DES ILLUSIONS OPTIQUES
tant plus éloignés, que leur éclat est affaibli; et d’un autre côté, les objets fort brillants nous paraissent plus proches qu’ils ne le sont. Cette illusion ne vient sans doute que d’une imagination peu réglée, qui nous mène très-souvent à faux. Néanmoins elle nous est si naturelle, et en même temps elle est si universelle , qu’il n’y a personne qui soit le maitre de s’en garantir, quoique l’erreur où elle nous précipite soit souvent très-manifeste, comme j’ai eu l’honneur de le faire remarquer à V. A. par rapport à la lune; mais nous sommes également trompés en quantité d’autres occasions, dont je vais développer quelques-unes.
I. C’est une illusion fort connue, que de nuit le feu d’un incendie nous parait beaucoup plus proche qu’il n’est effectivement. La raison en est bien claire : c’est que le feu brille avec un très-grand éclat, et, selon le principe établi de notre imagination, nous l’estimons toujours plus près qu’il n’est.
II. Delà même manière, une grande salle dont les parois sont bien blanchies nous parait toujours moins grande. V. A. sait que la couleur blanche est la plus brillante; donc, nous estimons les murailles de cette salle trop proches de nous, et par conséquent l’étendue apparente de la salle en est diminuée.
III. Or, dans une salle dont les murailles sont couvertes de drap noir, comme c’est l’usage dans les grands deuils, nous éprouvons un effet entièrement contraire. Alors une telle chambre nous parait beaucoup plus spacieuse qu’elle n’est effectivement; le
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noir est sans doute la couleur la plus sombre, attendu qu’elle ne renvoie presque aucune lumière dans nos yeux; et, par cette raison, il nous semble que les parois noires sont beaucoup plus éloignées de nous qu’elles ne le sont en effet. Ainsi, qu’on couvre de toile noire les murailles d’une chambre , elle paraîtra plus grande; et au contraire, qu’on les fasse bien blanchir, la chambre paraîtra plus petite.
IV. Mais ce sont les peintres qui savent le mieux profiter de cette illusion si naturelle, et si commune à tous les hommes. V. A. sait que le même tableau nous représente des objets dont quelques-uns nous paraissent extrêmement éloignés, pendant que d’autres nous semblent fort proches; et c’est en quoi consiste la glus grande ressource d’un habile peintre. Il est sans doute bien surprenant que, malgré que nous sachions très-certainement que toutes les représentations d’un tableau sont exprimées sur la même surface, et ainsi à peu prés à une égale dis* taîh’ee de nos yeux , nous n’en soyons pas moins trompés, et que nous jugions les unes fort loin, les autres fort près. On attribue communément eetté illusion à un adroit mélange de lumière et d’ombre, lequel fournit sans doute aux peintres les plus grands secours. Mais V. A. n’a qu’à considérer uH tel tableau, pour s’apercevoir que les objets doivent nous paraître fort éloignés sont exprimés très-faiblement et assez indistinctement. Ainsi, quand nous portons notre vue sur des objets fort éloignés, nous apercevons bien , par exemple , des personnes efci gros, mais sans que flous puissions en distinguer
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les yeux, ni le nez, ni la bouche; et c’est conformément à cette apparence que le peintre représente ces objets. Quant à ceux que nous devons estimer fort près de nous, le peintre leur donne les plus vives couleurs, et prend la peine d’v exprimer soigneusement toutes les minuties. Si ce sont des personnes, nous y distinguons les moindres linéaments du visage, les plis de l’habit, etc.; alors une telle représentation semble, pour ainsi dire, sortit- hors du tableau, tandis que d’autres y paraissent enfoncées et reculées fort loin.
V. C’est donc uniquement sur cette illusion que tout l’art de la peinture est fondé. Si nous étions accoutumés à juger selon la vérité, cet art tout entier ne saurait plus avoir lieu, non plus que si nous étions aveugles. Le peintre aurait beau faire valoir toute son adresse dans le mélange des couleurs, nous dirions : Voilà sur cette table, ici une tache rouge, là une bleue, ici un trait noir, là quelques lignes blanchâtres; tout se trouve sur la même surface, il n’y a nulle part ni enfoncement, ni élévation, et ainsi aucun objet réel ne saurait être représenté de cette manière; on ne saurait alors le regarder autrement que comme on regarde une écriture sur le papier, et l’on se fatiguerait peut-être inutilement à vouloir deviner la signification de toutes les taches diversement colorées. Dans un tel état de perfection , ne serions-nous pas aussi fort à plaindre d’être privés des plaisirs que nous procure tous les jours un art à la fois si amusant et si instructif?
(Il nui 1763.)
Sur le bleu du ciel (i).
V. A. vient de comprendre la cause de cette illusion par laquelle la lune, aussi bien que le soleil, nous parait beaucoup plus grande dans l’horizon qu’à une hauteur considérable: c’est parce que nous estimons alors ces corps plus éloignés de nous ; et la raison de cette estime est fondée sur ce que leur lumière souffre alors un affaiblissement considérable, par le long trajet qu’elle doit faire, à travers l’atmosphère, dans la basse région qui est la plus chargée de vapeurs et d’autres exhalaisons qui diminuent la transparence. C’est à quoi se réduisent toutes les réflexions que j’ai eu l’honneur de proposer à V. A. sur ce sujet.
Cette qualité de l’air, qui en diminue la transparence , pourrait être regardée comme un défaut au premier coup d’œil; mais si nous en considérons les suites, nous trouvons que, bien loin que ce soit un défaut, nous devons plutôt y reconnaître la sagesse et la bonté infinie du Créateur. C’est d’abord à cette impureté de l’air que nous sommes redevables de ce spectacle merveilleux et ravissant que nous offre le bleu du ciel: caries particules opaques
(i) Voyez la lettre XXXII de la Ire partie, tome I.