DE LA GRANDEUR DES ASTRES A ^HORIZON
Aussi ai-je observé que très-souvent notre jugement diffère beaucoup de la vision même. Nous ne laissons pas, par exemple, de juger un cbeval éloigné de i oo pas plus grand qu’un chien à la distance d’un pas, quoique la grandeur apparente du chien soit sans contredit plus grande; ou bien, ce qui revient au même, quoiqu’au fond de l’œil l’image du chien qui y est dépeinte soit plus grande que celle du cheval. Dans ces cas notre jugement a égard à la distance; et comme nous jugeons le cheval beaucoup plus éloigné que le chien , c’est la véritable raison pour laquelle nous le jugeons aussi plus grand.
Il est donc très-vraisemblable qu’une pareille circonstance a lieu dans la vision de la lune, et que nous jugeons la lune dans l’horizon plus éloignée que lorsqu’elle est fort élevée. Dans l’exemple du cheval, ce jugement de la distance était fondé sur la vérité; mais ici, comme il est absolument faux, c’est une illusion fort étrange qui doit pourtant avoir un certain fondement, puisque tout le monde en convient , et qu’on ne «aurait l’attribuer à un pur caprice. Quel sera ce fondement? C’est de quoi je vais entretenir V. A.
I. D’abord tout le monde se représente le bleu du ciel comme une voûte aplatie dont le sommet nous est beaucoup plus proche que le bas , où elle se confond avec l’horizon. Ainsi un homme placé sur une plaine AB ( fig . 116), qui s’étend aussi loin que sa vue, aperçoit la voûte du ciel, qu’on nomme communément firmament, sous la figure AEFB, où
les distances CA et GB sont beaucoup plus grandes que celle du zénith à C.
II. Cette idée est aussi, sans contredit, une illusion fort grossière, puisqu’il n’y a rien au-dessus de nous qui soit borné ou fermé par une telle voûte. Tout y est plutôt vide; et l’étendue de ce vide est immense, puisqu’il va jusqu’aux étoiles >fixes les plus •éloignées, dont la distance surpasse toute la force de notre imagination. Que V. A. me pardonne ce mot vide, dont je me sers pour l’opposer aux corps grossiers terrestres. Car, en effet, près de la terre, c’est notre atmosphère qui occupe l’espace, et phis loin c’est cette matière beaucoup plus subtile qu’on nomme l’éther.
III. Cependant, quelque imaginaire que soit en elle-même cette voûte, elle est très-réelle dans notre imagination, et tous les hommes, les savants aussi bien que les idiots , sont également dupes sur cet article-là. Crest presque à la surface de cette voûte que nous nous représentons le soleil et la lune avec toutes les étoiles, comme si c’étaient des clous brillants qui y fussent attachés; et , malgré la connaissance que nous avons du contraire, nous ne saurions nous empêcher de nous livrer à cette fausse illusion.
IV. Cela posé, lorsque la lune se trouve à l’horizon, nous la rapportons dans notre imagination au point A ou B de ladite voûte imaginaire; et c’est par là que nous estimons alors sa distance d’autant plus grande, que nous jugeons être la ligne CA ou CB plus grande que CZ. Maisquand la lune en montant
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s’approche du zénith, nous l’estimons s’approcher de nous; et si elle atteignait le zénith, nous jugerions alors sa distance la plus petite.
V. Cette illusion sur la distance entraîne nécessairement l’autre sur la grandeur. Puisque la lune, étant rapportée en A, nous parait beaucoup plus éloignée de C que si elle était dans le zénith , nous sommes en quelque manière forcés d’en conclure que la lune même est d’autant plus grande, et cela dans la même raison que la distance CA nous parait surpasser la distance CZ. Peut-être que tous les hommes ne seront pas trop d’accord sur cette proportion : l’un dira que la lune à l’horizon lui parait deux fois plus grande, un autre trois fois, et la plupart se déclareront pour quelque milieu entre deux et trois ; mais pour la chose même , tous se réuniront.
VI. A cette occasion, il sera à propos de remettre sous les yeux de V. A. la démonstration de cette conséquence : Comment le jugement de la grandeur est une suite nécessaire de l’estime de la distance?
Quand la lune est près de l'horizon , nous la voyons sous un certain angle, lequel soit MCA (/?#-. 117), le spectateur étant en C; et quand elle est fort élevée, soit NCD l’angle sous lequel nous la voyons. Or, il est très-certain que ces deux angles MCA et NCD sont bien à peu près égaux entre eux, la différence étant insensible.
VH. Mais, dans le premier cas, puisque nous estimons la lune beaucoup plus éloignée, en la rappor-
tant à la voûte imaginaire décrite ci-dessus, soit la ligne CA cette distance imaginaire de la lune, de là il s’ensuit que nous estimons le diamètre de la lune égal à la ligne MA. Mais, dans l’autre cas, la distance de la lune CD nous parait beaucoup plus petite ; et par conséquent, puisque l’angle NCD est égal à MCA, la grandeur estimée DN sera aussi beaucoup plus petite que AM.
VIII. Pour ne laisser sur ceci aucun doute, on n’a qu’à couper les lignes Cd, C «, égales aux lignes CD et CN ; et puisque, dans les deux triangles Cdn et CDN, les angles en C sont égaux , les triangles mêmes le sont aussi, et par conséquent la ligne DN sera égale à dn; or dn est visiblement plus petite que AM, et cela autant de fois que la distance «/ou CD est plus petite que CA. V. A. comprend donc clairement la raison qui nous fait estimer la lune à l’horizon plus grande que près du zénith.
(I" mai 1762. J
Les espaces du ciel nous paraissent sous la forme d’une voûte aplatie vers le zcnith.
V. A. me reprochera sans doute que je viens d’expliquer une illusion par une autre qui n’est pas moins bizarre; elle m’objectera que la voûte imaginaire du ciel est aussi inconcevable que l’agrandis-
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seraent apparent de la lune et des autres astres près de l’horizon. Cette objection n’est que trop bien fondée, et il est de mon devoir d’expliquer à V. A. la véritable raison de ce que le ciel nous parait sous la forme d’une voûte aplatie par le haut. Je vais tâcher de m’en acquitter par les réflexions suivantes :
I. Pour rendre raison de cette voûte imaginaire, on est obligé de dire que cela vient de ce que les objets célestes que nous voyons près de l’horizon nous paraissent plus éloignés que ceux que nous voyons près du zénith ; et c’est sans doute une pétition de principe très-formelle, que les logiciens ont droit de rejeter comme un vice insupportable dans nos raisonnements. En effet , après avoir dit plus haut que la voûte imaginaire du ciel est la cause qui nous fait paraître la lune à l’horizon plus éloignée que près du zénith, il serait à présent ridicule de dire que ce qui nous fait imaginer cette voûte est que les objets horizontaux nous paraissent plus éloignés que les verticaux.
II. 11 n’était cependant pas inutile de parler de cette voûte imaginaire, quoique nous n’en soyons pas plus avancés pour cela; et quand j’aurai expliqué pourquoi les objets célestes nous paraissent plus éloignés lorsque nous les voyons près de l’horizon , V. A. comprendra en même temps la raison de cette double illusion universelle, dont l’une est l’agrandissement apparent des astres dans l’horizon , et l’autre la voûte aplatie du ciel.