‹ Lettres de l'abbé Henri Perreyve, 1850-1865Chapitre 22 sur 54 · AK NÉS · texte numérisé non relu

AK NÉS

Paris, f.ite de l’Ascension, 1859.

Puisque je ne puis aller auprès de vous, je veux du moins vous envoyer quelques réflexions sur la sainte fête de ce jour. J’ai fait ces réflexions tout à l’heure pour mon propre compte dans ma méditation, je vous les envoie telles qu’elles sont encore toutes vives dans mon cœur.

La fête de l’Ascension est la fête du désir du Ciel. Jésus a achevé sa vie; il a racheté le monde par ses souffrances, par sa croix; l’heure de sa gloire et de son repos éternel est venue. Il s’élève aux yeux des Apôtres et entre dans son royaume céleste. Quel vide dans le cœur des Apôtres laissés seuls sur la terre I quel vide

surtout dans le cœur de Marie! L’Ecriture nous les montre les yeux fixés au Ciel où le Maître bien-aimé vient de disparaître, et ne pouvant en arracher leurs regards : il faut qu’un ange vienne et les congédie, pour ainsi dire, leur rappelant qu’ils doivent travailler et souffrir pour Jésus-Christ avant de partager sa gloire.

Prenons les sentiments de Marie et des Apôtres en ce saint jour. Que dut penser cette sainte mère en revenant à Jérusalem après le départ de son fils bien-aimé, si ce n’est qu’elle n’avait plus qu’un désir, qu’une aspiration, le Ciely la réunion à son Jésus, l’oubli de cette continuelle séparation qu’on appelle la terre, et le besoin inexprimable d’arriver à ce monde de paix, de bonheur, de repos, d’immortalité qu’elle avait tant mérité par ses souffrances?

Et nous, ne souffrons-nous pas? n’avons-nous pas besoin de la céleste consolation? n’avons-nous pas he-

soin d’espi^rer que tout ceci finira un jour dans la joie et dans la récompense du Ciel? Grand Dieu! si cela devait

durer toujours! Ne serait-ce pas le lieu d’être tristes et inconsolables? Mais non, nous voyons Jésus nous précéder au Ciel, et nous l’entendons nous dire : « Voici « que je vais vous préparer la place. » Le triomphe de Jésus sur la mort est donc le commencement de notre triomphe. L’Église forme un cortège qui s’avance vers le Ciel, Jésus marche en tête et assure la marche victorieuse de tous les siens.

Aimons donc son triomphe, puisque c’est aussi le nôtre. Pensons avec bonheur qu’il nous ouvre les portes éternelles, et qu’en son nom, nous entrerons là où il nous appelle et nous attend.

Marie ne pensait plus qu’au Ciel. Les Apôtres ne désiraient plus que de partager la gloire de leur Maître. Cependant Dieu les laisse encore sur la terre pour combattre, pour souffrir, pour faire son œuvre avant le temps de la réunion. Ainsi peut-être de nous. Dieu seul connaît le temps où il veut nous rappeler à lui, et où il veut nous accorder l’ineffable joie de la récompense. D’ici là, combien de temps nous faudra-t-il encore attendre, souffrir, pleurer? Nous ne le savons. Que de vies qui paraissent menacées et ruinées et que Dieu prolonge parce qu’il pense sans doute que l’épreuve n’a pas été assez complète I Que faire donc? — Abandonner le choix de ce moment solennel à la sagesse toute-puissante du Seigneur, et pour ce qui nous regarde, désirer le Ciel, penser au Ciel, tenir nos yeux et nos cœurs fixés sur le Ciel, et bien nous persuader que là seulement sera pour nous la paix et le repos.

Qu’esl-ce que la terre réservait à Marie et aux Apôtres après le départ de Jésus? — Des combats, des contradictions, des souffrances, l’exil, la dispersion, la persécution, la mort du martyre... Qu’est-ce que la prolongation de la vie et de la vieillesse nous apporteront si Dieu nous les donne? — La solitude, le chagrin de voir mourir nos proches et nos amis, des maladies, des infirmités, des luttes, des fautes... car tout cela, c’est la vie ! Laissons donc le Seigneur faire comme il lui plaira. Ne refusons pas de vivre, mais préférons le Ciel, et attendons avec un désir ardent, comme Marie et les Apôtres, le jour bien-aimé qui nous réunira à Celui que nous aimons.

Au R. P, Lâcordaire.

Paris, 20 septembre 1859.

Mon bien aimé Père et ami, comment vous dire à mon tour ce que j’ai éprouvé en lisant votre dernière lettre? Elle m’a jeté d'abord dans un trouble extrême. Pourquoi me proposer maintenant une chose qui est manifestement impossible? Que penseraient le Cardinal qui vient de me nommer, tous mes confrères qui m’attendent, si je fuyais de Paris avant même d’avoir touché du doigt le fardeau? Nous sommes victimes d’une illusion en me croyant libre encore à l’heure qu’il est. Je l’étais il y a deux mois, je ne le suis plus. Le Cardinal m’a fait venir, m’a demandé mon choix, m’a fait écrire ce choix pour plus de sûreté. Il a été convenu que si les

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foncii' lis de vicaire me fatiguaient, au bout de quelques mois on les changerait pour celles de catéchiste. Comment se plaindre de fonctions qui ne demandent, en temps ordinaire, que quatre heures par semaine, deux le dimanche et deux le jeudi? En vérité, je ne sais ce qu’il faut imaginer pour trouver moins de besogne extérieure. Répondre à de telles prévenances par un refus formel et aussi subit que contradictoire avec les démarches antérieures, c’est à mon sens faire plus que légèrement, c’est faire mal.

Et cependant vous m’appelez... et je serais près de vous, et j’aurais ce trésor de votre présence et de la solitude dont vous me dites si admirablement les avantages. Je me suis torturé l’esprit pour arriver à concilier ces contraires. Je ne suis parvenu qu’à la consolation bien imparfaite de vous consacrer désormais la plus grande partie de mes vacances, comme je l’aurais fait cette année du plus grand cœur si cela n’avait été rendu impossible par vos continuels voyages. L’année prochaine je m’y prendrai mieux. J’irai près de vous, dès le premier jour de liberté qui me sera donné, jusqu’au temps de cette retraite que je dois prêcher à vos enfants. Que si la Providence, ce qui est bien possible, me marquait par les fatigues de ma santé, par l’impossibilité d’un travail suivi et solitaire à Paris, que je doive arrêter, dès maintenant, la marche régulière de ma vie et chercher pendant quelques années plus de silence et de retraite, vous savez, mon bon Pèr^ et ami, que j’irais en ligne droite me jeter dans vos bras. Pour le moment, je crois sentir la main de Dieu qui, malgré vous, malgré tout, malgré moi-même et sans mon con-

cours, m’a fait une place et des devoirs ici. J’y reste donc — au moins pour celte année — et je vous supplie de respecter cette décision. Ce qui me vient de vous est si puissant sur mon âme, que je redoute le trouble et le chagrin où me jettent les propositions de votre part que je ne puis accepter aussitôt... Quand, après la lecture d’une lettre comme votre dernière^ on ne peut pas prendre son sac et son chapeau et courir à l’appel, on se dévore et l’on souffre étrangement. Vous me connaissez assez pour savoir que je n’exagère rien. Nous reparlerons de ceci à Sorèze dans quelques mois : pas avant, je vous en conjure. — J’ai l’âme pleine de vous, pleine de votre passage à Paris et des choses très grandes que Dieu y a faites entre nous. Ai-je besoin de vous dire que je les ai acceptées complètement, profondément, jusqu’à ma mort, sans réserve, ni arrièrepensée? Je m’étonnais beaucoup autrefois de me sentir prévenu par vous, pour ainsi dire, et comblé d’une amitié dont je me savais mille fois trop peu digne. Je m’étonne moins aujourd’hui, soit que l’amour que je vous porte, et qui a grandi dans mon âme, ait comblé les abîmes qui nous séparaient alors, soit que j’aie mieux compris la sainte folie des choses divines, et quelle hardiesse il y a dans les combinaisons de Dieu. Je suis donc à vous. Je suis à vous comme jamais. Vous m’avez donné des droits que je garde et que j’exercerai, puisqu’il a plu à Dieu de vous inspirer envers moi une telle conlîance. Croyez en eux. Dieu sait qu’après l’honneur de souffrir pour lui, je n’eslimerais rien autant que la jouissance de l’honneur de souffrir avec vous et pour vous. Le temps pourra venir où ce

dévouement fllïal ne devra plus se borner à de vaines paroles; quelquefois déjà j’en ai senti les avant-coureurs... jamais sans des tressaillements intérieurs de joie et de courage. Il ne faut pas souhaiter des luttes où trop de périls environnent les âmes, mais on peut sans témérité bénir Dieu de vous avoir gardé pour la défense des causes généreuses et justes.

Je n’ai guère le cœur à vous parler (Tâcadémie après tout ce que je viens de vous dire. Il faut cependant revenir une cinquième ou sixième fois à vous faire compliment du discours sur les Études philosophiques. Vous ne l’avez pas fait assurément dans des pensées de candidature et il paraît cependant qu’il est de nature à fort avancer les choses. Le Journal des DéhatSy qui était un problème ju'^qu’à ce jour, s’est déclaré pour vous par la voix de M. de Sacy. On ne saurait méconnaître l’importance de cette décision, qui semble terminer le débfit. On m’a raconté, il y a quel^ qiies jours, que, dernièrement, dans le salon de M. Guizot, comme on exaltait beaucoup la page de votre beau discours qui se termine par l’éloge de Bossuet, et qu’on en demandait lecture, M. Guillaume Guizot Ta récitée tout entière par cœur. Je saurai de bonne source si le fait est absolument exact, car il est ravissant et mérite, d’être gardé en souvenir. Quant au Père Guizot, vous savez qu’il a commencé son discours de réception.

J’ai prié pour vous à mes messes depuis votre départ. Faites-vous de même? Je suis tout heureux de ces liens spirituels entre nos âmes, et je m’étonne en effet de ne les avoir point connus plus tôt. Quelle pesanteur et uuelle stupidité naturelles dans ce pauvre cœur de

l’homme I Vous me parliez souvent de ces choses, maïs je ne vous comprenais pas. Hélas, mon grand et tendre ami, pardonnez-moi! Vous avez dû souffrir souvent si vous avez aimé ce peu que je suis, et j’admire que vous lui soyez demeuré fidèle. Tel qu’il est ce peu vous aime à son tour et vous le prouvera durant toute l’éternité. L’amitié est comme l’espérance, pleine d’immortalité, immortalitate plena!

Je vous embrasse comme un fils.

Paris, octobre 1859,

Ma pauvre cousine,

... Mais pourquoi donc être si triste? Si la vie est ennuyeuse, elle est courte. Et d’ailleurs, n’a-t-on pas le ' moyen de la rendre intéressante et aimable en faisan/ le bien ? Ne voyez-vous pas que le bon Dieu vous a placée dans un endroit où vous pouvez devenir une sainte, si vous acceptez vos tristesses, vos ennuis, vos dégoûts avec résignation et humilité? Et vous êtes en si bonne voie! Voilà ce qui m’étonne et qui m’attriste à votre égard, c’est que vous perdez de vue le grand bien que Dieu vous a permis de faire, et que vous vous défiez de la grâce, vous qui êtes un exemple de sa puissance et de sa vertu. Pour moi, je ne vous juge pas comme vous vous jugez. Je crois que le bon Dieu aime beaucoup votre âme, qu’il y tient, qu’il veut la gagner et se l’attacher absolument. Il vous a appelée à la lumière de la foi, vous l’avez écouté, vous lui avez obéi, il est content

de vous. Maintenant, il confirme son œuvre; il vous envoie des ennuis, des tristesses, des épreuves de toute nature... parce qu’il vous veut encore plus intimement et de plus près. Ce qu’il y a d’effrayant dans le monde, c’est de voir tant de pauvres âmes heureuses et contentes dans le désordre, calmes dans l’irréligion, satisfaites dans le manque absolu des vrais biens. Il semble que Dieu ne tienne pas à ces âmes et qu’il permette au monde de les séduire, à la fortune de les tromper en leur faisant croire à un bonheur qu’elles n’ont pas. A côté de ces âmes, on voit des sainte Thérèse qui souffrent, des saint Vincent de Paul qui parlent de leurs péchés, des saint Louis de Gonzague qui font pénitence. Ne semble-t-il pas, dites-moi, que le bon Dieu distribue injustement ses faveurs? Mais qu’appellerons-nous ses faveurs? Le monde dirait qu’il traite rudement ses saints; moi, je m’étonne qu’il leur donne tant de trésors de souffrance, tant d’occasions de l’imiter dans sa croix, tandis qu’il traite les autres avec une douceur si dangereuse, et pour le plus grand nombre si fatale. Ne nous plaignons donc pas de souffrir un peu; Dieu nous traite en médiocres que nous scmmes. Il ne nous envoie pas de grandes épreuves, mais de petits combats contre nos goûts d’indépendance, nos rêves de vanité, nos prétentions d’esprit, nos désirs frivoles. Il vous a donné quelques souffrances plus sérieuses. Je vous parle le langage de toute l’Église et de la vérité même en vous disant : « Vous devez l’et « remercier; allez au pied de la croix, embrassez lei s pieds de votre crucifix, souffrez avec Notre-Seigneur; » et le peu d’expérience que j’ai de ces choses me permet

de vous dire que vous serez étonnée des solides et abondantes consolations que vous en retirerez bientôt.

A Vabbé de la Boissîère,

Paris, 14 octobre 1859.

Vous avez cent fois rai.son, cher abbé et cher ami, je suis absurdement en retard, mais que voulez-vous ? Vous m'avez fourré dans la vie de paroisse et dans le ministère, et comme je veux tenir cette vie sans lâcher mes études et mes travaux accoutumés, je n’ai plus un quart d’heure par semaine pour faire ce qui me passerait par la tête. Or je suis nommé vicaire à Saint-Thomas d’Aquin. Le Cardinal a voulu que j’accepte ce titre et que j’essaie de le soutenir. On m’en adoucit beaucoup les charges. Espérant donc pouvoir continuer ce que vous appelez mes ouvrages, j’ai accepté ce vicariat, et je suis installé depuis quinze jours dans le faubourg Saint-Germain, 14, rue de la Chaise. C’est là que vos chères lettres viendront me trouver et je vous promets de leur faire toujours un tendre accueil.

Ce que vous me dites de vous et de vos occupations m’intéresse comme vous le savez bien. Je vois avec joie que votre santé se soutient. Je vous ai cru mort il y a huit ans : Maintenant vous ne mourrez plus... qu’une seule fois, dans quelque quarante années, après avoir chanté le requiem sur nous tous.

Je suis heureux de vous entendre dire que vous

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aimez votre couvent, vos religieuses, vos enfants, la part que Dieu vous a faite. C’est la plus grande folie et la plus grande souffrance qui se puissent rencontrer en ce monde que le mépris de sa vocation, et j’ai vu assez d’âmes pour comprendre qu’il n’y a pas de désolation comparable. Je n’ai jamais ressenti, grâce à Dieu, rien qui ressemblât à cette triste souffrance. J’ai seulement à regretter quelque relâchement, surtout dans le temps des vacances. On a donc bien besoin de se retremper dans ses bonnes et courageuses habitudes.

Je n’ai point entendu votre savant et éloquent évêque (1), et je l’ai regretté. J’en ai entendu dire beaucoup de bien. On lui reproche de n’avoir pas assez d’ordre et de liaison dans les pensées ; mais on admire sa richesse d’âme et sa grande connaissance de l’Écriture et des Pères : Voilà ce que j’ai recueilli dans les conversations du clergé.

Je prépare ma thèse de licence en théologie. J’ai choisi pour sujet une étude sur les historiens chrétiens du cinquième siècle : Paul Orose, Salvien et aussi saint Augustin pour le livre de la Cité de Dieu (2). Quant à la thèse de doctorat, je me donne cinq ans pour la faire, et dix s’il le faut. Elle aurait pour sujet une forte élude sur saint Athanase.

Priez pour moi, pour mes catéchismes qui vont recommencer, pour mes petits travaux où je cherche la

(1) Mgr Bertaud, évêque de Tulle.

(2) Cette étude o’a pas été achevée; ou peut en voir quelques fragments dans le livre des Etudes historiques : Essai sur la politique chrétienne au cinquième siècle, p. 79.

gloire de Dieu et la défense de la vérité, pour moi enfin, qui suis pauvre et faible.

Adieu, cher ami, veuillez croire à ma sincère et inaltérable affection.

A M, Ampère.

Paris, 16 octobre 1859.

Monsieur et très excellent ami,

Je suis allé deux fois à Versailles voir vos infortunés amis. Vous voyez que J’ai compris vos désirs. J’ai trouvé ces deux âmes dans la même affliction, bien que différentes selon leur nature : M. X..., sombre, ruiné jusqu’au fond du cœur; Madame, presque exaltée et trouvant dans cette expansion une sorte de soulagement. La pauvre femme m’a ouvert son âme. Je crois ne rien trahir en vous disant les résultats de celte conversation, car vous êtes vraiment un frère pour elle.

Cette âme a donc la grâce immense d’avoir compris son malheur, et de ne pas refuser le salut que de tels coups peuvent et doivent donner. Les desseins de Dieu sont impénétrables, mais ce qui est certain pour le chrétien, c’est que tout ce que Dieu tolère et permet en ce monde, tourne toujours à sa gloire et au profit de ser élus. Le monde n’a pas assez de larmes pour déplorer l’infortune d’une jeune femme qui est arrachée dans sa jeunesse à tous les liens de ce monde ; le regard chrétien y voit la miséricordieuse tendresse du Père céleste qui

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se plaît à afirer de bonne heure à soi les âmes trop belles pour la terre, et à rassasier plus vite le désir infini qui les tourmente. Le monde n’a pas assez de murmures contre le sort qui laisse une pauvre mère survivre à celle qu’elle aimait plus que la vie ; le regard chrétien voit dans ce coup la main tendre et forte de Dieu qui, préférant réunir pour l’éternilé, dans son royaume, ceux qui se sont aimés ici-bas, plutôt que de les laisser hasarder leur salut dans une félicité trop constante, permet parfois dans la vie de ceux qu’il aime, des orages sauveurs, où toute l’âme apparaît découragée de se sentir si vide, sans l’amour et le service de Dieu. Voilà ce que votre amie a eu le bonheur de comprendre. Cher monsieur Ampère, vous savez si j’ai le cœur sinère à votre égard, et si je pourrais supporter une sortec de prédication indirecte, indigne de votre loyale nature et de ma tendresse pour vous. Non, non, pas de détours, pas de froides précautions; je me sens fort pour vous parler à présent, parce que je sais ce que l’âme angélique que vous pleurez m’a dit de vous, ce dont elle m'a chargé pour vous. Je tiens donc que c’est elle qui vous parle aujourd’hui par moi. Elle vous \ eut chrétien, tout à fait chrétien, par le cœur comme par les croyances; chrétien comme il faut l’être pour trouver réellement de la force et du secours dans le cœur de Jésus-Christ, comme il faut l’être pour avoir le droit de compter à la mort sur le baiser de paix du Seigneur. Ce qui suffit à l’âme emportée par le tourbillon des jeunes années, de la gloire, des fêtes de l’esprit et du cœur, ne suffit plus à l’âme qui a beaucoup souffert, qui a avancé dans la vie, qui s’est attachée à un ange disparu, qui a goûté,

dans sa tendresse et dans ses entretiens, la connaissance et le besoin d’un monde supérieur. Après cela, il n’y a que Dieu! Où retrouverez- vous ce qui est parti*? où le chercherez -vous?... J’ai peur du vide qui se fera dans votre cœur, et je sais si bien le trésor qui seul peut le remplir que je voudrais vous le donner au prix de grands sacrifices!

Je sais bien que vous êtes chrétien, mais vous l’êtes par l’esprit, et ce n’est pas par l’intelligence qu’on touche à Dieu, La vraie religion est celle qui fait de Dieu et de l’homme deux amis tendres, confiants, fidèles, deux amis éternels, contre lesquels tous les temps à venir ne pourront rien que resserrer les liens de leur amour : voilà la religion. Laissez-moi vous dire, cher monsieur que ce culte d’intelligence, de raison, de poésie, que les cœurs élevés comme le vôtre rendent à Dieu, ne leur donne rien de cette union divine. Ils sont pour Jésus-Christ des amis du dehors, des admirateurs étrangers; mais ils ne connaissent ni la douceur de sa parole intérieure, ni la paix de ses promesses intimes. Ils comprennent parfois le bonheur des autres, ils ne le partagent jamais... Eh bienl je crois, dans toute la sincérité de mon âme, que vous êtes en ce moment dans les mains de Dieu et qu’il ne vous avait rapproché de cette belle et pieuse âme, que pour vous solliciter à croire et à aimer comme elle.

Quand je quittai madame G..., elle était déjà bien malade, je lui dis en lui remettant un petit livre de souvenir : « J’espère que nous ne nous quitterons pas et « que vous prierez pour moi comme moi pour vous. » Elle me répondit : « Merci, mais il y a deux âmes aux-

« quelles je veux plus de bien qu’à moi-même : celle de « mou tendre père et celle de notre ami. Promettez-moi « que nous nous unirons dans une constante prière « pour eux. »

Je l’ai promis, j’ai tenu parole, et ce matin même, cher monsieur, j’ai célébré le saint sacrifice de la messe pour le repos de l’âme de votre amie et pour votre bonheur.

Je vous ai parlé devant Dieu qui nous jugera et qui voit la vérité de ma parole. Je ne vous demande point pardon. Si vous méconnaissiez les droites et tendres intentions qui m’ont fait agir, vous me feriez un des plus grands chagrins de ma vie.

Paris, 20 octobre i859.

Madame,

L’entretien que j’aî eu Thonneur d’avoir avec vous m’a laissé de profondes impressions. J’ai deux fois depuis célébré le saint sacrifice pour le repos de votre fille angélique et pour vous qui avez plus qu’elle, je pense, besoin de secours et de prières.

Le lendemain du jour où je vous vis, j’écrivis à notre cher et digne ami ; je lui ai parlé comme à vous sans détour, sans faiblesse. Je crois que le salut est pour lui dans un retour sérieux à l’amour de Jésus-Christ. J’attends avec confiance le résultat de mes paroles, et je prie Dieu d’apporter à cette belle âme les lumières qu’il vous a données.

Chère madame, je crois qu’il faut sans tarder mettre la main à cet ouvrage de sanctification intérieure dont

j’ai vu les désirs en vous. Il ne faut pas larder, car pourquoi laisser votre âme languir dans le vague d’un affreux chagrin, si vous pouvez, au contraire, dès maintenant, lui donner le trésor de la force et de la consolation divine? J’ai donc pensé devant Dieu, pendant ces trois jours, aux choses qu’il convenait de vous conseiller pour le temps présent, et voici celles que je vous propose, vous me répondrez sincèrement si vous pouvez les accepter :

Dès l’instant de votre réveil, vous offrirez à Dieu les amertumes, les tristesses, les souffrances de vos regrets pendant toute la journée qui commence. Vous ferez ensuite une courte prière.

Le dimanche et le jeudi, vous entendrez la messe. Je vous conseille de faire vos efforts pour que ces messes soient dites pour l’âme de votre chère fille et aux intentions qu’elle avait elle-même avant de quitter la terre. Chaque matin, vous trouverez le temps de méditer une petite demi-heure sur un sujet de piété. Je vous indiquerai quelques sujets de méditation.

Vous trouverez le temps dans la soirée de faire une lecture qui doit être aussi à peu près d’une demi-heure, et qui doit servir à préparer votre méditation du lendemain. Il est tout simple qu’ayant lu quelques belles pages de Bossuet, de Fénelon, de saint François de Sales la veille au soir, il vous soit facile le matin de les parcourir rapidement du regard, et de réfléchir sur leurs principaux traits pour les graver dans votre cœur; c’est ce que j’appelle la méditation. Il faut la terminer à genoux par une prière tendre et confiante aux pieds du crucifix.

Enfin, le soir, vous remercierez Dieu du soutien qu'il vous aura accordé pendant le jour; vous lui demanderez pardon des petits manquements qui auront pu survenir, et vous promettrez de reprendre le lendemain votre règlement avec plus d'exactitude. Vous accepterez les peines, les regrets qui viendront vous assaillir pendant la nuit, et vous les offrirez à Dieu, toujours pour le salut de votre enfant et pour Taccomplissement de ses pieux désirs.

J’ai réuni quatre ou cinq livres que je voudrais vous voir lire. En attendant, voici les lectures et les sujets de méditation que je vous conseille :

Vous lirez les chapitres suivants dans VImitation de Jésus-Christ :

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