DE L INDUCTION
(18 arril 1761.)
Remarques sur ce que les sens contribuent à augmenter nos connaissances , et sur les précautions qu’on doit observer pour être assuré des vérités historiques.
Les connaissances que nos sens nous fournissent sont sans doute les premières que nous acquérons, et c’est sur cela que notre âme fonde ensuite les pensées et les réflexions qui lui découvrent quantité d’autres vérités intellectuelles. Pour mieux comprendre comment les sens contribuent à augmenter nos connaissances , je remarque d’abord que les sens n'agissent que sur des choses individuelles qui existent actuellement sous des circonstances déterminées, ou limitées de tous côtés.
Concevons un homme subitement mis dans ce monde, qui n’ait encoreaucune expérience; qu’on lui donne une pierre dans la main, qu’il ouvre ensuite la main , et qu’il voie tomber la pierre par terre. C’est une expérience limitée de tous côtés, qui ne lui apprend rien, sinon que cette pierre étant dans la main gauche, par exemple, et lâchée, tombe en bas; il ne sait absolument pas si le même effet arriverait lorsqu’il prendrait une autre pierre , ou bien la même avec la main droite. Aussi est-il encore incertain si cette même pierre, sous les mêmes circonstances, tomberait encore une fois, ou bien si elle se-
rail tombée quand il l’aurait prise une heure auparavant. Au moins cette seule expérience ne lui donne aucun éclaircissement là-dessus.
Ce même homme prend ensuite une autre pierre, et il voit qu’elle tombe aussi en la lâchant tant de la main gauche que de la main droite; il fait le même essai avec une troisième et une quatrième, et il observe toujours le même effet. De là il conclut que toutes les pierres ont cette propriété, qu’étant lâchées, ou manquant de soutien , elles tombent en bas.
Voilà une connaissance que notre homme tire de l’expérience qu’il a faite. Il s’en faut beaucoup qu’il ait essayé toutes les pierres; et quand même il l’aurait fait , quelle certitude a-t-il que la même chose arriverait en tout temps? 11 n’en sait rien que pour les moments où il a fait chaque expérience ; et qui lui assure que le même effet réussirait aussi à d’autres hommes ? Ne pourrait-il pas penser que cette qualité de faire tomber les pierres serait attachée uniquement à ses mains? On pourrait encore former mille autres doutes là-dessus.
Moi, par exemple, je n’ai jamais éprouvé les> pierres dont l’église cathédrale de Magdebourg est construite, et cependant je ne doute pas qu’elles ne soient toutes pesantes sans exception , et que chacune tomberait dès qu’elle serait détachée. Je m’imagine même que l’expérience m’a fourni cette connaissance, quoique je n’en aie jamais fait aucune sur lesdites pierres.
Cet exemple suffît pour faire voir à V. A. com-