‹ Lettres de L. Euler a une princesse d'AllemagneChapitre 108 sur 130 · III* PARTIE. I.KTTHË XCIV · texte numérisé non relu

III* PARTIE. I.KTTHË XCIV

nous voyons la lune plus géande à l’horizon; ce qui serait sans doute impossible, attendu qu’elle nous parait effectivement plus petite, comme on peut le prouver par la mesure de l’angle visuel. Mais toute la difficulté se réduit maintenant à cette question : Pourquoi jugeons-nous ou estimons-nous alors la lune plus grande? ou bien il faut rendre raison de cette estime bizarre. La chose n’est plus surprenante en elle-même , puisque nous connaissons mille cas où nous jugeons des objets fort grands, malgré que nous les voyons sous de très petits angles.

V. Or, il n’est plus difficile de répondre à cette question. Nous n’avons qu’à dire que lorsque la lune se lève ou se couche, nous la jugeons plus éloignée de nous que lorsqu’elle est montée à une certaine hauteur. Dès qu’on convient de cette estime, qu’elle qu’en puisse être la cause, il s’ensuit nécessairement que nous devons aussi juger la lune d’autant plus grande : car toujours plus nous estimons éloigné un objet, plus nous l’estimons grand, et cela précisément dans le même rapport. Dès que je m’imagine, par quelque illusion que ce soit, que la mouche qui passe devant mes yeux se trouve à la distance de ioo pas, je suis obligé , presque malgré moi, de la juger autant dé fois plus grande que ioo pas surpassent la véritable distance de la mouche à mes yeux.

VI. Nous voilà donc réduits à une nouvellë question : Pourquoi estimons-nous là lime plus éloignée de nous lorsqu’elle se trouve dans l’horizon ? et pourquoi èetlé illusion est-elle si générale , que personne

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n’en est exempt? car c’est uue illusioi • bien étrange de s’imaginer que la lune soit alors beaucoup plus éloignée de nous. Il est bien vrai qu’alors la lune est eu effet un peu plus éloignée, comme je l’ai fait voir dans ma lettre précédente ; mais ta différence est si petite qu’elle ne saurait être sensible. Outre cela, le soleil, quoiqu’il soit ioo fois plus éloigné que la lune, ne nous paraît pas plus éloigné, et notre vue rapporte même les étoiles fixes presque à la même distance.

VII. Ainsi, quoique la lune étant à l’horizon soit effectivement un peu plus éloignée, cette circonstance n’entre pour rien dans la question présente ; et cette estime universelle par laquelle tout le monde juge alors la lune plus éloignée qu’elle ne l’est réellement doit être fondée sur des raisons tout à fait différentes, capables d’éblouir tout le monde. Car, puisque cette estime est indubitablement fausse , il faut que les raisons qui nous y déterminent soient bien frappantes.

VIII. Pour expliquer ce phénomène, pourquoi nous estimons la lune plus éloignée en la voyant dans l’horizon , plusieurs philosophes ont soutenu que la raison en était , parce que nous découvrons alors beaucoup d’objets entre nous et la lune, comme des villes, des villages, des forêts et des montagnes, ce qui est cause, selon eux, que la lune nous parait alors beaucoup plus éloignée ; au Heu que lorsqu’elle est fort élevée, nous n’observons aucun corps entre nous et elle, et ainsi, disentdls, elle doit nous pa. raltre plus proche. Mais cette explication, quelque

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ingénieuse qu’elle semble au premier coup d’œil, ne saurait être admise. On n’a qu’à regarder la lune dans l’horizon par quelque trou qui nous cache les objets intermédiaires, elle ne laisse pas de nous paraître plus grande. Outre cela, il n’est pas vrai non plus que nous estimions toujours plus éloignés les objets entre lesquels nous découvrons plusieurs autres corps. Une grande salle, par exemple, tout à fait vide, nous parait ordinairement plus étendue que si elle est remplie de monde, malgré la quantité d’objets que nous voyons alors entre nous et les murailles.

( 27 avril 1762.)

Acheminement à la vraie explication de ce phénomène. La lune paraît être plus éloignée de nous lorsqu’elle est à l'horizon, que lorsqu’elle se trouve au haut du ciel.

Nous voilà donc encore fort éloignés de l’explication de cette illusion universelle par laquelle tous les hommes, sans en excepter aucun, jugent la lune beaucoup plus grande lorsqu’elle paraît dans l’horizon, que lorsqu’elle est fort élevée. J’ai déjà remarqué que ce phénomène est d'autant plus bizarre, que le diamètre apparent de la lune est alors même tant soit peu plus petit : de sorte qu’on devrait dire que nous ne voyons pas alors la lune plus grande, mais que nous la jugeons plus grande.

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