon bon ami,

Je ne te demande pas pardon; je suis innocent ou impardonnable, voilà loüt. Mais je compte que tu me jugeras avec ton bon cœur. J’ai reçu plusieurs bonnes lettres de toi auxquelles je n’ai pas encore répondu. Veux-tu que je te montre les vrais coupables de ce méchant retard? Viens ici, viens voir Saint-Pierre, Sainte- Marie-Majeure, Saint-Jean-de-Lalran, le Colisée, le Forum, les collines étemelles, les lignes ondulées de la campagne romaine, ces lignes indescriptibles des horizons romains qui séparent si doucement la terre du ciel et qu’interrompent çà et là une ruine, un pin, le petit clocher d’un couvent avec sa croix... Voilà les vrais coupables; je te le donnerais en mille I Mon bon Adolphe, si tu crois que je t’oublie et que je vous oublie, tu es bien plus méchant que moi 1 Tiens, l’autre jour encore, je rôdais autour du Colisée avec un livre qui me vient de toi, avec l’introduction de Michelet à l’Histoire universelle. J’aime en ces lieux-là les grands traits de l’histoire; on est placé trop haut pour apercevoir les détails, il vous faut des historiens qui voua redisent toute l’histoire du monde en une heure. Mais quelle n’a pas été mon émotion quand tout à coup, sans m’y attendre, je suis arrivé à cette belle pensée de cette malheureuse âme perdue : « J’ai baisé de bon cœur la U croix de bois qui s’élève au milieu du Colisée vaincu

« par elle. De quelles étreintes la jeune foi chrétienne « dût-elle la serrer, quand elle apparut dans cette en- « ceinte entre les lions et les léopards! Aujourd’hui « encore, quel que soit l’avenir, cette croix, chaque jour « plus solitaire, n’est-elle pas pourtant l’unique asile de « l’âme religieuse?... » Je me suis levé, malgré moi, de la pierre où j’étais assis ; je n’ai eu que cent pas à faire pour être au pied de cette croix; je l’ai baisée, non cette fois pour moi, mais pour cette pauvre âme qui a forcé Dieu de la quitter. Mais l’auteur s’était trompé : cette croix n’était pas solitaire; une foule de chrétiens l’entouraient en chantant, sur un mode plaintif et plein d’amour, les souffrances de Jésus-Christ; on faisait le chemin de la croix dans le Colisée. Non, l’impiété n’a pas encore réussi à isoler Dieu sur nos autels.

Je me réjouis bien sincèrement de penser que vous vivez dans un mouvement d’idées nouveau, plus ardent, plus ami de nos espérances et de l’avenir. Les efforts de quelques bons chrétiens de notre temps justifieront du moins l’Église au jugement de ceux qui nous suivront. On parle beaucoup ici du Correspondant ^ j’en fais propagande et je sais de très bonne source qu’il est beaucoup plus en faveur qu’on a coutume de le croire. Ç’a été pour moi-même une découverte. Le P. Lacordaire m’a écrit qu’il donnait, jusqu’à nouvel ordre, toutes ses sympathies à ce recueil, et il m’a môme assuré que, le 25 mars prochain, commenceraient à y paraître ses conférences de Toulouse. Cela mettra le Correspondant où il u’a jamais été. L’article du prince de Broglie

sur les caractères delà polémique religieuse fait ici une

véritable impression. Ces bons Romains ne jugent pas

toutes ces querelles avec l’ardeur que nous y apportons en France; point du tout, ils sont comme accoutumés à écouter tous les procès de l’univers, et ils donnent froF dement raison, entre deux prises de tabac, à celui qui leur semble avoir raison.

Je te prie de transmettre au Père Gillet, dans l’enveloppe de mes plus affectueux et respectueux souvenirs, les meilleurs compliments de l’excellent cardinal Villecourt. Celui-ci a bien des bontés pour moi; il m’emmène promener dans son grand diable de carrosse rouge, ce qui me donne l’horreur des grandeurs, n’y ayant que l’avantage d’être salué par les sentinelles et gardé à vue par de maudits laquais qui vous empêchent de faire un seul mouvement en liberté. Il me fait payer le passage en se moquant de moi tant qu’il peut, et je le provoque moi-même pour lui faire passer une heure un peu divertissante, chose rare pour un cardinal comme le cardinal Villecourt. Il est estimé ici et vénéré comme un saint; il a un grand trône en bois doré avec du velours rouge qu’il a mis tout gauchement dans un grand cabas de chambre entre des fauteuils verts râpés, et en attendant mieux, il mange dans un petit trou trop étroit pour qu’on puisse commodément le servir. On dit qu’à Rome quelques-uns rient sous cape du cardinal Villecourt, et moi je dis que le bon Dieu rit de ceux-ci. Rira bien qui rira le dernier.

Mon bon Adolphe, je te rendrai, au tombeau des saints Apôtres, un peu des prières que tu as faites pour moi; mais je ne te rendrai jamais l’équivalent. On fera donc comme on pourra, et tu seras un indulgent créancier. On a reçu ici le discours d’ouverture d’un jeune

professeur lyonnais qu’on aime et qu’on ne nomme plus qu’avec les plus grandes précautions respectueuses : Major e longinquo reverentia. Dis-lui que, M. Ampère et moi, nous le remercions et le félicitons (1). Je te charge de mes plus sincères amitiés pour ceux qui sont autour de toi. Remercie bien vivement le Père Lescœur et le Père Gambier de leurs lettres; je leu. écrirai bientôt... entre deux Colisée et deux Saint Pierre. Je dois une lettre au Père Gratry, à laquelle pense bien; dis-lui que je la lui ai écrite déjà plus de vingt fois dans mon cœur. Crois-moi, aux pieds de notre commun Seigneur et maître, ton ami bien dévoué.

Rome, 23 lévrier 1856.

Mon cher et excellent père,

Il faut que tu aies, ainsi que mes amis, beaucoup d’indulgence pour la rareté de mes lettres. Je voudrais t’écrire plus souvent, mais alors le peu d’heures que je puis consacrer au travail serait rempli par la corresdance.

Nous sommes retournés hier dans la prison Mamertine, pour y entendre la messe de notre bon évêque, Mgr de Brésillac (2). M. Ampère y est venu avec nous ; c’est une belle et bonne âme, douce, indulgente, et qui

(1) Il s’agit de M. Heinrich, ci-dessus nommé.

(2) Mgr de Marion Brésillac, fondateur des Missions africaines pour l’évangélisation des nègres, et qui mourut, peu de temps après, à Sierra Leone

est tout pétri, sans le savoir, de vertus chrétiennes J*ai bien prié pour toi, pour ma mère, pour vous tous. La vérité n’a jamais apparu sur la terre sans qu’elle ait excité la haine des hommes, il faut en passer par là ; la prison de saint Pierre et de saint Paul enseigne bien éloquemment cette vérité.

Le climat de Rome est admirable, doux comme un agneau, léger comme une plume et fait pour moi. J’y suis beaucoup moins souffrant qu’à Pise ; mais on me dit que tous les hivers ne sont pas si beaux, alors je ne sais que décider en principe; jusqu’ici je me félicite de ma détermination.

La difficulté de Rome, l’obstacle que j’y rencontre, c’est l’incroyable multitude de gens intéressants qui vous font l’amabilité de venir vous voir, vous invitent et vous reçoivent. J’ai renoncé à entretenir le quart des relations qui m’ont été offertes : le cardinal Villecourt, Mgr Bastide, Mgr Lacroix, le Père Theiner le célèbre oratorien, les Anglais du mouvement puséyste catholique, M. Wilberforce qui vient me voir à me confondre. Alors je prends le parti de ne plus voir personne, je vais au Colisée avec un livre et du papier, et je rentre au soleil couchant. Le fait est qu’on gâcherait son temps et sa vie, si on se laissait aller à cet entraînement. Le matin, je continue mes études.

Cher père, je parle souvent de toi avec nos bonnes voisines; toute la famille t’aime beaucoup. Je m’aperçois qu’on t’aime plus quand on te connaît davantage, c’est signe que le fond est le meilleur; peut-être alors ne fais-tu pas assez de frais à l’extérieur pour te montrer d’abord ce que tu es. Ceci ne serait regrettable que pour

toi, car la plupart des gens vous jugent sur Tapparence; ces gens-là m’ont toujours aimé sur la mine, et j’admire très souvent leurs illusions à mon égard. Mais enfin, maintenant surtout que cela peut profiter à l’amour de Dieu, je me laisse passer pour bon et aimer par erreur.

Je n’ai pas encore eu mon audience du Saint-Père; je compte l’avoir bientôt, ma demande ayant été apostillée du cardinal Villecourt, mon patron à Rome. Je lui ai rappelé, de ta part, la bonne domestique qui disait à Fourvière : « Le petit Villecourt se fera prê- « tre. » Il a bien ri de tout cela et t’envoie son souvenir. Il aime beaucoup à se moquer de moi, fort aimablement, mais enfin pour se distraire, et il me dit : « Croyez-vous que parce que j’ai soixante-huit ans et « que je suis cardinal, je n’ai pas le droit de rire « un peu? » Il mène à Rome la vie d’un ermite et ne peut se mettre aux grandes allures de la pourpre; c’est bien beau I Quand il fut nommé cardinal, il perdit le sommeil pour huit jours; mais l’intention du pape étant encore secrète, il ne pouvait confier ses chagrins à personne. Son vieux domestique Jean lui disait : « Monseigneur a quelque malheur qu’il ne veut pas me « dire, u Et il lui répondait : « Ah I que veux-tu, mon « pauvre Jean? il nous arrive quelque chose de si im- « prévu I » A quoi Jean reprenait : « S’agit-il d’aller au « bout du monde, pourquoi ne me le dites-vous pas? « Vous savez bien que je vous suivrais. » Enfin, le jour venu, ce bon évêque dit donc à son Jean : « Mon pauvre « Jean, je suis cardinal. » Jean ne savait trop s’il fallait rire ou pleurer; mais, depuis qu’il a vu entrer des la-

quais dans ses antichambres et qu’il est devenu majordome d’une grande maison, on dit qu’il a pris son parti d’etre cardinal. Je tiens cela du cardinal lui-môme, du vrai cardinal et non de Jean; mais n’est-ce pas qu’il y a là quelque chose de touchant et d’antique?

Adieu, bon et cher père; je pense souvent à toi, à toutes les bontés que tu as pour ce fils, vrai enfant prodigue, toujours loin de la maison paternelle et nourri au loin, non de glands comme il le mériierait, mais confortablement, par la grâce de Dieu et de son père. Qu’il soit prodigue, ce fils-là, oui, et il n’y a pas moyen de contredire; mais qu’il soit ingrat, c’est autre chose, et en vérité, non, il ne l’est pas 1 II t’embrasse tendrement, ainsi que sa mère et sa vieille Rose, qui est son vieux Jean (1), et prie Dieu de vous bénir.

Au R. P. Gratry,

Rome, 3 mars 1856.

Mon révérend Père et ami.

J’ai sous les yeux, dans ce moment, une lettre que je vous écrivis le 13 janvier. Vers la fin de cette lettre, un petit pâté d’encre glissa de ma plume. Je voulus effacer le pâté; cela dérangea gravement deux ou trois lignes entières. Je voulus réparer ces lignes; un tel dégât s’ensuivit que, d’impatience, je déchirai la lettre en

(1) La bonne domestique qui Tavait élevé.

quatre morceaux. Le bon Dieu m’en a puni en permet^ tant ce que je croyais impossible de ma part, c’est-àdire, un silence de deux mois envers vous qui a le mauvais air d’une ingratitude; je joins à ma lettre d’aujourd’hui un fragment de la première (celle du pâté) pour vous confirmer mes récits.

J’arrive tout de suite à vous dire les nouvelles de Rome. J’ai eu le bonheur d’être présenté avant-hier à Sa Sainteté. Le cardinal Villecourt m’avait obtenu une audience particulière, et j’ai pu, selon le grand désir de ^mon cœur, entretenir pendant plus d’un quart d’heure le Père commun de toutes les Églises. Ce quart d’heure d’entretien m’a été si doux que je ne sais comment vous le redire. AhI que je plaindrais profondément l’homme qui, aux pieds de Pie IX, ne se sentirait pas ému d’un grand sentiment d’amour I Je suis donc entré avec les trois génuflexions d’usage, et le Saint-Père, n’étant pas en audience officielle, mais occupé à travailler devant un bureau, m’a tendu sa main que j’ai baisée. Alors je voulus baiser le pied, car je tiens qu’il y a une grande signiQcation d’amour et d’obéissance dans le prosternement complet des catholiques aux pieds du pape. Le Saint-Père, qui sourit volontiers, m’a dit plaisamment ; « Allons, il veut aussi le pied; il « le faut donc... » Et il s’est détourné vers moi, puis m’a tendu la mule. Je lui ai dit que j’avais eu l’honneur de le voir à Portici dans des circonstances bien graves. Pie IX, avec l’inconcevable mémoire qui le caractérise, s’est rappelé que ces deux jeunes Français lui avaien été présentés par le cardinal Dupont. Il m’a fait raconter comment j’avais quitté le monde, et je lui al

tout aussitôt nommé l’Oratoire. Voici textuellement sa réponse : « L’Oratoire de Paris? Celui qui est dirigé « par l’abbé Pététot, l’ancien curé de Saint-Roch? AhI « cher fils, voilà un prêtre ! c’est bon, cela, c’est excel- « lent, c’est sacerdotal, cela ne cherche pas à faire du « bruit, cela fait le bien pour Dieu, cela ne fait pas « grand tapage dans les gazettes, mais Dieu voit les a cœurs I » Et le Saint-Père part de là pour me faire une pieuse et admirable exhortation au zèle sacerdotal, au dévouement pour les âmes. Il m’a cité plusieurs textes fort beaux de l’Écriture, mais j’avais tellement envie de pleurer que j’ai entendu sans entendre et n’ai point retenu. 11 m’a fait mettre à genoux et m’a parlé comme en contession. Je lui ai dit : « Très Saint-Père, je suis « chargé d’apporter à vos pieds, de la part de mes « frères, de mes parents, de mes amis, de notre diocèse « et de notre France, un tel fardeau de tendresse filiale, « de reconnaissance, de respect, d’obéissance et d’a- « mour, que j’en suis comme écrasé. Recevez-le aux « pieds de Dieu. » Il me répondit : « Merci, très cher « fils, je reçois avec une grande joie ces témoignages. '( En retour, moi je vous charge de leur porter ma cî bénédiction. Vous leur direz que je prie pour eux... <( non que je puisse avoir pour chacun de mes enfants « une prière particulière, a-t-il ajouté en souriant, a mais parce que je prie sans cesse pour toute la « famille. AhI cependant, quelquefois je dis la sainte « messe pour une portion particulière de mes enfants, « pour la France ou pour l’Angleterre. Dites-leur donc « cela de ma part. » Puis il a béni, comme il m’en a exprimé l’intention, ma vie ecclésiastique selon la

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volonté de Dieu, J’ai compris; c’esl-à-dire, très cher Père, quelle que doive être cette vie, qu’elle finisse ce soir ou qu’elle soit longue, qu’elle soit active et laborieuse comme je l’avais rêvée, ou inutile comme elle menace de l’être depuis longtemps, j’ai accepté.

Il y a quelque temps, le désir du sous-diaconat s’était réveillé si vif dans mon âme que j’avais consulté, ne voulant rien faire contre l’assentiment de mes supérieurs. Le ton général de la réponse, quoique m’indiquant une manière d’exécuter mon désir, m’a paru contraire au désir lui-même, et je n’ai pas hésité à y renoncer. A Dieu ne plaise que, me sentant indigne de cette grâce comme je le suis, je fasse moi-même un pas ou une démarche pour l’obtenir! Je comprends très bien le jugement porté à cet égard, et je ne puis, certes, le trouver que très juste.

Je vois souvent ici le Père Theiner, qui veut bien m’entretenir de ses beaux travaux sur les Annales de Baronius, Je trouve en cette âme une extrême énergie et beaucoup d’encouragement à des idées qu’on croit trop être en défaveur à Rome. L’article de M. A. de Broglie a été fort admiré d’une foule de gens et des meilleurs.

Je vis dans la fréquentation consolante de quelques esprits élevés. Il y a ici beaucoup de vertus, beaucoup de sainteté, beaucoup de belles choses parmi les vivants et des souvenirs immortels parmi les morts ; je vis là surtout. Je passe des matinées dans le Colisée avec les épîtres de saint Paul. Je creuse avec le doigt cette terre imbibée d’un sang qui a vaincu les plus formidables résistances de la tyrannie charnelle. Je tâche de

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converser avec ces saints, qui per ftdem vicerunt régna,... ohturaverunt ora leonum. J’apprends à détester la violence de la chair contre 1 esprit, et à chérir pour Dieu la sainte liberté que j’aimais, sans trop savoir pourquoi, depuis mon enfance. Adieu, bon Père. Que la Providence doive, oui ou non, me ramener parmi vous, quel que soit l’avenir de ma vie sacerdotale, je me tiens pour votre fils, et j’ai considéré comme une grâce admirable de Dieu l’honneur que j’ai eu de recueillir, de la bouche du Pape, ces justes et belles paroles qui satisfont si bien notre piété filiale.

Je vous embrasse très respectueusement aux pieds de Notre-Seigneur.

Rome, 14 mars 1856.

Mon bon Charles,

Combien j’ai souffert moi-même du long silence qui vient de s’écouler avec ces derniers j ours 1 et cependant je ne puis m’adresser un seul reproche. Si tu savais la peine que j’ai à faire ce qui est de nécessité absolue et actuelle. A Rome, les courses sont des voyages; une visite à une église prend une journée; le matin, il y a la messe et un peu de pauvre petit travaü dans une bibliothèque. J’avais des lettres arriérées de deux ou trois mois. J’ai reçu cent lettres depuis mon départ. Il m’est impossible de tenir tête à un pareil feu. Je reviens à te dire un mot de mon travail. J*ai achevé et j’envoie au Père Lacordaire une petite étude pour le

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Corre^ipondantf sur les règnes de Constantin et de Constance. Je l’ai travaillée exclusivement sur les ori* ginaux et j’ai tous mes textes dans mes notes. Mais il y a une telle opportunité et l’allusion au danger actuel de l’Église de France est si sensible, que je ne sais si le Père Lacordaire l’enverra à M. de Montalembert.

Je l’en fais seul juge et je lui obéirai sans réserve dans tous les cas. Il me semble que j’ai raison de m’en remettre pour ces choses au Père Lacordaire. Il est pru'lent, sage, et m’aime assez pour me dire franchement si une démarche semblable peut m’attirer des difficultés vraiment graves. D’autre part, ce n’est pas un peureux, un effrayé; il est dans les idées que j’aime et que j’espère un jour défendre. Il serait absurde de soumettre la défense de ces idées au jugement de ceux qui en sont les adversaires. J’ai pesé tout cela et me suis résolu comme je t’ai dit. Quelques personnes ici lisent ce travail et me font leurs observations. En somme, on est content et on me pousse; mais je veux faire en tout cela pour la gloire de Notre-Seigneur et l’amour de la justice. Je sais très bien que le dévouement à l’indépendance de l’Église, à l’honneur des choses de Dieu, coûte cher et crée cent ennemis pour un ami ; mais ma vie tout entière sera dans l’amour de ces vérités et dans leur service : un peu plus tôt, un peu plus tard, là est toute la question, et les circonstances l’ont tranchée.

. Tu as su que j’avais été bien heureux dans une

visite au Saint-Père. Hélas! cher ami, que sera cette vie ecclésiastique que Pie IX a bénie? Dieu sait avec quelle joie je la passerais tout entière à enseigner le

catéchisme aux petits enfants I L’autre jour je suis allé à Saint-Jean-de-Latran voir ordonner Adrien Gréa; il a été fait sous-diacre. Des larmes bien brûlantes étaient dans mes yeux. Vous êtes bien heureux, vous autres, que Notre-Seigneup prend sans retard I Mais moi, quand viendra mon tour? j’en demande cependant la faveur avec un extrême désir.

Charles, je prierai pour toi; tu auras pour ton sous» diaconat toutes les prières que j’aurais faites pour le tien et le mien. Dieu sait que je te crois plus digne que moi de cette grâce; il ne diffère pas ceux qui sont prêts, il a bien divinement raison 1 Sois donc heureux, Charles, et mets avec une joie sans mélange ta main droite dans la main de Jésus-Christ. Je le conjure de sanctifier et d’embellir encore ton âme. Adieu, je me consolerai dans ton bonheur.

Rome, 15 mars 1856.

Mon cher Eugène,

Je pense très souvent à toi, surtout aux pieds des saints Apôtres. Cher ami, à la veille des grandes choses qui se préparent, ce ne sont pas des lettres qu’il faudrait maintenant, mais des heures solitaires et prolongées, des conversations comme celles de nos quatorze ans î Dieu veuille écouter les prières de ceux qui t’aiment et faire en toi le cœur qu’il désire 1 Notre correspondance est à cent mille pieds au-dessous de

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noire amitié. C’est assez singulier que nous n’ayons jamais pu entretenir de correspondance régulière. Je finis par croire qu’il n’y a de correspondance satisfaisante et suffisante qu’entre gens qui s’aiment pas mal, sans s’aimer par trop. A un certain degré, l’écriture trahit» et le cœur ne se donne plus le change ; il faut la main de l’ami, ou il faut souffrir de son absence... Il n’y a presque pas de remède.

Mon église de prédilection est le Colisée. S’il y avait là le Saint Sacrement, ce serait pour moi le lieu le plus aimé de toute la terre. J’aime à y prier, j’y vois combien tout ce qui est généreux doit souffrir. J’y comprends la passion de Jésus-Christ notre modèle, et la vocation de l’Église qui est d’enfanter le monde au salut dans la sou (f rance. J’y récite le Credo avec une soumission d’enfant, et à la fois, je sens qu’il faut défendre la justice avec un cœur d’homme. Tout ce qui est chrétien est ainsi, faible et fort. Cher ami, préparons-nous à ce que Dieu voudra de nous; si c’est de mourir demain, amen / Certaines vies sont de plus lourds fardeaux que toutes les morts. Mais si Noire-Seigneur veut de nous des cœurs dévoués, courageux, amis perdus de la justice, ne tremblons pas et acceptons.

Je ne te dis pas ou je te dis mal ce que j’ai dans le cœur. Quelquefois je souffre de certaines idées qui sont trop contredites dans le monde, et que, cependant, je sens être vraies et justes. Que faire? les abandonner? acheter par ce lâche mensonge à soi-même un brevet de sens commun et devenir possible dans ce bas petit monde, en devenant souple? Que veux-tu, ce n’est pas vertu en moi, je sens que je ne le pourrais pas. Quand

on me demande mes idées, je les donne, les voilà comme Dieu me les a faites. Je crois cependant que cela me fait du tort. On m’a déjà dit : « Cher monsieur, par (( intérêt pour vous, ne parlez pas ainsi, ne dites pas « cela... ceci n’est pas pardonné... » Mais je sens que Dieu m’approuve de parler ainsi..

Au Colisée, mars 1856.

La vie de l’homme est un champ clos où Dieu et le mal combattent. Heureuse l’heure où, la victoire restant à Dieu, nous pourrons jouir en paix de nos derniers jours I

Va de la nature à ton âme, de ton âme à Dieu : là seulement est le lieu de ton repos et le but de ta course. Sers-toi de cette terre comme d’un degré pour arriver au ciell...

Rome, 4 avril 1856.

Mon bon et cher père,

Tes lettres se sont un peu ralenties, c’est-à-dire que nous en attendons. Au reste, nous n’accusons pas ton cœur, mais seulement ta plume.

J’ai à te faire connaître, cher père, une décision grave qui a été prise à mon égard sur ma demande et l’expression renouvelée de mes désirs : c’est mon appel au sous- diaconat. Une première fois j’avais écrit à

Paris, attirant ^attention dn Père *** sur ce sujet et demandant son avis. La réponse m’avait paru plutôt une objection qu’un encouragement. J’ai réitéré ma demande ; cette fois on m’a parlé différemment et l’on a remis la décision à une personne grave, sage, prudente, qui m’a vu à Rome et qui a jugé que je devais avancer dans les ordres.

Au fond, cette décision ne change rien à mes dispositions intérieures. Je suis autant fixé que jamais sur ma vocation ecclésiastique, et, pour te faire tout connaître, je me regarde comme engagé dès maintenant. Il n’y aura donc d’ajouté à mon état présent que la consécration de l’Église et un pas de plus vers le sacerdoce qui est l’unique but de ma vie.

Je ne t’envoie pas cette nouvelle, cher bon père, comme une nouvelle attristante et qui exige de toi un effort de résignation. Gomment te résignerais-tu à une chose qui me rend heureux, que j’ai toujours voulue et qui s’accomplit dans la situation d’esprit la moins exaltée et la plus ordinal... r^Cïnde? La Providence, en me faisant sortir par forcelàe la congrégation que j’avais choisie, pour me remettre dans la vie du monde, a voulu soumettre ma vocation à cette dernière épreuve (1). Je sais ce queje laisse; je suis depuis longtemps bien libre de choisir, mon choix n’a pas varié. Il est temps de marcher en avant et d’entrer alors dans la carrière où d’autres, à mon âge, sont plus avancés que moi.

Cependant il me reste une peine : je serai fait sous-

(1) Sa sortie de l’Oratoire fut déterminée par la faiblesse de sa santé.

diacre loin de vous; loin de toi, mon bon et tendre père, que j’aurais voulu embrasser au retour de Notre- Dame; loin de ma pieuse mère, qui aurait été heureuse de mon bonheur, loin de mes amis... AhI oui surtout, il y a cette pensée que je ne verrai pas la première messe d’Eugène I Quel sacrifice I Gomme Dieu fait souvent payer cher ses grandes faveurs I Depuis notre enfance, nous avions attendu et rêvé ce beau jour, et il nous échappe 1 Tu peux comprendre tout ce qu'il y a d’amer pour moi dans cette perte. Et mon bon Charles qui aura, loin de moi, le même honneur I Cette dispersion est bien pénible ; mais enfin ces raisons, si fortes qu’elles soient, ne valent pas contre le devoir et la volonté de Dieu. Je sens qu’il est temps d’être homme et de soulever le fardeau que Dieu m’a ordonné de porter dans ce monde.

Adieu, cher et bon père; je t’envoie, ainsi qu’à ma mère, mes plus tendres embrassements de fils en priant Dieu de vous bénir.

Alt R- P. Gratry.

Rome, 5 avril 1856.

Mon Révérend Père et ami,

Je me reproche en vain de ne pas vous écrire. Les heures suivent les heures de si près que le temps passe tout entier sans qu’il y ait prise; mais je pense à vous, mais je parle de vous, mais je prie pour vous.

Pensez quelquefois au cher monsieur P..., que je vois

ici, et dirigez vers lui quelques-uns de ces désirs énergiques qui opèrent ex opéré operato. Pendant que vous prierez de votre côté, je ferai du mien tout ce que je pourrai. Quel oratorien ce serait I Hélas! cher Père, j’en suis réduit à voyager pour la maison^ faute d’y pouvoir rester. Pauvre serviteur du bon Dieu que je suis I Pauvre séminariste in partibus I Serait-il vrai que je ne pourrai demeurer en place que si j’arrive au Ciel? Là même, peut-être, aurai-je la charge de courir d’une étoile à l’autre, vers les extrémités, tandis que vous serez fixé dans le regard ravi du souverain bien. Amen! Je l’accepte. Il y a des destinées voyageuses, et j’aimerais mieux maintenant le repos. Au moins, suivez-moi un peu du cœur et ne vous détachez pas trop de mon souvenir. Je ne vaux pas la peine d’être aimé, mais je tiens à l’être de vous : c’est la moins impardonnable de mes inconséquences. Je suis votre fils respectueux.

A M. Heinrich.

Rome, ly avril 1856.

Très cher Heinrich,

Tu as le droit de me couvrir d’injures. Faîs-le donc, si tu le veux. Mais si tu dis que je t’ai oublié, ou que j’ai peu d’amitié pour toi, je ne le souffrirai pas. Va, le plus sûr est de ne pas commencer et de me laisser t’embrasser bien affectueusement. Nous avons reçu et lu ton discours ; beaucoup de choses nous ont plu ; le

peu de paroles dites sur M. Ozanam ont été reçues ici comme elles devaient l’être par des amis. Demeurons fidèles à cette mémoire, demeurons fidèles aux idées qu’elle personnifie; je crois que nous ne pouvons rien faire qui lui plaise davantage et l’honore plus sincèrement. Les temps peuvent ne pas permettre de le suivre jusqu’où il faudrait aller; mais si une telle œuvre nous est difficile, à toi surtout, réservons du moins nos sympathies et hâtons les temps à force de désirer. Peut-être pourrons-nous faire plus, quelquefois je pense à l’essayer; mais nous sommes encore bien jeunes. Laissons croître nos forces pour l’heure que Dieu fera. Cher ami, tu ignores peut-être la grande détermination qu’on a prise à mon égard relativement au sous-diaconat; je serai donc ordonné à Rome, à la Trinité prochaine. Quel cœur il me faudrait 1 quel cœur nouveau 1 Ah ! cher ami, si tu aimes Notre-Seigneur, prie-le de changer mon cœur pour ce grand jour. Je ne puis souffrir l’idée de lui donner, en ce jour bien-aimé des noces spirituelles, un cœur aussi pauvre en solides vertus, aussi petit, aussi plein de soi-même; obtiens pour moi ce que je n’ai pas, recommande-moi aux prières de quelques saintes et bonnes âmes. Je te dis sérieusement que je suis trop peu digne de ce grand honneur; par pitié pour moi, demande à Dieu d’élever lui-même le temple où il veut habiter et de purifier son tabernacle. Rome est Rome et l’on est heureux d’y être : voilà la date de ma lettre. Tu y viendras un jour, tu réciteras ton Credo au pied de la croix du Colisée; Dieu vous écoute en ce lieu-là du monde. Je prierai pour toi au tombeau des saints Apôtres, afin que tu sois un bon

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soldai de la justice et de la vérité, courageux, fidèle et pur. Moi, je ne vaux rien; mais je t’aime de bon cœur et cela fait pardonner bien des choses.

* Rome, 25 avril 1856.

Très cher et bon père.

J’ai reçu samedi toutes mes pièces ; elles sont venues de Paris à Rome en moins de quatre jours, comme par fait exprès. Je ne saurais trop te remercier du soin et de la promptitude avec lesquels tu as mené toute cette affaire; j’ai été eifrayé, en ouvrant le paquet, de voir le nombre de pièces, timbres, légalisations, etc., etc., qui y étaient contenus. Quelle peine, quelles courses, quelles heures d’attente tout cela représente! Encore une fois merci!

Nous partons dans une heure pour Frascati et les collines de Tusculum, Gensano, Nemi, Albano. L’air de la campagne nous fera du bien, le moment est superbement choisi, le printemps radieux, les espérances bonnes et les cœurs contents. Je voudrais t’avoir près de moi quand nous nous assoierons sur les ruines de Tusculum, à l’ombre du grand nom de Cicéron I Mais combien plus je voudrais vous avoir quand je prendrai à Saint-Jean de Latran ces engagements solennels que j’ai toujours désirés, qui sont pris déjà dans mon cœur et auxquels s’ajoutera la joie d’un grand désir accompli et d’un pas de plus vers le but

unique de ma vie! Les circonstances dans lesquelles s’acco[nplil ce grand acte sont telles que nulle inquiétude, nul doute ne peuvent s’élever dans ton esprit. Il n’y a rien de nouveau, rien d’insolite. Je n’ai subi ni entraînement, ni influence autre que celle du moment venu et de la maturité d’une idée méditée depuis dix ou douze ans. Je n’ai même ressenti aucun enthousiasme, aucune chaleur d’esprit. Je suis parfaitement calme, et vois venir ce jour comme la conclusion logique, nécessaire, prévue de prémisses inébranlables. Il y a dans l’ensemble de ces dispositions que la nature môme de mon caractère aurait pu ne pas comporter, une indication bien rassurante, ce me semble, et bien heureuse. Dieu n’a pas voulu que dans le moment où j’unis toute ma vie à la sienne, comme l’époux à celle de l’épouse, il y eût en moi-même l’apparence de la précipitation ou du coup de tête, et il m’a donné pour ces jours un calme que je n’ai pas toujours connu. Je t’envoie toutes ces impressions intimes, mon bon et bien-aimé père, sachant que rien ne te tient davantage au cœur que le bonheur de ton fils. Ta tendre affection pour moi, que je vois si délicate et si généreuse depuis que je sais mieux l’apprécier, réclamait ces assurances que je te donne avec le serment de ne rien dire qui ne soit simplement la vérité. Je suis bien heureux. Je n’ai qu’un regret, c’est de ne vous avoir pas, pour vous donner, dans la joie de ce grand et beau jour, la part qui vous revient de droit. Je prie Dieu de vous la transmettre, je le charge de te faire sentir, mieux que je ne puis le faire moimême, la nature et la force des motifs qui m’ont

Etlîr^î à son service, et ce qu’il y a de solide joie à ne pas blesser, par des retards ingrats, le cœur de Dieu qui nous sollicite toujours.

L’ordination aura lieu dans le chœur de Saint-Jean de Latran, les dalles sur lesquelles je serai couché quand je fixerai mon sort, recouvrent les chefs des saints apôtres Pierre et Paul; il y a dans tout cela de bien belles promesses, priez Dieu que votre fils n’en soit pas indigne.

Rome, 25 avril 1856.

Et toi, Eugène, toi surtout, prie pour ton frère Henri. Que notre joie soit pleine, quoiqu’elle ressemble à toutes les joies de cette terre toujours mêlées de quelques ombres. Élevons nos cœurs; perdons de vue, s’il se peut, l’imperfection de l’heure présente; montons assez haut pour ne plus voir les détails et pour regarder seulement l’ensemble du plan divin sur notre vie. Qu’il est beau, ce plan I qu’il est trop beaul Dans le mystère de ces noces éternelles par lesquelles Jésus et nous ne ferons plus qu’une âme, qui a fait les avances ? qui a fait les premières démarches? qui a été toujours constant dans son désir, et je dirais presque dans sa recherche? qui ne s’est jamais lassé d’aimer avec une délicatesse, hélas I et une patience infinie? qui, si ce n’est Jésus-Christ, notre maître et Seigneur? Ce n’est pas nous qui l’avons choisi, mais il nous a choisis luimême; il nous a gardés, nous a suivis dans les chemins souvent égarés de notre cœur ; sa main g’est trouvée

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partout où il y avait un précipice, partout où il y avait la mort. A quoi comparer cet excès d’amour? quelle image possible de cette générosité? Le roi qui chercherait une épouse parmi les filles des pauvres atteindraitil à ce faîte de la vérité? Confondons-nous, Eugène, disons tous deux que sa miséricorde est ineffable, ou plutôt, ne parlons plus, oublions-nous, ne nous voyons plus. Nous ne valons môme pas la peine qu’on dise de nous que nous ne sommes rien. Ne parlons plus que de Jésus seul; il est seul digne d’attention, seul digne d’amour en celte heure solennelle. Ami, je t’embrasse à ses pieds. A Dieu ne plaise que nous soyons prêtres, loi et moi, si ce n est pour aimer Jésus jusqu’à la mort. Amen 1

^ Rome, 8 mai 1856.

Ma bonne cousine,

Il y a longtemps, trop longtemps, que je ne vous ai écrit. Aujourd’hui, à la veille de me consacrer pour toujours au service de Jésus-Christ, je ne puis consentir à ce complet silence, et je veux vous faire partager un peu des douces et fortes impressions qui me remplissent le cœur.

Le voilà donc venu ce jour tant attendu, tant désiré, dont j’ai si souvent salué de loin l’aurore naissante 1 Dans quelques moments, tout sera fini, ou plutôt tout commencera, et j’entrerai dans la vraie vie que j’ai voulue, que j’ai désirée dès mon enfance et que les

heures parfois agitées de ma jeunesse n’ont jamais chassée de mon cœur. Vous savez, ma chère cousine, combien a été constante l’espérance que Dieu va combler maintenant, et je n’ai pas peur que vous doutiez de ma vocation. Mais aussi, vous pouvez connaître le côté faible de mon âme, les défauts qui pourront s’opposer au bien que j’espère faire dans ma vie, l’insuffisance de ce que je suis et le grand besoin que j’ai de la grâce de Dieu pour devenir tout ce que je dois être.

Si jamais j’eus besoin de prières, c’est dans ces grands jours. Priez beaucoup pour moi; je sens dans mon âme comme un grand vide que la grâce du Seigneur doit remplir : obtenez-la pour moi, avec moi.

Je viens de passer mon examen; je suis reçu. Maintenant donc, il n’y a plus d’obstacles, plus même de conditions. Le chemin m’est ouvert, je n’ai plus qu’à vouloir, plus qu’à faire un pas. C’est tout... Mais, hélas I non, ce n’est pas tout. Les obligations si graves que je vais contracter m’effraieraient si je ne comptais beaucoup plus sur Dieu que sur moi-même. C’est surtout à la veille de ces grandes décisions qu’on sent profondément son insuffisance et sa faiblesse.

Combien je regretterai d’être loin de mes amis pendant ces jours 1 J’avais eu un moment l’idée que peutêtre ma mère, en apprenant ma décision, viendrait à Rome, mais je comprends qu’elle ne puisse pas quitter mon pauvre père. Espérons que je ne dirai pas loin de vous tous ma première messe; ce serait, il me semble, un trop grand sacrifice.

A Dieu, priez donc pour que je sois un vrai prêtre, humble, pur, charitable, prêt à mourir cent fois pour

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la gloire de Dieu, le service de ia vérité, pour le salut d’une seule âmel

Rome, 8 mai 1856.

Ma bonne mbre,

J’ai passé hier mon examen; mon président m’a dit à la fin : « Bene, /iB, sufficit; vade in pace. » J’ai trouvé ces paroles charmantes. Je m’étais embrouillé une ou deux fais dans les ou (1), mais je me suis rattrappé par Titalien. Au demeurant, rien ne m’arrête plus. J’entre en retraite dans quelques heures; je la ferai seul, dans la maison des Pères jésuites, où les prêtres et les étrangers font leurs retraites. J’ai obtenu cette faveur du Cardinal-Vicaire; de cette façon, je serai moins fatigué et plus tranquille que si j’avais suivi la retraite générale. Ma santé n’est pas mauvaise. J’ai beau faire revivre et sentir revivre, comme il arrive souvent à l’heure des grandes décisions, tous les motifs qui pourraient ébranler ma volonté, elle demeure ferme et calme, et cela ne m’étonne pas, puisqu’il s’agit d’une chose que j’ai toujours voulue. Je ne le répète plus de prier pour moi ; je sens bien que tu le fais. Je le promets de te le rendre, maintenant et surtout plus tard, s’il plaît à Dieu, au saint sacrifice de la Messe.

J’embrasse tendrement mon bon père, à qui je penserai particulièrement pendant ces jours de bénédic-

(1) Cet examen se fait en latin, les u, prononcés ou selon raccent italien, sont une difficulté pour les candidats français.

lion. Je t’emhrasse de même, ma chère mère. Combien tu vas nous manquer 1 Retrouve-moi dans la personne de ce bon Charles, qui se donne à Dieu comme moi. Faites bien des honneurs à mon Eugène; la première fois qu’il entrera dans notre maison, demandez-lui de vous bénir, c’est une belle coutume.

Adieu, j’ai trop peu d’instants. Quand je t’écrirai, tont sera changé; mais non, car tout est comme fait déjà. Je t’embrasse encore, ma bonne mère, aux pieds de Notre-Seigneur, qui te fait, en ces jours, l’insigne honneur de te demander ton fils 1

Rome, 10 mai 1856

Quelles paroles pourrais-je trouver, mon ami, qui soient dignes des jours où nous sommes, qui répondent à la surabondance de notre joie, qui ne trahissent pas les sentiments d’amour qui remplissent ton cœur et le mien?

Béni soit Notre-Seigneur Jésus-Christ qui nous a choisis dès notre enfance, qui nous a marqués dès ce temps-là d’un signe ineffaçable, qui n’a pas permis que ce signe, malgré tant d’accidents divers de notre vie, s’altérât ni disparût jamais I

Béni soit Notre-Seigneur Jésus-Christ qui, dès le commencement, a confié la garde de notre vocation sainte à notre amitié. Béni soit-il d’avoir créé entre nos deux âmes ce lien puissant, de l’avoir consolidé malgré nos faiblesses, de l’avoir consacré par tant de bénédic-

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lions, puisqu’il est maintenant « plus fort que la « mort ! »

Béni soit Notre-Seigneur Jésus-Christ d’avoir, par le secours de sa grâce et la force de cette amitié, défendu nos cœurs des passions ténébreuses qui en ont tant perdu de notre âge, et de nous avoir gardés pour la radieuse et chaste lumière de ce jour!

Béni soit Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui n’a pas souffert que la clarté de notre première communion s’éteignît en nous, qui, par sa grâce, a fait grandir notre foi avec notre âge, qui a fait de notre piété d’enfants une piété d’hommes, sans que nous ayons le regret de l’avoir quittée ou de l’avoir trahie!

Enfin, béni soit Jésus d’avoir eu pitié de nos indignes misères, et, réparant toujours les brèches de ces pauvres cœurs toujours menacés, d’avoir enfin fait ce grand jour qui luit sur nous, ce jour rie nos désirs et de nos attentes !

Mon Eugène, « en ce jour qu’a fait le Seigneur, ré- « jouissons-nous en lui, tressaillons en lui d’allé- « gresse! » Que cette joie ne soit pas la joie des hommes, folle et gaie parce qu’elle est légère. Les joies de Dieu sont un peu tristes parce qu’elles sont profondes, parce qu’elles sont dans les cœurs chrétiens un écho de ces joies ineffables que nous cherchons pour l’avenir.

Allons, ami, embrassons-nous dans le partage de cette joie cachée, dans le partage de nos promesses et de nos larmes. Il faudrait se taire maintenant, il faudrait être dans les bras l’un de l’autre, au pied d’un crucifix et demeurer là longtemps. Le Dieu qui a réuni notre enfance réunira notre vie d’homme; rien n’est

plus assuré à des chrétiens que la réunion. Je ne te quitte pas, je vis avec toi ces jours-ci. Pense à moi à ta première messe; donne-moi ta bénédiction, samedi 17 mai, entre quatre et cinq heures du soir; je l’attendiai devant le Saint Sacrement.

Tu garderas les œuvres de Bossuet en souvenir d’un jour qui a été, comme tous les beaux jours de notre vie, plein de la grâce de Dieu et de notre amitié.

* A Saint-Eusèhe, 10 mai 1856.

Ma bonne sœur,

J’ai obtenu du P. Recteur la permission de t’envoyer quelques lettres. Je ne vais pas mal, un peu fatigué cependant, mais je compte sur du calme qui me remettra. Sans avoir de troubles, j’ai une forte impression qui fatigue ma santé. Gela est très naturel et doit être. La purification du cœur ne peut se faire sans quelque souffrance. Quand un corps étranger, une petite épine est entrée dans notre main, il s’établit autour de ce point anormal un petit mouvement de fièvre qui amène son expulsion. Je crois qu’il en est ainsi de notre âme quand elle veut s’oublier un peu plus elle-même pour ne voir que Dieu. Le silence est de rigueur ici et très observé. Je suis content, quant à moi, de cette partie de la règle. J’ai cependant vu ce matin le cardinal Patrizzi qui m’a bien reçu et s’est longuement informé de moi, de mon passé, avec intérêt et bienveillance J’ai été content de cette visite; elle m’a montré, ce me

semble, le vrai caractère des dignitaires italiens -.beaucoup de simplicité, un abord facile, une teinte profonde de piété.

Je demande partout des prières aux bonnes âmes, je fais comme les pauvres qui empruntent des habits pour leur jour de noces, hélas! bien pauvre!

Pne donc et fais prier pour moi qui suis mal digne de l’excès d’honneur que Notre-Seigneur va me faire en contractant avec moi cette immortelle alliance.

* A Saint-Eusèbe, 12 mai 1856.

Ma bonne amie,

Je vais assez bien^ toujours quelques oppressions, ce qui me ferait croire que je suis à Pise... Oh non! je suis à Rome, j’ai de ma nouvelle chambre la plus admirable vue qu’on puisse vouloir : tant de ruines, tant d’acqueducs, notre Frascati, notre Albano, notre Gastel-Grandolfo, Nemi, etc., etc. Je suis heureux et calme, tout se fixe et se retrouve bien à sa place dans mes résolutions. Quelqu’un ma écrit hier que je serais un prêtre selon le cœur de Dieu; serait-ce vrai? j’en ai pleuré ejoiel Toute ma mystique se fait en italien, et je ne cause absolument qu’avec mon confesseur. Au demeurant, je suis tout à l’attente joyeuse de ce beau %ur aimé. Je ne voudrais pas mourir avant samedi, /rie pour que cela n’arrive pas. Demande à Notre-Seigneur que samedi prochain il me prenne pour lui,

corps et âme, et me garde jusqu’à réternîlé. Amenï...

Adieu, adieu, chère sœur, je t’aime tendrement, et ne veux aimer personne plus que toi si ce n’est le bon Dieu.

Rome, 18 mai 1856.

Que te dîraî-je, ma bonne mère, qui égale tout ce que je voudrais te dire? Entends-le dans le tendre embrassement filial que je t’envoie.

C’est donc fini ou plutôt c’est commencé?

La sainte cérémonie de Saint-Jean-de-Latran a été plus belle, plus imposante, plus pleine d’émotions graves et douces que je ne l’avais espéré. Je me suis couché de bon cœur sur les dalles de la mère des Églises pour promettre à Dieu cette fidélité immortelle que vos prières m’aideront à tenir. L’ordination a été faite par le cardinal Palrizzi, que vous verrez bientôt à Paris pour le baptême impérial. Après ma consécration, j’ai achevé toute la cérémonie assis à côté d’Ad Gréa, ordonné diacre. Nous nous sommes donné le baiser de paix; mon cœur s’est serré en pensant que j’aurais pu le recevoir d’Eugène et le passer à Charles.

Te dirai-je combien vous nous manquiez, toi, chère mère, et mon père, et ma vieille Rose? Ma sœur a été bien heureuse et m’a donné quelque compensation de tant de chères absences.

Le lendemain, fête de la sainte Trinité, j’ai officié à la messe solennelle de Saint-Louis-des-Français, avec an jeune compatriote ordonné diacre la veille, et qui a

beaucoup de sympathie pour moi. On nous a fait grande fête. Monseigneur Level a donné ses plus beaux ornements, tous les chapelains de Saint-Louis étaient là, et Dieu m’a rendu un éclair de voix pour chanter l’épître de saint Paul : « O profondeur des richesses de la « science et de la sagesse de Dieul que ses jugements (« sont incompréhensibles et ses voies mystérieuses! » Je tremblais un peu d’émotion, mais je me suis fait entendre.

Dimanche, j’ai vu le Saint-Père et lui ai fait hommage de la partie non publiée de mon étude sur l’immaculée- Conception. La reliure était splendide, faute de mieux, et le Saint-Père m’a promis de faire examiner ce travail. Pie IX m’a parlé avec beaucoup d’affection et comme commençant un peu à me connaître.

Plusieurs personnes étaient venues à mon ordination. M. Ampère y est resté tout le temps, et au sortir, m’a pressé la main avec des larmes dans les yeux. Quelle belle et charmante âme! Il avait amené avec lui un jeune peintre de l’Académie française, que cette cérémonie a beaucoup impressionné.

Combien je pense à vous, à Eugène, à Charles! Je puis dire que j’ai entendu la première messe d’Eugène, tant je m’y suis uni de cœur. Enfin, rien n’a manqué à la grâce de Dieu ; remercie-le, chère et bonne mère. Depuis que cet engagement est pris je suis, plus calme, plus heureux, plus certain que jamais d’avoir bien fait et selon la volonté de Dieu. Mon bonheur y sera, je l’espère, et le vôtre aussi.

ANiNÉE 1856

Les Eaux-Bonnes, 22 juillet 1856 Ma bonne mère,

J’étais bien fatigué en arrivant ici, et cependant il est impossible d’imaginer rien de meilleur et de plus doux que mon séjour à Sorèze ; mais j’ai souffert pendant tout ce séjour. Cette petite douleur au cœur, vive et intime, porte à la mélancolie. Le croirais -tu? j’ai été triste au milieu de toutes ces délices et de toutes ces fêtes. Le Père Lacordaire s’est aperçu de cette ombre et s’en est attristé lui-même, et moi, malgré mes efforts, je n’ai pas su chasser entièrement cette misère.

En somme, j’ai donc souffert pour ma fête (1). Cependant la Providence a voulu qu’à Sorèze même, devant deux cent cinquante personnes, tout à coup, sans m’y attendre, j’eusse à prendre la parole. Celte surprise m’a fait plaisir en me donnant, au prolit de ma vie sacerdotale, une espérance qui m’est trop chère pour ne pas vous en parler; ma voix est claire et s’entend. J’ai adressé ma harangue au Père Lacordaire, au nom de la jeunesse de Paris (celle qui l’a perdu), au nom des beaux jours passés de Notre-Dame, au nom de ses amis d’autrefois. Enfin j’ai fait l’homme du passé et j’ai apporté, au milieu de tout cet étourdissement de jeunesse et de joie, le culte des souvenirs. Du reste, j’étais fort ému, et c’est une raison pour émouvoir les autres; mais ce qui m’encourage, c’est que l’émotion, au lieu de

(1) Sa fête et celle du P. Lacordaire, saint Henri, lo 15 juillet. ^

m’écraser, me soulève et me porte. Je vous envoie ccci simplement, filialement. Le Père Lacordaire m’a dit une heure après, en tête-à-tête : « Mon cher ami, vous « parlerez! »

Mais pour cela, il faut une poitrine ; voilà qui nous l'amène aux Eaux-Bonnes. J’y ai moins le spleen; je regretterais de devenir triste, car on n’aime pas les prêtres tristes. Je compte sur mon retour au milieu de vous pour retrouver ma gaieté.

Au R- P. Gratry,

Les Eaux-Bonnes, 29 juillet 1856.

Mon Révérend Père et excellent ami,

Je veux cependant vous envoyer une fois des nouvelles de cet enfant prodigue, toujours par les chemins, toujours à deux cents lieues du point où il voudrait se fixer, toujours persécuté par les médecins de la médecine. Celui-là ne cesse pas de vous aimer, mon bon Père. Il a l’honneur de vous faire savoir qu’aujourd’hui 29 juillet, contre toutes les décisions passées de la faculté, il n’est point encore mort. Voilà une étrange rébellion d’un malade contre son médecin! Bah! le bon Dieu, mon Père, n’a pas dit son dernier mot. Veuillez avoir la charité de penser quelquefois à moi dans vos prières. Je suis certain que les prières de ceux qui m’aiment m’ont fait vivre facticement, d’une espèce de vie anormale et invraisemblable, depuis plus de deux

îbl

ans; que sans elles, tout serait fini depuis longtemps, et que je tiens ainsi de vous une atmosphère vitale particulière dont les chimistes seraient bien embarrassés de rendre raison.

Je dois vous dire qu’hier j’ai causé fort longuement et sérieusement avec M. Cousin, présent aux Eaux- Bonnes. En bonne foi, j’ai été frappé du chemin que ce grand esprit paraît avoir fait vers les idées catholiques, et je ne désespère plus de le voir venir jusqu’à ce point du portique divin où est tombé notre pauvre M. Thierry (1). Il me semble, mon Père, que tomber là, c’est tomber dans les bras de la miséricorde divine. Prions pour ces âmes, et surtout ne hérissons pas les portes de l’Église de lames de rasoirs, de piques, de fourches et de fagots d’épines.

Je vous assure, mon bon Père, que j’ai souvent retrouvé, depuis l’autre jour, dans mes souvenirs, les belles pages que vous m’avez lues. On peut dire de votre philosophie « que tout lui tourne à bien », omnia cooperantur in bonum, et vous savez que c’est un des signes de l’élection. Pour moi, je tiens comme assuré que vos meilleures pages sont lues dans le ciel, et quç saint Augustin les explique à Platon, qui les comprend.

Il ne me reste plus que le temps de vous dire combien Charles est bon pour moi, combien Dieu est plein de miséricorde pour mes indignités, combien je suis heu^ reux d’être sous-diacre, et combien enfin je vous aime, mon bon Père, avec un cœur plein de respect.

(1) Auguste Thierry, le célèbre historien, qui venait da mourir dans la foi catholique.

Au R, P. Lacordaire.

Paris, 17 août 1856.

Mon bon Père et ami,

J’ai reçu vos deux dernières lettres avec le regret de ne vous avoir pas écrit plus tôt. Rien ne paralyse davantage l’esprit que l’habitude prise de ne rien faire. La vie des Eaux est prodigieuse sous ce rapport, on n’y a rien à faire et jamais un moment à soi. C’est l’organisation de l’oisiveté. Je suis à Paris depuis le jour de l’Assomption; ma saison d’eaux s’est bien passée, je me sens mieux que l’année dernière et les médecins affirment croire sérieusement à ma guérison. Je vous envoie ces espérinces comme à un père qui trouve ses joies dans le bien de ses enfants. J’ai beaucoup à vous parler de M. Cousin que j’ai vu plusieurs fois et môme intimement. Je retire tout d’abord les jugements sévères que je portais sur lui avant de le connaître. Mon Dieu! qu’il faut donc prendre garde quand on touche aux âmes I J’ai été content de lui. Nous nous sommes trouvés connaître et aimer les mêmes personnes, ce qui suffît aux premières ouvertures. Je lui ai parlé de l’occupation où vous étiez de ses écrits, ce qui l’a fort charmé. Mille protestations d’estime, d’admiration, d’amitié, ont suivi pour vous, qui m ont tout de suite caressé le cœur à l’endroit faible.

Nous avons souvent abordé les sujets de la philosophie et de la religion. Je lui ai dit un jour : « Mon-

« sieur, il y a dans vos écrits et surtout dans ceux de « vos disciples un sentiment qui nous afflige, c’est la « négation implicite dans l’homme d’un besoin siirna- « turel, la négation qu’un secours surnaturel lui soit « nécessaire pour atteindre la perfection de ses desti- « nées. )) Il m’a répondu : « Je n’ai jamais nié l’exis- « tence d’un ordre surnaturel; je l’ai même implicite- « ment reconnu, puisque j’ai distingué constamment « l’ordre naturel de l’ordre surnaturel. On n’établit de « distinction entre deux termes, qu’à la condition de « reconnaître l’existence de ces deux termes. Établir « cette distinction n’est pas une œuvre rationaliste ; le « vrai rationalisme consiste à confondre les deux ordres, « à vouloir expliquer les faits de l’ordre surnaturel par « des raisons tirées de l’ordre naturel. Je n’ai pas « entrepris cette œuvre et ne l’ai jamais inspirée. La « nécessité de l’ordre surnaturel n’est pas moins évi- « dente que son existence ; on en rencontre la preuve à « chaque pas. Voyez ces hommes (en ce moment pas- « saient devant nous trois pauvres montagnards) , ont- (ï ils le temps de sonder les plis et les replis des ques- « tiens philosophiques ?En ont-ils la force intellectuelle? U Non; il leur faut donc pour atteindre la vérité un « secours d’en haut, il leur faut Jésus-Christ. » — Je lui dis alors : « Il me semble, monsieur, que nous avons autant qu’eux besoin de Jésus-Christ; car, « réduite à ses seules forces, devant les vérités éter- « nelles, notre âme n’est guère plus capable d’y at- (î teindre que la leur. » Il m’a répondu : « Ahî sans « doute, monsieur, quand je vous montre ces pauvres « montagnards, c’est Vhomme que je vous montre, ©t

fl rhomme, c’est nous. Un peu plus ou un peu moins « de barbouillage n’y fait rien. On a tort, monsieur « de m’opposer toujours mes premiers écrits : quel est « l’homme qui ne change pas en vieillissant? Pour moi,

(( je marche tous les jours; oui, je marche, ou plutôt,

« ajouta-t-il en plaisantant et par allusion à une mon- « tée pénible que nous gravissions alors, comme je me « fais vieux, je me traîne. »

Il m’est trop impossible, mon bon Père, de vous redire tout ce que j’ai entendu d’étonnantet de consolant dans ces conversations. U en résulte pour moi que cette âme est admirablement sollicitée par les désirs de la vérité religieuse et qu’elle cède chaque jour davantage à cet attrait. Ce n’est pas seulement à moi, ecclésiastique, c’est aussi à des laïques que M. Cousin parlait ainsi. M. de Lagrenée, qui m’a présenté à lui, me disait qu’il l’entretenait sans cesse de ses pensées religieuses. Il lui demandait un matin s’il avait bien dormi : « Non, fl répondit M. Cousin, j’ai depuis quelque temps des fl insomnies. Savez-vous ce qui m’empêche de dormir, fl mon cher? C’est le catéchisme. » Au demeurant, il ne manque jamais la messe et s’y tient fort recueilli.

Voici les faits. Je suis maintenant fort tenté, mon bon Père, d’écrire ceci à Rome, où la cause de M. Cousin est pendante. Quelques personnes m’y engagent; mais ma seule appréciation serait, ce me semble, bien peu de chose. Qu’en pensez-vous? Veuillez ne consulter que l’intérêt de celte âme et de la vérité; je ferai ce qui vous paraîtra sage. Adieu. Dites-moi donc un petit mol de ma malheureuse tartine poétique des deux roses. Elle est égarée dans votre bureau, cherchez-la

et lîsez-la en dix minutes pour Tamour de moi. Je vous aime respectueusement et tendrement, et vous embrasse comme un ÛIs.

Rome, 19 novembre 1856.

Mon non Eugène,

Je n’ai pas besoin de te dire avec quelle émotion j*ai ouvert ta lettre. Je l’ai lue d’un seul coup d’œil. Te dirai-je que je me suis réjoui du résultat de ta retraite? Non, ces choses sont trop graves pour que l’intérêt personnel de la plus vive amitié puisse y chercher ses triomphes. Certainement, j’ai senti tressaillir dans mon cœur un vieil instinct d’ami qui me redisait : Non, il n’est pas perdu! Mais je l’ai fait taire, et j’ai trouvé assez de calme pour remercier Dieu des lumières qu’il t’a données.

Eugène, soyons à lui seul et pour toujours. Soyons de bons prêtres; là est le but, là est la patrie de nos désirs et de nos espérances, là seront couronnées les promesses de nos douze ans. Je voudrais que tu entrasses maintenant avec calme, avec paix dans l’exercice du saint ministère. Dieu t’avait demandé un grand sacrifice. J’ose dire qu’il nous l’avait demandé, car ton sacrifice était le mien aussi. Ni toi, ni moi, ne le lui avons refusé. Je t’ai dit : « Pars, » et tu m’as répondu : « Je pars demain matin. » Peut-être Dieu est-il content de nous. Maintenant il faut mettre vigoureusement la main à la charrue et commencer le sillon ; dans quel

champ? Qu'importe, ce sera toujours le champ de DîeUc

Tu as bien fait de montrer tes répugnances; elles étaient pour toi des raisons d'agir contre elles et malgré elles. C’était généreux de la part. Ne pense plus trop à tout cela. Soyons prêtres, Dieu cherche de vrais prêtres.

Cher ami, j’ai bien prié pour toi! Rends-moi maintenant ce que je t’ai donné, j'en ai besoin. Je suis tout isolé à Rome. J'ai un petit appartement assez éloigné de mes connaissances ; encore vient-on me voir trop à mon gré. Je cherche à fuir les visiteurs, je les voudrais décourager, car j’aime beaucoup ma solitude, quoique j’en souffre parfois à cause des souvenirs. J’ai horreur des gens qui veulent me distraire ; me distraire I et de quoi, grand Dieu? de cette vie intérieure, vivace et ardente, où habitent Dieu et les âmes qui me sont bienaimées. Ah! que je préfère les heures un peu voilées de regrets que je passe dans cette chère société, que je préfère ces heures à tous les plaisirs du monde ! Tu sais bien, ce petit travail dont je t’ai parlé sur l’union de l’âme à l’époux divin dans le Contrat spirituel, c’est le compagnon de ces heures sérieuses; je l’emporte au Colisée, sur ces chemins de Rome si pleins de rêveries, le long des basiliques ; j’en écris une page ou deux après avoir prié ; je rentre content, appuyé sur le bras d’un ami invisible qui me comprend, me console, me fait une adorable conversation; je retrouve ma petite chambre, mon foyer, mes livres qui me parlent encore de lui, le saint office, l’attente de la communion du lendemain. Quoi de plus doux et de plus beau? Il y a cependant une ombre de mélancolie sur ces belles heures, je me souviens trop; je suis trop loin de vous,

je retrouve partout Ha doux souvenirs, celui de ma sœur dont la tendre affection me manque bien. Je sens tout cela, mais je le sens comme le sacrifice que Dieu m’a demandé, que je lui offre de bon cœur et dont je ne désire pas que la moindre parcelle soit diminuée. Je sens que mes forces se recueillent dans la solitude, que la présence de Jésus-Christ m’est plus intime, que je fais mieux l’apprentissage de cette vie sacerdotale qui doit avoir pour fondement ce grand et sacré pr:;;;cipe : « Dieu seul suffit. » Je suis donc heureux en somme, parce que je crois être là où Dieu m’a voulu. Aide-moi par tes prières à le satisfaire absolument et à ne rien lui refuser.

Je vais bien, avec quelques mouvements au cœur, mais nullement inquiétants. Adieu, mon Eugène; sois bon, humble, résigné, plein d’espérance en Dieu et de charité pour les hommes. Adieu.

Rome, décembre 1856.

Ma cnère sœur,

Je t’envoie mon adresse : Via delle Muratte^ 82. Je demeure chez de bonnes gens qui ont la meilleure réputation ; j’y serai bien sous le rapport du bon air et du chaud soleil, mais assez loin de tous mes amis : loin de Monseigneur Bastide, loin d’Adolphe, loin de Charles Soulacroix; je n’ai pu faire mieux.

Chère amie, je ne puis comprendre comment il se peut faire que, dans une demi-heure, je n’irai pas via

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délia VitBy le retrouver et me chauffer au feu de notre tialon. Hier au soir, je n’ai pu me retenir d’aller un peu tristement regarder nos fenêtres et celles de nos bonnes voisines; il y avait de la lumière dans celles-ci, et il m’a semblé que tu devais y être et elles... mais non, tout cela est dans les ombres du passé. San Andrea délia Fraile était encore ouvert; j’y ai prié pour toi.

Avec quelle émotion de plus en plus profonde j’ai revu celte bien-aimée Homel La tristesse même de m’y retrouver loin de vous lui prête un charme qui lui convient. Hier matin dimanche, Adolphe a dit la sainte messe dans la prison Mamertine; nous y étions seuls tous deux; puis nous allâmes au Colisée, à Saint-Grégoire; dans tous ces lieux j’ai ton souvenir. J’ai baisé avec un vif mouvement d’amour le seuil des apôtres... Mais où étaient la foule, le Pape, les chants, Pâques, vous aussi avec vos voiles et vos airs de fête?

La vie a pris pour moi une physionomie plus grave; je goûte la vie du pauvre étudiant seul à Paris. Au fond je n’en suis pas fâché. 11 faut avoir passé par ces quarts d’heure un peu difficiles. Jusqu’à présent je n’aurais pas su confesser ces pauvres jeunes gens qui sont mal à l’aise dans un hôtel; demain, je saurai mieux m’y prendre. On ne connaît bien les différents états d’âme qu’en les éprouvant soi-même.

Oui, Dieu a voulu autrement cette année; ne nous plaignons pas. Je n’aurais jamais cru pouvoir si bien vivre seul. En vérité je ne suis point malheureux. J’ai une vie très remplie; je n’ai pas le temps de faire ce que je veux faire ; je cours toujours après les heures

qui courent plus vite que moi. Que veux-tu dire? qu’il n’y a pas des regrets? Mais est-ce possible autrement, très chère amie, où ne trouve-t-on pas quelque tristesse? Ne faut-il pas sentir un peu le caillou du chemin pour désirer plus ardemment la patrie? Mais encore, voistu, nous sommes bien protégés de Dieu. Je ne lis jamais sans attendrissement ce verset du psaume : Quoniarn Angelis suis mandavit de te, ut custodiant te in omnibusviis tuis.In manibm portabunt fe, nefortè offendas ad lapidera pedem tuum. Que cela est vrai 1 et combien de fois aurais-je dû me briser sans ces mains angéliques qui m’ont toujours ramené vers vous!

Que ces mains vous soutiennent aussi! Voici venir cette belle Noël que j’aime tant. Il y a cette année une magnifique solennité à Saint-Louis des Français, parce que Noël y coïncide avec l’adoration du Saint-Sacrement. J’officierai à la messe de minuit avec Adolphe. Mgr Level chantera la grand’messe. Je me promets une douce et bonne joie, car j’aime la nuit de Noël plus que tous les jours du monde. Adieu donc, à cette nuit!

A Augustin Cocmn.

Rome, décembre 1856.

Monsieur,

J’ai appris que le petit compte rendu dont je m'étais chargé ne convient pas au comité de rédaction, qu'on

le trouve insuffisant et faible (1). Pour savoir dire plus, il eût fallu connaître et avoir dirigé, comme Dieu vous a donné de le faire, un grand nombre de bonnes œuvres. Je n’avais eu devant les yeux que la réputation de notre ami, j’étais incompétent pour le reste. Je vous prie de retirer en mon nom ce petit article, puisqu’il n’est point tel qu’il devrait être, et que, dès le principe, j’aurais désiré voir la cause d’une mémoire qui nous est chère à tous, soutenue par de plus fortes mains que les miennes. Je n’ai point Thonneur d’être connu de M. le prince de Broglie ; mais je puis à peine résister au désir de lui dire le profond plaisir d’esprit nue m’a causé la lecture de sa réponse. Certes , il ne m’appartiendrait pas de lui envoyer un suffrage, et je n’ai pas commis cette erreur envers moi-même. Mais il appartient toujours à un chrétien de se plaire dans la lumière de la vérité, d’y chercher la consolation de ses jours, et de bénir de loin ceux dont Dieu se sert pour la donner. Vraiment, je dois à M. de Broglie ce bon et meilleur jour au milieu des jours inquiets, et je puis m’assurer par moi-même que ses pensées sur la propagation de l’Évangile et l’établissement de l’Église sont conformes aux grandes lignes de l’enseignement du collège romain. Il faut bien qu’il croie que Dieu aime et bénit ses travaux, et qu’il connaisse cette joie, la plus pure, ce me semble, après le bon témoignage de la conscience, qui est de sentir beaucoup d’âmes inconnues entourer la sienne, l’écouter avec bonheur, s’appuyer sur elle, et aussi la soutenir

(1) n s’agissait de défendre la mémoire d’Ozanam au sujet de la fondation des Conférences de Saint-Vincent de Paul

par celte force occulte, mais si réelle, d’une profonde sympathie. C’est moi qui vous dis ces choses, mais nous sommes plusieurs à Rome qui les avons pensées.

Je suis heureux, Monsieur, d’avoir trouvé une occasion de vous rappeler mon souvenir, J’étais un enfant quand j’eus le plaisir de vous connaître. Vous voyez que depuis ce temps, Dieu a fait bien des choses. J’espère qu’il les confirmera, et qu’il mettra dans mon cœur de prêtre, assez d’amour pour pouvoir l’aimer beaucoup sans cesser d’aimer beaucoup les hommes.

Rome, 1**^ janvier 1857 Mon bon et excellent père,

Laisse-moi tromper la distance, étendre les bras pardessus la Méditerranée, par-dessus les montagnes, jusqu’à Paris... et là t’embrasser tendrement, et après toi ma mère et ma sœur, et ma vieille Rose qui ne m’a pas donné mes étrennes ce matin...

J’ai reçu très exactement vos chères lettres et je vous en remercie. Elles m’ont apporté vos souhaits de bonne année qui ont tout de suite commencé à bien faire pour moi. Me voici en bon état, en bonne santé, fort disposé à travailler et à vous revenir digne d’être ordonné diacre, s’il plaît à Dieu, c’est-à-dire, le moins indigne qu’il me sera possible. Vous et mes amis de France, vous me faites rire avec vos inquiétudes sur mon catéchisme. Vous ne savez pas ce dont il s’agit. Mon auditoire est composé jusqu’à présent de deux personnes, deux pauvres grenadiers qui n’ont pas fait leur première communion et qui viennent, avec cette droiture si simple et si admirable des bons soldats, apprendre le catéchisme. Nous faisons cela un peu à la grosse et en douze temps. U s’agit donc de causer pendant une heure deux fois la semaine. Hélas! que de fatigues moins bien placées I

J’aî donné bîer un souper; je me suis permis cette dépense, car je me trouve en avance d’argent. J’ai eu le Père Supérieur général de l’Oratoire de France et son assistant in partihus, le P. Adolphe Perraud. Il y a eu trois actes dans notre soirée : premier acte, avant le souper; deuxième acte, pendant le souper; troisième acte, après le souper. Nous avons commencé par prier le Père Supérieur de nous faire un petit sermon intime sur Noël, sur la fin de Tannée, sur Tannée prochaine, etc., ce qu’il a fait de très bonne grâce et d’une manière ravissante. Chacun des deux jeunes a dit son mol, puis nous nous sommes embrassés, nous nous sommes donné nos étrennes et souhaité la bonne année.

Il y a trois jours, Mgr de la Tour d’Auvergne nous a eus en petit comité. On a fait de la musique. On m’a mis à la tête d’un grand piano à queue et me voilà parti avec T^desfe fideles. Je les ai tous forcés à redire en chœur ce bien-aimé refrain ; Venite adoremus; nous avons joué des Noôls et chanté jusqu’à dix heures du soir. C’est le cas de dire que nos cœurs d'enfants de Saint- Sulpice jouaient du violon; celui, aussi, d’un ancien curé de Saint-Roch que je connais et qui a toutes les peines dumondeà ne pas se souvenir de sa paroisse...

Je ne puis vous raconter tout... Vous ai -je parlé d’une proposition qui m’est faite par TÉvêque de Séez, celui qui m’avait adopté aux Eaux-Bonnes il y a deux ans, et qui se trouve ici? Il veut m’emmener passer un mois à Ischia, à titre de son grand vicaire. Je n’accepte pas, à cause de mes études que je n’ai plus le droit d’interrompre. Mais jadis, quand j’étais jeune, quand j’étais libre, quand j’étais... comme je serais parti I On

vieillît, cher phre, vois-tu, on vieillit... Vous savez qii’Adolphe reste à Rome et que nous allons demeurer ensemble. Je suis sûr, mon cher père, que tu en es ravi, et j’en suis bien content pour ma part. Adolphe est un excellent ami, avec lequel je sympathise sans nuages. Il ne faut rien moins que sa personne fort aimable et fort aimée pour que je consente à perdre les avantages de ma vie première. Peut-être suis-je fait pour vivre seul? Hélas! quel homme peut répondre qu’il ne finira pas ainsi ses jours? Vraiment Dieu m’a fait de grandes grâces. Je n’ai pas été triste comme j’aurais pu le craindre...

Adieu, je vous embrasse tous tendrement.

Rome, 15 janvier 1857

Mon bon ami,

Si rares que soient mes lettres, je veux cependant qu’elles t’apportent le témoignage de ma fidèle affection.

J’ai prié pour toi, on m*a écrit de France que tu étais souffrant; j’attends sur toi, comme sur moi, la volonté seule du Seigneur. Je te veux là où tu feras le plus de bien aux hommes II faut entrer dans le sentiment de l’abandon. D’ailleurs, le moyen de résister à cette main forte et divine qui, depuis cinq ou six ans, commande si nettement la direction de notre vie? Autrefois je voulais toujours par moi-même, mais je me lasse de ces efforts sans cesse brisés. Quand j’ai quitté la maison de

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mon père pour entrer à l’Oratoire, mon grand sacrifice était d’éloigner ma vie des personnes chères qui jusquelà m’avaient fait le plus doux aliment. Je me suis révolté souvent contre cette souffrance, et quand la maladie, en me chassant de la retraite, m’a remis dans le monde, j’ai cru pouvoir me réjouir du retour de ces biens qui m’étaient rendus. Mais voilà que, depuis ce temps, j’ai dû presque constamment quitter la France et mettre, non plus des jours et des heures, mais des montagnes, des mers et des années entre ceux que j’aime et moi.

Il faut donc bien prendre garde à ces courtes vues de notre cœur et ne pas lui accorder la direction de notre vie, car Dieu nous attend là où nous nous en doutons le moins; et si nous avons refusé de lui obéir par le premier chemin qu’il nous offrait, il exécute ses volontés sur nous d’une manière plus rigoureuse et plus définitive, Heureux encore qu’il les exécute à tout prix et ne se lasse pas d’employer à son ouvrage des matériaux si indociles !

Je vais bien, ma santé s’affermit, les médecins d’ici voient ma guérison comme assurée. On me dit même que rien ne m’interdira, dans l’avenir, l’usage de la parole. J’en suis content, parce que c’est une joie bien pure de porter la parole de Dieu pour la seule gloire de Dieu. Mais dans l’expression de ces espérances je devance un peu les temps, et je le donne, comme à mes meilleurs amis, tout le meilleur possible de ce qu’on me promet. Le Père... a quitté Rome et je demeure avec Adolphe Perraud dont la compagnie sérieuse et douce m’est très salutaire»

Nous avons vu le Saint-Père il y a quelques jours, et c’est de sa bouche que nous avons appris l’affreux évènement de Saint-Étienne du Mont (i). Je m’effraie de penser que l’Église de Dieu n’ait pas su mériter aujourd’hui par ses prières et ses larmes le détournement d’un tel malheur; le même coup frappa saint Charles, mais alors Dieu fit un miracle.

Adieu, donne-moi de tes nouvelles et parle-moi ouvertement. Loin de nous l’orgueil de suivre des desseins que n’approuverait pas la Providence de Dieul Loin de nous également la lâcheté de les abandonner s’il nous les trace I En toutes choses et toujours que son nom soit bénil

Rome, 5 février 1857.

Ma chère mère,

Tu me dis que mes lettres sont rares; voilà qui me flatte, mais qui me découragerait presque, car je n’ai pas encore passé une semaine sans vous écrire.

Adolphe est donc avec moi, toujours le meilleur des hommes et le plus charmant à vivre. Il n’y a pas entre nous l’ombre d’une contrariété : entente cordiale au vrai sens du mot. Tu sais son dévouement si j’étais malade, voilà une sécurité pour vous. Chère mère, il faut remarquer en passant les bontés de la Providence. Voilà deux fois qu’elle se sert visiblement des bons frères Perraud pour me donner une compagnie excel-

(1) L’assassinat de Mgr Sibour par un prêtre, au moment où le prélat présidait l'office de sainte Geneviève.

lente à tous les points de vue. Charles avait été bien bon, bien généreux l’an dernier, en m’accompagnant aux Pyrénées, en y restant sans avoir besoin, et m’y soignant comme une mère ou une sœur. Cette fois, c’est Adolphe; j’en suis frappé. On dit qu’il y a des gens nés pour notre malheur; il y en a aussi qui sont nés pour notre bien : Angelis suis Deus mandavit de te.

C’était lundi dernier la belle fête de la Purification, si solennelle à Saint-Pierre. Il y avait une admirable réunion d’évêques, et parmi eux un saint missionnaire français, Mgr Guillemin, de la province chinoise qui a donné dernièrement encore trois martyrs à l’Église. J’ai une jolie petite histoire à vous dire sur ce bon missionnaire qui va repartir pour ce pays de mort. Lors de la dernière fête de la chaire de Saint-Pierrej il était caché dans la foule des Anglais et des curieux (n’étant pas encore évêque), et n’y pouvait rien voir. Je m’avise de demander à mon ami, le capitaine des Suisses, de faire passer notre missionnaire par une porte latérale du chœur et de le faire ainsi parvenir aux places réservées; il me l’accorde, me dit de prévenir Mgr Guilb-min, et va nous attendre à la porte. Or le bon missionnaire avait amené avec lui à Saint- Pierre un jeune catéchumène chinois, triplement Chinois, coiffé de son bonnet chinois. Chinois des pieds à la tête ; il me fait observer qu’il ne peut laisser seul son catéchumène, et me demande si, lui aussi, pourra entrer. Voilà un Chinois imprévu I Mais enfin, le mouvement était donné, il fallait suivre. Nous arrivons donc à cette porte, suivis de deux cents Romains, de ces sauvages de la Campagne romaine, qui se battaient

pour voir noire pauvre Chinois et nous dévoraient. Le capitaine et d’autres officiers nous attendaient; mais à la vue du clocher chinois que le malheureux portail sur sa tête : « Ah! signore, impossihile per questo, H non si entra mai con questa roha, ah ! signore^ « impossibile f » J’étais confondu, j’avais beau crier : « Ma chè? è un Chinesel è un povero Chinese^ « venuto délia China... sapete! — Impossihile^ sU « gnore^ con questa roba sul capo! » J’étais furieux, le saint missionnaire fort mal à l’aise, et mon Chinois dévoré par nos deux cents brigands qui nous étouffaient. Je demande à entrer dans l’enceinte pour parler au capitaine des gardes-nobles. Nous commencions à faire épisode, je lui explique qu’un monseigneur français est là qui demande l’entrée, qu’il est fort connu du Pape..., etc. Le bel officier entre dans mes raisons, me dit qu’il s’étonne des difficultés qu’on a faites, quitte son poste, vient avec moi, soulève le voile de la porte... O surprise! il aperçoit le malheureux Chinois, surmonté de son fatal clocher. « Ah! signore^ questo <( non si puô! bontk divina! con questa roba! chè « vuol dire? — Ma sapete^ è un Chinesel un Chinese <( non è vestito corne un'Parigino ! Dio mio ! è ues- « tito da Chinese délia China! sicuro ! — Impossi- U bile! » J’en aurais pleuré. Cependant, nous sentant étouffés, confus de voir ce bon missionnaire dans un tel embarras et le Chinois anéanti par ces sauvages, vrais Chinois du Transtévère, j’ai l’idée de dire au capitaine : « Et si le Chinois ôte son bonnet, le laisseiez-vous « entrer? » Hésitation... Cependant la situation parlait si éloquemment pour nous que le capitaine fut vaincu

et la transaction acceptée. Mais alors c’était le Chinois qui rechignait; cet infortuné se croyait déshonoré s’il ôtait son bonnet chinois. Mgr Guillemin l’y exhortait, mais il semblait accepter cette proposition comme nous si l’on nous conseillait une chose inconvenante. Un instant je crus qu’il refuserait, et un frisson me parcourut le corps... je crois que nous serions morts là... Heureusement l’obéissance fut la plus forte, et l’on vit le beau clocher descendre et disparaître. Nous étions délivrés; la porte s’ouvrit et nous entrâmes, Mgr Guillemin aussi recueilli que si rien ne s’était passé, moi soulagé d’un poids de dix mille, et le Chinois fort ennuyé de n’être plus en clocher, mais en simple queue.

Or, la même semaine, ce saint missionnaire a été sacré évêque par le Pape lui-même, et dimanche dernier, il était en' mitre au premier rang. Se sera-t-il souvenu du petit abbé qui ne parvenait pas à le faire entrer dans l’enceinte quelques jours plus tôt? Je vous laisse à le croire, et je vous quitte après cette histoire trop longue qui m’a fait gagner l’heure du courrier.

Adieu, vous tous que j’aime, adieu, ma bonne mère, bien respectueusement.

iu R, P, Gratry,

Rome, 12 février 185".

Bon et cher Père,

Merci de la belle et vivante lettre que vous nous avex écrite! Quoique les desseins de la Providenca

soient cachas en ce qui me concerne, il y a des traces lumineuses qui n’ont pas cessé de diriger et de consoler ma vie, et le désir de travailler, autant que mes forces le permettront, à l’apologie de la foi devant le siècle, éclaire et échauffé plus que jamais mon cœur, Dieu merci! Le peu que je puis faire chaque jour est ramené constamment à cet unique but; alors même que je flottais entre la vie et la mort, vous savez que mes moindres efforts y tendaient I

La sorte de testament que vous nous avez envoyé m’a bien ému, bien frappé à cet égard. Serait-il possible que nous, faibles, nous fussions les héritiers de cette ardeur avec laquelle, vous, cher Père, et telle autre belle âme que j’aime, avez prêché l’Évangile à la raison du siècle? Si je regarde notre pauvreté, comment le croire? et si je lève les yeux vers Celui qui aime à se servir de ce qui n'est pas, pourquoi en désespérer? Quoi qu’il en soit, merci de ce rayon d’encouragement et d’espérance que vous m’avez envoyé et qui a brillé d’un joyeux éclat au milieu du crépuscule maladif où je vis depuis déjà longtemps. Oui, bon et cher Père, si jamais je faisais quelque chose pour la gloire de Dieu, en quelque temps, en quelque lieu que ce fût, je n’oublierais pas que je vous dois beaucoup, plus encore, dans le partage de lumière et d’amour qui sera ma fortune de prêtre. Adieu, merci mille fois. Je vous embrasse tendrement et respectueusement aux pieds de sainte Marie-Majeure, qui semble une belle colombe toute prête à quitter l’Esquilin pour s’envoler au ciel.

ANNÈF 1857

Rome, 19 février 1857

... Peut-être pourra-t-ou, en résistant au torrent de servilité qui entraîne tout..., préparer un refuge pour le jour où Ihomme va tomber. 11 faut y travailler du moins, et c’est le poste où Dieu nous a mis. Hélas ! il avait fallu tant de soins et tant de larmes pour réconcilier un peu le siècle avec l’Évangile et préparer le retour d’une foule d’âmes à la foi! Mais voilà le divorce qui recommence plus absolu, plus implacable que jamais. Entre un despotisme qui exploite indignement l’Église à son profit et les excès d’une démocratie dressée à maudire l’Église, il est bien possible qu’il n’y ait de place pour nous que sur l’écbafaud. Laissons agir la Providence et que chacun fasse son devoir. C’est le sang innocent qui sauve les causes et qui met Dieu du parti des victimes.

Je te parle des choses du dehors, mais c’est que je crois très important de ne les point perdre de vue. Elles seront le théâtre de nos luttes, de nos souffrances, de nos mérites. 11 faut y entrer avec des convictions fermes et intrépides. Nous arrivons au sacerdoce en des jours douteux où il y aura, ce semble, plus d’outrages que d’honneurs à recueillir. 11 faut prévoir les sacrifices auxquels ces jours nous pourront contraindre, afin de ne pas les refuser un seul moment à la justice et à la vérité.

Quelquefois, quand on est presque encore enfant, il semble tout simple d’être un héros ou un martyr. Mais à mesure que l’on avance dans la vie, on comprend le

prix d’un simple acte de vertu : Dieu seul peut nous donner la force de l’accomplir. Par nous-mêmes, nous sommes lâches, faibles, troublés par un seul regard cruel, déconcertés par la première injure. Il faut supplier le Seigneur de tremper nos cœurs sept fois dans son sang pour leur communiquer un peu de celte énergie surnaturelle qui ne connaît pas d’obstacles.

Je vois peut-être les choses en noir; cependant bien des indices sont clairs et certains; la papauté traversera de terribles crises...

Que nous sommes heureux d’avoir un saint sur la chaire de saint Pierre I Les vertus de Pie IX protégeront mieux la papauté que nos soldats.

Au R. P. Gratry.

Rome, 12 mars 1857.

Cependant je n’aurais ambitionné que deux mots de vous, mon bon Père; mais je crois que je quitterai Rome sans les avoir. Ce sera la première séparation aussi longue que le temps aura creusée entre votre cœur et le mien. J’ai eu des torts; j’aurais dû vous écrire plus souvent, davantage et mieux. Vous nous répétiez jadis qu’on n’égale pas ses idées ; je crois qu’on n’égale pas davantage ses affections et moins encore. Je vous déclare, mon bon Père, qu’il n’y a aucune proportion quelconque entre ma correspondance avec vous durant ce voyage et l’inaltérable affection qne je vous garde... C’est une affaire manquée, où je me reconnais le coupable et qu’on saura mieux diriger une autre fois.

C’est aujourd’hui la fête de saint Grégoire. Je suis allé tout à l’heure servir la messe du vénérable docteur Manning dans cette belle église du grand pape qui repose à l’ombre du Colisée, loin de tout bruit. Connaissez-vous cette église? Je sens même dans mon cœur que vous l’aimez. Mon Dieu, quel silence ! quel recueillement I quelle majesté grave et douce! Cette petite église est donc la voisine du Colisée, des ruines des Césars, des Thermes deCaracalla, et ilsemble qu’elle ait ressenti de ce voisinage une influence austère : tout y parle bas.

Le fameux docteur Palmer était venu nous prendre ; il a communié avec nous. C’est une de ces âmes vaincues par les irrésistibles violences de l’Agneau et qui ont rompu toutes leurs attaches pour ne pas lâcher la main de Jésus-Christ. Je ne puis vous dire l’impression que j’éprouve à voir ces admirables convertis anglais dans les sanctuaires de Rome; ils ont sur le front la gloire des grands sacrifices accomplis et d’une conscience à tout prix satisfaite; exilés, pour ainsi dire, mais non, revenus à la vraie patrie; ayant tout perdu, mais non, tout trouvé : Sicut ignoti et cogniti, quasi tristes, semper autem gaudentes;... tanquam nihil hahentes et omnia possidentes (1).

Adolphe est en retraite. Je l’y aurais suivi sans un rhume que je guéris. Je ferai ma retraite dans quelques jours; que Notre-Seigneur fasse tout, qui seul peut tout. Adieu, mon révérend et très bon Père. Permettez-moi de vous embrasser respectueusement au pied de la croix du Colisée.

(1) H Cor. VI, 8.

Âîîi\ÉE 1857

Rome, 12 mars 1857 (1).

Cette lettre est pour toi seul, mon bon père, et je te prie d’en prendre connaissance en ton particulier.

Je te parlerai d’abord de mes affaires. La réponse de M. l’abbé Duquel a donc décidé mon ordination prochaine au Diaconat, c’est-à-dire que dans un an Je serai prêtre. A cette époque, ma santé sera-t-elle assez rétablie pour que je puisse sagement entrer dans le ministère? Je ne sais; mais dès que l’espoir de la guérison m’a été sérieusement rendu, j’ai sérieusement entrepris de la favoriser, et ma vie à Rome a été réglée d’après cette intention; je pense donc pouvoir faire quelque chose d’ici à un temps plus ou moins prochain.

En rentrant à Paris, je me mettrai directement à la disposition de l’autorité diocésaine. Je ne me sens aucun éloignement pour aucune fonction du ministère ecclésiastique. Ma vocation a été assez sérieuse et profonde pour que j’aime tout ce qui rentre dans cette vocation. Mais si je suis disposé de cœur à tout accepter, ma santé, mes habitudes, mes désirs d’étude indiquent certaines fonctions plutôt que d’autres, et en particulier, ce dont je t’ai parlé déjà : celle dC aumônier dans un collège.

Voilà, ce me semble, où je tournerai mes vues et ce que je demanderai si l’on m’admet à exprimer une demande. Si je me laissais aller à mes rêves, je rêverais cette aumônerie dans le quartier de l’École de Droit pour

(1) Voir la lettre du 7 mars 1861, et celle du 23 décembre

être plus près de vous; je i^êverais que Dieu m’a donné assez de forces pour faire du bien ainsi, sans autres désirs ni autre ambition.

Tel est donc le plan idéal que je trace pour l’avenir. Jusqu’ici je croyais mourir, et je le croyais si sincèrement que je m’étais interdit toute espèce de prévision. Mais puisqu’il semble que la santé me revient, il faut penser à la bien employer et j’avoue que je Tai compris dans cette forme.

Je soumets ces désirs à la volonté de Dieu qui fera peut-être de moi toute autre chose que je ne présume, et je te les fais connaître, mon bon père, afin que tu trouves là, avec un témoignage de confiance, le témoignage aussi de la reconnaissance très profonde que j’ai pour toi. Si je retrouve la vie et la force, je les devrai, après Dieu, aux généreux sacrifices que tu as faits depuis si longtemps pour me les rendre et je ne l’oublierai jamais.

Je te dois un autre témoignage d’affection que tu me permettras de te donner respectueusement et tendrement.

Il y a longtemps, mon bon père, que Dieu m’a inspiré le désir de te parler au sujet de la religion. Je t’aimerais bien peu si, avec les convictions que j’ai et auxquelles j’ai consacré ma vie, je ne souffrais pas de sentir entre nous une si douloureuse différence.

Celte différence est grave : Nous pratiquons la religion catholique et tu ne la pratiques pas, bien que tu lui appartiennes et que lu y croies intérieurement. Nous savons que là est la vérité et nous tâchons d’y conformer nos actions; tu sais aussi que là est la vérité, mais tu

as pris Thabitude de n’y point penser et de vivre à côté de Jésus-Christ comme si son cœur et son amour ne le regardaient pas. J’ai beau faire, mon bon père, je te trahirais si je ne te disais pas que c’est un état grave, dangereux et qui me remplit de troubles et de craintes quand je pense que tu peux mourir en peu de jours ou en peu d’heures. Tu me diras peut-être : « Mais qui t’a « poussé à me parler de cela? » — Je te réponds devant Dieu : « personne; » et nous sommes, de toi à moi, dans la plus parfaite liberté. Cependant si ce n’est quelqu’un, au moins quelque chose m’a déterminé, et ce quelque chose, c’est, je te l’avouerai, l’idée de la mort.

J’ai été frappé de voir, dans le journal, tant de morts subites. J’ai vu mourir autour de moi cet hiver plusieurs personnes, et je me suis dit : Il serait possible qu’une nouvelle télégraphique m’apportât, comme à Mgr de Mérode, il y a trois semaines, ces mots : « Votre père « se meurt; » et une heure après : « Il est mort l »

Alors j’ai réfléchi; j’ai comparé les larmes consolées, rassurées, confiantes que ce fils répandait en me disant : « Mon père est au ciel, c’était un excellent chré- « tien. Il croyait en la miséricorde de Dieu et dans la « foi du Sauveur; au milieu de ma douleur, je suis « heureux. )) J’ai comparé cela à l’angoisse que j’éprouverais en écrivant à Paris: « Mon Dieu, comment est-il « mort? Qui lui a parlé de Dieu ? Qui en a eu le courage, « à cette heure de trouble où chacun perd la tête, et où « il faut faire, en cinq minutes, après toute une vie « d’indifférence, les affaires de son éternité? S’est-il « confessé, a-t-il reçu les sacrements du salut? — Mais « d’abord, entenc^t-il, pouvait-il encore parler? » Et

tu

laisse-moi te dire, mon bon et tendre père, que ces seules pensées me déchirent le cœur et que je tremble en te les écrivant.

Et cependant voilà de quoi il s’agit.

Mon Dieu, si tu savais combien de fois nous avons entendu dire à ce pauvre M. Augustin Thierry ; a Je « suis convaincu que la religion catholique est la seule a vraie. Je suis enfant de l’Église et veux lui obéir, et certes, je veux confesser et me confesserai; le a Père Gratry est mon confesseur..., etc..., etc... » Et puis, un jour, las d’attendre et de solliciter cette âme toujours décidée et jamais agissante, Dieu a laissé fondre sur elle ce coup de foudre qui, en une seconde, lui a enlevé la parole, l’ouïe, la connaissance, et n’a laissé qu’une sorte de cadavre auquel le Père Gratry et le Père Supérieur ont parlé de Dieu et qui n’a pas donné un seul signe d’intelligence jusqu’au dernier souffle.

Et au contraire, nous avons vu mourir M. Wilberforce, si l’on peut appeler mourir, ce passage calme, serein, plutôt plein de certitudes que d’espérances, d’une vie où tout venait d’être sacrifié à la vérité, au royaume même de cette vérité.

Je parle de sacrifices, et, en effet, tout est sacrifice dans les conversions de ces catholiques anglais qui renoncent à toutes les habitudes de leur vie, à leurs positions, à leurs affections, souvent au commerce de leurs plus intimes amis et de leur famille, pour suivre Jésus-Christ. Et aussi quelles âmes élevées, éclairées, généreuses, désintéressées, récompensées de tout ce qu’elles ont quitté par des biens incomparables, par la paix de la conscience, par ce repos de l’âme qui suit les

déterminations généreuses et les sacriflces d’honneur I Mais toi, cher père, je cherche le sacrifice que tu aurais h faire, et je ne le trouve pas. Tu n’as môme pas celui qui relient la plupart des hommes, celui du mal et des passions. La pratique de la foi ne serait pour toi qu’une source de joies nouvelles, elle ne t’imposerait rien de nouveau sous le rapport de ce qui coûte le plus aux hommes.

Tu n as même pas èi sacrifier le bien ~~ si peu digne d’une âme élevée qu’il soit, mais enfin c’est un bien — le bien du qu’en dira-t-on et de la renommée. Car, par une très singulière coïncidence, on te croit généralement bon catholique, peut-être à cause de l’état que j’ai embrassé, à cause surtout de la régularité et de l’honneur de ta vie. Dix ou douze fois cela m’a été dit, je n ai pas eu le courage de détromper ceux qui le pensaient. D ailleurs, j’ai eu l’occasion de connaître et d’admirer la droiture de ton esprit à cet égard. Quand je suis entré dans les Ordres et que j ai pris l’habit, je pouvais craindre que Vennui d’avoir un fils prêtre ne t’inspirât de la gêne à mon égard; mais j’ai remarqué, et l’on a remarqué, avec quelle droiture tu as respecté et accepté la volonté de Dieu. Cela m’a rempli de joie, d’abord pour nos relations d’amitié, puis aussi pour toi-même, pour le bien de ton âme et pour les espérances que j’ai conçues de ta sincérité en matière de religion.

Vraiment je cherche les obstacles et je ne les vois pas. Tu n as pas non plus celui de l’ignorance. Les malheurs de notre histoire passée nous donnent fréquemment ce spectacle d’hommes Instruits, savants en

toutes choses, excepté en religion, et qui n’ont même jamais reçu cette première instruction chrétienne que les moindres enfants possèdent aujourd’hui. Tu as échappé à ce malheur et je n’entre jamais à la chapelle de Fourvière sans remercier la bonne Vierge qui t’a donné une enfance chrétienne et pieuse. Seulement tu as oublié; tu as appris en toute science, excepté en celle de la religion ; tout est devenu homme et savant en toi, excepté le chrétien. Cela doit te faire comprendre comment des idées si négligées ont perdu leur véritable proportion, leur véritable grandeur, leur véritable beauté à tes yeux. Mais enfin, tu as l’instruction chrétienne, et tu comprends les enseignements de l’Église, c’est-à-dire pour quelles raisons et par quels motifs il est sage et rationnel de s’y soumettre.

Je ne trouve donc point d’obstacles, hélas ! c’est peutêtre un danger de plus. La raison de l’homme est si singulière qu’elle aime les difficultés, que les obstacles piquent son ardeur. Cependant, mon bon père, quelle ingratitude envers Dieu que de le mépriser parce qu’il a rendu le retour trop facile î A peu près comme un fils coupable envers son père et qui, le voyant faire les premières démarches de la réconciliation, se dirait : « Tant de « facilité me déplaît et je fais peu de cas d’une affection « si prompte à pardonner. » Hélas I c’est cependant le raisonnement tacite de plus d’un cœur à l’égard de Dieu.

Je t’en conjure, que ce ne soit pas le tien; il n’est pas digne de toi I Ne dis pas : « Dieu est si bon qu’il « est toujours temps de revenir à lui et de l’aimer... » Tu as le cœur trop juste pour ne pas repousser csî effroyable calcul d’ingratitude.

Je t’ai donné des raisons trop graves de réfléchir et de te convertir pour |que j en ajoute de secondaires. Cependant quelques-unes me frappent et sont dignes de toi. Je ne te parlerai pas de Vunité parfaite que ce retour à Dieu rétablirait entre nous tous. Tu ne comprends peut-être pas encore combien il y a de joie dans cette communion de toutes les âmes d’une famille dans le même service de Jésus-Christ; mais ce que tu peux comprendre, c’est combien nos amis seraient heureux de deviner un changement, d’autant plus secret et plus intérieur qu’il serait plus profond. Je ne te parle pas de moi; il dépend cependant de toi que le jour de ma première messe soit, comme pour Adolphe, le plus beau jour de ma vie. Enfin la destinée humaine est sujette à bien des traverses. Je vais mieux, et Dieu semble me rendre la santé; mais pourtant rien n’est certain. Tu peux donc me perdre, perdre ma mère et ma sœur, être seul sur tes vieux jours comme le fut mon grand-père; et ces afflictions peuvent devancer pour toi la vieillesse. Je me demande alors qui te soutiendra, qui te consolera? Où trouveras- tu ce qui fait patienter dans la douleur? Je sais bien la source de toute consolation; je sais bien ce qui m’a soutenu, fortifié, calmé, quand je me suis senti atteint d’une maladie mortelle, et que j’ai su que le médecin m’avait condamné. Je sais bien où j’indiquerai à toutes les âmes souffrantes et délaissées de chercher du secours. Gomment donc t’aimerais-je assez peu pour négliger de te le dire? Comment serais -tu le seul homme en ce monde à qui je n’eusse pas le droit de dire : « Si vous souffrez, allez « à Celui qui a dit : « Venez à moi, vous tous qui

K êtes fatigués et accablés, et je vous soulagerai 1 »

Et sans parler de grands malheurs, il y a des tristesses, des mélancolies, des soleils couchsints dans la vie et au déclin de l’âge où tu es, que je pressens pour toi, et que je ne voudrais pas te voir approcher sans le secours de la foi et la pratique d’une religion éclairée.

Qu’est-ce donc que je prétends enfin? — Que lu te confesses, tout de suite... cette année... que tu fasses tes Pâques? — Que vais-je te répondre, mon père? Car je ne veux ni te prendre violemment et brusquer les choses, ni trahir mes inquiétudes, ma conscience, ma tendresse pour toi. Je prononcerai donc franchement le mol : « Oui, cette année; — pourquoi non? » Je l’indique le curé de Saint-Sulpice comme un prêtre universellement vénéré.

Je me mets, s’il le faut, à les genoux pour te conjurer de réfléchir et de ne pas mépriser l’appel direct de Dieu. Tu seras émerveillé du bonheur que tu ressentiras après avoir signé ta réconciliation avec lui.

Adieu. Je ne te demande pas pardon, parce qu’à aucun jour de ma vie, je ne t’ai donné une plus grande preuve d’amour filial 1

A madame FerruccL

Rome, 14 mars 1857.

Madame,

Je désire chaque jour vous écrire et je n’en ai pas la force. Mais j’espère que Dieu vous parle, et sa voix seule est digne d’être écoutée en de pareilles afflictions!

Courage, chère dame. « Bienheureux ceux qui pîeu- « rent, car ils seront consolés I » Il faut votre foi et votre charité pour comprendre et accepter cette parole du Sauveur des hommes.

Votre angélique fille vous a quittée, mais c’est un éloignement, ce n’est pas une rupture. Elle vit invisiblement parmi vous. Elle y revient comme la jeune et pure sainte Agnès, pour vous apporter les espérances d’une prochaine réunion.

Permettez-moi de vous redire cette légende si touchante contenue dans le Bréviaire romain: « Les parents « d’Agnès veillaient assidûment à la grotte de son « sépulcre. Ils voient tout à coup, au milieu du silence « de la nuit, une armée de vierges qui, revêtues de robes « tissues d’or, passaient à travers une grande lumière, « et au milieu d’elles la bienheureuse vierge Agnès « parée aussi de cette robe éblouissante, et à sa droite, « un agneau plus blanc que la neige. » Agnès prie les vierges saintes de s’arrêter, et, se tournant vers ses parents : « Vous voyez, leur dit-elle, que vous ne devez « point me pleurer comme une morte, mais réjouissons- « nous ensemble et félicitez-raoi, parce que j’ai été « reçue parmi ces compagnes dans les demeures lumi- « neuses. » Le saint office de l’Église qui a abrégé, mais conservé cette belle histoire des actes de sainte Agnès, veut sans doute nous faire entendre par cet exemple, que nos bien-aimés, quand ils ne sont plus sur la terre, obtiennent cependant du Seigneur la permission d’y revenir invisiblement pour nous consoler, nous relever, nous apporter des messages de paix et d’espérance.

Les Actes du martyre de sainte Eugénie gardent ua

souvenir analogue. Sa mère priait près de son tombeau ; la sainte jeune fille lui apparaît et lui dit : « Claudia, « ma mère, réjouis-toi, réjouis-toi, parce que le Christ « m’a introduite avec mon père dans la gloire des « saints. » Elle ajoute que tous deux l’attendent et la recevront bientôt auprès de Dieu. «Recommandez à vos « fils, mes frères, dit-elle encore, de garder le sceau de « la croix par lequel ils mériteront de venir partager « notre bonheur. »

Non, la mort ne peut rien contre des liens si purs, formés de la main de Dieu. Il n’y a même pas interruption dans le commerce et l’intimité des âmes ; il y a seulement passage du visible dans l’invisible, et c’est ce qui fait tant souffrir notre pauvre nature.

Je me tais, chère dame, et je vous quitte. Croyez que nous pensons souvent à votre douleur. Veuillez offrir mes respectueuses tendresses à M. Ferrucci.

Sübiaco, fête de saint Benoît, 2î mars 1857.

Je vous écris ce mot aux dernières lueurs du plus joyeux feu d’artifice qui ait fait retentir les montagnes de la Sabine, aux derniers échos de ce cri mille fois répété par les enfants et les jeunes filles : « Viva san « Benedettol »

Mon Dieu, quelles sont pures et belles ces fêtes d’Italie! Qu’il est heureux ce peuple d’avoir conservé la naïveté de ses vieux souvenirs et la religion de son enfance! Tout à l’heure, pendant que toute cette ville de Subiaco courait et chantait comme un seul hommoj

Je n’ai pu lüe défendre d’un retour pénible sur notre chère France, qui ne sait plus les noms des saints et acclame les solennités du despotisme. Et cependant j’aime mieux cette France telle qu’elle est, que toutes les terres du monde; mais je l’aime comme un champ de bataille, où j’espère, s’il plaît à Dieu, porter ma part de fatigues, de périls et de souffrances.

Ici, c’est le repos. Quel calme dans cette austère et majestueuse nature, dans ces rochers blancs, immenses et hardis, qui semblent avoir gardé depuis saint Benoît une sorte de recueillement monastique et aimer le silence, qu’il aimait!

Je me suis égaré avec un religieux respect dans ces sentiers presque inabordables où le grand fondateur de l’armée régulière de Jésus-Christ conçut et régla ses plans. Mais surtout j’ai baisé avec amour les pierres sanctifiées de ces grottes où, loin du monde encore rempli des derniers retentissements païens, il dicta des conditions à l’esprit humain subjugué, et organisa la victoire de l’esprit sur la chair. Quelle fécondité Dieu donne à ses saints ! Une pierre placée au seuil de la plus profonde des grottes, où mon ami Adolphe a eu le bonheur de dire la messe et moi de communier, retrace l’admirable développement, la divine portée de cette œuvre commencée dans ce creux de roc par un mendiant; je vous en donne la substance :

« Ici, par saint Benoît, commença l’apostolat monas- « tique. De cette roche que tu vois, par les fils du « grand patriarche, presque toutes les plages du monde « ont reçu la vraie foi. Par saint Augustin, l’Angleterre ; « par saint Wulfride, la Saxe, et ainsi toutes : l’Écosse,

ANxNÉE 1857

« la Franconîe, la Westphalie, la Frise, la Hollande, la « Transylvanie, la Suède, le Danemarck, la Norwège, la <( Hongrie, la Bohême, la Prusse, la Russie, la Bavière, « ITllyrie, et jusqu’aux rivages de l’Amérique, jusqu’aux (( régions de l’Australie récemment connues... » Gha> cune de ces terres a été arrosée des sueurs ou du sang d’un religieux; chacune doit son nom chrétien à un apôtre, et cet apôtre fut un moine, et ce moine se rattache enfin à saint Benoît : voilà la fécondité de cette petite roche.

Il y a de ces petits carrés de terre qui ont bien mérité de tous les siècles et de tous les mondes. Les roches de Subiaco sont du nombre, après la grotte de Bethléem, après le jardin de Gethsémani, après le Calvaire. Vraiment je ne m’arrêterais pas... Vous me le pardonnez. Vous connaissez l’enivrement de ces radieuses journées de fêtes, cet enivrement si profond et cependant si incomplet où il y a place encore à tout l’abîme de nos désirs, et qui creuse seulement plus avant le goût et le besoin des fêtes éternelles. C’est ce sentiment-là que je vous envoie; c’est ce chant interrompu, ce je ne sais quoi (Tinachevé qui est dans toute fête que je voulais sentir avec vous, aux pieds de Celui qui a promis de combler nos désirs, et de rassasier un jour les ambitions comprimées de nos cœurs. Souffrez-le, et ne refusez pas de prendre votre part de cette indicible mélancolie.

Il faut trouver dans ces révélations de nos royales destinées à venir, non le dégoût de la vie présente, mais le courage de la tenir vigoureusement, comme celui-là marche plus ferme qui entrevoit le but de son voyage. Pour moi, dans mon excessive infirmité, je me réjouis

delà pensée que je pourrai un jour, bientôt, combattre, lutter, souffrir, réussir, ne pas réussir pour Dieu. Une sorte de maturité se fait à cet égard dans mon cœur. Je sens l’heure venue, et dès qu’une brise plus forte soulève mon âme, de quelque horizon qu’elle lui vienne, ce besoin, celte faim et cette soif s’emparent de moi plus violemment. Vous le dirai-je? Oui, si vous voulez entendre que j’ose à peine penser à ces choses... Mais vraiment mes prières ferventes, ardentes, ailées, aboutissent toujours, malgré moi, à cette unique prière : « Seigneur, faites-moi la grâce de mourir en donnant « mon sang pour vous. » Vous le voyez bien, le temps de se donner, le temps d’agir est venu. Hélas! et cependant je ne suis rien!...

Rome, 30 mars 1857.

J’ai reçu ta lettre au sortir d’une retraite que j’ai faite au noviciat des Pères Jésuites, à Saint-Eusèbe (1). Ce n’est pas sans une émotion aussi douce que profonde que j’ai retrouvé les longues méditations, le profond et absolu silence, les autels aussi et les grâces qui ont rendu si beaux, l’année dernière, les jours de mon sacrifice. J’ai été bien heureux, Charles. Nous sommes

(1) C’est pendant cette retraite qu’il écrivit les Méditations citées par le P. Gratry, dans le livre inti ilé : Henri Perreyve (p. 186 et suiv.), et publiées depuis avec d’autres en un volume sous ce titre : Méditations sur ks saints Ordres.

coupables^ mais aussi que nous sommes absurdes et grossiers quand nous oublions de penser que le joug du Seigneur est doux et son fardeau léger! Oh! oui, quel ami que Jésus-Christ! quelle indulgence! quel retour toujours miséricordieux d’une intimité négligée quelquefois trop longtemps! Quel rapprochement de son cœur au nôtre au pied de l’autel ! quelles larmes I quelles ■vues claires et vraies de la vanité des joies dont nous avons fait le sacriflce et du tout de Dieu que nous avons pour partage ! Enfin j’y reviens ; ce bonheur est intime, calme, pénétrant; je ne puis t’exprimer combien j’ai été reconnaissant à Notre-Seigneur de ces jours accordés dans sa paix.

... Voici la fin de notre séparation; avec quelle joie je t’embrasserai dans les premiers jours de mai, presque à la veille de nous prosterner tous deux aux pieds du Seigneur pour en recevoir la sainte ordination du diaconat. Nous partagerons nos grâces, nos prières, nos méditations; nous partagerons..., c’est-à-dire que nous ferons, comme toujours, ce partage inégal où je reçois de toi plus de bons conseils et de bons exemples que je n’en donne jamais. Mais enfin c’est une inégalité qui ne me rend pas jaloux et que j’accepte comme un secours de Dieu. Que notre amitié soit égale, et après cela, que Dieu nous dispense ses grâces comme il le veut! Je lui demande toujours de te faire encore meilleur pour la grand bien que tu feras un jour à ses enfants.

Je t’embrasse bien tendrement à ses pieds.

Rome, 2 avril 1857.

. Tu me demandes, très cher ami, des détails sur

le sacre de Mgr Amanthon. Tu sais qu’il a été fait à Sainte-Sabine par le cardinal Villecourt; c’étaient donc deux bons serviteurs de Dieu, l’un sacrant l’autre. Il y avait bien un peu de gaucherie dans tout cela, rehaussé par beaucoup d’humilité, beaucoup de pieuse émotion, beaucoup de tremblement; mais enfin la cérémonie s’est bien achevée par quelques paroles éloquentes du cardinal, et le nouvel évêque nous a donné sa bénédiction à travers de douces larmes.

Je sortais de retraite pour voir cette belle cérémonie, vraiment catholique et française. J’ai fait une bonne retraite chez les Pères Jésuites, à Saint-Eusèbe, comme l’an passé. J’ai retrouvé avec une profonde émotion les lieux qui ont vu mes serments et les préparatifs immédiats de mon sacrifice. Dieu veuille avoir entendu les nouvelles promesses que je lui ai faites I

Je vais publier dans le prochain Correspondant un travail intitulé : Des transactions en matière de foi (1) . Le sujet m’a été donné par le Saint-Père lui-même, qui est fort préoccupé de ce danger et le redoute beaucoup pour la France. J’ai pensé calmer ainsi des inquiétudes et redresser peut-être quelques idées fausses. C’est une question délicate. On a hésité à la rédaction, mais enfin on a passé outre et on l’imprimera. Entre les violences de ceux qui voudraient nous ramener à des re-

(1) Ce travail a pris place dans les Entretiens sur FÉglùe catholique, 1. 1®*’, ch. iii, p. 143-160.

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