‹ Lettres de l'abbé Henri Perreyve, 1850-1865Chapitre 24 sur 54 · SOI · texte numérisé non relu

SOI

A M. Heinrich.

Paris, mai 1860.

JVilais t’écrire lorsque j’ai reçu la bonne lettre; je t’en remercie comme d’une preuve nouvelle, et qui m’est toujours sensible, de ton affectueux souvenir.

De tous côtés des peines et des scandales. Les affaires d’Italie nous montrent une fois de plus l’impuissance des esprits de notre temps à comprendre et à défendre une grande et sage liberté. Toujours la plèbe derrière le peuple I Toujours la démagogie et l’instinct révolutionnaire derrière les plus justes espérances d’affranchissement et de progrès ! Il est clair que sous ces désordres honteux et ces flagrantes violations de toute morale publique et privée, il y a toujours la grande question de justice de l’indépendance italienne et de Tunité fédérale, mais combien défigurée, combien compromise, combien rendue odieuse aux honnêtes esprits et à l’Église par les excès des enfants terribles de la révolution! Hélas! que c’est une grande souffrance de sentir tant d’âmes dans Tangoisse, dans l’incertitude, dans le déchirement entre plusieurs amours également chers et déclarés inconciliables par l’affreux malentendu des temps et des hommes ! Il me semble qu’on respire une atmosphère de violence et d’irritation. Tristes temps, féconds peut-être, s’il est vrai que les âges qui ont souffert, gémi et pleuré, aient plus fait que d’autres pour l’avenir du monde : ingemiscit et parturit».. exspectans !

Ci-joînt une belle lettre de Tabbé Baudry» directeur à Saint-Sulpice, sur le livre d’Alfred Tonnellé. J’en suis heureux pour l’admirable mèrel Dis-lui bien que M. Baudry est, à mon avis, l’esprit le plus éminent du clergé de Paris. A bientôt, j’ai hâte de te revoir.

Sorèze, 30 juillet 1860.

Mademoiselle et chère fille en Noire-Seigneur,

Je suis heureux de vous savoir toujours dans ces bonnes et saintes dispositions que j’ai connues en vous toute l’année. Elles seront pour plus de la moitié dans la paix et le bonheur de votre vie. Sans avoir beaucoup vécu, j’ai vu tant d’âmes malheureuses pour ne pas savoir proflter d’une situation donnée, pour vouloir ce que Dieu ne veut pas, pour se tourmenter à poursuivre ce qu’elles n’auront jamais, et fermer les yeux en attendant sur ce qui devrait faire leur bonheur, que j’estime infiniment la droiture d’esprit qui sait reconnaître que Dieu est bon et profiter de ses bienfaits. Vous me semblez avoir une de ces natures droites et heureuses. Il faut en remercier Dieu, car c’est un don gratuit de sa part.

La visite que vous avez faite au R. P. P... vous a fait du bien : je n’en suis certes pas surpris. Je savais en vous adressant à cette âme sainte, que vous en rapporteriez une bonne provision de lumières et de forces. Je pense que vous aurez ouvert toute votre âme à ce saint prêtre, et que vous l’aurez consulté sur les grandes

lignes de votre vie. Son avis sera notre règle, et ja serai très rassuré de savoir que je suis, dans la direction de votre âme, le sillon qu’il a lui- même tracé.

Je vous demande de quitter en ce moment les sentiments d’une piété particulière ou restreinte pour prendre une âme très large, très universelle, pour ainsi dire, qui soit sensible à tout ce qui se passe dans le monde chrétien, et ne demeure étrangère à aucune joie et à aucune souffrance de l’Église. Saint Paul dit qaelqiie part : « Il faut d’abord prier pour tous les « hommes. » Peu d’âmes sont capables de cette prière large, profonde, qui embrasse les intérêts de toute la terre et de toute l’Église de Dieu. On se resserre trop, on se regarde trop; les âmes demeurent comme repliées sur elles-mêmes, attristées par la vue monotone de leurs imperfections et découragées par leur faiblesse. Il faut savoir quelquefois fermer les yeux sur soi-même, se perdre de vue, quitter le souci triste et fatigant de ses propres intérêts, pour regarder plus haut et plus loin, pour voir l’œuvre de Dieu dans le monde et demander la venue de son règne.

L’état de l’Église mérite certainement ce regard filial et tendre, plein de généreuse inquiétude. Gomme elle arrive inévitablement en Italie à une crise douloureuse d’où elle sortira certainement plus forte et plus pure, mais couverte, une fois de plus, des cicatrices du combat et du martyre! Comme elle souffre en Syrie! comme elle est humiliée en Irlande! comme elle est chargée de fers en Pologne! comme il faut que notre prière de chaque jour : « Père, que votre règne arrive, i> s’élève fortement au ciel pour mériter la venue de ce

grand jour de justice, encore si retardé, ce semble, dans les lenteurs d’une triste nuitl J’espère trouver votre âme dans cette prière auand je la reverrai, prochainement, vers le 1®* septembre. En attendant, je prie Dieu de vous bénir.

A M. Heinrich,

Les Eaux-Bonnes, 5 août 1860.

Mon bon et vieil ami,

J’ai reçu aux Eaux-Bonnes la lettre que tu as eu la bonté de m’écrire en échange de mon petit discours de sainte Clotilde (1). Laisse-moi d’abord très simplement te remercier de l’attention affectueuse que tu veux bien prêter aux écrits que je t’envoie. Ton jugement m’est très précieux, et je trouve toujours que tes critiques sont parfaitement justes ; je les accepte donc et j’y souscris sans réserve, avec le seul désir d’en profiter et de te voir m’en envoyer d’autres. Je me défie plus de tes éloges, parce que l’amitié peut disposer à une certaine faiblesse, mais je mentirais si j’affectais d’y être insensible. Nous avons pris en main, dans des formes différentes, la même cause à défendre. Notre honneur est (V^nc commun. J’éprouve trop de vraie et solide joie à ■»"oir grandir ta carrière et s’étendre ta bonne influence, caresse avec trop de plaisir les plus brillants rêves

(ï/ V^oir ad volume des Biographies et Panégyriques, p. 389.

ANNEE ÎÇ60

sur ton avenir, pour ne pas être content aussi quand tu me dis sérieusement : « C'est bien! »

Je te remercie donc de ta lettre, et je te demande à l’avenir autant de sincérité dans une liberté de critique plus sévère.

J’ai passé le mois de juillet avec le Révérend Père Lacordaire. Je l’ai conduit d’abord à Rennes-les-Bains, près Carcassonne. Ces eaux, ferrugineuses dans leurs propriétés principales, ne lui ont été que médiocrement favorables. Son état ne laissait pas que d’être inquiétant. Le symptôme essentiel est un appauvrissement du sang trop facile à constater, produit évidemment par le régime dominicain que le Père avait repris dernièrement dans toute sa rigueur. Il a donc besoin d’une nourriture fortifiante, de toniques, de repos d’esprit et de grands soins pour surmonter cette crise fâcheuse. Je l’ai quitté mieux; je ne suis cependant pas sans un reste d’inquiétude, et je recommande à tes prières cette santé précieuse pour l’Église et qui m’est plus chère cent fois que la mienne.

J’ai souvent parlé de toi au Père Lacordaire. Il te conserve le plus affectueux souvenir et la plus véritable estime, et me l’a témoigné en toutes rencontres. Nous aurons sans doute pour janvier le discours à l’Académie, Je le désire comme un événement plein d’émotions nobles et élevées, et je le redoute à la fois pour le cher malade que cet effort brisera. Quelle lutte perpétuelle que la vie I rien sans combat, tout au prix du sangl c’est effrayant, c’est beau aussi ! Pourquoi donc tant d’ardent' et de forces auraient-elles été données aux âmes sî ne devaient jamais rencontrer la bataille? Ayons do

pour les luttes de la justice, les sentiments qu’ont les bonnes troupes qui tiennent à injure d’être mal placées dans le combat et s’irritent des retards de l’action. Oui, mais soyons bonnes troupes alors, dans le désintéressement, dans la chasteté, dans le travail courageux. Je prie Dieu d’augmenter à cet égard les dons qu’il t’a faits, et je te renouvelle l’assurance de ma fidèle amitié

Au cardinal Morlot.

Les Eaux-Bonnes, 11 août 1860

Éminence,

Puis-je espérer que vous me pardonnerez la nouvelle démarche que j’ose faire auprès de vous?

Une nouvelle expédition, essentiellement chrétienne et catholique, va de nouveau diriger vers l’Orient les forces et les soldats de la France.

11 est certain que des prêtres seront attachés à cette expédition en qualité d’aumôniers. Si Votre Éminence avait besoin d’un serviteur obscur, mais dévoué, déterminé à ne s’épargner ni fatigues, ni sacrifices, pour soutenir dans ces lointaines contrées l’honneur du nom chrétien et du sacerdoce français, ne présumant rien de ma faiblesse, mais confiant en le seul secours de Dieu, je la prierais de penser h moi, et de me confier une mission apostolique là où il y a tant à faire en ce moment pour le service de Jésus Ohrisl.

Je ne me dissimule pas les raisons nombreuses

im

peuvent éloigner Votre Éminence de m’accorder sa confiance à Tégard d’une pareille entreprise. Cependant ma santé est beaucoup meilleure ; elle est même bonne en ce moment, et peut suffire à des fatigues. Mes études et quelques travaux commencés seraient, il est vrai, interrompus ; mais il me semble que ce dommage serait largement compensé par Timmense profit qu’une âme de prêtre trouvera dans les souvenirs d’une expédition à laquelle tout semble devoir donner comme le caractère d’une croisside. Enfin, aucun intérêt personnel, aucun motif autre que celui du désir de m’employer à la gloire de Dieu, ne me porte à solliciter cette mission.

Que Votre Éminence pardonne à ce désir, qui est sincère et ardent, l’importunité d’une demande semblable à celle que j’eus l’honneur de lui faire au commencement de la guerre d’Italie, Elle peut croire, q\L avant toutf j’ai dans le cœur les sentiments de la plus absolue soumission pour ses ordres, et qu’ils me trouveront également prêt à les exécuter, quels qu’ils soient

AU comte de Montalemhert.

* Tours, 25 août 1860.

Monsieur le Comte,

Je viens de recevoir votre lettre et je vous remercie des choses indulgentes qu’elle contient au sujet de mon discours sur sainte Clotilde. Aucun témoignage d’approliation ne peut m’être plus sensible que le vôtre et

J*y trouve, toutes les fois que vous voulez bien me l’adresser, un grand encouragement pour l’avenir.

Je voudrais être un jour au service de Dieu ce prêtre humble, studieux, désintéressé, ferme dans sa foi et ses convictions, que j’avais rêvé quand je suis entré dans les saints ordres.

Ceci n’est pas un petit ouvrage. La contagion est partout et au milieu du désordre universel des intelligences et des consciences, il faut savoir tenir sa ligne, presque toujours seul, et à travers le feu croisé d’anathèmes contraires. Je n’ai pour me rassurer contre ces périls et ma faiblesse qu’un seul sentiment ; celui d’être sans peur et sans ambition. Tant que Dieu me fera la grâce de ne pas craindre et de ne pas désirer d’avantages du côté des hommes, je crois que je marcherai l’âme en paix, pouvant encore faire des fautes, mais du moins sans servitude et sans déshonneur.

Je crois, monsieur le Comte, que personne n’est plus capable que vous de développer et de former dans les âmes ce tempérament d’honneur et de noble indépendance dont elles ont tant besoin aujourd’hui. C’est ce bienfait que je cherche surtout et que je trouve toujours dans vos écrits. Même quand je voudrais contredire, je regarde, j’admire et j’envie... Hélas I nous ne vous vaudrons pas !

Veuillez agréer mon très profond respect»

A Augustin Cochîn.

Paris, 28 août 1860.

Monsieur et bon ami,

Voici îa première messe que je dis depuis mon retour, et je l’ai dite pour vous, aujourd’hui, fête du grand saint Augustin, votre patron.

Je ne résiste pas au plaisir de vous souhaiter une bonne fête. J’ai bien prié pour vous; j’ai demandé à Dieu, par l’intercession de votre incomparable docteur, de vous garder dans la pure et forte lumière de la foi ; de vous préserver, non seulement des doutes qui déchirent l’âme, mais des moindres hésitations qui l’affaiblissent, et de continuer à se servir de vous pour sa gloire, pour le triomphe de la justice et de la vérité parmi les hommes.

J’ai plus que l’espérance d’être entendu. Je vous regarde, et, bien que je sois prêtre, j’ai presque à vous envier pour tout ce qu’il vous a été donné déjà de faire au service des saintes causes que nous défendons. Dieu fasse que longtemps encore nous ayons la joie de vous voir devant nous, plein de courage, de résolution et d’œuvres !

Puis-je espérer que l’arrière-saison me verra quelques jours auprès de vous? Je n’ai plus de respect humain dans mon amitié pour vous, et je vous confesse que je le désire. Vous êtes certainement, je ne dis pas un des

hommes, maïs Vhomme auprès duquel je sens que j’ai le plus à gagner.

Je bénis vos chers enfants, mes amis; je vous embrasse tendrement.

/i Vabbe de la Boissière,

Montmorency, septembre 1860.

Hé bienl Ton vous y prend, cher et excellent abbé, l’on vous y prend à faire, vous aussi, le folliculaire et à sacrifier à cette fausse divinité de la presse que vous m’avez tant reproché de servir I J’ai lu, ma foi! avec grand plaisir, votre compte-rendu de l’inauguration d’un chemin de fer qn! doit un jour ou l’autre me conduire chez vous. Mais, encore une fois, quelle confusion a été la mienne I Quoi ! un article sur les chemins de fer par mon bon ami de Brives, et dans un journal! Car encore, moi, je n’ai jamais écrit dans les journaux, considérant la chose comme trop mondaine, trop dans le goût du siècle. Vous avez été plus hardi : je ne vous en blâme pas, mais je m’en étonne, et je me promets bien de ne plus avoir de ces petits scrupules que j’avais, et d’écrire, quand bon me semblera, un bel et bon article dans le journal de mon choix. Cher bon ami, voilà pour rire et pour s’écrier comme l’autre qui avait un peu négligé son latin : O tempores! ô moral Expliquez-moi, si vous le pouvez, comment, pensant très souvent à vous, je ne vous écris point! Me voici lancé dans la vie active, et je n’ai plus même le temps

d’être malade (1). En ce moment môme où je vous écris, je devrais préparer le sixième sermon de la retraite du petit séminaire du diocèse, que je prêche à partir de demain. Douze sermons en cinq jours, voilà comment nous y allons maintenant avec la petite poitrine de papier mâché que vous m’avez connue. Mais je me dis toujours que l’important n’est pas de vivre, mais de travailler, et que la terre n’est pas si drôle à regarder qu’il faille tenir beaucoup à s’y perpétuer et conglutiner à outrance.

Je vous suppose fort indigné et fort affligé, comme tous les honnêtes gens, de ce qui se passe en ce moment. J’espère que vous me faites l’honneur de me classer parmi les mécontents. La liberté que j’aime, celle qui élève les âmes et fortifie en elles, loin de les affaiblir, la notion du devoir et l’honneur de l’obéissance, est rarement comprise parmi les hommes et plus rarement appliquée. Je le sais bien et je le vois trop ; je n’en persiste pas moins à dire qu’elle est le trésor à chercher et à conquérir, et à regarder les temps où les nations, lassées de vaines utopies, de sanglantes épreuves et tout à fait débarrassées des vieilles passions surannées, se tourneront vers cette sainte et sage liberté, la fille de Dieu. Ses malheurs actuels ne donnent raison, selon moi, ni à ceux qui voudraient l’étouffer sous les serres du despotisme, ni à ceux qui la défigurent par d’ignobles duplicités et de plus ignobles victoires. Elle demeure entre ces deux excès désolants, ce qu’elle est, la justice, la vérité, le progrès, l’avenir.

(1) Il était depuis un an vicaire à Saint- Thomas d’Aquin, où il s’occupait beaucoup des catéchismes et des prédications.

Sur ce, je vous embrasse comme jadis, et vous prie de présenter mes respects à madame votre mère. Si, en échange de votre article industriel et naturaliste (sur les chemins de fer, fi donc!), je vous envoie un livre d’ici à deux mois, dites tout ce que vous voudrez, mais rappelez-vous que vous avez perdu le droit de blâmer les doigts barbouillés d’encre d’imprimerie.

A M, Heinrich,

Paris, 5 septembre 1860.

Mon bon amî,

J’ai voulu attendre le rétour de pour t’écrire,

afin de pouvoir te donner de ses nouvelles. Cette chère dame va bien et désire te voir bientôt, elle doit t’écrire dans ce sens fort prochainement. Bien qu’on ne soit pas une dame, Monsieur, on n’a pas un moindre désir de vous revoir, et l’on compte parmi les meilleurs des bons jours celui que vous avez promis de passer à Montmorency. Cher ami, que tu es bon de me dire ce que je pense et ce que je sens si bien, à savoir que nous avons été heureux ensemble à la Galanderie, et que notre amitié s’est affermie et approfondie! J’en ai remercié Dieu comme d’une grâce très véritable, sachant bien déjà que rien ne peut ni remplacer, ni égaler le charme des amitiés anciennes, quand elles attachent l’une à l’autre des âmes touchées des mêmes rayons de la vérité, fidèles aux mômes convictions et aux mêmes

espérances! Il faut bien demander à Dieu de ne pas permettre qu’aucun de nous trahisse cette première candeur des convictions de la jeunesse; tant d’ennemis les assiègent, tant de périls les menacent, il est si difficile de leur rester fidèle au milieu de toutes les tentations et de tous les exemples de la trahison, de la peur, de la bassesse, de l’intérêt, de l’ambition et de la sensualité, que, si la main de Dieu n’intervient, on peut trembler pour soi-même et pour ceux qu’on aime autant que soi. Mais c’est déjà quelque chose que de savoir le danger. Courage, cher ami ! Encore une fois, j’ai été bien heureux de te voir plus intimement et de descendre plus avant dans les secrets de ta vie. En te ramenant à Paris, la Providence se prépare à resserrer nos liens, et nous savons mieux encore ce que nous aurons à y gagner.

Au revoir, cher ami, je t’embrasse.

A Mgr Baudry, évêque de Pérîgueux (1).

Montmorency, 30 septembre 1860.

Mon révéré Père et ami.

Je sais que Mgr de la Rochelle est à Paris (2), et dès que je serai remis d’une fatigue extrême où m’a jeté une prédication promise depuis longtemps, j’irai vous demander un mot, un signe d’introduction auprès de

(1) Mgr Baudry était alors directeur au séminaire de Saint-Sulpice.

(2) Mgr Landriüt.

cet évêque que j*admire et que j’aime depuis longtemps avec une passion qui ne souffre plus de rester abstraite, Je voudrais le voir, et avoir la bénédiction de sa main; mais le pourrai-je? Dites-lui du moins, je vous en conjure, combien je suis attaché à ses pas, et fidèle admirateur de ce que je sais être dans son âme!

Merci de la belle lettre que vous m’avez écrite au sujet d’Alfred Tonnellé. M®® Tonnellé et mon ami Heinrich m’ont montré dernièrement à Tours de fort belles lettres de Mgr de la Rochelle sur ce livre (1) et je vous dirai, avec beaucoup d'orgueil, que plusieurs des vues exprimées sur l’art, par Monseigneur, se retrouvent dans l’article que j’ai publié au Correspondant sur Alfred Tonnellé ; notamment en ce qui concerne les harmonies de la philosophie du langage avec certains de nos dogmes révélés, et surtout le dogme du Verbe fait chair.

Madame Tonnellé garde de telles lettres pour ses heures désolées; elles sont comme l’écho prolongé d’une vie qui, en disparaissant, a emporté presque toute la sienne. Permettez-moi donc d’y joindre votre admirable lettre, et consentez à ce que je l’envoie. Vous pouvez être généreux si je consens à l’être, et donner cette lettre puisque, moi, je la donne I

Quant à vous redire encore ce que nous avons tous emporté de votre parole pendant la retraite, je ne l’essaierai plus. Le saint auteur de l’Imitation dit quel-

(1) Fragments sur P Art et la Philosophie, d’Alfred Tonnellé, publiés après sa mort.

que part : Quis juxta, copiosum îgnem stans, non parum caloris inde percipit (1)? J’étais bien pour ma part ce pauvre frileux spirituel, grelottant sa misère et mendiant un peu de flamme. Merci de m’avoir fait une petite place à votre foyer I Et maintenant, cher père et ami, courage et espérance 1 J’en connais qui disent : « tout est fini! » Mais quelque chose qui ressemble à la voix de Dieu, me dit dans le fond de l’âme : « Courage, tout commence I » Je vous confesse que je vis dans cet espoir, croyant aux combats, croyant à la souffrance et à la contradiction, mais. Dieu merci, ne croyant ni à la défaite, ni à la mort. Permettez-moi de me dire tout à vous dans cette invincible espérance et dans le respect filial que Notre-Seigneur Jésus-Christ m’a mis au cœur pour vous.

A Tonnellé.

Paris, novembre 1860.

... Voici vraiment pour vous le jour du Calvaire. Je pense à vous, et cette pensée m’elfraie, car je vous sais dans le feu de l’épreuve en même temps que dans le chagrin; c’est trop pour une seule âme. Et d’autre part, je sais encore qu’il n’esi point donné à un homme d’adoucir de pareilles blessures, et que la main seule de Jésus-Christ est tout ensemble assez forte et assez

(1) De Irait. Ch.^ liv. IV. ch. iv.

douce pour les toucher sans les envenimer. Combien je conjure cet incomparable consolateur de visiter enfin votre âme!

J’aurais aimé, Madame, être du nombre de ceux qui confieront les restes de vos chers amis à une demeure définitive...

Ce seront de profondes émotions pour vous, trop profondes, ce me semble! Vous savez aussi bien que moi que cette terre qu’on remuera n’est pas leur vraie demeure; mais je comprends qu’elle renferme des mains qui ont serré les vôtres, des cœurs qui vous ont aimée, des lèvres qui vous l’ont dit... Je comprends bien cela! N’attachez cependant sur ces reliques d’icibas que « ce regard détourné » dont parle saint Augustin, quand il veut que le chrétien fixe le ciel, son vrai lieu, et regarde Dieu là-haut, et dans le cœur de Dieu tous ceux qui l’ont connu et servi sur la terre. C’est là qu’ils sont, c’est là qu’est votre trésor; que votre cœur y soit donc aussi par avance !

Que la grâce et la paix du Seigneur, en lesquelles se rencontrent les âmes fidèles, malgré toutes les séparations de la vie ou de la mort, que cette paix, que celte grâce soient en vous et y demeurent, jusqu’au jour où l’attente aura fini, et où le désir s’évanouira dans l’immuable possession de tout ce que vous cherchez ! Amenl

A M“® Tonnellé,

Paris, 26 décembre 1860.

... Vous vous plaignez toujours de souffrir et de porter comme une flèche douloureuse ce désir immodéré d’être unie à ceux qui se sont éloignés de vous pour un temps. Que vous répondre, Madame, si ce n’est qu’il est bien vrai que l’attente est longue, amère et fatigante? Il faut envier les âmes qui, moins repliées sur elles-mêmes que n’est la vôtre, peut-être aussi moins profondes, savent abréger les longueurs de cette attente par une grande dépense de soi dans la vie extérieure. Elles oublient leurs maux en soulageant les maux des autres hommes de douleurs. C’est une grâce de Dieu. Je voudrais donc vous voir sortir de vous, accepter la mortification d’une vie répandue au dehors dans la charité, consentir à quitter, pour les œuvres extérieures du zèle, jusqu’au recueillement et à la compagnie trop chère de vos souvenirs, et trouver ainsi, sinon la consolation qui n’est guère possible, au moins l’éloignement de la douleur, même violent et momentané. Notre-Seigneur dit dans le saint Évangile : « Qui perd son âme la trou- « vera, » Oui, ce serait, ce semble, perdre votre âme que de quitter cette intimité de vos souvenirs et de votre chagrin, pour a lier parmi les hommes; mais Dieu bénirait un si héroïque sacrifice; vous auriez plus de calme, plus de soutien; le temps passerait plus vite, par conséquent plus vite aussi viendrait l’heure que vous appelez... Que voulez-vous qui ne soit cela?

âOEE 1860

... Ah I si nous aimions Dieu comme l’ont aimé les saints, c’est-à-dire comme l’objet premier de notre cœur et le seul trésor dans lequel nous puissions retrouver un jour tous nos bonheurs perdus, je pense que la paix viendrait en nous et que nous connaîtrions sinon la joie, du moins le repos et la patience dans l’attente.

Au R, P. Lacordaîre.

Paris, le saint jour de Noël 1860.

Je regarde avec joie fuir les derniers jours de cette année, mon bon et tendre Père, puisque les premiers de l’année suivante ramèneront votre présence parmi nous. Je ne vous ai point dit assez ce que sera pour nous, et j’ai le droit de dire particulièrement pour moi, le bonheur de vous voir environné d’une gloire véritable devant tout ce qu’il y a d’illustre en France. Nous qui ne détruisons pas la nature sous prétexte de foi, nous avons le droit de penser que tant d’honneur ajouté à la cause de Dieu vaut bien quelque chose, et je suis à même de voir, dans le monde où je vis maintenant, que ce rayon d’éclat n’est pas si vain et si profane que veulent bien le penser tels et tels esprits faux. Puisque Dieu n’a pas dédaigné de faire tenir son Évangile par des mains comme celles de saint Chrysostome, de saint Augustin et de Bossuet, c’est donc qu’il ne condamne pas toute gloire des hommes. Seulement, il fait, à l’égard de ceux qu’il aime, ce qu’il a

voulu faire connaître en sa personne : il fait le contraste de la gloire et de la persécution; des jours d'entréôf comme parle Bossuet au sujet du triomphe de Jérusalem, et des jours de contradiction et de douleurs. Il tempère ainsi la gloire par la souffrance, et à la fois, il la sanctifie et l’achève.

Il me semble, mon Père, que ces deux grâces n’ont point manqué à votre vie. S’achèvera-t-elle dans le rayon de la gloire ou dans le rayon de la souffrance? C’est le secret de Dieu. Chrysostome a fini ses jours dans l’exil et la ruine de ses grandeurs; Athanase, au contraire, dans l’éclat définitif de la victoire. Quelle que doive être votre fortune, je ne la crains plus pour vous depuis que je connais mieux votre âme, et dans de plus secrètes profondeurs; je la sais assez forte pour résister à l’une et à l’autre des deux grandes épreuves des hommes : l’épreuve des revers et celle des triomphes.

Paris, !««• janvier 1861.

Ma bonne cousine,

On dit que vous vous fâchez à la fin contre un malheureux aumônier du lycée Saint-Louis, lequel était encore naguère vicaire à Saint-Thomas d’Aquin, lequel prêche, fait des livres, dirige un collège, confesse et est tellement accablé d’occupations qu’il passe quelquefois plusieurs jours sans embrasser père ni mère, et n’a plus même le temps d’être malade. Et Ton dit que vous reprochez à cet infortuné de ne pas écrire de lettres? Hélas ! vous n’avez pas l’idée de ce qu’est sa vie. Cet abbé aime tous ceux qu’il aime, mais il n’a plus le temps de leur en faire part. Pardonnez-lui donc et recevez ses meilleu rs souhaits de nouvel an.

Il est donc vrai que je viens d’être installé à l’aumônerie d’un grand collège de Paris. C’est une charge trop considérable pour moi, et je n’ai osé Taccepter qu’en me rendant le témoignage que je l’avais ni désirée ni demandée, mais qu’elle m’a été imposée, pour ainsi dire, par le Cardinal (i). J’ai été longtemps élève de ce lycée. On espère que cette circonstance me rendra favorables les cœurs des enfants. Mon bon ami, M. Eugène Ber-

(1) Sqq Eminence le cardinal Morlot,

nard, partage mes fonctions. îl n’y a entre nous nî premier ni second; les choses ont été réglées ainsi, et notre amitié s’en accommode très bien. Priez Dieu de bénir cette entreprise, et demandez-lui de nous accorder la joie d’un peu de succès pour sa gloire.

On m’a montré ce matin une lettre de vous dans laquelle vous dites des choses fabuleuses à mon endroit. Je vous supplie, ma bonne cousine, ne parlez jamais de ces folies, môme en plaisantant. L’ambition est, avec une autre faiblesse, la plus grande misère qui puisse flétrir l’âme d’un prêtre. Si vous voulez bien vous souvenir de moi devant Dieu, demandez-lui d’éloigner toujours de moi cette peste et de me faire le cœur humble et modeste des vrais serviteurs de Jésus-Christ. Ceux-là seuls sont quelquefois chefs et font quelque chose de grand et de bon ; les autres sont les fléaux de l’Église et du monde. Jugez après cela si vos pronostics m’ont effrayé! Allons, promettez-moi que vous ne direz plus rien de semblable, et que vous ne transformerez pas en un gros prélat le plus petit des aumôniers de collège.

J’envoie mille tendres bénédictions à votre petit Henri. Que Dieu développe déjà dans cette chère petite âme la connaissance et l'amour de son saint nom f

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