‹ Lettres de L. Euler a une princesse d'AllemagneChapitre 12 sur 130 · DE LESSENCE DES CORPS · texte numérisé non relu

DE LESSENCE DES CORPS

(SI *TTÜ 1701 )

Sur la question. Si l’essence des corps nous est connue ou non.

Après tant de réflexions sur la nature et les facultés de notre âme, V. A. sera peut-être bien aise de retournera la considération des corps, dont j’ai déjà eu l’honneur de lui exposer les principales propriétés.

J’ai remarqué que la nature des corps renferme nécessairement trois choses, Y étendue, Y impénétrabilité et Y inertie ; de sorte qu’un être où ces trois choses i»e se trouveraient pas à la fois ne saurait être admis dans la classe des corps; et réciproquement, dès que ces trois qualités sont réunies dans un être, personne ne doutera de le reconnaître pour un corps.

C’est donc dans ces trois choses qu’on a raison de constituer l’essence d’un corps, quoiqu’il y ait bien des philosophes qui prétendent que l’essence des corps nous soit tout à fait inconnue. Ce n’est pas seulement le sentiment des sceptiques et pyrrhoniens, qui doutent de tout; mais il y a aussi d’autres sectes qui soutiennent que l’essence de toutes les choses nous est absolument inconnue; et, en effet , à certains égards ils n’ont pas tort. 11 n’est que trop vrai à l’égard de tous les êtres individuels qui existent actuellement.

V. A. reconnaîtra aisément que ce serait la plus grande absurdité, si je voulais prétendre de connaître seulement l’essence de la plume dont je me sers actuellement pour écrire cette lettre. Si je connaissais l’essence de cette plume précisément (je ne parle pas des plumes en général, mais uniquement de celle que je tiens actuellement entre mes doigts, qui est un être individuel , comme on le nomme dans la métaphysique, et qui est distinguée de toutes les autres plumes qui se trouvent dans le monde); si je connaissais donc l’essence de cette plume individuelle, je serais en état de la distinguer de toutes les autres; et il serait impossible de la changer, sans que jç m’en aperçusse d’abord : je devrais connaître à fond la nature, le nombre et l’arrangement de toutes les parties dont elle est composée. Mais combien s’en faut-il que je n’aie une telle connaissance! Pendant que je me lève un moment, mes enfants me pourraient bien changer cette plume en en mettant une autre à sa place, sans que je le remarquasse, et quand même j’y aurais fait une remarque; ne pourraient-ils pas la contrefaire sur une autre plume? et si cela était impossible à mes enfants, il faudrait toujours convenir que Dieu pourrait faire une autre plume si semblable à celle-ci, que je ne saurais jamais reconnaître la différence. Ce serait pourtant une autre plume réellement distinguée de la mienne, et Dieu en connaîtrait sans doute la différence; c’est-à-dire que Dieu connaît parfaitement l’essence de l’une et de l’autre de ces deux plumes : or, moi qui n’y

Page 1