XLIX, L, LIX
Livre IV. Lire un chapitre en forme d’actions de grâces les jours où on a communié. Vous devez vous approcher des sacrements une fois par mois en ce moment, et suivre ensuite à cet égard les avis de la personne dont vous choisirez la direction.
Par-dessus tout, je vous recommande les œuvres de charité. Rien au monde n’apporte à l’âme une consolation comparable à celle que lui donne la charité. Cherchez à voir les pauvres, j’entends à aller les visiter chez eux. Ne vous rebutez pas des difficultés que vous pourrez y trouver.
Voici, chère madame, ce que j’ai vu clairement à votre sujet, après y avoir pensé plusieurs fois devant
Dieu. Au fond, ce règlement se réduit à peu de choses. 11 ne vous prend qu’une demi-heure le matin et une demi- heure le soir. Les autres heures sont pour la vie habituelle : aussi c’est dans l’intime de l’âme que doit se faire le changement. 11 faut entrer dans les profondeurs du sacrifice accepté, du sacrifice mérité, du mépris de soi, de l’abandon à la volonté de Dieu. Tout est Ikj et sans cela toutes les œuvres et les pratiques du monde ne seraient rien.
Vous voyez avec quelle liberté je prends possession du droit qu’il vous a plu de me donner pour le bien de votre âme. Croyez que je le fais avec une grande admiration pour les nobles et saints désirs qui remplissent votre cœur, et surtout avec une profonde affection pour une personne que je sais aussi droite et aussi bonne que vous. Vous pouvez montrer tout ceci à votre excellent mari; il est si digne aussi de comprendre que Dieu seul peut adoucir les plus effrayantes infortunes I
Pa; iê, 9 novembre 1859-
Madame,
J'étais en peine de vous et inquiet de ne pas recevoir de vos nouvelles. Je reçois enfin ce matin votre chère lettre, et je bénis Dieu des excellentes choses, sages, profondes et belles, qu’elle contient. J’y vois un effort très sincère pour entrer dans une vie de recueillement et d’union plus étroite avec Dieu. Je suis touché des sentiments vraiment humbles que vous m’exprimez, et
il me semble que vous n’apportez aucun obstacle à l’œuvre que le Seigneur veut faire en vous.
Il est certain, madame, que Dieu ne permet point des accidents aussi terribles et aussi cruels que ceux dont vous ressentez les douleurs, sans de grands motifs, et ces motifs sont toujours pleins d’amour et de miséricorde : après des souffrances héroïquement supportées, votre chère enfant est sans doute aujourd’hui dans le sein de Dieu, qui est l’inhui de la consolation, de la douceur, de la beauté, de l’amour et de la félicité. Elle a recueilli les palmes de son long martyre ; mais c’est vous aussi, et les âmes qui entouraient cette angélique créature, à qui elle veut certainement donner une part de ses mérites et de son sacrifice : il faut que rien ne soit perdu de ce qu’elle a mérité pour vous du Seigneur, et la grâce fondamentale que vous en devez retirer, est celle d’une vie définitivement consacrée au service de Dieu et au service des pauvres.
Il est incroyable, madame, ce qu’une nature comme la vôtre, active, intelligente, aimante et généreuse, peut faire de bien en ce monde en peu d’années. Que d’âmes veulent faire ce bien, qui ne savent ni ne peuvent, soit que Dieu leur ait refusé les instruments principaux d’une charité facile, à savoir le temps et la fortune, soit qu’il ne leur ait pas accordé les dons spirituels nécessaires pour organiser de bonnes œuvres durables et les diriger 1 Mais vous, madame, vous avez entre les mains tous les instruments d’un grand bien à accomplir.
Aussi, je voudrais vous persuader de ne pas vous contenter de donner beaucoup aux pauvres et aux fondations charitablei, — car vous l’avez déjà fait, —
mais c’est vous-même que je voudrais donner aux bonnes œuvres, vous, madame, votre cœur, votre parole, votre activité, votre temps, ces heures qui seront souvent vides et tristes, si vous ne les remplissez de Dieu et de l’amour des pauvres. AhI si vous pouviez, après avoir choisi le lieu ordinaire de votre séjour, fonder là un établissement charitable, soit un orphelinat, soit une salle d’asile, et en prendre sur vous la direction ; non pas la direction continuelle et dans le le détail, mais au moins la surveillance générale, en sorte que cette maison fût vraiment la vôtre, ces enfants vos enfants, leurs affaires vos affaires, je suis sûr, madame, que cette grande et belle occupation de faire du bien aux enfants de Dieu, et de remplir exactement les désirs de votre pieuse fille, fournirait à votre vie et à votre admirable activité un élément digne d’elles. Pensez-y, chère madame.
Je suis heureux que vous acceptiez de vous soumettre au petit règlement. Je vous conjure de ne pas manquer la méditation du matin; il faut maintenant remplir votre esprit des vérités de la foi et de ses espérances, et il est clair que c’est l’attention qu’on porte aux vérités divines qui les grave dans l’esprit d’où elles passent au cœur et aux actions. Vous trouverez d’abord une énorme difficulté à ce recueillement intérieur, mais peu à peu vous y découvrirez une grande douceur, une paix surprenante et le charme inattendu d’une bienheureuse consolation. Peu à peu, Dieu vous deviendra aimable et familier; vous lui parlerez avec confiance et amour, vous lui confierez vos peines, vos ennuis, vos dégoûts, vos infirmités spirituelles ; ü vous consolera, vous relè-
vera, vous rendra les forces, et vous montrera que la dernière partie de votre vie peut encore et doit être la plus belle et la plus féconde. Un grand Lacrifice accepté pour Dieu et en esprit de soumission peut faire jaillir dans une âme une source admirable de vertus et de bienfaits.
A M. Ampèî'e.
Paris, 30 décemb-e 1859.
Monsieur et excellent ami,
Je suis désolé de ne jamais trouver une journée libre. Hélas! non, j’ai beau faire! Je l’avais espéré pour ces deux mercredis, et chacun de ces jours m’a été ravi par une occupation nécessaire. Cependant je voudrais absolument vous voir, je voudrais voir vos excellents amis, et cette belle âme que Dieu m’avait permis de soutenir un peu, et à laquelle j’aurais tant à dire! La vie n’y suffît pas, c’est une trahison continuelle que la fuite des jours. Combien, surtout en ce moment, j’aurais voulu vous entretenir de notre grand et cher Dominicain ! Il est question de m’envoyer à Sorèze ces jours-ci, pour lui porter, de la part de quelques amis, l’expression d’un désir que les circonstances rendent très vif : on voudrait avoir de lui une déclaration sur les affaires de Rome. U est certain que les projets odieux que cachaient les hypocrisies impériales ont été enfin dévoilés, et qu’il ne peut rester dans l’esprit d’aucun de nous l’ombre même d’une hésitation; le menteur a menti, comment s’en
plaindre? Je rougis toujours à chaque honte nouvelle, et je me dis que nous souffrons, non en martyrs, mais en valets châtiés. Hélas I qu’il est mortellement cruel de souffrir sans honneur! Je ressens plus que je ne saurais dire ]e contre-coup de ces hontes. Vous savez bien, cher monsieur et ami, que la défiance à l’endroit de la protection impériale est une vieille habitante obstinée de mon esprit, et vous avez bien voulu lire à Rome, il y a trois ans, des pages que je voudrais bien avoir impriinées maintenant. On les condamnait alors comme une ingratitude ; j’aurais juré que je devinais juste.
Quel bonheur j’aurais à passer une bonne journée avec vous et avec vos amis, dans ce grand parc de Versailles qui semble défier l’agitation du monde par sa muette et triste solennité 1 J’envie déjà le silence et le repos, et je n’ai pas encore combattu ! Je me plains déjà de mon tempSy et j’y suis à peine engagé depuis hier! Hélas I qu’il y a de fâcheux et désolants malentendus I Qu’il y a de tristes passions en ce temps 1 II y a l’espace de plusieurs mondes et la durée de plusieurs siècles entre les hommes des mêmes jours, et des éloignements si extrêmes entre les principes rivaux, qu’on n’aperçoit pas entre eux de réconciliation possible. Quand on est jeté au milieu de ce dédale avec un cœur sans ambition, sans amour pour les viles joies qui étourdissent l’âme en la tuant, sans haine pour les hommes, mais plein, au contraire, d’amour pour Dieu, pour l’esprit humain, pour l’honneur des justes et belles libertés, on est une sorte de sauvage inintelligible, à peine bon pour vivre dans des forêts imaginaires. Ce sauvage-là vous aime, cher
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monsieur, et sait bien que vous ne repousserez pas les témoignages de son inaltérable dévouement
Paris, 1859.
Toute liberté n’est pas la liberté ! il y a de bienheu reuses chaînes qu’il faut savoir porter avec amour, et qui, une fois brisées, laissent l’âme dans une fatale et désolante indépendance. Non, notre esprit n’est pas fait pour penser sans frein et sans mesure ; notre cœur n’est pas fait pour aimer ici-bas sans limites, il faut attendre, pour être absolument libre, ce temps bienheureux où notre volonté sera définitivement fixée dans le bien, sans craindre de pouvoir s’en éloigner jamais.
Jusque-là, Seigneur, je vous remets ma liberté, je la confie à votre garde. Fixez vous-même ses limites. Donnez-moi des chaînes, je les désire, je les accepte, je les aime venant de votre main. Je veux être votre captif, je veux être l’enchaîné de Jésus-Christ ego vinctus in Domino. C’est être enchaîné au bien, à la paix, aux joies amères du sacrifice ici-bas, mais à l’espérrnce immortelle des jours meilleurs qui vont venir»
Au R, P. Lacordaire.
Paris, 2 février 1860.
Mon bon et très aimé Père,
Je me jette à votre con et vons embrasse pour de bon. Vous voilà membre de r^cade'mie française, sans l’avoir cherché, ni désiré, ni presque voulu. Pourquoi la Providence a-t-elle fait ce coup si imprévu, si bizarre, si peu explicable, si juste cependant et si honorable pour la France? C’est où je me perds, et vous aussi.
M. Ampère est accouru chez moi. Il tient à ce que je vous dise que, n’ayant pu courir chez vous, vous porter la nouvelle à vous-même, il est venu du moins chez votre enfant. Cet excellent homme était rayonnant de joie; nous étions tous deux bien amusants. Je ne me lassais pas de lui faire redire cette bonne nouvelle, et lui ne se lassait pas de la répéter. — « A propos, me « disait-il tout à coup, vous savez que le P. Lacordaire « vient d’être élu membre de l’Académie française? » Et nous reprenions notre première joie.
Aussitôt après la première nouvelle, j’ai voulu courir au télégraphe, mais M. Ampère m’a fait réfléchir que sans doute M. de Falloux l’avait déjà fait, et j’ai dû me
résigner à n’arriver qu’avec la poste Encore dois-je me dépêcher.
Quoi qu’il en soit, cher et illustre Père, une millième fois de plus, nous voici fiers de vous! Conservez-nous longtemps votre gloire qui est la nôtre, et croyez que nous jouissons plus que vous-même de vos honneurs.
Je vous embrasse et vous donne mille témoignages de filiale tendresse, malgré votre gravité académique : Æternitati tuæ.
Au R. P. Lacordaire
Paris, 6 février 1860.
Mon Révérend Père et tendre ami,
J’apprends que vous faites un écrit sur les affaires de Rome. Au milieu de toutes les impulsions et de tous les conseils qui vous sont donnés, laissez-moi vous dire un seul mot : je ne vous demanderai pas d’être sincère ; je connais votre âme, je sais ce que nous avons dit durant votre dernier passage à Paris et je ne crains rien à cet égard ; mais je vous demande et vous conjure de donner à votre sincérité une sorte de caractère sacré qui la défende de toute espèce de considération humaine comme aussi de tout entraînement intérieur. Écrivez donc ceci comme aevant mourir dans huit jours, et rendre compte à Dieu de votre œuvre dès que la dernière page en sera tracée. L’extrême gravité des temps, la portée immense qu’aura votre parole, le
salut de Tavenir auquel il faut penser aussi, enfln le respect de Dieu qui ne donne pas en vain de grandes convictions à une grande âme, voilà plus de raisons qu’il n’en faut pour vous recueillir et faire cet acte, l’un des plus graves de votre vie, dans la pleine indépendance de votre foi et de votre amour pour Dieu, et, je le répète, dans cette indépendance radicale et sacrée que donne seule la pensée présente de la mort. Adieu.
A M. Heinrich,
Paris, 30 avril 1860.
Mon bon ami,
J’ai reçu hier une bonne lettre de toi, et ce matin encore un petit mot par Adolphe. Je te remercie de tout mon cœur des choses trop aimables et trop bienveillantes que tu me dis au sujet de mon travail sur Alfred Tonnellé (1). Je suis content qu’il t’ait plu, et |e ne regrette qu’un oubli de ta part, facile du reste à réparer, c’est que tu n’aies pas marqué les critiques dont j’aurais profité de mon mieux. Le style et la qualité des pensées sont si admirables dans le livre d’Alfred Tonnellé, qu’il est très difficile d’écrire à côté de lui. Ce qu’on dit fait ombre, je l’ai bien éprouvé.
L’impression qu’a ressentie l’excellente Tonnellé est très juste. A vrai dire, je le prévoyais un peu, et je te disais moi-même dans ma lettre que le caractère
(1) Voir dans le volume des Biographies et Panégyriques, l’étude sur Alfred Tonnellé, p. 225.
biographique avait disparu de mon travail. Je f avoue, cher ami, que je ne regrette pus le point de vue où je me suis placé pour juger Alfred; vous aviez tout dit et tout bien dit au sujet de sa personne, de son éducation, de ses talents. J’ai voulu trouver dans ses écrits une thèse apologétique du christianisme, et continuer ainsi par lui et avec lui l’ordre de pensées que j’ai défendues depuis quelque temps au Correspondant. L’occasion m’a paru bonne, naturellement offerte, el je l’ai acceptée. C’était se priver du même coup de tout l’intérêt qui s’attache à une œuvre d’un autre genre, et se condamner à convaincre peut-être, mais à coup sûr à ne pas toucher. Il est trop clair que ceci n’était et ne pouvait être le rêve d’une mère. Je le regrette pour elle que j’aurais cependant voulu contenter, mais je lui demande de me pardonner, en vue de quelques jeunes esprits que la tournure de mon travail pourra faire réfléchir et auxquels j’ai préféré parler en controversiste et en prêtre plutôt qu’en poète.
Pour moi, mon bon ami, je te remercie encore une fois de tes excellents encouragements. Tu sais bien que j’y tiens, mais je compte aussi sur ta franchise, et je veux attendre de toi toujours la vérité. C’est un bien sans prix, res inœstimabilis, auraient dit les Romains, et que les droits d’une vieille amitié peuvent seuls assurer contre les vaines craintes et les tristes doutes.
.Je te serre tendrement la main et suis à toi de cœur.
âNNÉE 1860