‹ Lettres de l'abbé Henri Perreyve, 1850-1865Chapitre 25 sur 54 · ANIMEE · texte numérisé non relu

ANIMEE

A Augustin Cochin,

Paris, 23 février 1861.

Cher monsieur et excellent ami,

Oui, j*irai vous voir. Vous savez bien que je ne passe guère devant votre maison sans la bénir, ainsi que tout ce qu’elle renferme de cher à votre cœur. Ce que vous me dites de mon Livre des Malades ne me fâche point, puisque vous me faites espérer d’en parler plus tard. Je sais quelle est votre vie, tout occupée à faire l’œuvre de Injustice et de la foi. Je pense souvent à vous en forme d’examen de conscience. Car le Concile de Trente m’ordonne de croire, sous peine d' anathhme^ que le célibat est meilleur et plus saint que le mariage. Et d’autre part, quand je vous regarde, je vous trouve si bon et si heureux que j’en suis tout excité et aiguillonné à être meilleur, à servir Dieu davantage, à trouver davantage en lui joie, rassasiement, paix et plénitude I La belle chose si les prêtres aimaient l’Église comme les bons maris aiment leurs femmes, et savaient mettre vraiment toute leur joie dans l’intimité de Jésus- Christ comme ceux-lâ dans le foyer domestique! Je me dis souvent ces choses quand je pense à vous. Pardonnez-moi ces éloges ; les éloges aussi ont du bon, et les âmes les plus fortes en ont besoin f Hr ne pas trop sentir la fatigue de la contradiction e^^iérieure et intérieure. Mille tendres et respectueux sentiments.

Paris, 7 mars 1861.

Cher ami, que faisons-nous en ce monde, si nous ne faisons pas de notre mieux l’œuvre de Notre- Seigneur? A quoi bon tant de travaux, tant de fatigues, tant d’épuisement de forces, si tout cela frappe l’air et n’y laisse pas même un sillon, quasi aerem verherans (1) ? Pour moi, quand je sens l’extrême fatigue de ces agitations, j’ai plus besoin que jamais de mettre cette fatigue aux pieds du divin Maître et de la lui offrir; telle quelle, mêlée de vanité, mêlée de lâcheté, il l’accepte et la garde pour le jour de la couronne.

Grande joie du côté de mon père! Il a fait le pas décisif; il s’est confessé, simplement, naturellement, et nous l’a dit avec un calme et profond bonheur. Si nous ne savions comment Dieu sait achever ses plus grands ouvrages, il y aurait lieu de s’étonner, tant le passage de l’abîme a été fait sans luttes, sans troubles, en paix et en facilité tout heureuses. Quel mystère! on ne sait qu’admirer davantage! Quoi de plus prodigieux et de plus impossible que cette démarche d’un homme qui passe du temps à l’éternité? Quoi de plus simple aussi et de plus facile, une fois que Dieu a voulu mettre la main sur une âme et la porter dans sa marche? Voilà les abîmes du Cœur éternel : Quæ sit latitudo, et Iongitudo, et sublimitas et profondum (2). Tu rendras grâces avec nous. Si tu te rappelles quelles étaient mes inquiétudes, et le sujet même de notre dernière conver-

(1) I Cor., IX, 26.

(2) Ephes., cii. ni, i8«

sation la veille de ton départ, tu comprendras ma joie et ma reconnaissance.

Adieu. Tu fais ce qu’a fait le P. de Ravignan avant de prêcher à Notre-Dame, un carême caché. Gagne là des mérites qui te feront plus tard convertir des rois et des empereurs, s’il y a encore des empereurs plus tard... ce qu’à Dieu ne plaise!

A M. Ampère,

Laroche-en-Breny, 20 juin 1861

Monsieur et excellent ami,

Comment vous exprimer la joie et la fierté de six ou huit jeunes gens auxquels j’ai fait connaître qu’ils auraient l’honneur de déjeuner dimanche prochain avec vous? Je ne reçois que des lettres d’actions de grâce. Mais qu’arriverait-il si vous ne veniez pas? Vraiment, je crois que je me sauverais de chez moi, j’irais hors Paris, et je laisserais Théodore recevoir mes invités et leurs injures...

Oui, mais ceci est le mauvais rêve, le cauchemar, tandis que le réel, le solide, c’est votre indulgence et votre bonté. N’est-ce pas, cher Monsieur, que vous viendrez dimanche prochain, vers onze heures, rue de la Chaise, 14? Vous voyez bien que je parle de vous comme l’avare de son trésor; mais il y a plus, je me

souviens d’avoir entendu la lecture d’un admirable

fragment d'Alexandre qui m’a paru contenir une très

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grande et belle leçon de philosophie morale. Je parle du jeune Alexandre domptant Bucéphale. Nous avons tous, tant que nous sommes, un animal indompté à vaincre en nous, ce n’est pas toujours un noble Bucéphale ; mais il suffit d’un âne rétif pour casser le cou de son maître. C’est donc une belle et bonne leçon à nous donner, à nous surtout jeunes gens, que de nous lire votre bon fragment d’Alexandre; vraiment y consentiriez-vous? Songez, Monsieur, qu’on parlerait de ceci dans tout le collège pendant longtemps, et ce qui vaut mieux encore, que le souvenir de votre aimable bonté envers de très jeunes hommes, resterait dans les mémoires comme un exemple salutaire et un noble encouragement.

Je laisse tout ceci à votre générosité. Il n’y a qu’une chose que je ne vous laisse pas, c’est vous-même ; cellelà, je n’y renonce à aucun prix et je renonce à tout pour l’avoir, même à Alexandre!

Veuillez accepter, Monsieur, l’assurance de mon respectueux et profond attachement.

A Vabbé de la Boissière,

* Paris, 26 juin 1861.

Cher ahhé et ami.

Je ne pense pas aller aux eaux cette année, j’irai néanmoins dans le Midi à cause de la santé du R. P Lacordaire. Vous voudrez bien prier avec nous pour une vie si chère à tant d’âmes. Je compte vous voir au

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retour, mais quand sera-ce? Je ne puis rien dire, pu sque tout dépend de la santé du Père : J’irai quand Il ■ n’appellera, et je resterai près de lui tant qu’il voudra... Rien de triste comme de voir pencher vers le déclin les belles et grandes âmes qu’on aime I Heureusement qu’il n’y a déclin que du côté de ce monde, et que les soleils couchants de la terre se lèvent dans l’éternité l

Je travaille plus que jamais, je prépare ma thèse de doctorat pour le mois de novembre; à la garde de Dieu!

Cher Monsieur et ami, oui, je désire vous revoir et retrouver nos âmes d’autrefois ! Mille tendres amitiés.

A M, Foisset.

Paris, 6 juillet 1861.

Monsieur et indulgent ami.

Que pourrais-je répondre à la lettre que je viens de recevoir, si ce n’est qu’elle me remplit de confusion, et aussi de chagrin, s’il est vrai que je n’aie point su jusqu’à ce jour vous témoigner la sincérité de mon respectueux attachement. Il faut donc. Monsieur, que j’aie été bien étrangement trahi par mon style, car rien n’est plus véritable en moi, surtout depuis l’année dernière, que le sentiment d’une affection profonde à votre égard. Vous me dites que je vous respecte trop. Je comprends bien ce que vous voulez dire, mais alors ce ne serait pas du respect,., et je ne sens point que le vrai respect, le

grand respect diminue dans l’âme les sentiments de l’amitié. J’ai toujours éprouvé une jouissance particulière dans le sentiment, le goût, la culture et l’expression du respect... par exemple, à l’égard du vénéré Père (1). Jamais je n’ai permis à ma jeune amitié de se familiariser avec son grand objet. Le Père s’en est plaint quelquefois, il m’a ordonné de le tutoyer, il a voulu briser ce qu’il appelait cette glace. Mais je lui ai fait connaître sincèrement qu’il gênait aloi» mon âme, et que la vraie forme libre de ma tendresse pour lui était celle d’un respect religieux. Nous ne sommes point une génération qui ait abusé du respect, bêlas I Au milieu de tant d’idoles brisées et de fragments tombés en poussière, quel bonheur de trouver encore autour de soi quelque chose de grand, de pur, d'intact, et de tourner là ce grand besoin du cœur qui souffre aux temps où nous sommes : le respect! C’est dans ce sens, Monsieur, et non dans un autre que je vous respecte, et je vous supplie, comme j’ai souvent supplié le Père, de ne rien m’imposer à cet égard. Qu’il me suffise de vous dire que j’ai senti toute votre bonté, votre indulgence, votre ardeur, votre jeunesse, et que moi aussi, de ce côté-là, je me sens bien près de vous. A mon tour, je vous demande de le croire, et de ne plus m’écrire : « Aiinez moi malgré mon âge. » Il y a longtemps que je ne mérite plus un si grand reproche.

Je suis donc. Monsieur, comme c’est la volonté de Dieu, la vôtre et la mienne, votre respectueux et sin~ cère ami.

(1) Le R. P. Lacordaire.

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