‹ Lettres de L. Euler a une princesse d'AllemagneChapitre 9 sur 130 · DE I.A CERTITUDE · texte numérisé non relu

DE I.A CERTITUDE

éprouvé lui-même. Ainsi, dans les tribunaux de justice, quand on examine les témoins, on distingue I' très-soigneusement dans leurs déclarations ce qu’ils ont vu ou éprouvé eux-mêmes, d’aiec ce qu’ils v ajoutent ordinairement de leurs réflexions ou raisonnements. On ne se tient qu a ce qu’ils ont .vu» ou éprouvé eux-mêmes, et on rejette absolument leurs propres réflexions ou les conséquences qu’ils en tirent, quelque fondées qu’elles paissent être d’ailleurs. On observe la même maxime à l’égard des historiens, et l’on veut qu’ils ne nous annoncent qu# ce dont ils ont été témoins eux-mêmes; et on ne se soucie guère des réflexions qu’ils y ajoutent, quoiqu’elles soient un grand ornement dans. une histoire. C’est ainsi qu’on se fie plutôt sur la vérité de ce que d’autres ont éprouvé par leurs propres sens , que de ce qu’ils ont découvert par leurs méditations. Chacun veut être le maître de son jugement; et à moins qu’il ne reconnaisse lui-même le fondement et la démonstration, il n’est pas persuadé.

Euclide aurait eu beau nous annoncer les plus belles vérités de la géométrie, nous ne les croirions jamais sur sa parole; nous voulons en approfondir les démonstrations nous-mêmes. Si je disais à V. A. que j ai vu telle ou telle chose, en supposant mon rapport fidèle, elle ne ferait aucune difficulté d’y ajouter foi; je serais même fâché si elle voulait me soupçonner de fausseté Mais quand j’ai eu l’honneur de dire à V. A. que dans un triangle rectangle les carrés décrits sur les deux petits côtés étaient égaux au carré du grand côté, je ne voulais pas absolu-

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ment qu’elle me crût sur ma parole, quoique j’en fusse convaincu autant qu’il est possihle qu’on le soit, et que j’eusse pu alléguer l’autorité des plus grands esprits, qui tous en ont été également convaincus. Je prétendais même qu’elle se méfiât de mon assertion, et qu’elle refusât d’y ajouter foi, jusqu’à ce qu’elle eût compris elle-même la solidité des raisonnements sur lesquels la démonstration est fondée.

Cependant il ne s’ensuit pas que la certitude physique , ou celle que nos sens nous fournissent , soit plu» grande que la certitude logique fondée sur le raisonnement; mais dès qu’une vérité de cette espèce se présente, il est bon (pie l’esprit s’y occupe et approfondisse la démonstration. C’est le meilleur moyen de cultiver et de porter les sciences au plus haut degré de perfection .

Les vérités des sens et de l’histoire multiplient bien nos connaissances; mais les facultés de l’esprit ne sont mises en action que par la réflexion et le raisonnement.

On ne s’arrête jamais à ce que les sens ou les rapports des autres nous annoncent; on y mêle toujours ses propres réflexions; on y supplée insensiblement en v ajoutant des causes et des motifs, et en tirant des conséquences; et c’est pourquoi dans les tribunaux de justice il est extrêmement difficile de tirer des témoignages purs et nets, qui ne contiennent que ce que les témoins ont vu ou senti actuellement, puisqu’ils y mêlent toujours leurs propres réflexions sans qu’ils s’en aperçoivent eux-mêmes.

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