‹ Lettres de l'abbé Henri Perreyve, 1850-1865Chapitre 21 sur 54 · Â?Î.\ÉE Î · texte numérisé non relu

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grels sanguinaires et faire de l’Église un monstre régnant par la terreur, et les idées vagues, fausses d’un rationalisme qui se prétend catholique sans l’être, notre place est bien difficile. Mais enfin c’est le poste que nous avons reçu de Dieu, il faut s’y défendre à tout prix.

Adieu, je t’écris à ia grosse, car j’ai très mal aux yeux, mais j’ai voulu t’envoyer tes œufs de Pâques. Je t’embrasse donc bien tendrement, cher ami et cher frère.

4 Vahbé de la Boissière,

Rome, 11 avril 1857.

Mon Dieu! que le temps est cruel, cher monsieur l’abbé! Il nous trompe, il nous tue en cachette et sans même nous faire souffrir, il nous éloigne de nos amis et jette entre eux et nous de grands intervalles. Je ne vous donnerai pas les excuses ordinaires, non, je ne vous oublie pas ; mais la vie commence pour moi préoccupée, ahurie, sans trêves ni heures pour les réflexions à deux et les correspondances suivies; je suis encore faible, je travaille trop peu ; le temps dont je puis disposer est tout entier à mes pauvres études si interrompues, et enfin à Rome!

J’ai vingt-six ans aujourd’hui. G’esl effrayant! Et avec cela, j’ai découvert que je ne sais rien et que je n’ai encore rien fait : voilà pour celui qui écrira mon histoire. Hélas! cher monsieur, que je suis impatient de faire un peu de bien aux âmes au nom de Jésus-Christ! Vous avez le secret de celte ardeur intérieure qui me

fatiguait tant aux Eaux-Bonnes et qui me suit partout. Où sont les âmes que je dois instruire et aimer? Où sont les épis de cette gerbe que le prêtre glane dans les larmes et dans les angoisses? Où sont mes enfants? Je ne les vois pas encore venir. Vous me parlez de mes écrits... vous avez raison. Il vaut cent fois mieux confesser un chiffonnier que faire un bel article inutile dans une revue à la mode ; mais où est donc mon cher chiffonnier? Encore une fois c*est lui que je cherche.

Je n’ai pas besoin de vous demander si vous avez été affligé du coup affreux qui a frappé le diocèse de Paris. 11 y a deux jours à peine, dans un couvent retiré de Rome, un bon moine nous a demandé s’il était bien vrai que l’archevêque de Paris eût été tué par un prêtre; il ne voulait pas le croire. Nous avons appris ce terrible événement de la bouche même du Saint-Père qui venait d’en recevoir la nouvelle peu d’heures avant notre audience. Pie IX a répété à plusieurs reprises : « Il « avait un si bon cœurl » Voilà, je crois, une belle oraison funèbre.

Les nouvelles que j’ai reçues de Paris sont très mauvaises. Il y a une grande irritation dans le peuple contre le clergé, ceci joint à la recrudescence du voltairianisme dans les mauvais journaux. Je pense que vous admirez avec nous l’amour que le gouvernement français professe pour la liberté de conscience en interdisant sévèrement tout ce qui, de près ou de loin, sent la politique, mais en permettant d’insulter chaque matin le clergé et de calomnier l’Église. Voilà ce que l’ Univers appelait naguère fort spirituellement la soupape du régime; et en effet, c’est par là qu’on laisse s’échapper le trop-plein

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de la vapeur. Ce sont choses qu’on commence k comprendre ici et que nous expliquons de notre mieux. J’en espère enfin la rupture du clergé avec le gouvernement actuel et la cessation, pour les catholiques, de ce scandale, beaucoup trop long déjà, de l’alliance du despotisme avec l’Église.

Dans peu de mois, j’aurai la grâce d’être ordonné diacre. Combien je vous demande, cher abbé, de prier pour moi! Nous avons tant besoin de la vertu de force au milieu de cet alTaiblissement de toute conviction et de tout honneur! Notre pauvre France est comme détrempée dans du lait; l’armée seule a été grande. Des jours viennent où il faudra peut-être aux ministres de Dieu le courage qui a soutenu le clergé de France en 4793. Daigne le Seigneur tremper sept fois nos cœurs dans le sang de l’Agneau 1

Adieu, cher monsieur l’abbé, croyez h mon inaltérable attachement en Notre-Seigneur.

Rome, lundi de Pâques 1857.

... Nos Pâques ont été splendides : le Saint-Père, beau à ravir le cœur, et sa voix tout accentuée de ces notes plaintives et sonores qui charment les homm.es et doivent plaire à Dieu. La grande bénédiction a surpassé ce que j’en connaissais. La place Saint-Pierre était aüf’clument couverte, et l’on prétend que, de mémoire d’homme, tant d’étrangers ne se sont point pressés aux cérémonies de la Semaine sainte. La guerre de Grimée avait fait ajourner bien des projets que cette année a pu

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satisfaire. C’est, je crois, la vraie explication. Vous savez tout le reste : celte volée de cloches interrompue parle roulement des tambours, ce grand silence de tout un peuple, tous ces fronts découverts, cet ange vêtu de blanc paraissant entre le ciel et la terre, ce coup de canon pour saluer la joie de toute la famille catholique, cette voix, cette belle, forte, tendre et bien- aimée voix flottant dans ce grand silence d’amour, et ces mains enfin si haut élevées vers le ciel retombant surchargées de bénédictions sur nos pauvres cœurs ! Bénissons Dieu, madame, bénissons-le de nous avoir donné la foi 1 Quel don que celui de la foi I Quels mouvements de joies profondes et d’intimes triomphes dans les plus pauvres des cœurs, quand ces cœurs croient! Quel bonheur de croire l Prions bien Dieu de confirmer en nous cette grâce. C’est le plus beau signe, la plus profonde distinction posée sur cette terre entre les âmes des hommes !

Mon Dieu, c’est déjà le lendemain, et je sens que je vous envoie des ombres au lieu de rayons I

Paris, 16 mai 1857.

Eugène, tu m’as tant dit que tu veux une longue lettre, et j’ai tant pris avec moi-même l’engagement de t’écrire au moins six ou huit pages, que si cela dure ainsi, je ne t’écrirai jamais. Dans ce moment, cher ami, je prépare mon examen; j’ai eu quatre enfants du catéchisme de première communion à prêcher particulièrement ces jours-ci, un article à terminer, des épreuves

à corriger, etc... Je ne me sens pas fort avec tout cela, souvent fatigué, me levant tard : voilà qui t’explique, avec le Bréviaire et les dérangements inévitables dans le monde, comment je ne fais pas ce que je veux en fait de lettres et de visites. Je prends donc le parti de t’envoyer un seul mol pour te promettre encore de passer cinq à six jours à P... (si les Pères le permettent), mais après mon ordination, car on veut à l’Archevêché que je fasse ma retraite à Saint-Sulpice. Voilà donc que je vais passer le seuil de ce cher séminaire où j’ai tant de fois mis les pieds depuis mon enfance sans avoir jamais laissé, jusqu’à présent, fermer la porte sur moi... Eugène, tu as bien fait de donner tout, sans réserve, sans restriclic fl, sans mesure ni conditions à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Quoique rien ne me pousse à la vie religieuse, je ressens plus fortement et surtout plus constamment et plus régulièrement que jamais, l’absolue nécessité de quitter les circonférences où tout passe, s’agite, fuit, où il y a beaucoup de troubles et beaucoup de tristesses, pour tendre au centre où la vie se recueille, où le cœur trouve un point fixe, où l’amour de Dieu permet à l’âme de voir au-delà du temps et d’aimer autre chose que la mort. Eugène, marchons dans ce sens. Je vois bien que Dieu s’est mis à l’œuvre, qu’il a pris nos âmes et qu’il les travaille. Pour moi, je le sens pour ainsi dire chaque jour : certaines choses se font en moi tout à fait à mon insu; je vois tout à coup que tel rayon de la terre a pâli, que tel désir habituellement très invincible a perdu de sa force, que tel lien s’est relâché. Je suis avec une ombre de mélancolie, mais au fond avec une grande reconnaissance, celte voie

nouvelle où Jésus-Christ semble me conduire. Soyons fidèles. Laissons faire cette main douce et irrésistiblement forte. Laissons-nous ceindre par cet autre divin qui mène les élus là où ils ne veulent pas : alius te cingety et ducet quô tu non vis.

Adieu, je me promets quelques bonnes heures à ton bras sous les ombrages de F... Nous nous redirons, mon cher ami, qu’il n’y a qu’un seul nécessaire : unum est necessarium, et que l’heure où nous aurons le bonheur de le bien comprendre sera la meilleure et la plus féconde de notre vie.

Tu prieras pour mon ordination et tu demanderas le spiritum adrohur dont nous aurons prochainement besoin quand sera sur nos têtes la tempête qui se prépare.

Au jR. P. Lacordaîre^

Paris, 26 mai 1857.

Mon bon Père et excellent ami.

Je vous écris ces deux mots, que je prolongerai autant que possible, pour vous demander un souvenir à votre messe le 6 juin prochain, jour auquel j’aurai le bonheur de recevoir l’ordre du diaconat.

Combien nous avons besoin, en ces temps et surtout en face des tempêtes qui se préparent, de cet esprit de force, spiritum ad robur, dont les cœurs des prêtres ont, ce me semble, laissé défaillir la vertu 1 Je vous en

conjure, demandez-le pour moi, car je sens combien il est difficile d’échapper à l’influence de la contagion, et je tremble de souffrir en moi quelque diminution de cette passion pour la justice que Dieu avait daigné allumer dans nos cœurs.

Merci, au nom de tous ceux qui vous aiment, pour votre dernière admirable conférence. Voilà des consolations I

On redit beaucoup h Paris un mot de l’Empereur (puisqu’il faut l’appeler par son nom), un mot, dis-je, de l’Empereur sur vous. Peut-être en êtes-vous à l’ignorer. On rapporte que l’Impératrice disait à l’une de ses dames : « Je veux entendre prêcher le Père Lace cordaire. On assure que c’est le plus grand orateur « de France, et je ne l’ai jamais entendu I Je veux l’en- « tendre absolument! » A ces mots l’Empereur, qui lisait une lettre dans une embrasure de fenêtre, se retourne et dit tout haut : « J’entends que ce nom-là ne « soit jamais prononcé devant moi. » Le mot a beaucoup couru, et dans des sphères très différentes de la société parisienne.

En revanche, bien cher Père, je connais des cœurs dans lesquels votre nom grandit et devient synonyme de tout ce que l’amour intègre de l’honneur et de la justice a de plus sacré. Laissez-moi vous dire, moi, le plus petit de ceux-là, que nous sommes plus que jamais avec vous, et vous promettre, avec le soutien de notre fidélité. Fonction toujours plus pure et plus forte de la grâce du Seigneur : Dilexisti justitiam et odisti iniquitatem; propterea unxit te, Deus, Deus tuus.„

Je veux promettre au roi bien-aimé que nous ser-

/ons seul, à Noire-Seigneur Jésus-Christ, le jour de mon diaconat, l’abandon plus absolu que jamais de toute ma vie, de toutes mes forces, de tout mon sang à son service I Vous me l’avez dit souvent jadis, mais je commence seulement à le comprendre. Quelle joie ce serait, quel honneur, quel surcroît de grâces, que d’avoir à souffrir, peut-être à donner notre sang pour le témoignage de la foi et de notre amour! Je n’ose le désirer explicitement, mais il y a des heures où je sens ce désir bouleverser le fond de mon âme ! Ah ! je le sens aussi, ce désir m’unit à vous. Je vous retrouve dans cette prévision de dangers que nous aurions peut-être à courir ensemble, je vous retrouve surtout dans le mépris des prospérité: 5 et des honneurs terrestres que la prévision de ces Combats jette si avant dans nos âmes !

Demandez donc au Seigneur pour moi un cœur plus généreux, plus fort, plus absolument désintéressé, plus étranger à ce siècle. Nolite conformari huic sæculo. Bénissez-moi aussi, vous à qui Dieu a fait sous ce rapport de si grands dons ! Je le prie souvent de vous faire une âme humble, douce et pieuse, afin quti; rien ne manque à votre couronne d’élu.

Adieu, Père. Laissez-moi me taire après ce court ii-iOrassement, ou plutôt, pressé contre ce cœur de père et d’ami où j’ai toujours trouvé un si sûr refuge, laissez-moi continuer encore à vous dire combien je vous aime.

/.NNÉE 1857

Paris, 12 juin 1857.

Mon bon et tendre ami.

Mon silence doit t'avoir étonné. Cependant je n’ai pas voulu t’envoyer une mauvaise nouvelle sans pouvoir la modifier par une nouvelle meilleure. J’ai élé malade, mais Je puis te dire aujourd’hui que je vais beaucoup mieux et que mon rétablissement complet sera l’affaire de quelques jours, s’il plaît à Dieu.

Le second jour de ma retraite à Saint-Sulpice (1), j’ai été saisi d’une congestion à la poitrine, j’étouffais et je toussais jour et nuit. Il m’a paru de mon devoir de ne pas quitter la retraite, et j’ai fait courage, fa.tto coraggio^ comme on dit en Italie, jusqu’au samedi de l’ordination. Ce samedi-là était le jour attendu, le jour des grandes grâces du Seigneur; il a été aussi le jour des grandes fatigues. A peine l’ordination terminée, je n’ai eu que le temps de rentrer chez mes parents, de me mettre au lit et de faire appeler un médecin; on m’a tiré du sang, et depuis ce jour, j’ai vécu dans les remèdes. Enfin, je vais mieux, mais voilà encore une épreuve; voilà une nouvelle marque de mon inutilité, une nouvelle humiliation pour tant de désirs d’activité, d’apostolat que le retour de la santé réveille aussitôt dans mon âme, mais que Dieu ne trouve sans doute pas assez purs, puisqu’il ne les accepte pas.

Tu m’as écrit à Saint-Sulpîce une belle et excellente lettre, mon Eugène. Je t’en remercie du fond du cœur. Je l’ai lue, relue et méditée. Ah I que tu as raison quand

(i) La retraite préparatoire au diaconat

tu me parles de tout remettre dans le cœur de Celui qui ne trompe jamais les affections sincères et qui donne toujours plus d’amour qu’il n’en reçoit! Que ne comprenons-nous assez l’unique nécessité de cet incomparable amour! Que ne le croyons-nous de telle sorte que les misérables accidents de nos illusions ou de nos désillusions en soient d’avance rendus sans importance et sans valeur à nos propres yeux ! Quelle folie que de tenir en nos mains le bien suprême, la suprême beauté, la bonté incomparable, l’amour sans fin, et de chercher toujours, de demander toujours au monde ce que le monde ne peut nous donner, de nous plaindre toujours, de souffrir toujours, de n’en avoir jamais fini!

Je t’assure, mon bon Eugène, que j’ai bien demandé à Notre- Seigneur de prendre tout mon cœur dans cette ordination, et j’espère qu’il l’aura fait. Elle a été bien belle. La cérémonie était à Saint-Sulpice et nous étions à peu près trois cent douze ordinands. Je ne te dis rien de la prostration que tu connais mieux que moi ; elle s’est faite comme par un seul homme. Je me suis bien rappelé ton ordination au diaconat et le bonheur que j’eus alors de recevoir presque de tes mains le corps du Seigneur. Le cardinal Morlot officie simplement, gravement, avec moins d’affectation, mais aussi moins de dignité et de grâce que le pauvre Mgr Sibour; on pensait à lui dans cette cérémonie.

Le pontifical, au séminaire, nous a été expliqué par M. X..., mais j’ai vécu de cœur et d’âme avec M. l’abbé Baudry (1). C’est une âme admirable, avec des lumières

(1) Directeur au séminaire de Saiut-Sulpice, depuis évêque

et des dons d*une richesse inouïe. Il nous a fait un seul sermon, le dernier; comme sermon, c’était fort imparfait; mais enfin c’était une parole, une vie, une âme, un cœuri Aimons, Eugène, aimons, si nous voulons jamais parler aux hommes.

Je pense toujours à mon petit voyage, tiens-le pour certain si Dieu le veut. En attendant, aime-moi comme je t’aime.

A madame FerruccL

Allevard, 13 août 1857.

Très chère dame,

J’aurais répondu plus tôt à l’excellente lettre que vous me fîtes l’honneur de m’écrire le mois dernier, si mon départ pour les Eaux et les premiers soins d’une installation n’avaient absorbé mes instants. Je m’empresse de profiter des premiers moments libres pour vous écrire. J’accepte très volontiers, chère madame, la nouvelle combinaison qui se présente pour le travail dont nous avions parlé (1). Je serai plus libre, plus à mon aise de cette façon; je ne dirai rien de moins, peut-être plus que je n’eusse osé dire, et j’aurai encore le bonheur de pouvoir parler un peu à notre public français de vos ouvrages et de leur portée morale.

de Périgueux, mort dans son diocèse en 1862. — Voir le volume des Biographies et Panégyriques, par l’abbé Perreyve, publié en 1867; nécrologie de Mgr Baudry, p. 292.

(1) Voir dans le volume des Biographies et Panégriques la biographie de Rosa Ferrucci, p. 136.

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Veuillez donc m’envoyer, dès que vous le pourrez, un exemplaire de votre cher livre que j’aimerai à bien des litres.

Je suis fort touché, chère madame, des choses que vous me dites sur vos dispositions intérieures. Ces versets d’Isaïe, que l’office de l’Église vous a fait entendre sur le tombeau de votre chère Rose, me semblent comme un appel direct de celte sainte enfant vers la vie de la charité, du don extérieur et généreux de soi-même. C’est là, Madame, je le crois plus que jamais, c’est là que vous trouverez la solide consolation. Votre vie est maintenant comme un édifice ruiné. Si l’édifice reste à terre, il ne servira plus ni aux hommes ni à Dieu, et telle n’est pas très certainement la volonté du Seigneur. Il faut courageusement reconstruire celte vie qui a sa mission, ses devoirs, ses destinées, et la reconstruire, selon moi, sur le plan de la chariti. Donnez-vous, donnez-vous intellectuellement dans de bons livres, puisque Dieu vous a fait le don particulier de pouvoir manier cette arme difficile; donnez-vous surtout cordialement aux pauvres, aux malades, aux enfants, à toutes les faiblesses, à toutes les misères. Mon Dieu! quel courage on puise pour supporter ses souffrances dans la vue de tant de malheureux î et quelle énergie on trouve dans le sentiment qu’il faut les secourir, les calmer, les consoler I On n’a plus le temps de penser à soi, on n’a plus de larmes sur ses propres malheurs, on sort de soi pour entrer dans le cœur de D.eu, dans ce cœur universel, qui n’est étranger à rien de ce qui souffre sur cette terre I

Je vais mieux. J’ai quelque espérance de retrouver

assez de force et assez de voix pour faire l’œuvre de Jésus-Christ. Madame, j’ai un immense désir et une immense peur du sacerdoce. J’en suis si indigne I Priez pour moi, recommandez-moi aux prières de votre sainte enfant; il y a de bons prêtres dans l’Église de Dieu, mais ce sont des saints qu’il lui faudrait, il y a trop longtemps que le monde n’a vu des saints ! Hélas I priez pour nous! Les affaires générales sont toujours très graves. Il y a bien des menaces; on croit que la prochaine révolution sera très violemment hostile à l’Église. Que Dieu nous donne assez de foi et d’amour pour traverser sans faiblesse cette tempête I Mille tendres amitiés à M. Ferrucci. Mes souvenirs affectueux à M. Gaëtano (1), et à vous, chère et bonne dame, l’assurance de ma respectueuse affection.

A Vahbé de la, Boissière.

Paris, 4 novembre 1857.

Combien je vous remercie, cher monsieur l’abbé, de votre bonne et aimable lettre I Vous avez bien raison de dire que l’amitié de cet Henm-là est trop solide pour qu’un méchant souffle venu, on ne sait d’où, puisse l’ébranler. Croyez toujours ainsi et faites-moi la grâce de n’avoir pas l’ombre d’un doute en ce sujet.

Je vous écris au sortir même de la Sorbonne, où je viens de subir un examen en théologie. Beaucoup de personnes m’ont engagé à prendre mes grades. J’ai été

(1) Le fiancé de Rosa Ferrucci.

reçu, mais je vous confesserai que je n’ai pas été brillant. C’est une chose effrayante et propre à ramener aux considérations modestes, que l’incertitude où nous sommes par rapport à notre propre esprit. Que de faiblesses, que d’absences, que d’ignorances, mêm^ après qu’on s’est donné beaucoup de mal pour savoir quelque chose! Voilà les salutaires réflexions où m’a conduit mon grade de bachelier en théologie, et je crois que c’est le meilleur résultat que je puisse en tirer.

Au reste, je prends ces grades pour m’obliger à fournir un certain programme d’études, méthodique et suivi. On a beau dire, on travaille beaucoup plus lorsqu’on se sent talonné par un examen qu’il faut passer dans deux mois, dans deux semaines. On apprend pour ces occasions’là des choses ennuyeuses, des détails qu’on n’apprendrait jamais sans cette espèce de contrainte. Pardonnez-moi donc cette fantaisie, et moyennant cela, je vous permets de vous moquer à votre aise de mon bonnet carré.

Le sérieux est que je vais être prêtre dans six mois. Hélas! que j’ai lieu de trembler devant cette dignité si sainte, devant cette charge si écrasante pour la faiblesse humaine! Si les inquiétudes et les angoisses de la maladie m’ont un peu vieilli dans le bon sens du mot, il me reste encore beaucoup de cette frivole et mauvaise jeunesse dont parle saint Paul quand il dit : JuvenilisL desideria fuge. Que de vanité! que d’attachement à moi-même! que de négligence des intérêts de Dieu pour le soin des miens !

Je vous assure que je rougis bien profondément en vous écrivant ces lignes, et en me sentant si indigne de

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conduire les âmes pour la gloire de Jésus-Christ 1 Je vois tout ce qu’il faut que Dieu fasse en moi pendant ces six mois pour que je n’arrive pas trop vide de vertus sacerdotales à l’autel de ma première messe. Vous prierez pour moi, n’est-ce pas? et vous me recommanderez aux saintes âmes que vous dirigez. Vous avez donc encore souffert? Combien je voudrais vous voir plus de forces I Moi aussi j’ai été souffrant, j’ai encore craché du sang. Adieu, je vous promets de reprendre notre chère et très chère correspondance.

Au R. P. Adolphe Perraud,

Sorèze, 21 novembre 1857.

Mon bon Adolphe,

Voici les premières vêpres de sainte Cécile, et je veux fêter avec toi le souvenir de ces solennités gracieuses et chères auxquelles nous avions le bonheur d’avoir part l’an passé. Revenons donc, si tu le veux, un instant, aux pieds de cette grande sainte, devant celte statue de marbre couchée dans le sommeil du martyre et que nous avons tant de fois admirée ensemble, dans cette église souterraine où la courageuse héroïne ne refusa rien au divin époux. Nous y voilà bien, n’est-ce pas? Quelle fête! Quelle foule I quelle musique I C’est ainsi, cher ami, quand je suis seul le soir, dans mon fauteuil, la tête dans les mains, que je revois notre chère vie de Rome, nos causeries graves et douces le

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long des voies immortelles, et nos prières aux pieds de ces chers tombeaux auxquels on laisse toujours, en les quittant, une partie de son âme. Vivons là souvent. Tu sais bien encore que même ici-bas, entre âmes sympathiques, il suffit quelquefois d’une heure de rencontre pour établir une amitié impérissable. Nous avons eu cette heure avec les plus grands saints dont la terre romaine garde les dépouilles : avec saint Sébastien, sainte Agnès, sainte Cécile et tant d’autres, amitiés divines qui planent sur notre vie et la béniront I

Je rapproche ces souvenirs sacrés du souvenir aimable de notre vie commune ; ils ne font qu’un dans mon cœur. Tu as été bien bon pour moi, bien indulgent, et tu as pu voir combien il y avait d’harmonie entre nous. Dis-moi que le temps ne pourra rien contre des choses si assurées, et que je retrouverai toujours en toi le fraternel compagnon de lauia deZ^eMurratte. J’admire comment laProvidence me fît cebon et charmant cadeau de ta compagnie, sans laquelle ma vie à Rome eût été fort triste, et je l’en remercie aussi vivement qu’au premier jour.

Je sais que tu es accablé de besogne; mais qui est-ce qui n’est pas accablé? Pour moi qui n’ai rien à faire, j'ai à peine le temps de respirer. Il y a cependant des gens qui ont toujours du temps pour tout. Le P. Lacordaire est admirable à cet égard ; il semble commander aux heures et défendre à la brièveté des choses de l’importuner. Je n’ai pas cette vertu, et je ne sais que t’embrasser à la hâte, très tendrement, aux pieds de l’harmonieuse et poétique reine des catacombes de saint Gallxte.

Sorèze, 22 novembre 1857.

Je veux vous confier très simplement Témotion où je suis au moment où j’écris cette lettre. C’était aujourd’hui la fête de sainte Cécile, patronne de TÉcole de Sorèze, et il y avait grande réception. On a encore voulu me faire parler. J’ai redit les impressions de la fête de sainte Cécile dans ses catacombes à Rome, les exemples de sa vie, les encouragements que nous devions trouver, nous chrétiens de ce temps, dans les modèles des martyrs contre les dangers de faiblesse, de trahison, de lâcheté qui nous environnent de toutes parts. Je vous confie que j’ai bien parlé. J’étais ému et tremblant, mais très maître de moi. Je n’avais pas écrit, mais médité mon sujet, et je n’ai pas perdu un seul mot de ce que j’avais résolu de dire. On m’a accablé de compliments, et le P. Lacordaire, au banquet de l’École, a porté un toast « à ma jeune éloquence sur laquelle Dieu a de « grands desseins ». Le tonnerre d’applaudissements qui a enveloppé cette saillie m’a un peu enivré.

Je suis rentré dans ma chambre et je me suis mis le front contre terre devant Celui qui seul est digne d’honneurs. Mais enfin, je ne vous cache pas que cette révélation m’a rempli le cœur d’espérances. Serait-il vrai que j’aurai ce don redoutable et sacré de toucher les cœurs et d’émouvoir une assemblée? Je n’osais jamais le croire. Il me semblait que j’étais trop impressionnable, trop emporté... mais chose étonnante, c’est comme une merveille I Après les premiers mots qui sont tremblants, j’entre dans un calme et une lucidité surprenante qui se

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communiqué à ma voix et à mes gestes. Je puis parler lentement, prononcer de façon à être entendu de loin, et je sens que j’oserai bientôt me livrer aux élans et aux vols hardis de la parole.

Hélas 1 je ne vous redis pas ces espérances sans quelque amertume. La parole brise. Hier au soir j’étais souffrant, et puis, il y a un certain enivrement et comme une volupté dans cette sorte de succès qui pénètre jusqu’aux dernières divisions de Tâme, usque ad divisionem animæ, et qui, après un court délire trop fort, laisse l’âme en de grandes mélancolies. Et cependant, j’ai à peine approché mes lèvres de cette coupe enivrante! Que serait-ce donc si Dieu réalisait la prophétie qu’on vient de faire et de saluer? Hélas 1 priez pour moi. J’ai peur de moi-même, et cependant je sens qu’il faut commencer à être un homme, et à donner tout ce qu’on peut donner pour la gloire de Dieu.

Tout à l’heure, le P. Lacordaire est venu me trouver. Il a fermé ma porte, s’est assis au foyer, et m’a parlé d’être aumônier de l’École, ajoutant que ma vie serait heureuse à Sorèze. Je vous avoue que bien des choses pourraient me séduire. Cette École est admirable, j’y suis connu et aimé ; je suis même étonné de l’affection que me témoignent ces jeunes gens avec lesquels j’ai si rarement et si peu vécu. Plusieurs d’entre eux m’ont eux-mêmes parlé de ce rêve, évidemment, c’est celui du Père ; cependant, il a vu à mes premières réponses que j’avais d’autres desseins.

— Lundi. Je reprends ma lettre d’hier. Le bon Père est venu me chercher ce matin avant que je fusse levé. A peine me donnait-il le temps de m’habiller. Il m’a

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emmené dans sa chambre, ses propositions S6 modifiées : Il m’offre une position indépendante dans l’École; je travaillerai près de lui; je ferai ce que je voudrai; j’irai à Paris quand je voudrai; je prêcherai à l’École quand je voudrai... tout cela me torture l’esprit. Je lui ai dit que je crois ma destinée véritable fixée à Paris qui est mon diocèse, mon centre naturel. J’ai la crainte de lui avoir fait une grande peine. Vous savez combien cette âme a d’énergie dans ses espérances et ses désirs, et quels retours subits on peut y craindre. Je suis dans la peine. Le Père me dit que je manque mon avenir si je me laisse donner une position fixe à Paris ;qu’auprès de lui, j’aurais toute ma liberté d’action avec une atmosphère jeune, virile, forte, qui me sied bien et me tente en effet, mais, en bonne foi, se fait on prêtre pour écrire quelques articles dans ie Correspondant, etprononcer quelques discours devant üd auditoire choisi? Vous le savez, tel n’a jamais mon idéal. Je rêve une vie mêlée d’oeuvres et d’étu^' -m. J’ai besoin d’aetivité extérieure, et un je ne sais .oi me dit que Pans est mon église, et le vrai champ ue je dois labourer.

Cependant j’ai des doutes, des aujoisses, des tiraille' ments dans le cœur. Une parole ferme, décidée comme celle du P. Lacordaire impressionne toujours. Litesmoi quelques bonnes paroles; j’en ai besoin. Quel moment difficile et plein de périls que celui où il faut faire son choix, et commencer sa carrière 1 J’espère que Dieu seul me tracera le chemin, et j’attends le signe de cette main bien-aimée.

A M. Ampère (î).

Sorèze, 29 novembre 1857.

Monsieur,

Voilà plus de six mois que je vous ai quitté ; puis-je croire que je ne vous ai pas encore écrit? Il y a contre ceci tant d’invraisemblance, surtout dans mon cœur, que je ne sais où prendre mes excuses. Hélas! monsieur, que nous avons grand besoin qu’un jour, on tienne compte de nos bons désirs, de ceux-là mêmes que nous n’aurons pas complètement réalisés! Mais enfin, je profite de la paix douce et chère que me fait à ce moment l’amitié du bon Père de Sorèze pour revenir à vous, et aussi par vous, monsieur, vers ceux qui vous entourent, qui ont été si bons et si indulgents pour moi, et envers lesquels je ne puis supporter les apparences mêmes de l’ingratitude.

Je n’irai point cette année en Italie, je me suis laissé prendre aux doubles filets du P. Lacordaire à Sorèze et du P. Gratry à Hyères; on me tient trop bien maintenant pour me lâcher. Je suis heureux ici; on respire dans cette belle École, au milieu de ces jeunes gens, élevés un peu à la militaire avec le tempérament de la paternité, et autour de ce cher et vénéré P. Lacordaire, une atmosphère forte, pure, libre. Je vous confie que je suis fier aussi d’une amitié si grande, si peu explicable par la raison, et qui satisfait d’autant plus le

(1) J.-J Ampère, membre de l’Académie française, mort en 1864.

cœur qu’il y a moins de logique. Enfin c*est ainsi que je passe de longues heures avec lui; nous oublions tout ce qui froisse nos espérances trompées, notre honneur de prêtres et de Français, nous faisons une politique où l’alliance serait conclue entre le christianisme et la liberté, où l’on aimerait Dieu sans haïr les hommes; nous promenons ces saints rêves sous de belles cimes qui murmurent au-dessus de nos têtes, dans un grand parc où l’on est bien loin du Louvre, et que ne troublent pas les fanfares du despotisme. La chapelle est près de nous et Dieu y demeure, c’est pour moi le lieu des désirs sans fin... Quand je pense à ce qu’il faut, monsieur, pour faire un très bon prêtre, et quand, après cela, je me regarde, et que je compte les mois qui me séparent à peine du sacerdoce, je vous assure que je m’épouvante! Cependant je vous ai promis d’être un bon prêtre, à vous qui avez vu mes promesses de Saint-Jean de Latran et comme signé mon contrat. Dieu veuille prendre le cœur de son fils et le former lui-même sur le sien I Je m’oublie à vous parler de moi, mais je me sens justifié par l’affection que vous m’avez donnée. Vous êtes donc à Rome? C’est terrible, savez-vous, que d’habiter deux années de suite à Rome! Chaque jour ensuite ramène ces anniversaires qui jettent l’âme dans des océans de regrets et de désirs. Imaginez-vous que mon pauvre ami, Adolphe Perraud, pour qui M. et Ch eu vr eux ont eu tant de bontés, m’écrit des lettres où Rome seule compte pour quelque chose. Le pauvre garçon fait une classe d’histoire dans un séminair*^ ’^aîs chaque nom de saint dans son calendrier

lui apporte des bouffées romaines capables de décolorer la vie réelle de Saint-LÔ en Normandie. Vous êtes vous-même une des conquêtes de la sainte cité, monsieur, et je me rappelle, avec émotion, les belles promenades que j’ai faites à côté de vous, et dont votre savant amour pour ces grandes choses était le meilleur charme. Laissez-moi donc vous répéter que je vous remercie de la bonté que j’ai ressentie en vous; j’en conserverai une impérissable reconnaissance.

* Sorèze, 30 novembre 1857.

Voici le temps de l’Avent. C’est le temps des attentes et des désirs. Ah I qu’il répond bien aux sentiments de tout mon êtrel Je ne vis plus que dans l’aurore de ce * beau jour (1). Vraiment je sens aujourd’hui ce que c’est qu’une vocation : tout en moi est tourné là, tout est orienté de ce côté; je jouis, je souffre, j’aime pour ce jour-là. Ce jour-là est bien plus ma vie de chaque heure que l’heure présente elle-même. O jour béni, ô jour bien-aimé, si je ne suis pas digne de te voir et de jouir de tes dons, du moins j’aurai vécu de ton attente et salué ton aube avec une inexprimable émotion de bonheur!

Hyères, 18 décembre 1857.

« Que le Seigneur soit avec vous! »

C’est la parole sacramentelle du diacre, la seule que j’aie le droit de t’adresser, mon bon ami et frère,

(i) Le jour de son ordiuation sacerdotale.

ANÎS^ÉE 1857

devant les saints aatels. Je te Tadresse du moins dans toute la plénitude de mon cœur, et dans toute la profondeur que comportent ces saintes paroles.

Oui, que le Seigneur soit avec toi, cher frère l

Avec toi ce matin, à l’autel de ta première messe, pour accepter tes promesses nuptiales, et répondre à tes serments immortels par cette réciprocité d’amour qui dépasse tout amour!

Avec toi pendant tout ce grand jour, pour maintenir en ton âme le parfum du céleste encens, et l’odeur du sacrifice qui a commencé, mais qui, Dieu merci, n’a point de fin !

Avec toi demain, pour te faire sentir que les joies de Dieu ont quelque chose de la perpétuité future, et qu’à la différence des joies de la terre, on peut les goûter toujours sans les épuiser jamais!

Avec toi bientôt, quand après les ivresses sacrées, tu sentiras qu’il s’agit d’être prêtre pour les hommes, et que tu descendras du Thabor pour aller à ceux qui souffrent, à ceux qui ignorent, à ceux qui ont faim et soif de la vraie lumière et de la vraie vie!

Avec toi dans tes chagrins pour te consoler! avec toi dans tes joies pour les sanctifier! avec toi dans tes désirs pour les rendre féconds. Memor sit omnü sacrifîcii tuif holocaustum tuum pingue ftati

Avec toi, mon Charles, si tu es seul dans la vie; si notre amitié t’est ravie bientôt, si tu dois ne marcher qu’appuyé sur le bras du divin ami!

Avec toi, jeune prêtre, avec toi vieilli dans les luttes du sacerdoce et dans le service de Dieu et des hommes !

Avec toi le jour de ta mort, qui ramènera sur tes

Îi9

lèvres, par la main d’un autre, ce même Jésus qui vient d’y être porté par les mains tremblantes I 0 ami ! je réunis tout ce que mon cœur peut contenir de désirs heureux, de vœux, d’espérances; je réunis tout cela dans un seul vœu : Que le Seigneur soit avec toi toujours! Ce sera, ici-bas, la vie d’un saint prêtre : un jour ce sera le ciel.

Que le Seigneur soit avec toi!

Mon Charles, bénis-moi I Je t’embrasse tendrement, et me sens avec toi pressé contre le cœur du divin Maître à jamais bien-aimél

Hyères, 29 décembre 4^7.

Cher bon père, chère mère, chère sœur,

Je vous embrasse et vous souhaite la plus aimable la plus agréable et la plus fortunée des années. Vous devez recevoir en même temps que cette lettre une petite caisse contenant un beau bouquet de roses. Ces jolies roses, je les ai cueillies moi-même tout à l’heure aux buissons du jardin, et le jardinier les a fraîchement arrangées comme vous verrez. C’est hardi d’envoyer des roses vers vos frimas; c’est même un peu cruel d’arracher ces frêles petites au chaud et royal soleiî qui les illuminait, pour les donner à vos brouillards. J’ai pesé tout cela, mais le désir de vous faire un gracieux présent l’a emporté sur la pitié et d’ailleurs, sentant combien je voudrais être auprès de vous, même

au risque d’avoir froid, j’ai pensé que mes roses étaient trop heureuses et j’ai cessé de les plaindre.

Depuis mon arrivée, nous avons ici un soleil de juin, sans apparence de nuages; les excursions que j’ai faites avec l’excellent M. de Jouffroy, qui est bien le plus charmant homme du monde, m’ont démontré que ce pays est encore l’un des plus beaux que j’aie vus : Constamment des montagnes couvertes de chênes et de grands pins, dominant les baies du littoral et le plus admirable horizon de mer qu’on puisse voir, avec ces belles îles d’Hyères qui semblent Ischia et Gap ri. Qnand nous sortons le matin à six heures pour la messe, le P. Gratry et moi, le ciel est rouge et orange sur une mer bleu-sombre; et ces deux lignes d’azur et d’or, entrevues à travers les palmiers nos voisins, forment le plus complet tableau qui se puisse désirer.

J’ai commencé vivement mon travail. Le prochain examen de théologie, celui de Saint-Sulpice, est vaste, et je veux présenter uniquement des matières nouvelles pour moi. J’ai donc beaucoup à travailler, et il faudra me permettre, chers parents, de vous écrire avec un peu de brièveté.

Je me lève à six heures moins un quart, et je sers la messe à six heures et demie que dit le P. Gratry dans la chapelle voisine; nons rentrons vers sept heures; puis travail de sept heures et demie à onze heures et demie, c’est une bonne poste. On peut faire quelque chose avec des matinées ainsi organisées. Après le déjeuner chez M. de Jouffroy, promenade de midi et demi à trois heures ; travail ou lectures ou notes de trois à six; à six heures, réunion et entretien sur un sujet de

âSNËE 1857

religion ou de controverse ; enfin souper ou dîner comme on veut dire ; soirée jusqu’à huit heures et demie, bréviaire jusqu’à neuf heures, et couvre-feu.

Voilà notre journée, cher père. Je t’envoie ce règlement, sachant que tu aimes ces détails. Notre petite communauté paraît fort bien réglée, bien montée, bien stable. Je vous ai dit que M. de Jouffroy est le jeune homme le plus aimable et le plus distingué qu’on puisse voir et que nous sympathisons en tout (1). Le P. Gratry est heureux, écrit de belles choses, a ici, comme partout, ce bon cœur intelligent, large, sensible, qui a la qualité d’aimer beaucoup et l’absolue impuissance de détester qui que ce soit. Nous avons les meilleures conversations aux repas. Nous refaisons tous les soirs la carte, non de l’Europe, mais du monde, et il n’y a pas jusqu’aux planètes que nous n’entreprenions de réformer.

J’ai reçu tous vos cadeaux ; merci des petits calendriers qui m’ont montré de loin le mois de mon ordination, le mois de mai qui sera, si Dieu le permet, le plus beau de ma vie; merci! Je charge mes roses d’être aimables à leur tour. Adieu, je vous aime.

(1) Voir dans les Biographies et Panégyriques, le discours prononcé par Tabbé Perrey ve, à la mort d’Herman de Jouffroy, p. 112.

A Augustin Cochin,

lîyères, 4 janvier 1858.

Très cher monsieur,

Je viens d’arriver à Hyères et d’y ramener le P. Grairy, que j’ai saisi en franc délit de désertion dans un château voisin de Marseille. Nous voici donc installés, et il ne tiendra pas à moi qu’un si bel ordre soit interrompu :

Tantæ molis eraiî,..

J’ai quitté le bien-aimé P. Lacordaire avec un profond serrement de cœur. Enfin je compte comme une grande consolation d’avoir pu lui dire encore une fois combien je l’aime, et de lui avoir porté les témoignages d’affection et de fidélité dont tant d’âmes m’avaient chargé pour lui. Je ne vous ai pas oublié, cher monsieur; nous avons beaucoup et souvent parlé de vous, et je puis vous dire combien ce bon Père vous aime et vous estime.

Je voudrais vous faire part des arrangements qui ont été pris entre nous au sujet de l’annonce de sa nouvelle édition dans le Correspondant, et du travail plus approfondi dont vous m’avez fait l’honneur de me charger

ÂKNÉf'i 1858

et dont j’ai causé avec le Père. Ses idées à cet égard sont différentes des miennes, mais il est clair que je dois me conformer à son désir. J’avais compris un travail dogmatique, doctrinal, sur l’ensemble de ses travaux; le Père désire une défense contre les principales erreurs répandues par la malveillance ou l’ignorance contre ses doctrines théologiques, philosophiques et politiques. Il insiste encore pour que ceci soit contenu dans un seul article.

Si ce plan vous agrée, monsieur, je me mettrai immédiatement à l’oeuvre. Il est toujours à regretter que de tels travaux ne soient pas faits par des écrivains plus autorisés, plus considérables que moi, ce qui n’est pas beaucoup dire; mais enfin, puisque c’est la position qui nous est faite, il la faut bien accepter. Je vous promets de vieillir, avec la permission du bon Dieu.

Je travaille toujours à mes articles sur la liberté de conscience, mais cela tourne au livre. Je ne pourrai rien terminer ici, faute de documents nécessaires à consulter. Ceci ne perdra rien à attendre, et il ne s’agit au fond que de quatre mois. Je pense que le monde peut vivre ces quatre mois sans mes articles.

Veuillez me croire bien fraternellement et respectueusement à vous.

Hyères, 22 janvier 1858.

Cher et excellent amï,

Tu m’as écrit une bonne lettre il y a quelque temps, sage et pieuse, je t’en remercie. Tes intentions sont, il

ANNÉE 185g

nie semble, selon Dieu, et je n’y regrette rien que la . dispersion très probable d’une œuvre que nous avions jadis tant désirée. Laissons donc les choses aux mains de Celui qui nous mène et qui, peut-être, saura nous rendre nos espérances.

Je n’ai pas besoin de te répéter que toute ma pensée, toute ma vie gravitent autour de ce grand jour déjà si proche de moi (1). J’admire avec quelle rapidité le temps t’a apporté le couronnement de tes désirs, et j’espère qu’il ne trahira pas les miens. Quels jours tu as connus! Quels jours se préparent pour moi! Voici maintenant la réalisation de tous nos rêves d’enfance et de jeunesse. Béni soit Dieu I

Mais, Charles, ce n’est pas tout que de recevoir, il faut donner; et je suis très préoccupé dans ce moment de ce que Dieu demande et attend de nous. C'est cette préoccupation qui m’avait rejeté aussi vivement vers nos désirs primitifs de réunion et de coopération. Il est certain que la. réconciliation du siècle avec V Église sur le terrain des doctrines religieuses, politiques et sociales, doit être la grande œuvre de tout ce qui arrive maintenant au sacerdoce avec quelques dons d’intelligence et de foi. Ne serons-nous rien pour cette œuvre? Allons-nous abandonner absolument et sans retour ce plan d’une apologétique élevée, douce, intelligente, appropriée aux choses et aux hommes de notre temps, que nous avions tant de fois concertée? Dieu ne nous avait-il pas préparés à une telle entreprise en nous laissant d’abord grandir dans le monde parmi les

(i) L© jour de son ordination sacerdotale.

hommes du siècle, en nous donnant une éducation très libre, en mettant en nos cœurs des convictions très rares dans le clergé, très propres cependant à calmer certaines haines, et le jour venu, à désarmer bien des colères? Je crois que nous pouvions quelque chose dans ce sens. Nous nous complétions. Le groupe rompu, j’entreprendrai certainement de marcher seul et de faire quelque chose dans ce but sacré qui était, si je ne me trompe, le vrai et le seul but de notre première réunion. Mais ce qu’il y a de menaces dans ce mot de solitude, væ soin Gela est vrai aussi des idées. Pense à cela, prie Dieu de t’éclairer, prions beaucoup.

J’ai reçu du P. Gratry des pages admirables sur la charité dans la controverse. Dis-lui que je veux lui répondre prochainement, mais que d’abord je pense à cet égard absolument et invinciblement comme lui. J’ai envoyé ces belles pages à Saint- Lô pour édifier un peu nos pauvres exilés.

Le Correspondant a mon travail sur le P. Lacordaire. J’ai mis là tout un programme de ce que je voudrais que nous fissions; tout cela est sous ce titre : Souvenirs de Notre-Dame (1). C’est très sincère et très libre comme toujours. Je pense qu’il ne faut écrire que selon son cœur. J’aurai bientôt, je pense, l’avis du conseil; si l’on accepte, on m’enverra les épreuves, et, après les avoir revues, je te les adresserai comme de coutume.

Adieu. Tout à toi très tendrement.

(1) Voir les Biographies et Panégyriqu'''f, p. 50.

Hyères, 6 février 1858.

Mon cher Eugène,

Te dirai-je la triste impression que m*a fait éprouver la nouvelle de cet accident? Moi aussi, j’étais malade quand on me l’a apportée; j’étais au lit, inquiet, loin des miens, soigné par une bonne sœur de charité, dans cet état d’union à Jésus en croix qui trempe l’âme si vigoureusement quand on l’accepte avec foi et avec amour. Cher ami, j’ai fait pour nous deux le sacrifice, et à partir de ce moment, toutes les fois que j’ai baisé mon crucifix, je t’ai mis comme moi-même contre le cœur du divin Maître.

Non, rien, plus rien au monde maintenant pour nous que l’abandon le plus absolu et le plus sans limites entre les bras de Jésus-Christ. Tu sais bien, ami, que depuis notre enfance nous n’avons rien ambitionné que de lui appartenir. Maintenant que le don est fait, nous ne sommes plus à nous, mais à Lui. Il use comme il veut de son bien, il agit en maître ; il ne dépasse pas en cela ses droits sacrés. Aimons ces droits; défendons-les contre les délicatesses devenues puériles de notre volonté propre, qui tend toujours à se démentir et à se reprendre. Plus de faiblesse, plus de fausse et lâche complaisance pour nous-mêmes ; Ce que Dieu veut! Je voudrais t’écrire longuement, je ne puis. Je suis encore très faible et incapable d’une demi-heure d’application, quoique ma petite aventure n’ait point cette fois présente de gravité réelle.

Adieu donc, ami; adieu, frère. Courage I « nous

ÀN\NÉË 1858

« avons entendu prononcer en nous-mêmes l’arrêt de (( notre mort, afin que nous ne mettions point notre « confiance en nous, mais en Dieu, qui ressuscite les U morts, qui nous a délivrés d’un grand péril, qui nous « en délivre encore (1) . »

Je t’embrasse aux pieds de notre unique maître et gneur Jésus-Christ.

A Mgr Bauclry, évêque de Pérîgueux (2).

Hyères, 23 février 1858.

Monsieur Tabbé,

Vous me pardonnerez la liberté que je prends de vous écrire quand vous saurez que j’en ai grande envie depuis longtemps, et cela sans avoir rien de particulier à vous dire, mais pour la seule consolation que j’y trouve. La vie solitaire que Dieu m’a faite ici me permet de revenir souvent sur ma vie passée, de retrouver dans mon cœur le souvenir des grâces de Dieu et des heures qu’il s’est plu à consacrer et à embellir. Je retrouve donc bien près de moi les souvenirs de vos bontés. Je ne sais si je vous ai dit assez, monsieur, combien ces bontés m’ont laissé reconnaissant. J’avais alors besoin de quelque secours, car j’étais fort souffrant dans le corps, ce qui expose l’âme à des faiblesses et à des découragements. Vous avez touché cette âme avec une main si douce et

(1) II Cor., 1, 9, 10.

(2) Mgr Baudry, alors directeur au séminaire de Saint- Sulpice.

ANKÉE 1858

si amie qu’elle a repris vigueur et qu’elle a pu résister au mal jusqu’au jour de Tordiaation (1) ; vous êtes venu me voir ensuite quand j’étais malade, vous m’avez donné des consolations que j’ai retrouvées aux mauvaises heures : tout cela est vivant dans ma mémoire, et je le réunis à cette somme de reconnaissance que je dépose aux pieds de notre bien-aimé maître Jésus-Christ duquel nous viennent tous les dons.

Eh bien! monsieur, puisque vous avez été si bon pour cette âme que Dieu avait remise pendant quelques jours entre vos mains, je vous en prie, ne l’oubliez pas, elle a maintenant, plus que jamais, besoin de vos secours et de vos prières. Je ne saurais vous dire ce que j’éprouve à mesure que s’approche le temps de cette sainte ordination sacerdotale. Est-ce plus d’impatience ou plus de frayeur, est-ce plus de crainte ou plus de désirs, plus de confusion à la vue de mes indignités ou plus de ravissement et d’enivrement devant l’incompréhensible amour du Seigneur? Je vais de l’un à l’autre, je crains et j’appelle. Je trouve que ces mois s’enfuient d’une étonnante rapidité, je trouve aussi qu’ils ont d’insupportables lenteurs, et je me prends à désirer le lever de ce saint et bien-aimé jour avec une impatience inexprimable. Mais, j’ai bien peur de moi I Hélas I j’aurai voulu donner à Jésus-Christ un serviteur vraiment humble, vraiment pur, vraiment pieux, vraiment déterminé à faire son œuvre avec oubli de soi-même et désir d’être oublié des hommes; et je sens bien que d’immenses imperfections défigurent cette

(1) Voir la lettre du 12 juin 1857, à la page 304.

ANNÉL-; 18 58

âme qui va être Tâme d’un prêtre! Souvent cette vus me désole et me trouble, et alors, je ne retrouve la paix qu’en donnant à Jésus-Christ ces misères mêmes et en cherchant du moins le bénéfice de l’humiliation dans ce don triste, mais absolu et sans réserves I Je vous demande de dire une fois le saint sacrifice à mon intention. De grand cœur, je désirerais que cette intention embrassât en même temps l’abbé Houssaye; je gagnerais tout à lui être uni devant Dieu et dans votre cœur!

Au R P. Gratry,

Hyères, 28 février 1858.

Cher bon Père,

Depuis plusieurs jours déjà, mon cœur vous écrivait de grandes lettres que je ne trouvais pas le temps de transcrire. Quand inventera-t-on une photographie de la pensée? J’entends que chacun pût avoir en une minute une exacte copie de son âme et l’envoyer à ceux qu’il aimerait (car je réserverais les droits d’auteur). Voilà des plaintes cent fois faites par tout le monde, cher Père, mais vraies tant que notre pauvre vie sera soumise à cet étroit morcellement des heures. Jugez combien ce sentiment profond de l’insuffisance du temps me rend sensible que vous trouviez le temps de m’aimer, de vous en rendre compte et de me le dire.

Je vous assure, cher Père, que je vous regrette en mille occurences, mais surtout pour la messe du matin.

Si vous saviez en quels dédales inextricables m’a mis votre départ combiné avec l’éloignement de l’église! d’ai dû renoncer à aller à la messe si ce n’est trois fuis la semaine, et encore en hasardant les froids piquants du matin. Je ne vous dis pas qu’à certaines heures qui sont celles d’une certaine mélancolie (sinon de la tristesse), j’aurais besoin de votre bon cœur et de votre parole, si pleine d’accents d’espérance. Hélas! il faut savoir vivre loin de ceux que l’on voudrait près de soi, et c’est sous ce rapport surtout que le Ciel est chargé de redresser les torts de la terre.

Mes incertitudes sont les mêmes que pendant votre séjour à Hyères, puisque nul élément nouveau de solution ne m’a été donné. J’ai continué mes études de théologie d’une façon régulière et constante, voilà tout. Ma santé n’est pas mauvaise, mais toujours faible et menaçant ruine par quelque endroit. Que puis-je faire dans le diocèse avec si peu d’éléments de force? Je ne sais. Je ne dis pas rien, parce que je me sens dans la main de Dieu qui, d’un jour à l’autre, peut me conduire où je ne voulais pas. Je suis dans l’incertitude et je sens que j’y dois rester par devoir, par esprit de foi, jusqu’à ce que Notre-Seigneur passe et me dise : « Lève- « toi et viens ! » Je sais que vous avez commencé vos conférences avec le succès qui était fort prévu. Moi aussi, j’espère beaucoup de vous, mais j’espère avec la certitude de celui qui a vu déjà, tandis que vos espérances sur moi, cher Père, sont des espérances paternelles dans le sens trop indulgent et trop flatteur de ce mot. Moi qui me connais, je sens au contraire ma faiblesse, et je m’habitue à ne pas dédaigner les petites

œuvres et les petits résultats, puisque c’est probablement en ces petites régions que je passerai ma vie. Je ne m’en afflige point. Je vous ai dit souvent que rien au monde ne me cause plus de vraie joie que de faire un catéchisme aux enfants, et je sens qu’un jour viendra où, s’il faut renoncer absolument à de plus hardis projets, je me consolerai sans peine, dans l’obscurité, de n’avoir pas égalé les ambitions de mes vingt ans.

Laissons Dieu nous conduire, je sens ma main droite dans la sienne, je ferme les yeux, mon cœur est calme et je marche.

Quelle mort enviable que celle de cet excellent M. Perraudl Quel léger sommeil entre l’Eucharistie de la terre et les réalité» éternelles I J’ai senti le déchirement de ses fils, et j’ai presque envié les assurances de leur foi ; car cette mort si sainte après un si profond retour est bien l’ouvrage de leurs vertus 1 Ah ! si j’étais bon comme euxl

Adieu, cher et excellent Père ; pensez à votre enfant qui va être prêtre et soutenez-le de vos prières. Il vous embrasse avec un tendre respect.

Au R, P. Adolphe Perraud.

Hyères, 4 mars 1858

Mon bon Adolphe,

Deux mots, ou plutôt un embrassement d’ami, tendre et fraternel comme il l’est dans mon cœur.

Je sais, par Charles, combien la main du Seigneur

ANNÉE i85â

s’est fait sentir ; vous avez accepté et adoré ; vous nous avez donné, comme toujours, un grand et saint eiomple. Tout cela est recueilli par Celui qui ne laisse pas s’égarer la plus petite larme versée sur terre pour son amour. Cher ami, je voudrais te dire ; Courage I et je n’ose pas. Il me semble que ce mot-là serait une injustice, paraissant vous exhorter après tout ce que vous avez si bien faiti Mais alors c’est à nous tous, à votre bonne mère, à toi souffrant, à moi lâche et impliqué dans les choses de ce pauvre monde, c’est à nous tous chrétiens, que je le dirai : AhI courage! qu’elles sont belles les morts des vrais chrétiens! Qu’elles semblent vraiment soulever le voile et nous montrer le commencement éternel de la béatitude! Qu’elles sont fortes pour enlever nos cœurs, briser leurs liens, au moins pour un jour, et nous rendre la liberté du désir et de l’espérance I

Les trahisons de la terre sont des redites, mais elles surprennent toujours. Pour moi, au milieu de la paix pieuse et grave où je vis, tant de tristes nouvelles me sont venues de vous, que cette paix s’est tournée en une sorte de méditation continuelle, mélancolique, moitié triste et moitié heureuse, à force de s’être re-

vêtue de l’attente du ciel. Tu sais que ma cousine est atteinte d’une maladie de poitrine très grave. Tu sais I encore que j’aimais beaucoup cette bonne et pieuse i femme. Les paroles plus qu’effrayées qu’on m’a dites à son sujet dans les dernières lettres m’ont révélé la j profondeur du mal. Ce sera donc encore un départ, i Au milieu de ces tristesses particulières, la mort du 1 H, P. de Eavignan a trouvé encore sa grande place dans ; - . 23

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mes regrets. J’ai su par la duchesse de Chevreuse, qui était comme son enfant de prédilection, des détails absolument intimes. Quelle morti si on peut appeler mort ce soupir un peu plus faible qui marque seul l’entrée d’un saint dans son triomphe I Quelles paroles à ce lit de mort autour duquel brillait l’auréole de toute une vie de sacrifices 1 II répétait avec une ardeur de soldat blessé : « Combattez, combattez, combattez les combats « du Seigneur I » Et quand, au milieu de la nuit, l’ami qui le veillait, le P. de Pontlevoy, voyant à certains signes prédits que la mort approchait, lui dit : « Al- « Ions, mon frère, vous allez mourir, » le saint religieux, avec ce sourire austère que tu lui as connu, s’écria : « Ah! enfin, merci! »

Et cela, c’est mourir? Et nous craignons la mort? Que Dieu est bon, Adolphe, de nous donner de tels exemples et de tels soutiens! Apprenons donc à voir! Quand saurons-nous? Quand aurons-nous, jusqu’au fond du cœur, qu’il n’y a au monde qu’une chose à faire : bien vivre pour bien mourir!

Embrasse ta bonne mère et Charles, et donne-moi bientôt l’entière assurance de ta guérison.

A M. Vabhé de la Boissibre,

* Ilyères, 13 mars 1858.

Bien cher abbé.

Le temps marche, fuit, vole, tout ce que vous voudrez. Qu’elle est banale cette plainte sur la fuite du

ANNÉE !85ê

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temps! Maïs que vous me comprendrez si je vous dis qu’au lieu de la retarder, je voudrais la précipiter encore! Cher mois de mai prochain (1) ! Que j’ai eu de craintes de ne pas le voir se lever sur ma vie depuis huit années maintenant que je suis malade! Quelle joie par conséquent quand je le tiendrai!

Et cependant la vue de mes misères et de mon indignité m’effraie et m’afflige! J’aurais voulu, j’avais toujours voulu apporter à Notre-Seigneur, pour ce grand jour, une âme absolument pure, mais à mesure que le temps approche, je sens combien je suis loin d’être digne de ses grâces. Je me réfugie dans le sentiment de cette indignité même et je donne à Dieu cette extrême honte et ces regrets, faute de pouvoir lui donner mieux. Ab! priez pour moi!

Que nous sommes bien ainsi devant Dieu, pleins de désirs et de frayeur! de désirs, car nous aimons, et celui qui voudrait contredire ce grand amour de toute notre vie nous ferait horreur; de craintes aussi, car nous sommes si misérables et si fragiles! Quand l’heure sera-t-elle venue où l’amour aura été affranchi de ces chaînes ?

A Dieu, je vous aime toujours. Je rêve quelquefois que j’irai dire la messe dans la chapelle de votre couvent et vous montrer les joies de mes premiers jours de noces. Mais qui peut rien promettre en ce monde?

(1) Le mois où il devait être ordonné prêtre.

âNKÉE 1858

Hyèies, mars 1858.

Ma bonne cousine,

Puisque vous êtes priée de rester dans votre chamlire, et de ne pas causer, je viens vous distraire un peu par mon petit bavardage d’ami. Dans peu de temps, j’irai moi-même vous prouver qu’on peut avoir bien des maladies sans en mourir, et vous prouver aussi qu’on peut quitter ses amis cinq mois sans cesser de leur rester fidèle.

Je viens de cueillir à votre intention une petite anémone que je vous envoie; la pauvrette est un peu fatiguée et grippée, car voici trente jours qu’il fait à Hyères un temps affreux, et vous pensez que pour une petite fleur, c’est un peu rude à supporter. Pardonnezlui donc son petit air mélancolique. Au contraire de mon anémone, moi je suis très brillant. C’est une chose incroyable et cependant vraie comme je change d’un Jour à l’autre, au point que les uns me disent : « Ah ! & monsieur, quelle bonne mine vous avezl à la bonne « heure! on ne parle plus d’être malade! » — Et deux heures après : « Eh ! monsieur, vous paraissez fatigué « aujourd’hui, êtes-vous souffrant? » Voilà de ces chansons pour jusqu’à ma mort.

Ma chère cousine, si le bon Dieu nous veut ainsi souffreteux, malingres, inquiets, ne faut-il pas vouloir sa volonté? Ne lui avons-nous pas dit mille fois : « Sei- « gneur, je me donne à vous I Seigneur, je vous appar- « liens I Seigneur, à votre seule volonté ! » Faut-il s’irriter et se démentir parce qu’il nous a crus, parce

qu’il nous a pris au mot, et qu’il nous propose mainteuaut (le lui plaire, non seulement en paroles, mais en actes, et par les actes qui lui plaisent le plus, c’esl-à-dire par des souffrances, des privations, des ennuis chrétiennement supportés? Du reste, je comprends vos plaintes. Vous aviez choisi une vie si pieuse, si pleine de Dieu et de saintes habitudes, que la privation de ces choses a dû vous coûter. C’est cela aussi que voulait Notre-Seigneur; il a voulu s’éloigner un peu pour que son retour fût plus doux quand il reviendra, et quelque chose me dit que ce sera bientôt. Attendez-le donc avec une soumission patiente et humble. Il y a dans les missions de saints et admirables chrétiens qui n’ont le bonheur d’entendre la messe, de ne communier qu’une ou deux fois par an, et cependant ce sont des saints et leur union avec Dieu est plus parfaite que la nôtre.

Ayez bon espoir et confiance entière. C’est un fameux exercice que la maladie. Le peu de bien que l’on fait alors est très agréable aux yeux de Dieu, et le moindre acte de patience vaut mieux que toutes les courses ou les démarches de la charité, car la charité plaît encore à notre cœur et la souffrance lui déplaît tantl

Adieu, Jésus-Christ est avec vous en ce saint temps, et il vous a mise au pied de sa croix. Tenez- vous y avec foi et avec amour.

nyères, 25 mars 1858.

Mes parents m’écrivent que vous allez mieux, bonne cousine, et je veux vous en remercier. Que vous êtes

aimable daller mieux! Je vous assure que ce seul nmt m’a fait grand plaisir. Redoublez de soins, de sagesse, de prudence. C’est à moi maintenant de vous prêcher de cette façon-là. Quand je vais revenir, je vous trouverai guérie et je m’en fais une bonne fête.

Je vous dirai que mon hiver, qui avait commencé dans la solitude, a fini dans les demandes de relations et dans les visites. Ce qui est inévitable et ce que je ne dois point refuser (puisque là est le seul petit bien que je puisse faire peut-être), arrive déjà. On me présente des jeunes gens, on me demande de les recevoir, de causer avec eux, d’être aimable avec eux pour les gagner à la bonne cause. Tant que cela se borne là, c’est parfait. Mais vient le chapitre de la reconnaissance des mères qui veulent me voir aussi, qui veulent causer de leur fils, puis d’elles-mêmes. Il faut se défendre et surtout défendre son pauvre temps si précieux pour l’étude 1

Imaginez que me voici lancé, malgré moi, je vous prie, dans tout ce que l’aristocratie a de plus relevé. J’ai été attiré chez le duc et la duchesse de... par des instructions religieuses qu’on m’avait demandées pour un jeune enfant. Cette relation en a fait naître d’autres, et il est temps que je parte, car je ne suis plus qu’en ducs, marquis et vicomtes. Tout ce monde d’ici est bon, du moins ceux que je vois. U a des défauts différents de notre monde, mais il a aussi des qualités que j’ignorais. La plupart du temps, les hommes se jugent sans se connaître, et c’est ce qui m’est arrivé pour l’aristocratie. J’ai trouvé là des femmes modestes, pieuses, charitables comme vous, et beaucoup moins de fierté que je ne le pensais. La plaie de ce monde-là est l’oisiveté. Les

ÂNNÈB 1S5I

Jeunes hommes menacent tous d’y laisser se flétrir leur Jeunesse dans le plaisir et les abus de la fortune. Aussi les familles s’efforcent-elles maintenant avec raison de leur donner une carrière, et de les rendre moins inutiles à eux-mêmes en les rendant utiles au pays. C’est une sage et excellente tendance.

Voilà le résultat de mes observations aristocratiques. Après cela, je trouve toujours qu’il y a au monde un petit coin mille fois préférable aux plus brillants salons : c’est la solitude de sa petite chambre, où l’on a tout le loisir de penser à Dieu et de causer avec ses vieux amis : c’est ce que je fais en ce moment. Croyez à ma respectueuse affection.

A M. Heinrich,

Paris, 20 mai 1358.

Mon bon ami,

Deux mots pour t’embrasser encore une fois fraternellement avant d’entrer en retraite. Quels jours que ces jours bénis I Prie pour moi. Je vais donc être prêtre I à peine y puis-je croire, tant le poids de mes misères me semble écarter la grâce de Dieu 1 II l’a voulu, cependant, ô abîme de miséricorde I

Soutiens-moi, demande à Dieu de faire de moi ce prêtre humble, chaste et pieux qui seul est selon sou cœur. Sois avec moi par le cœur et par le souvenir.

Ce sera donc le 29 que je serai ordonné et le 30 que je

monterai à Tantel. J’aurai la douceur d’y être assisté par notre vénéré P. Lacordaire qui me fait le don de sa présence à Paris pour cette chère fêtel Je jouis de tout cela en même temps que je m’en sens indigne.

Cher ami, si jamais je t’ai scandalisé ou fait quelque peine ou mal édiüé en quoi que ce soit dans ma vie, je t’en demande bien sincèrement pardon. Ahl vois-tu pour des jours comme ceux-ci on voudrait tant avoir été toujours bon, toujours puri Le souvenir des fautes pèse tant alors ! on a besoin de se réfugier contre soimême dans l’abîme de l’inflnie miséricorde et de se rappeler le mot du Maître : Non vos me elegistis^ sed ego elegi vos.

Adieu, tu seras dans mes plus chers souvenirs avec tous ceux que j’aime.

A Vahbé Germain.

Paris, 21 mai 1853.

Monsieur et excellent ami,

Cette fois c’est ma consécration sacerdotale que je viens vous annoncer. Permettez-moi de me jeter dans vos bras et de dire contre votre cœur celte étonnante parole à laquelle je puis à peine croire moi-môme : « Je (( vais être prêtre I »

Je tremble, cher monsieur, et qui ne tremblerait devant un tel excès d’honneur I Mais je tremble moi surtout, parce que je connais ma faiblesse, mon ex-

tréme misère et la disproportion des grâces de Dieu avec ce que je mérite. Priez pour moi, vous qui avez votre grande part dans tout cela. Je vous l’ai dit souvent, et je vous le répète aujourd’hui avec une joie particulière : tout date de ma première communion. C’est ce jour-là que Dieu m’a proposé de le suivre et que j’ai eu le bonheur de lui répondre : « Oui, bien- « aimé Jésus, à vous pour toujours! » Depuis ce jourlà bien des traverses, bien des orages sont venus : les périls de la jeunesse, des écoles de Paris ; de longs et lointains voyages; les dangers d’une cruelle maladie; la mort souvent présente, des découragements, des fautes, et à travers tout cela, le pur et invincible rayon de ce premier beau jour qui n’a cessé de briller sur ma vie. J’étais choisi, j’étais marqué. O abîme des miséricordes divines I ô profondeurs insondables des décrets éternels !

Cher monsieur et ami, je suis bien heureux! Je voudrais vous avoir à ma première messe. Ah! je n’ai pas oublié la vôtre. J’y étais. Je vous enviais alors et j’avais raison, car vous étiez pur et saint ce jour-là. Je vous vois encore arriver à l’autel, j’entends ce Veni Creator interrompu par de douces larmes, je vois les âmes qui vous étaient chères entourer l’autel, je vois tous ces enfants du nombre desquels j’étais et qui partageaient votre joie. Tout cela est comme d’hier. C’est le privilège des choses divines qu’elles ne vieillissent pas. Le même Dieu qui descendit pour la première fois dans vos mains va descendre dans les miennes; j’aurai les mômes joies des noces sacerdotales, les mêmes paroles loules-puissanles seront sur mes lèvres, le même

amour de Jésus sera dans mon cœur. Oh! qu’il est riche ce Jésus que nous servons et qui peut inonder de bonheur tant d’âmes!

Je ne finirais pas, et cependant je n’ai plus que peu d’instants avant d’entrer en retraite. Adieu donc. J’aurai l’honneur d’être assisté à l’autel par le Révérend Père Lacordaire, qui vient exprès de Sorèze. Ce sera le dimanche 30 mai, à neuf heures du matin, dans la chapelle de l’Oratoire. Oh I soyez avec moi comme j’étais avec vous. Priez pour moi. Je voudrais être auprès de vous; je me mettrais à vos pieds et je recevrais votre bénédiction. Envoyez-la-moi cependant, et remerciez Dieu avec moi de m’avoir gardé fidèle aux promesses de ma première communion.

Paris, 21 mai 1858.

Cher ami et cher frère en Notre-Seigneur,

Je veux vous faire savoir autrement que par une lettre imprimée, que je vais avoir l’honneur et le bonheur d’être ordonné prêtre. Ah I je vous en conjure, priez pour moi! Demandez à Dieu de faire en moi un bon prêtre, humble, pur, pieux, dévoué, dévoué à la vie et à la mort, décidé à donner, pour l’amour de Jésus, quand il le faudra, jusqu’au dernier souffle de sa vie.

J’aurai la sainte grâce de dire ma première messe le dimanche 30 mai, à neuf heures du matin. Le cher et vénéré P. Lacordaire vient exprès de Sorèze pour m’assister à l’autel : c’est une surprise si douce et si

belle que je ne sais vraiment si j’en suis plus joyeux ou plus confus. Au milieu de tout cela, je suis bien faible de santé. Je souffrais tant il y a dix ou douze jours, que je doutais vraiment de la possibilité de cette ordination. Dieu nous envoie cette croix de la faiblesse et de l’impuissance pour nous enseigner profondément, cher ami, qu’il n’est au monde qu’une chose, une seule, digne d’être cherchée : c’est de faire la volonté divine. L’important n’est pas d’être fort, ni savant, ni actif, ni prêtre même... L’important est d’être à sa place dans le monument éternel que Dieu construit avec amour, et si notre place est la souffrance, l’impuissance, la mort prématurée, si nous devons lui rendre gloire dans cette forme, amen. Il n’y a plus qu’à vouloir et à répéter quand même, dût la nature en frémir et en pleurer : Jésus, ameni

Pour moi, je rends grâce à Dieu qui, par tant de craintes et tant de souffrances, m’a persuadé de cette vérité radicale que l’un nécessaire est de faire la volonté divine, et je vous confesse que c’est le dernier mot de ma préparation sacerdotale. Or la volonté de Dieu est à la portée de tous, cher frère, et le sacrifice de soi, offert et aimé, est un sacerdoce que tous peuvent atteindre. Vous l’avez dans le cœur, ce sacerdoce de choix. Je le sais, et c’est parce que je crois vos prières agréables à Dieu, que je vous recommande ce pauvre que Dieu va élever au rang de ses saints ministres. Adieu, priez donc pour moi! J’irai vous porter l’une de mes premières bénédictions sacerdotales

Au P. Lescœur.

Paris, 2t mai 1858.

Cher Père et ami,

Je ne vous envoie qu’un mot, mais j’y mets tout ce que vous devinez de souvenirs et d’espérances. Je serai donc prêtre I Je n’en reviens pas, tant m’apparaît vivement la disproportion de cette dignité sainte avec ma misère : voilà les jeux de la main du Seigneur. Priez pour moi, de grâce î Je suis faible dans l’esprit, faible aussi dans le corps. Je viens encore d’être souffrant; je me suis presque demandé si j’aurais la force d’arriver à ces heureux jours. Enfin, ils semblent devoir se lever sur moi, et je suis maintenant en pleine aurore. C’est une douce et suave lumière que cette aurore d’amour qui laisse entrevoir déjà de près les joies sacerdotales. Je suis heureux, effrayé, confus, étonné, plein de craintes, d’impatience, de désirs, tout cela cependant dans la paix, et béni, béni soit le Seigneur Jésus!

Adieu, nommez-moi au saint sacrifice, et recevez le baiser saint que je vous envoie aux pieds du Seigneur, in osculo sancto.

Paris, 24 mai 1858.

Je veux, mon cher Mîcol (1), que vous et votre famille, vous ayez votre petite part de la bien-aimée

(1) Pierre Micol était un pauvre ouvrier malade que l’abbé Perreyve avait rencoutré l’année précédente en Dauphiné.

fête de ma première messe. C*est pourquoi je vous envoie mes atfectueux souvenirs, et ci-joint un bon de dix francs sur la poste. Vous achèterez quelque chose pour les enfants ou pour le ménage et vous vous direz : « Voilà un souvenir de la première messe de l’abbé « Henri. » Je regrette vraiment de ne pouvoir vous envoyer plus, mais je vous confesse que vous avez le fond de ma bourse, et qu’il me reste pour le moment trente-six sous.

Adieu, priez pour moi. Je demande expressément les prières de vos enfants. Il est donc vrai que samedi prochain je serai prêtre et que dimanche je célébrerai la sainte messe I Ah I si vous saviez combien je me sens indigne de cet excès d’honneur! Je vous assure que je ne suis qu’un pauvre pécheur et qu’il est incompréhensible que Dieu m’ait élevé au rang de ses ministres. Vous m’avez promis d’entendre la messe à mon intention, dimanche. Demandez à Dieu pour moi un peu de forces pour le servir, car je suis toujours malade, et un peu de vertus sacerdotales, car j’en suis plus pauvre que je ne puis dire.

Adieu, mon bon ami, courage I Dieu nous aime quand il nous éprouve, et il ne faut pas que nous cessions d’adorer et d’aimer sa sainte volonté, Je vous envoie d’avance mes plus chères bénédictions, à vous, à votre femme et à vos enfants.

ÀNiNÉË iâ^a

Au R, P. Grsiiry.

A l’Oratoire, 57 mai 1858.

Très cher et excellent Père,

Merci de votre petite lettre si tendre et si pleine de votre cœur! Je serai très heureux de vous avoir samedi et dimanche. Vous savez que vous me faites l’honneur de dîner dimanche chez mes parents avec Charles et M. de Jouffroy. Le P. Lacordaire vient immédiatement après le dîner qu’il n’a pu accepter à cause des règles.

Adieu, priez pour moi de grâce. L*ordination n’a pas lieu à Notre-Dame, mais à Saint-Sulpice. Adieu encore. Je frémis de crainte, d’étonnement et de joie en pensant que je serai prêtre quand je vous embrasserai (1).

A Vâbbé de la Boissîère,

A l’Oratoire, 30 juin 1858 Bon et très cher abbé,

Je vous apporte donc cette fois les grâces incomparables du sacerdoce. Depuis un mois déjà, je célèbre le

(1) Henri Perreyve fut ordonné prêtre à Saint-Sulpice le 29 mai 1858, par le cardinal Morlot; il dit sa première messe le lendemain, dans la chapelle de l’Oratoire, entouré d’un grand concours d’amis et assisté à l’autel par le H. P. Lacordairo.

saint sacrifice î Quelle grandeur, quels honneurs trop divins I Je vous assure que l’impression que j’ai ressentie de cette ordination n’a fait que grandir chaque jour; et au fait, c’est dans la répétition constante des mêmes merveilles d’amour que se trouve la vraie grandeur de ces nouveaux dons. Enfin je suis bien heureux! Vous savez combien l’espérance de ces jours bénis avait été souvent, longuement et gravement menacée; maintenant que j’en tiens la réalisation, je dois m’estimer trop fortuné et chanter de bon cœur mon Nunc dimittis.

Ma première messe a été belle. Le R. P. Lacordaire avait été fidèle au rendez-vous. Il est venu de Sorèze pour m’assister à l’autel et me protéger devant Dieu par ses grandes vertus sacerdotales. Je ne vous dis pas quelle fête pour mes parents, ma famille et mes amis ! Je vous dis encore moins quelle fête pour mon cœur! Vous le devinez, vous le savez. Maintenant j’appartiens très uniquement à Dieu, et je n’attends plus que de lui la forme déterminée dans laquelle il voudra se servir de moi. Je vous assure que je n’ai qu’un seul désir dans l’âme: être un bon prêtre, humble et chaste, servir notre Maître bien-aimé comme il voudra, dans l’obscurité ou dans l’évidence, dans le ministère actif ou dans l’étude par la plume ou par la parole : à son bon plaisir. Peut être me chargera-t-on dans peu de temps d’un catéchisme, on m’en a parlé. J’aime cette fonction où il me semble qu’il y a beaucoup de fruits. L’obstacle à tout cela, c’est encore ma santé. J’ai été cet hiver, et surtout le mois dernier, si souffrant que je ne savais que penser au simple point de vue naturel; de la toux, de

la faiblesse, pas de voix, voilà de quoi se compose le pauvre instrument dont le bon Dieu aurait à se servir. Aussi je vous assure que c’est par un acte de foi aveugle et énergique que j’entreprends de demeurer ici rhiver prochain et d’y remplir une fonction régulière. Je compte sur Dieu qui saura me donner des forces s’il veut se servir de moi, ou me briser déSnitiveraent s’il n’en a que faire.

Adieu, cher abbé, je vais aux Eaux-Bonnes dans quelques jours. Vous y verrai -je? Je commence à me lasser étrangement de cette vie de promenades, d’eaux, de saisons d’hiver et autres. Je pense que le climat de là-haut est ce qu’il y aurait de mieux à aller chercher, et j’y pense autrement que jadis»

Juillet 1858.

Hier, l’un des beaux jours de ma vie, j’ai fait le premier acte de mon ministère. J’ai confessé une âme, une grande âme. Singuliers desseins de la Providence 1 Celte âme, la première qui se soit humiliée à mes pieds, qui ait déposé ses secrets dans mon sein, c’est celle qui m’a relevé dans les premiers jours de ma jeunesse, le P. Lacordaire.

Il le voulait depuis quelques jours, il me disait : « Henri, il faut que vous me confessiez. » J’hésitais, je me sentais si petit 1 Je priai Dieu de m’éclairer, et je compris que c’était un grand dessein, digne de deux âmes qui s’aiment en Dieu. Hier, j’aUai donc lui dire : a Je suis prêt. »

Il m’a dévoilé toute sa vie depuis l’âge de six ans jusqu’à sa conversion et depuis sa conversion jusqu’au jour où nous sommes.

Que voulez-vous, Seigneur? car il n’est pas ordinaire que vous fassiez connaître ces grandes choses aux âmes dont vous ne voulez rien. Que voulez-vous? Me voici. Puissé-je ne pas avoir reçu vos faveurs dans un cœur ingrat! Puissent ces souvenirs si beaux, fécondés par votre grâce, faire de ma vie entière une seule oblation, un seul sacrifice !

Au R. P. Adolphe Perraud,

Les Eaux-Bonnes, 18 juillet 1858.

Mon bon ami,

La charmante lettre que tu m’as envoyée aux Eaux- Bonnes m’afait du bien ; elle m’a trouvé souffrant, comme presque toujours maintenant, et par conséquent plus disposé que jamais à recevoir avec reconnaissance le secours d’une bonne et généreuse amitié comme la tienne.

Tu me dis de prier pour loi, parce que parfois tu es faible contre certaines impressions de la nature. Hélas ! je le ferai, car moi qui suis dix fois plus faible que toi, je sais ce qu’il faut de grâces de Dieu pour établir l’âme dans un peu de paix résignée et d’abandon à sa volonté sainte. Cependant, cher ami, je te répète encore ce que je le disais dans ma dernière lettre : Tu fais du bien et beaucoup de bien à un grand nombre d’âmes. Sois con-

tent et reconnaissant, car si tu savais quel chagrin c’est que la stérilité et l’inaction, tu verrais que ta part est enviable. Je dois te dire cependant qu’au milieu de ma nullité présente, Dieu m’a fait une grande grâce; j’ai pu réconcilier à Dieu, à son lit de mort, un de mes oncles qui n’avait pas entendu parler de religion depuis son enfance. On est accouru me chercher comme il se mourait; le pauvre homme n’a voulu que moi près de lui et j’ai dû tout faire. Certainement, c’est un honneur beaucoup trop grand que Jésus se soit servi de moi pour lui ramener une âme. Mais ce sont là de ces amorces de l’apostolat qui irritent la faim plus qu’elles ne l’apaisent. Il faudrait continuer, faire plus, faire cent mille fois plus, se donner tout entier aux âmes, et pour cela, il faut que ce chétif corps ne mette pas à tous nos bons désirs un insurmontable obstacle. A ton tour, tu prieras pour moi. Je n’ai jamais oublié que c’est par vos prières, par tes prières, par tes messes que j’ai obtenu la grâce de vivre contre toute apparence jusqu’au sacerdoce. Je crois fermement que, sans un miracle extraordinaire et positif. Dieu peut communiquer à un remède naturel, comme sont les eaux, une efficacité particulière pour une personne, et bénir ce remède jusqu’à lui donner une souveraine puissance. Fais-moi la charité de le demander encore, atin que si un peu de forces que je retrouverais doit servir à la gloire de Jésus-Christ, ce peu me soit donné. Autrement je ne demande plus que la paix de l’esprit et une prompte fin.

Cher ami, voilà le bilan. U faut le déposer aux pieds du Seigneur Jésus et lui demander d’aimer sa très sainte volonté. Merci encore de ta lettre si aiïectueuse. Quand

nous verrons-nous? O terre de dispersion! Adieu, je te prie de croire à mes plus tendres sentiments.

Les Eaux-Bonnes, 7 août 1858.

.. Joie, tristesse, désirs, élans infinis, mécomptes et retours sur soi-même, éternelles fluctuations de l’âme qui n’a pas encore trouvé le vrai lieu de son repos ! Je sens bien que je le cherche encore, malgré moi, il faut l’avouer. Non, ce n’est pas encore la paix. Mon Dieu, quand viendra- t-elle ? Quand aimerons-nous tout ce que fait la Providence, quel qu’il soit, sans nous laisser emporter aux désirs irréalisables ou aux regrets qui ne ressuscitent point le passé? 11 me semble que j’entrevois de loin en loin le secret de cette paix où l’âme habiterait désormais avec Dieu seul, et ne se forgerait plus sur la terre des ciels rêvés qui s’évanouissent au premier matin et laissent de grands vides 1 Ce serait là sans doute le dernier mot de notre destinée, la vraie sagesse, la vie définitivement sérieuse et ramenée à son vrai but. O paix bienheureuse, digne de tous les sacrifices! Dieu voit que si elle n’est pas dans mes vertus, elle est du moins dans mes désirs I

J’étais fatigué de toutes ces luttes et de tous ces mouvements intérieurs. Je me suis quitté tant que j’ai pu; j’ai entrepris de voir ici le plus possible de pauvres malades, et de ne pas laisser stérile auprès d’eux la grâce démon sacerdoce. Que nous sommes égoïstes! Nous voulons toujours soigner telles ou telles âmes qui nous

sont chères; mais si Diea veut nous en donner d’autres, n’est-il pas le maître? N’est-ce pas à lui de nous tracer les limites de nos champs et de marquer le sens de nos sillons ! J’ai trouvé des âmes ici, des âmes qui m’aiment, qui me bénissent, qui pleurent quand je les quitte, qui m’appellent quand elles souffrent. N’est-ce pas assez? Priez Dieu de m’apprendre à mettre tout mon bonheur dans ces joies sacerdotales, car en dehors de celles-là, je sens bien que je n’aurai plus que des peines... Souhaitez-moi de trouver toute ma suffisance jusqu’à l’infini au saint autel.

A Vahbé de la Boissihre.

Les Eaux-Bonnes, 17 août 1858 Cher monsieur Tabbé,

Je viens de relire votre excellente lettre, et je vous remercie de tout ce que vous m’y dites. Vous m’encouragez beaucoup à entreprendre ce travail d’un catéchisme, et vos pensées, à cet égard, sympathisent absolument avec les miennes. J’ai plusieurs fois reçu de Dieu l’honneur de faire un catéchisme, et comme vous, je ne connais rien de plus doux, de plus consolant et de plus édifiant que d’ouvrir de jeunes âmes aux premiers rayons de la lumière chrétienne. Je me demande seulement si j’aurai la force de continuer ce que je commencerai. C’est une inquiétude qui accuse peut-être un manque de foi, mais que l’état toujours chancelant

de ma santé ne /égitime malheureusement que trop. A la garde de Dieu I

Vous me dites dans votre lettre : « Tant que vous le « pourrez, ne montez pas à Tautel avec une conscience « louche. » Je comprends très bien la valeur de ce conseil, et je vous avoue qu’il m’a vivement frappé. Hélas I il y a, dans les commencements du sacerdoce, une première fleur que l’usage ordinaire de la vie ternit et flétrit. On s’étonne de se retrouver homme, avec ses faiblesses, ses misères habituelles, et alors vient la tristesse de monter à l’autel, chargé de ce vieux poids que les meilleures résolutions ne suffisent pas toujours à faire déposer. Quoi qu’il en soit, je vous remercie de cette bonne parole, et je vous promets que j’en tiendrai compte dans ma vie.

Vous souffrez encore, cher ami, mais en somme vous allez toujours, travaillant, faisant du bien et remplissant votre sainte mission. Je vous envie I Si le bon Dieu me laisse en ce monde, je crois que je serai un peu comme vous, toussant, crachant, étouffant, soufflant; mais ce que je demande, c’est d’avoir votre énergie morale et le courage qui vous a toujours soutenu au-dessus de vos forces. Adieu, priez pour moi.

AKNÉE 1858

A M®® FerruccU

Montmorency, 20 septembre 1858.

Madame et excellente amie,

Je veux confier à notre bon ami M. Ferrucci une petite lettre pour vous, puisque vous ne nous avez pas fait la grâce de venir nous voir. Je comprends trop bien, au reste, le sentiment qui vous a retenue à Pise : Pise, c’est encore un peu votre chère Rose, et il vous eût semblé, en la quittant, rompre les derniers liens qui vous rattachent à cette douce mémoire. Du moins laissez-nous espérer, chère dame, qu’un jour vous viendrez dans notre France et que nous aurons la joie de vous recevoir au foyer de notre reconnaissance et de notre affection.

J’ai été bien heureux de lire, dans la dernière lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, le plan de vie que vous vous êtes tracé. Ce plan est tout entier contenu, selon moi, dans cette admirable parole de votre chère enfant sur son lit de mort : « Faites, Sei- « gneur, que la douleur de cette pauvre mère se change « en consolation des affligés et des malades. » C’est là ce qu’il faut réaliser et ce que vous réalisez, j’en suis sûr, d’une façon qui doit plaire profondément au cœur de Dieu.

Je crois que les grandes douleurs peuvent avoir deux effets contraires selon la nature des âmes qu’elles frap' pent et selon l’état de leur foi. Il y a des âmes que la

douleur irrite, replie sur elles-mêmes, rend égoïstes et sauvages ; il y en a d’autres qu’elle brise comme on brise un vase de parfums, pour que le vase répande ses trésors. Celles-ci sont les âmes enrichies par Dieu, généreuses, qui savent comprendre les voies de la Providence et correspondre courageusement à ses desseins. Je sais bien, madame, que vous êtes de ces âmes-là et que les coups de l’adversité n’ont fait que dégager et exalter en vous le sentimant de la charité.

Je suis heureux de vous voir spécialement appliquée à l’éducation des jeunes filles. Vous savez que c’était mon désir, et puisque vous me permettez de parler comme ayant grâce d'état, vous savez que c’était mon conseil. Je suis content de voir que vous n’avez pas seulement une école de pauvres jeunes filles, car les dons que Dieu vous a faits vous permettent de faire à l’égard des jeunes filles distinguées ce dont beaucoup d’autres seraient incapables; mais pour le profit et aussi pour la consolation de votre âme, je vous engage à soigner beaucoup la classe des pauvres. Ce qu’on fait pour des enfants distingués, intelligents, aimables, on en jouit, on en recueille facilement les fruits, on en retire souvent de la vanité; mais ce qu’on fait pour les pauvres est ordinairement sans attrait, sans récompense terrestre; il est beaucoup plus facile de le faire purement et simplement pour l’amour de Jésus-Christ et par conséquent d’en tirer un profit sérieux. C’est du moins ce que j’ai toujours ressenti quand on m’a chargé de faire le catéchisme à des enfants riches et à des pauvres.

Je vous rappelle aussi ce que je vous ai dit à Pise, que les grandes adversités, acceptées chrétiennement,

donnent à Tâme une sorte d’onction qui la rend très apte à consoler les malheurs et les afüictions d’autrui. Vous croyez bien aux grâces d’état, chère dame? Eh bien 1 l’état de la douleur résignée a la grâce particulière de communiquer la résignation. Celui qui n’a pas souffert est presque toujours incapable de consoler ceux qui soulîrent; mais au contraire, on reconnaît toujours à un certain accent inimitable la consolation de celui qui a beaucoup pleuré lui-même. Servez-vous donc de cette grâce qui vous a coûté bien cher, et recherchez la compagnie des affligés. Je crois que Dieu bénira, sans mesure, tout ce que vous ferez pour eux.

Adieu, chère madame, je vous enverrai bientôt mon petit livre des Méditations sur le chemin de la Croix que je viens d’achever et que j’ai écrit en grande partie en pensant à vous. Recevez l’assurance de ma respectueuse et filiale allée Lion.

Au R. P. Adolphe Perraud,

Paris, 3 novembre 1858

Tu es bien bon, mon cher Adolphe, d’avoir pensé à moi, et me sachant malade, de m’avoir tendu si vite cette bonne main d’ami qui m’a déjà tant de fois soutenu IJ’ai reconnu le généreux et tendre frère qui, plus d’un jour de suite, m’a consolé et soutenu via delle Muratte^ et dont l’heureuse venue transforma la solitude de mon séjour en paix et en joie. Merci!

Il est vrai que Dieu m’éprouve en ce moment. Je suis atteint d une maladie grave et qui sera très longue. Je

vais un peu mieux, mais les progrès du bien sont presque insensibles et les suites du mal seront fort prolongées. A la volonté de Notre-Seigneur I Je t’avouerai môme que je considère cette maladie comme la grâce la meilleure que j’aie reçue depuis longtemps, et que j’en avais besoin. Elle m’a très vivement impression! é, et m’a montré, à la lumière des frontières éternellesy ce que c’était que le sacerdoce et ce que Dieu avait le droit d’attendre d’un prêtre.

Suis-je converti? Si Dieu me rend la santé, vivrai-je en saint prêtre? Je l’espère, il me semble... Hélas! prie pour moi, afin que ces impressions sacrées demeurent gravées dans mon âme.

Adieu. Ton frère vient tous les trois ou quatre jours m’apporter la sainte communion, nous nous retrouverons là. Prie pour moi et demande à Notre-Seigneur de m’enseigner à profiter de ces épreuves.

Paris, Noël, 1858.

Mon bon Micol,

J’ai l’honneur d’être chargé par le bon et doux enfant Jésus de vous remettre la petite somme d’argent ci-incluse. C’est le cadeau qu’il vous envoie pour Noël. Vous toucherez ces trente francs et vous voudrez bien m’en accuser réception.

Je voudrais savoir qu’un peu de santé, un peu d’espérance, un peu de joie est rentrée sous votre toit, mon pauvre Micol. Je vous ai connu si souffrant que j’aurais besoin de vous revoir pour me consoler un peu de ce

souvenir. Il me semble qu’au milieu de tous vos maux, vous avez toujours espéré. Il y a au-dessus de toutes les situations de la vie, même les plus pénibles, la main douce et tendre de notre Père céleste, qui sait changer, quand elle le veut, les amertumes en consolations et les chagrins en joies.

Que la belle fête de Noël vous apporte un rayon de cette joie chrétienne! C’est la fête de ceux qui travaillent et qui vivent dans la gêne et dans la peine. Les riches n’en peuvent prendre leur part qu’en revêtant pour ainsi dire les sentiments des pauvres. Nous qui ne sommes pas des pauvres, nous sommes simplement au pied de la crèche; mais vous qui êtes pauvre, vous êtes à la place d’honneur. Je ne vous envie pas cette préférence de l’enfant Jésus, car il faut envier ce dont on serait digne, et je ne suis pas digne d’une place d’honneur quelconque. Je suis donc heureux de vous voir si chrétien, si résigné, si courageux, si ami du travail que Notre-Seigneur a aimé sur la terre et qui est la plus vraie noblesse de l’homme, si agréable aussi aux yeux de Dieu

Priez pour moi. Vous voyez bien que Dieu vous écoute, et que je ne suis point mort, comme je le croyais. Maintenant, il faut recommencer à travailler pour sa gloire. Demandez-lui de faire de moi un bon prêtre, humble et dévoué. Il y a encore beaucoup à faire!... Je vous bénis du fond de mon cœur, vous, votre femme, vos enfants. Dites-moi leurs noms et leurs âges, je veux connaître mes amis de Thermérieux. Adieu, courage, je ne sais si jamais nous nous reverrons; mais croyez en tout cas que je ne vous oublierai point.

A M®* Ferrucci.

Paris, 21 janvier 1859.

Chère Madame,

J’ai achevé la publication de ma petite notice sur votre sainte enfant, et je vous en envoie quelques exemplaires. J’ai été encouragé par ce que des personnes pieuses m’ont dit avoir été fait par ce petit écrit. Dernièrement, un vénérable curé m’en a fait demander plusieurs douzaines pour être distribuées aux jeunes ûlles de sa paroisse. La sainte enfant fait donc et fera du bien.

Votre dernière lettre, madame, était digne de Dieu. Hélas! que je suis confus de vous entendre dire que mes conseils sont pour quelque chose dans le bien que vous faites I Non, chère dame, ne dites plus cela, et ne me croyez pas assez illusionné sur moi-même pour le croire! Je vous vois vraiment fidèle à cette admirable parole de votre fille : « Que la douleur de cette pauvre « mère se change en consolation des affligés... » Voilà celle dont vous suivez l’inspiration. Que Dieu soit béni de vous avoir montré clairement que votre seule consolation est en lui! Vous ne sauriez croire combien je ressens profondément l’impuissance humaine devant des douleurs comme la vôtre. Évidemment, le doigt

seul de Dieu peut les toucher et les adoucir. Je le conjure de Yous continuer ses secours et son soutien.

Je voudrais bien connaître ce que vous pensez des affaires graves qui se préparent en Italie. Chère Italie I que nous l’aimons I et que bien volontiers et de cœur joyeux je verrais la France donner du sang pour sa gloire, son indépendance nationale et son bonheur 1 Mais le moment est-il venu? L’idée de l’unité fédérative italienne est-elle dans les âmes éclairées? Que penset-on autour de vous de la situation qui serait faite à Notre Saint-Père le Pape? La France est généreuse et forte, mais l’Empereur serait-il désintéressé? Graves et terribles questions! Il se peut que j’aie à écrire sur ces matières difficiles. Veuillez donc m’éclairer de vos lumières ; ne pourriez-vous m’envoyer quelques-uns des écrits qui parurent jadis sur ce grave sujet, par exemple, Delle speranze d'Italia de Cesare Balbo, et ce que vous connaîtriez comme étant à la fois libéral et sage? Puis, dites-moi librement, corne madré a fîgliOy ce que vous pensez.

Adieu, chère dame, veuillez offrir mes tendres respects à M. Ferrucci.

A M. Ileinrîch,

Paris, 5 février 1859.

Mon cher Heinrich,

Je te remercie du charmant et aimable article que tu as écrit pour moi dans la Gazette de Lyon. Je ne sais

pas si tu penses tout le bien que tu as dit de nies pauvres œuvres, mais en tout cas j’adraire ton indulgence d’ami, et la grâce parfaite avec laquelle tu m’as rendu ce petit service. Ce que tu as écrit était d’ailleurs fort bien dit, et si je ne craignais de paraître te renvoyer des compliments, je t’en ferais pour ces courtes pages. J’aime mieux te remercier encore une fois cordialement.

Je t’annonce une triste nouvelle ; notre pauvre vieille Rose est morte lundi dernier, presque subitement, d’une attaque d’apoplexie. La pauvre femme t’aimait, et je crois qu’il y aura un petit je ne sais quoi dans ton cœur qui ne sera pas indifférent à sa mort. Pour moi c’est un chagrin et j’estime que j’ai enterré mon enfance avec elle. Elle avait tous les vieux souvenirs d’autrefois, avec les libertés du bon vieux temps, et ce droit d’aimer rudement, qu’on acquiert par trentesix ans de vie dévouée et de fidèle tendresse. J’ai tenu à ce que ses obsèques fussent fort convenables, comme eussent été celles d’une vieille tante et d’une ancienne amie. Tous les nôtres y assistaient, et vraiment j’ai été touché de voir tant d’empressement dans nos amis à honorer une pauvre bonne. Je pense que Dieu l’aura trouvée digne du repos éternel en lui; les âmes simples ont des voies faciles d’arriver au salut. Il me semble voir une prédestination bienheureuse dans la vie de cette pauvre fille qui vient du fond de la Silésie en France, retrouve une famille catholique à la place de la sienne, se convertit, met tout son cœur à aimer un enfant qui se fait prêtre, reçoit de lui la sainte communion plusieurs fois et enfin les derniers sacrements sur son lit de mort. Il y a là quelque chose de grand et de

doux, jusque dans la petitesse des détails, qui montre main du bon Dieu.

Adieu, je t’embrasse fraternellement en Notre-Sei-

^jeur.

A Vabbé de la, Boissière.

Paris, mars 1859.

Mon bien cher abbé et ami,

J’étais fort inquiet de vous lors de votre départ; par bonheur, j’ai su par votre belle-sœur que vous alliez mieux. Dieu en soit béni!

On m’a donné des catéchismes à faire à l’église Sainte- Glotiide que nous avons visitée ensemble, et j’ai commencé. J’aime beaucoup cette œuvre des catéchismes, et il y a longtemps, car j’ai été un fidèle enfant des catéchismes de Saint-Sulpice, et j’ai toujours présents à l’esprit les beaux jours introuvables et incomparables de ma première communion. Malheureusement je suis toujours souffrant : cela me fait comprendre que la vie est une petite somme d’argent qu’il s’agit de dépenser uniquement au service de Dieu et des âmes, et c’est ce qui me console de sentir ma faiblesse. L’important n’est pas de faire beaucoup, mais de faire tout ce qu’on peut, et de mettre aux pieds de Notre-Seigneur, au soir d’un jour comme au soir d’une vie, le témoignage d’un service courageux et fidèle.

Vous me parlez de mon panégyrique de saint Thomas d’Aquin (1). Le tout a été convenablement, et bien que

(î) Son premier sermon, prononcé d&us l’église des Carmes

j’aie parlé près d’une heure devant un nombreux auditoire, je n’ai point ressenti trop de fatigue. Quant à vous dire plus, je ne le puis. Vous savez qu’on ne juge jamais bien la façon dont on parle, et que les amis vous disent toujours de belles choses quand même. Quelque jour, venez m’entendre, ou plutôt donnez-moi le prône à faire quand je passerai par B..*, et vous en jugerez vousmême. Je ne vous enverrai pas le discours parce qu’il n’est nullement question qu’il soit imprimé. Soyez certain que je n’imprime pas tout ce que je dis et tout ce que je pense.

Ce n’est pas sans un profond sentiment de mélancolie que j’aborde la vie réelle et le ministère. 11 y a de grandes difficultés dans les choses et dans les hommes, et il s’en faut que l’on fasse toujours le bien avec les meilleures intentions. Aussi je pense quelquefois que la mort n’est pas si triste, et qu’elle nous tire d’un monde pour lequel nous sommes mal faits avec nos désirs illimités, avec nos aspirations infinies, avec notre soif inextinguible du juste, du beau et de l’immuable.

Priez Dieu pour moi. Vous me croyez toujours un homme préoccupé par la lutte et le débat des opinions; vous me connaissez mal. Je suis^ les trois quarts du temps, dégoûté des autres et de moi- même, et n’espérant rien que du cœur adorable et seul toujours infiniment grand et beau de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui je suis tout à vous.

qui appartenait alors aux PP. Dominicains. Voir au volume des Biographies et Panégyriques, p. 323.

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