ENVOYÉ A SORÈZE POUR LA FÊTE DU R. PÈRE LACORDAIRE
Messieurs,
14 juillet 1861
Les amis absents du R. P. Lacordaire vous demandent une place à la table de la famille, cette place que VOUS ne leur avez jamais refusée. Séparés, par des devoirs, de celui que vous avez le bonheur d’entourer aujourd’hui, ils vous prient de mêler à votre bouquet de fête la Ûeur moins joyeuse de leurs regrets.
Tout ce qui est dans votre cœur pour le bien- aimé Père est aussi dans leur cœur ; ils ont souffert des mêmes inquiétudes et tressaillent des mêmes espérances; ils ont répandu aux pieds de Dieu les mêmes prières, et se sont liés par les mêmes serments d’éternelle affection. Entre vous et eux, tout est commun ; les angoisses, les promesses, les doux souvenirs, les bons présages de l’avenir, tout, et surtout l’amour I Consolez donc notre absence, chers Messieurs, chers amis, en prêtant à nos vœux d’exilés le secours de vos joyeuses voix. Prenez en vos mains la coupe que les nôtres ne peuvent tenir, levez-la vers notre Père, mais plutôt, levez-la vers le ciel, et conjurons Dieu d’y répandre cette goutte de vie que la France et l’Église réclament, et qui, seule, peut rendre à nos cœurs paix, courage et allégresse I
4NNBE 1861
Paris, 16 août 1861.
Mon bon Charles,
Je pars dans trois heures pour Sorèze; le Père ne va pas bien.
Tu dois comprendre tout ce que j’emporte d’angoisses et de chagrins de toute nature. Prie pour ce cher et vénéré malade. Si Dieu veut nous le prendre, qu’il lui accorde du moins la grâce d’une sainte mort! Je compte beaucoup sur les prières et les secours du saint Père de Ravignan. Après l’avoir suivi dans une communauté fraternelle de travaux sur la terre, il lui doit de l’aider à remporter, comme lui, la dernière victoire.
Ecris-moi à Sorèze.
Au R. P. Gratry.
Sorèze, 30 août 1861.
Mon très aimé Père,
J’ai lu votre belle et tendre lettre au vénéré malade. Son visage a donné des marques d’un profond attendrissement; peu s’en faut qu’il n’ait pleuré. Il m’a dit de vous transmettre sa vive reconnaissance et ses bénédictions.
Vous avez raison, cher Père, d’espérer ; il y a encore de la vie dans ce noble corps, et, comme vous le dites admirablement, des forces surnaturelles en réserve. Ces forces luttent en cette heure même courageusement
contre la mort. La prière est une autre fferce du dehors. Prions donc, tout espoir n’est pas perdu, il y a une ombre de mieux.
Merci ensuite pour moi-môme de votre belle et bonne lettre. Vous avez le don de mettre votre âme sous un très petit nombre de mots : ceci, pour expier et racheter tant d’œuures complètes qui se développent démesurément en volumes sans contenir ni esprit ni cœur. Ma thèse sera-t-elle ainsi (1)? Qui le sait? Cependant je récris de conviction et indépendamment de toute convention de Sorbonne ou autre.
Cher Père, je vous aime respectueusement en Notre- Seigneur.
Au comte de Montalemhert,
Sorèze, 6 septembre 1861.
Monsieur le comte,
Je ne veux point quitter Sorèze sans vous envoyer des nouvelles du cher et vénéré P. Lacordaire. Il y a trois semaines que je suis auprès de lui. Quand j’arrivai, je fus épouvanté de sa faiblesse, de l’altération très sensible de son visage et de plusieurs syncopes qui suivirent alors ses repas. Depuis ce temps, sa santé s’est un peu relevée, les forces ont quelquefois reparu jusqu’à permettre au malade une petite promenade à pied.
(1) Sa thèse de docteur en théologie, intitulée :de$ Caractères de la véritable Église, qui forme aujourd’hui le premier volume des Entretiens sur l'Église catholique.
Ax’^NÉE 1861
Hélas ! c’est vous dire, Monsieur, à quelles extrémités sont réduites nos espérances, et de quelles lueurs il faut maintenant nous féliciter! Peut-être que les excessives chaleurs de ces derniers temps ont pu contribuer à aggraver une faiblesse déjà ancienne, et que le retour des premières fraîcheurs d’automne ranimera un peu ce bien-aimé Père ! Je renonce à vous exprimer tout ce que j’ai souffert à voir une si grande vie nous menacer de ses derniers déclins 1
Il ne m’appartient pas, Monsieur le comte, de recommander à vos prières cette belle et grande âme, que vous avez eu le bonheur de connaître et d’aimer longtemps avant moi. Que la volonté de Dieu soit faite!
Le Père s’est déchargé depuis huit jours, par une démission, de la direction de l’Ordre; il trouvera sans doute un grand soulagement dans la paix de l’esprit. Il est calme, pieux, et reçoit, presque tous les matins, dans son lit, la sainte communion.
J’ai lu avec une émotion profonde les belles pages que vous venez de consacrer à la Pologne. Après une pareille lecture, l’âme est enlevée de terre. On voudrait parler, prier, souffrir, combattre tout à la fois pour cette sainte cause. Mon Dieu, que ce monde est dur pour la justice! L’ange de la Pologne a dû porter votre nom aux pieds du Seigneur, et lui demander de vous récompenser et de vous bénir. C’est bien ce que je demande aussi, d’en bas où je suis et comme je puis.
Veuillez agréer. Monsieur le comte, l’hommage de mon profond respect.
Au comte de Montalemherî,
Paris, 23 novembre 1861.
Monsieur le comte,
L’inexprimable affliction dans laquelle la mort de ce saint et vénéré Père a jeté mon âme, me presse de venir à vous qui avez été le plus ancien, comme le plus illustre de ses amis (1). Je voudrais vous dire tout ce qui est dans mon cœur et je ne sais que vous dire 1 Mille sentiments confus de regrets, de découragement, de dévouement pour l’avenir aux causes qu’il a servies avec vous, se pressent devant ma pensée. Il est un point cependant sur lequel je voudrais, Monsieur le comte, prévenir vos moindres doutes. Le R. P. Lacordaire m’a laissé, en mourant, tous ses papiers personnels, et dans le dernier voyage que j’ai pu faire auprès de lui, il a voulu me les remettre de sa propre main, en présence de plusieurs de ses religieux.
Ce choix, qui sera le plus grand honneur de ma vie, m’impose, je le sens, de graves devoirs de sagesse, de discrétion, de fermeté. J’aurai besoin des conseils de ceux qui ont été les amis et les compagnons de la grande vie que je devrai retracer. J’aurai besoin de défendre mon inexpérience et d’éclairer mes bonnes intentions en suivant leurs avis et leurs désirs. J’aurai surtout à consulter les intérêts et l’honneur de l’Ordre religieux qui continue la personne du vénéré Père, et à ne rien écrire
(1) Le R. P. Lacordaire était mort l’avant-veille, 21 novembre 1861.
qu’en union d’âme et de cœur avec ses fils spirituels.
Je voudrais croire, Monsieur, que vous ne me refuserez pas alors le souli^ de votre incomparable jugement dans les choses de délicatesse et d’honneur. Ceci surtout est rare et beau devant les hommes et devant Dieu. Je voudrais croire que vous ne douterez pas de l’absolue droiture de mes intentions, et que vous ne me refuserez ni les encouragements, ni les avertissements qui pourront m’aider à les accomplir fidèlement.
Je n’ai jamais commis la faute de confondre dans ma pensée et de mettre sur le même rang ceux qui, comme moi, ont eu l’honneur de servir le P. Lacordaire dans ses dernières années de gloire, et ceux qui, comme vous, Monsieur, l’ont, de plus, connu, aimé, défendu, servi dans les grands jours de ses commencements et de ses périls.
L’histoire devra faire cette différence, mais elle est déjà tout entière dans mon cœur, et c’est elle aussi, qui, en ce moment de vide qui suit la mort, ramène vers vous toute mon admiration, tous mes souvenirs, tout mon dévouement.
Paris, 26 novembre 1861
Mon bon ami.
Décidément, on me retient, je partais (4); mais le fait est que je n’en puis plus, et que, depuis mon retour, je n’ai cessé de souffrir de la poitrine. Les dernières
(1) Il voulait assister aux funérailles du P Lacordaire, mais il en fut empêché par sa santé.
émotions de ces derniers jours m’ont achevé. Hélas I me croirez-vous et me pardonnerez- vous? Dites à ceux qui vous entourent que jamais je n’ai plus cruellement senti la tyrannie de la terre et l’impuissance des meilleurs désirs I
Adieu, à bientôt. Je vous supplie de m’obtenir ou de me dérober un morceau du vêtement de notre Père.
Hélas I pensez à moi sur cette tombe qui renferme ce que j’ai aimé de plus grand sur la terre après Dieu. Je vous embrasse tendrement dans le culte immortel de cette chère mémoire.
A r&bbé de la Boissière,
Paris, 10 décembre 1861.
Bien cher abbé et excellent ami,
Je profite d’un instant de calme pour vous envoyer mes plus tendres souvenirs. Ce qu’a été ma vie depuis que je n’ai eu le plaisir de vous voir, est totalement inexprimable. J’ai fait deux voyages à Sorèze, j’ai passé ma thèse de doctorat à la Sorbonne, j’ai été nommé à la Sorbonne (1), j’ai eu cent affaires au sujet du legs des papiers du P. Lacordaire, sans compter l’immense douleur de cette mort qui m’enlève ce père et cet amil
(1) Il venait d’être chargé du cours d’histoire ecclésiastique à la Faculté de théologie, en remplacement de Mgr Lavigerie, aujourd’hui archevêque d’Alger.
Aussi je dois vous dire que je suis exténué. Je suis si fatigué, d’une fatigue de fond, que j’ai peur de cet hiver. Je me sens ébranlé, affaibli, tout près d’être malade. Et avec cela, le cours de Sorbonne à ouvrir, des prédications, du tapage, le public, l’opinion, déjà les journaux... Singulière chose que ce monde! Je ne sais si j’ai pu jamais désirer cette agitation de la vie. Je le crains, car c’est un rêve qui ravit dans le commencement; mais du moins, à peine en ai-je goûté, que j’en sens tout le vide et tout le profond ennui, sans compensation. Je me trompe, car si l’on a vraiment dans le cœur le désir de la gloire de Dieu, il y a l’espérance de faire un peu de bien aux âmes, de leur donner un peu de respect et d’amour pour l’Église, de relever en elles les saintes passions, au lieu de les laisser dormir dans les sens et la grossièreté de la vie matérielle.
Hélas! priez pour moi. Je me connais des jours d’étranges découragements, de tristesse et d’épuisement de corps et d’âme. Le bien est difficile à faire, difficile au dehors, diffîcils davantage en nousmêmes!
Je ne veux pas cependant ne vous envoyer que des plaintes. Elles seraient, ce semble, peu justifiées à vos yeux par la manière dont Dieu a daigné bénir ma vie jusqu’à ce jour. Voyez-y seulement l’effet d’une fatigue excessive jointe à une grande affliction.
Comment allez-vous? Gomment vont vos bonnes religieuses? Pour ma part, je crois qu’il y a plus de vraie théologie dans leur petit doigt que dans mon bonnet carré de docteur en Sorbonne. Suppliez-les de prier
pour un pauvre abbé qui se remue plus qu’il ne fait de besogne.
Adieu. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Paris, 12 décembre 1861.
Madame,
Un voyage nécessaire et soudain m’a privé de l’honneur que je désirais de vous revoir cette semaine. Je le regrette beaucoup, moins pour l’espérance de vous apporter du secours par mes visites, que pour la crainte de paraître prendre peu de soin de votre douleur. Je suis d’ailleurs intimement persuadé que Dieu seul peut toucher aux blessures profondes des âmes ; la main des hommes les envenime. C’est pourquoi je n’aurais qu’un désir à votre égard, celui de vous voir entrer dans la voie d’une humilité profonde devant Dieu, adorant l’impénétrable grandeur de ses desseins, croyant à sa bonté malgré les révoltes de la nature, décidée à reprendre l’accomplissement de vos devoirs chrétiens et à souffrir de ces doutes qui ne sont que des vertiges d’une âme troublée, comme on souffre une épreuve amère et terrible. Je crois sincèrement que vous retrouveriez dans cette soumission et dans cette humilité intérieure, sinon la consolation [que je ne vous propose ni ne vous souhaite, du moins la paix dans les larmes. L’angélique enfant, qui vous a précédée dans la bonne patrie, vous aidera dans cet héroïque
effort; mais à la condition que tout sera humble, simple, soumis à Dieu dans votre douleur. Encore une fois, je ne compte que sur cette main diviie pour relever les ruines de votre âme. Je l’implore ardemment pour vous. Faites de môme et attendez.
Je vous supplie de ne point parler de mon indulgence et de ma patience; dès que je serai à Paris, j’aurai Thonneur de vous entendre, non pas avec patience, mais avec le religieux et dévoué respect que méritent des douleurs comme les vôtres.
* Paris, décembre 1861.
Madame,
Puisque vous le voulez, je continuerai à dire la sainte Messe pour votre chère fille, et je vous assure que je prie Dieu de tout mon cœur pour elle, car je sais combien vous aurez besoin de la retrouver, heureuse et bienheureuse, dès l’instant où, vous-même, vous aurez quitté ce monde.
Vivez beaucoup à l’avance. Madame, dans ce monde meilleur des réparations. Quittez souvent du regard les lieux attristés de cette terre trompeuse et levez les yeux vers le but. Celle que vous pleurez l’a atteint déjà. Si elle pouvait vous parler, elle vous reprocherait de pleurer sur elle et vous exhorterait plutôt à prendre
courage pour vous-môme, car c’est vous qui êtes digne de larmes.
J’espère que Dieu vous soutient au milieu de votre grande douleur, et que vous commencez à ne rien regarder, ni du présent, ni de l’avenir, qu’à travers la miséricorde divine : c’est le vrai point de vue pour tout
A M. Heinrich,
Paris, 4 janvier 1862.
Cher et excellent ami,
Il y a quelque temps, j’ai accusé ton silence, et c’est moi maintenant qui suis suspect. Hélas ! pardonnonsnous, et désirons un monde où les vieux amis auront le temps de s’aimer. C’est Arnaud, je crois, qui disait : « Nous aurons toute l’éternité pour nous reposer. » Cette idée du ciel ne me plaît pas. L’idée du repos est fatigante et insuffisante ; mais si l’on dit : « Nous aurons « toute l’éternité pour aimer, » ahi alors, j’en suis!
Tu en seras avant moi, cher bon laïque, l’honneur des saints laïques de Lyonl Tu seras de ceux qui, n’ayant renoncé à rien en ce monde, passeront au ciel avant nous autres, pauvres, qui prétendons avoir renoncé à tout. A la bonne heure! Prœcedent vos in regnum Deii Quelquefois nous enrageons avec tes bons amis de l’Oratoire, et nous trouvons injuste que tu sois si sage et si bon; cela devrait être réservé aux gens d’Église. Dis-m’en ton avis.
Cher ami, il est donc vrai que le 8 de ce mois, à une heure, j’ouvre mon cours à la Sorbonne. C’est à moitié
plaisant, tant cela est étrange! J’ai besoin de prièreSj car tu sais qu*on peut faire du bien à cette jeunesse, mais à des conditions difficiles et périlleuses. J’ai plus peur de mon auditoire que de moi-même, bien que je me craigne un peu, uue fois la mèche allumée. Enfin j’espère que Dieu me soutiendra et me permettra de faire un peu de besogne à son service.
Quand tu viendras à Paris, je te retiens pour une petite réunion intime avec tes amis. Il faut nous voir et nous resserrer; nous faisons même œuvre, et il est grandement important de nou unir.
Au reste, il faut que tu viennes à Paris le plus tôt possible, à la Faculté des lettres, c’est évident. Nous le dirons si haut que cela se fera. Adieu, je t’embrasse eomrne un respectable et aimable frère.
A M. HeinrîcK
Paris, 23 janvier 1862.
Mon bon ami,
Tu m’as écrit le 7 janvier une lettre aimable et fraternelle qui m’est arrivée tout juste comme je partais pour la Sorbonne. Dans ce moment-là, j’éprouve à peu près ce que ressentait ce condamné dont notre cher docteur exprimait si énergiquement les sensations. Ta bonne lettre m’a relevé le cœur, en me prouvant que je n’étais pas seul, et que des âmes amies me soutenaient de leur souvenir et de leur prière.
Je me suis accordé ce jour-là, devant un bel auditoire,
le petit plaisir de parler totalement selon ma conscience. La question a été, pendant quelques jours, de savoir s’il y aurait une seconde leçon, mais on s’est décidé pour i indulgence. Je suis au reste très sage maintenant. Je ne tenais à bien faire connaître l’état de mon âme qu’une fois, et une bonne, pour n’avoir plus à y revenir.
Maintenant personne ne me soupçonne d’avoir acheté une chaire par de petites vilenies, je suis tranquille et allégé d’un grand poids. Liberavi animam meam.
Tout ce que tu me dis sur notre œuvre me touche beaucoup. Oui, cher ami, nous faisons œuvre commune. Seulement je voudrais voir nos forces réunies et concentrées, ce qui consiste à te voir venir à Paris. Faisuioi ce plaisir-là le plus tôt possible. J’espère que tu y trouveras une jeunesse un peu plus intelligente qu’il y a cinq ou six ans ; je dirige une conférence littéraire au Cercle catholique (1), et je suis heureux d’un courant d’idées qui commence à y dominer ces jeunes esprits.
Courage, cher bon ami. Parle-moi un peu de ta vie intérieure. Es-tu en veine de travail? Es- tu gai, ou triste ? Que fais-tu? que feras-tu? Hélas ! il y a un grand fond d’instabilité dans la vie humaine. Prie pour moi, puisque, dit le proverbe, l’habit ne fait pas le wmne^ et demande à Dieu de me teindre un peu en humilité, piété, zèle, prudence et sainteté.
(1) La Conférence Ozanam dont il fut le président pendant trois ans. C’est à l’une des séances de cette conférence qu’il prononça son beau discours sur {'Histoire de France. (Voir les Etudes historiques, p. 57.)
Au prince Albert de Broglie.
Paris, 21 février 1862.
Monsieur (1),
Vous me pardonnerez bien de venir, parmi les premiers, vous offrir le témoignage d’une joie que vous savez sincère et profonde. La pensée que cette belle élection apporte à l’Académie un renfort de dignité, d’intelligence, d’indépendance, m’est déjà bien douce et bien heureuse; mais j’en connais une plus intime et plus chère encore dans mon cœur : c’est de sentir la mémoire de l’illustre religieux qui, jusqu’à son lit de mort, m’a traité comme son fils, confiée à des mains si dignes de la porter, c’est de savoir que les espérances divines et humaines de ce saint et beau génie seront présentées à l’Europe et au monde savant par vous. Monsieur, qui les partagez toutes. Nous ne saurions jamais assez bénir Dieu qui, au milieu de grandes amerlumes, daigne encore nous consoler de loin en loin, comme pour nous défendre de désespérer tout à fait de l’avenir.
Pourquoi ne vous dirais-je pas que le premier mouvement de ma joie s’est assombri tout à coup par un amer souvenir? Il m’a semblé que ce rayon de gloire traverserait dans votre âme des solitudes douloureuses, et que toutes les félicitations du monde vous paraîtraient bien peu de chose, quand la première a manqué I Alors
(1) Le prince Albert de Broglie avait été élu, la veille, membre de l’Académie française, en remplacement du R. P. Lacordaire.
j’ai prié pour vous, Monsieur, qui êtes trop grand pour trouver un soulagement dans l’orgueil, et j’ai demandé à Celui qui seul sait toucher aux âmes d’augmenter en vous la résignation, comme il a augmenté l’éclat.
Je n’ai pas besoin de vous redire que je serai personnellement à votre service pour tous les renseignements dont vous pourriez avoir besoin au sujet de votre discours, et que je me réjouis d’avoir conservé inédites les suprêmes pensées du Père, vous offrant d’y choisir, et de présenter le premier à la grande impatience des âmes, celles qui vous paraîtront le plus dignes de lui et le plus dignes de vous.
Veuillez agréer. Monsieur, l’expression plus profonde que jamais, de mon respect et de mon dévouement.
A M"™® Tonnellé,
Paris, février 1862
Hélas! il est vrai que j’ai peur de votre cœur, et que les secousses qu’il a données à votre pauvre corps pour l’arracher de ce monde ont pu cruellement diminuer en vous la force de la vie.
Madame et ma sœur en Jésus-Christ, au moins offrez à Dieu tout ce que vous souffrez. Soyez avec lui et son saint Évangile ! Souffrez avec lui ! Mettez en lui le flot confus et contraire de vos désirs, de vos craintes, de vos impatiences et de vos frayeurs. Que l’amour de Jésus-Christ souffrant sur la croix couvre et domine tout. Vous n’aurez pu offrir à Dieu d’un cœur soumis
AN?ÎËE 1862
et résigné la mort de ce qui vous était cher plus que vous-même, ayez du moins le courage de lui offrir l’holocauste de vos propres défaillances pour l’expiation de vos fautes dans toute votre vie, et pour obtenir de lui ce qu’il convient que vous obteniez de meilleur, vie ou mort (1).
A M. le curé de Domrémy (2).
Orléans, 9 mai 18ô"2.
Monsieur le Curé,
Je remplis la promesse que je vous ai faite à Domrémy, et je ne quitte pas Orléans sans vous avoir envoyé des nouvelles de la fête d’hier.
Evidemment, Monsieur le Curé, vos prières et celles des bonnes religieuses vos voisines, et celles de leurs chères enfants, sont de bonnes prières ! C’est tout ce que je veux vous dire de mon discours. Dieu m’a donné des forces. J’ai été entendu dans toute la cathédrale. Quant au discours en lui-même, j’en reviens à vos prières qui l’ont fait, et je ne sais que vous remercier.
11 y a dans ce discours un souvenir pour Domrémy. J’avais le cœur bien ému en le disant; vous y trouverez. Monsieur le Curé, le souvenir de ma reconnaissance pour vous tous,
(1) M“® Tonnellé iï>s survécut que trois mois à cette lettre.
(2) L’abbé Perreyve venait de prêcher à Orléans le panégyrique de Jeanne d’Arc, qu’il avait voulu préparer dans la ville natale même de la sainte héroïne. Voir le discours sr-iir Jeanne d’Arc dans les Biographies et Panégyriques, p. 4J