‹ Lettres de L. Euler a une princesse d'AllemagneChapitre 100 sur 130 · DE L’ABERRATION DE RÉFRANGIBILITÉ · texte numérisé non relu

DE L’ABERRATION DE RÉFRANGIBILITÉ

de façon que tous les rayons transmis par les verres se réunissent dans le même j>oint, et que l’espace de diffusion fut réduit à rien.

Mais ni l’un ni l’autre de ces remèdes ne nous apporte aucun secours dans ce nouvel inconvénient, causé par la différente réfrangibilité des rayons! Le premier produit même un effet tout contraire, puisque plus on augmente la distance de foyer du verre, plus l’espace par lequel les images colorées sont dispersées devient considérable; la combinaison de deux ou plusieurs verres n’est pas non plus d’aucun secours, et on a trouvé, tant par l’expérience que par la théorie, que les images de différentes couleurs demeurent toujours, séparées, quelque grand que soit le nombre des verres par lesquels on fait passer les rayons, et que la différence devient d’autant plus grande que la lunette doit grossir davantage.

Cette circonstance a tellement effrayé le grand Newton, qu’il a désespéré de remédier à ce défaut, qu’il croyait absolument inséparable de tous les instruments dioplriques où la vision se fait par des rayons réfractés. Par cette raison , il a pris le parti de renoncer entièrement à la réfraction , et a formé le dessein d’employer des miroirs au lieu des verres objectifs, puisque la réflexion est toujours la mémç pour tous les rayons : cette idée nous a procuré ensuite ces excellents télescopes à réflexion dont on admire les effets surprenants, et dont je parlerai exprès uneautre fois, quand j’aurai rapporté tout ce qui regarde les instruments à réfraction.

450 III* PAHTIE. LETTHE LXXXVI.

Lorsque j’ai été convaincu qu’il était impossible de remédier à la diverse réfrangibilité des rayons par la combinaison de plusieurs verres, j’ai remarqué que la raison en est fondée sur la loi de réfraction , qui est la même dans toutes les espèces de verres; et je me suis aperçu que si l’on pouvait employer d’autres matières transparentes, dont la réfraction fut assez considérablement différente de celle du verre, il serait bien possible de combiner une telle matière avec le verre, de sorte que tous Ira différents rayons se réunissent à former une seule image , sans qu’il y eut un espace de diffusion. J’ai ensuite mieux suivi cette idée, et j’ai trouvé moyen de composer de verre et d’eau des objectifs tout à fait délivrés de l’effet de la diverse réfrangibilité des rayons, qui par conséquent devraient produire un aussi bon effet que les miroirs de Newton.

Or, j’ai exécuté cette idée par deux ménisques ou verres concavo-convexes (Jîg. ioB), dont l’un est AACC, et l’autre BBCC, que j’ai joints ensemble par leurs faces concaves, en remplissant d’eau le vide qui restait entre elles, de sorte que les rayons qui sont entrés par le verre AACC doivent traverser l’eau contenue entre les deux verres, avant de sortir par l’autre verre CCBB. Chaque rayon souffre donc quatre réfractions : la première, en entrant de l’air dans le verre AACC; la seconde, en passant de ce verre dans l’eau ; la troisième, en passant de l’autre verre CCBB; la quatrième, en sortant de ce verre dans l’air.

Comme les quatre faces de ces deux verres en-

DE L'ABERRATIOPf DE RÉFRANGIBILITÉ. 45 1

trent ici en considération , j’ai trouvé moyen d’en déterminer les demi-diamètres, en sorte que, de quelque couleur que soit un rayon de lumière après avoir souffert ces quatre réfractions, il se réunit dans le même point, et que la diverse réfrangibilité ne produise plus de diverses images.

Ces objectifs, composés de deux verres et d’eau, tombaient trop d’abord dans le premier inconvénient*, que les rayons qui passent près des bords forment un autre foyer que ceux qui passent par le milieu; mais, après des recherches bien pénibles, j’ai trouvé moyen de proportionner les rayons des quatre faces de façon que ces objectifs composés dussent être délivrés tout à la fois des inconvénients de l’une et de l autre classe. Mais il fallait pour cela si exactement exécuter toutes les mesures prescrites par le calcul , que la moindre aberration faisait échouer tous les avantages qu’on en attendait, de sorte que je ne voulus plus insister sur la construction de ces objectifs.

D’ailleurs ce projet ne remédierait qu’aux inconvénients qui sont à craindre de la part du verre objectif, et le verre oculaire ne manquerait pas de produire un effet pareillement fâcheux, auquel il n’est pas possible de remédier de la même manière. Souvent aussi on se sert de plusieurs oculaires pour construire des lunettes, comme j’aurai l’honneur de l’expliquer dans la suite; et ainsi on ne gagnerait pas grand’chose si l’on s’arrêtait trop scrupuleusement au seul objectif, en négligeant les autres verres, quoique leur effet soit peu sensible par rapport à celui de l’objectif.

Mais, quelques peines que m’aient coulé ces recherches, je dois avouer franchement que je renonce à présent entièrement à la construction de tels objectifs, composés de verres et d’eau, non-seulement à cause de leur exécution trop embarrassée, mais aussi parce que j’ai découvert depuis d’autres moyens, non pas de détruire l’effet de la diverse réfrangibilité des rayons, mais de le rendre insensible; sur quoi j’aurai l’honneur d’entretenir V. A. l’ordinaire prochain.

130 tnan 1762 >

Sur un autre moyen plus praticable pour remédier à ce defaut.

Lorsque les télescopes à réflexion sont venus en vogue , on a tellement décrié les lunettes à réfraction, qu’on devait croire qu’elles ne mériteraient plus d’autre sort que d’être rejetées entièrement. Aussi depuis ce temps a-t-on négligé tout à fait leur construction, dans la ferme persuasion que tous les soins qu’on se donnerait aussi pour les perfectionner seraient inutiles, attendu que le grand Newton avait démontré que les effets fâcheux de la diverse réfrangibilité des rayons étaient absolument inséparables de la construction des lunettes.

Selon ce sentiment, toutes les lunettes ne nous sauraient représenter les objets qu’avec une eonfii-

DE LAI1ERRATION DE RÉFRANGIBILITÉ.

sion insupportable, et cela d’autant plus que le grossissement serait plus grand. Cependant , quoiqu’on trouve des lunettes extrêmement défectueuses à cet égard, on en trouve aussi quelquefois de très-bonnes, qui ne cèdent en rien aux télescopes à réflexion tant vantés. C’est sans doute un très-grand paradoxe; car, si ce défaut qu’on reproche aux lunettes était bien fondé, on n’en devrait trouver aucune qui en fut exempte ; par conséquent cette exception , dont l’expérience nous assure, mérite toute uotre attention.

11 s’agit donc d’approfondir la véritable raison pourquoi quelques lunettes représentent assez nettement les objets , pendant que d’autres ne sont que trop assujetties au défaut causé par la différente réfrangibilité des rayons. Je crois en avoir découvert la raison , et je vais la proposer à V. A. par les réflexions suivantes :

I. Il est très-certain que le verre objectif représente une infinité d’images de chaque objet, qui toutes se trouvent rangées sur l’espace de diffusion , et dont chacune est teinte de sa propre couleur, comme je l’ai prouvé dans ma lettre précédente.

II. Chacune de ces images devient un objet par rapport au verre oculaire qui en représente chacune séparément avec la couleur qui lui est propre , de sorte que l’œil découvre par la lunette une infinité d’images disposées dans un certain ordre, selon la réfraction des verres.

III. Et si, au lieu d’un verre oculaire, on en emploie plusieurs, il arrivera toujours la même chose,

et a» lieu d’une image, la lunette en représentera à l’œil une infinité, ou bien une file d’images dont chacune exprime à part l’objet, mais d’une couleur particulière.

IV. Considérons donc les dernières images que la lunette offre à l’œil placé en O (Jig. 107); et soit Rr l’image rouge, et Ve la violette, celles des autres couleurs se trouvant entre ces deux selon l’ordre de leur différente réfrangibilité. Dans cette figure je n’ai pas indiqué les verres de la lunette, puisqu’il s’agit uniquement de quelle manière l’œil voit ces images. 11 faut seulement envisager la distance de l’œil O de ces images comme très-grande.

V. Toutes ces images Rret Ve, avec les moyennes, sont donc situées sur l’axe de la lunette ORV, et terminées par une certaine ligne droite rv, qui est nommée la terminatrice de toutes les images.

VI. Comme j’ai représenté ces images dans la figure, l’image rouge R/- est vue par l’œil en O sous l’angle ROr, qui est plus grand que l’angle VOv, sous lequel est vue l’image violette Ve. Donc , les rayons violets qui entrent de l’image Ve dans l’œil se mêlent avec les rouges qui viennent de la partie R« de l’image rouge R/\

VII. Par conséquent l’œil ne saurait voir l’image violette sans un mélange de rayons d’autres couleurs, mais qui répondent à différents points de l’objet même; ainsi le point n de l’image rouge est confondu dans l’œil avec l’extrémité v de l’image violette, d’où doit naître une grande confusion.

Page 1