LYON
Les sensations de l’enfance sent pr(5cîeuses, eFes ont un parfum qu’aucane plus tard ne peut égaler. Elles acquièrent plus de valeur à mesure qu’elles s’éloignent, à l’inverse des autres sentiments des hommes. J’avais souvent habité Lyon dans mon enfance ; j’y avais été heureux au milieu d’une nombreuse famille... je la revis seul cette année (1); rien ne peut rendre la mélancolie qui m’accompagna durant tous les jours que je passai dans ses murs. Je me promenais toujours en face des coteaux de Fourvière (2). J’attachais mon regard sur la tour de mon aïeul, sur le clocher de Notre-Dame, sur les verts coteaux qui nous avaient appaiienu et que j’avais fait retentir du bruit de ma joyeuse enfance... tant de souvenirs se présentaient à moi, que sans le moindre effort j’oubliais le présent, pour ne vivre que de la vie passée. Il me semblait toujours que la main
(1) Après une maladie grave, Henri Perreyve partait pour ritalie avec l’un de ses amis, le docteur G. Ozauam; il était alors âgé de dixoïeuf ans.
(2j Sa famille paternelle était originaire de Lyon.
de ma m^re ou de ma sœur allait me gbider vers les hauts escaliers de la montague; je croyais entendre mon grand-père ouvrir la petite porte du jardin, nous traversions le bois Henri, le petit champ où l’on mettait la vache ; j’entrais dans les appartements qui avaient vu naître mon père... Mais les illusions ne durent guère, c’est à peine si les gens qui m’aimaient alors me reconnaissent aujourd’hui... J’ai trouvé la maison bouleversée; en bas seulement tout est à sa place, les chaises de peau et le grand fauteuil, comme si le père de famille allait descendre de sa chambre et rendre à ses enfants sa présence chérie... J’ai quitté ces lieux tout attristé et me suis réfugié dans le petit sanctuaire du pèlerinage; la bien-aimée Madone de Fourvière est toujours là, bien la même, avec sa jolie figure de créole et son petit Enfant-Jésus qui nous regarde, nous autres pécheurs, avec un doux sourire... je reconnais cette petite enceinte toute chaude de la ijuantité des cierges brûlés par les pèlerins, et cetle sonnerie argentine et tremblante qui domine le murmure des sons mêlés de la grande ville. Mais on veut igrandir la chapelle, construire un nouveau clocher, enrichir les autels. Les souvenirs aimés s’en vont... adieu, adieu 1 l’homme change tout, même les monuments qui faisaient le charme de sa vie et le lien de se^
souvenirs.
ANJ^ÉE 1850
Marseille, 17 mars 1850
Mon bien bon ami,
Me voici à la veille de mettre entre moi et notre France la distance d’une mer. Je groupe autour de moi par la pensée ceux qui tiennent une plus grande place dans mon cœur, et je veux les embrasser tous une dernière fois avant de monter sur le navire. J’ai déjà vu beaucoup de belles choses, cher ami, de vieilles villes toutes pleines encore de la présence du monde romain : Avignon, Arles, et tant de monuments divers jetés çà et là dans la campagne de la Provence. J’ai vu d’autres hommes, une autre nature, un autre ciel... te dirai-je que tout cela a fait fuir le souvenir de mon pays? Non, mille fois non! Je pense à vous, je vous regrette. Dans mes heures de calme et de solitude, mon bonheur n’est pas tant de repasser dans ma mémoire les curiosités du jour, que de revenir en arrière pour converser avec les personnes et de revoir les lieux qui me sont chers. Oui, je dis converser, non pas de cette conversation formelle qui interroge et qui répond, mais d’une autre conversation qui est l’éternel accord des âmes unies par l’amitié ou par l’amour. Quant aux objets, tu sais comme notre pauvre cœur s’y attache, si avide qu’il est d’aimer! Je rêve donc à ma petite chambre chez mon père, à ce cher Paris dont je n’ai pu voir sans tristesse disparaître les monuments, à cette partie de la France plus simple, moins bruyante, plus sympathique que l’étourdissasiê
Te dirnî-je que j*ai souvent pensé à toi? Non, car tu le sais. J’ai confiance que tu connais mon amitié et que tu y comptes pour l’avenir. Ce matin encore, aux pieds de Notre-Dame de la Garde, après avoir demandé un beau ciel et une mer calme pour notre traversée, je te recommandai spécialement à cette merveilleuse Madone qui domine tout l’horizon et que tant de cœurs invoquent. J’ai demandé à la mcaîtresse des orages, tout entourée dans son petit sanctuaire des images des tempêtes vaincues, de sauver mon ami de la tourmente des passions. Celle-là aussi est redoutable, elle vaudrait bien la peine qu’on suspendît des ex-voto aux murailles de celle qui est appelée la Reine des Vierges. Mais le monde ne connaît que la vie du corps et il ne redoute que la mort des sens. Pour toi, mon bon ami, tu n’as pas agi si follement. Tu as à peu près fait le vœu du matelot quand il est assailli par l’orage. Seulement ton navire est d’une nature supérieure et tu navigues dans le monde immatériel. Courage donc! Ayons courage! à nous non plus ne manqueront pas les phares qui éclairent la roule et les vents favorables qui aident à la franchir Si l’on ne pensait qu’aux écueils et aux tourbillons, on ne tenterait rien, ni en bien ni en mal, et on enterrerait sa vie dans la lâcheté, de peur de mourir en chemin. Tu marcheras résolûment, j’en suis sûr, vers le but où Dieu veut t’amener; tu sais si je désire t’y suivre!... Mais je suis trop tiède et trop pauvre en vertus pour que le divin Maître me donne encore l’entier dévouement à sa cause. Prie-le donc pour moi, mon cher Eugènœ, demande-lui seulement de m’accorder les plus sim-
pies, les premi^.res vertus du cbrislinuîpme, car ii ne faut pas se le dissimuler, j’en suis encore là; que de choses païennes dans mon cœur! Toutefois, j’espère tant de la grâce divine que, malgré tout, malgré moimême, j’ai foi dans l’avenir.
Je t’écrirai de Naples; alors je me serai reposé, j’aurai recueilli mes idées, je pourrai t’envoyer quelques descriptions. A cette heure, figure-toi que nous sommes tous deux à l’instant de nous séparer pour longtemps ; la mer est là, le vaisseau attend; je te donne des embrassements et des serrements de main. Ma lettre n’est que cela.
Notes de voyage,