DE LA GRANDEUR DES ASTRES A L'HORIZON
tant mieux sentir à V. A. l’importance du véritable dénoùment de cette grande difficulté. D’abord, sans entrer dans l’examen de ce jugement général de tous les hommes sur la prodigieuse grandeur de la lune dans l’horizon , je m’arrêterai à la question principale: S’il est aussi vrai que la lune, étant proche de l’horizon, nous parait effectivement plus <* grande ?
V. À. sait qu’on a des moyens très-surs de mesurer exactement les diamètres des corps célestes, en assignant le nombre des degrés et des minutes qu’ils occupent dans le ciel; ou, ce qui revient au même, en mesurant {fig. 1 1 5 ) l’angle EOF que forment les lignes EO et FO tirées des bouts opposés de la lune à l’œil du spectateur O; et cet angle EOF est ce qu’on nomme le diamètre apparent de la lune.
On a aussi des instruments très-propres à déterminer exactement cet angle; or, quand on s’en sert pour mesurer le diamètre de la lune, d’abord à son lever et ensuite lorsqu’elle est montée bien haut dans le ciel, on trouve effectivement son diamètre un peu plus petit dans le premier cas que dans l’autre, tout comme l’inégalité des distances l’exige.
Sur cet article il n’y a aucun doute à former; mais, par la même raison, notre difficulté, au lieu de diminuer, augmente plutôt; et l’on demandera avec d’autant plus d’empressement pourquoi donc tout le monde juge-t-il la lune à son lever et à son coucher plus grande, nonobstant que son diamètre apparent est alors effectivement plus petit? et quelle est la raison de cet éblouissement général auquel
tous les hommes, sans en excepter aucun, sont assujettis? L’astronome, qui sait parfaitement bien que le diamètre apparent de la lune est alors plus petit, en est la dupe aussi bien que le paysan le plus ignorant.
(M avril 1762.)
Réflexions sur cette question embarrassante, et aplanissement des difficultés qu’on y rencontre. Explications absurdes.
V. A. n’aurait pas cru que la simple apparition de la lune fut assujettie à tant de difficultés ; mais j’espère les aplanir toutes par les réflexions suivantes: I. D’abord, il n’est pas étonnant que notre jugement sur la grandeur des objets ne soit pas d’accord avec l’angle visuel sous lequel nous les voyons : l’expérience journalière nous en fournit assez de preuves. Par exemple, un chat devant moi se présente sous un angle plus grand qu'un bœuf à la distance de cent pas. Cependant je ne m’aviserai pas de juger le chat plus grand que le bœuf, et V. A. se souviendra encore que notre jugement sur la grandeur des choses est toujours très-intimement lié avec celui de la distance; de sorte que, si nous nous trompons dans l’estime de la distance, notre jugement sur la grandeur en devient nécessairement faux.
DE LA GRANDEUR DF.S ASTRES A l’hORIZOH. 481
II. Pour mieux éclaircir ceci, il arrive quelquefois qu’une mouche passant subitement devant nos yeux sans que nous y pensions, si notre vue est fixée sur des objets éloignés , nous imaginons d’abord que la mouche est fort éloignée de nous ; et puisqu’elle nous parait sous un angle assez considérable, nous la prenons au premier instant pour un aigle ou un autre gros oiseau, qui dans l’éloignement nous paraîtrait sous le même angle. Il est donc incontestablement certain que notre jugement sur la grandeur des objets ne se règle point sur l’angle visuel sous lequel ils sont vus, et qu’il y a une très-grande différence entre la grandeur apparente des objets et la grandeur jugée ou estimée : la première se règle sur l’angle visuel, mais l’autre dépend de la distance à laquelle nous jugeons que les objets sont éloignés.
III. Pour profiter de cette remarque , j’observe d’abord que nous ne devrions pas dire que nous voyons la lune plus grande à l’horizon qu’à quelque hauteur considérable. Cela est absolument faux, et nous la voyons même tant soit peu plus petite. Mais pour parler exactement, il faut dire que nous jugeons et estimons la lune plus grande lorsqu’elle se trouve dans l’horizon ; et cela est vrai au pied de la lettre, du consentement unanime de tout le monde. Cette remarque suffit pour dissiper la contradiction rapportée ci-dessus; et rien n’empêche que la lune, à son lever ou à son coucher, ne puisse être jugée ou estimée plus grande , quoiqu’elle soit vue sous un angle plus petit.