‹ Lettres de L. Euler a une princesse d'AllemagneChapitre 15 sur 130 · DE LA DIVISIBILITÉ DES CORPS · texte numérisé non relu

DE LA DIVISIBILITÉ DES CORPS

sera convaincu de la possibilité de partager chacune de ces particules encore en mille parties ; et le même raisonnement se peut pousser toujours plus loin, sans (ju’on soit jamais arrêté.

C’est donc une vérité indubitable, que toute grandeur est divisible à l'infini; et elle a lieu non-seulement à l’étendue, qui est l’objet de la géométrie, mais aussi :i l’égard de toutes les autres espèces de quantités, comme du temps et du nombre.

(2 nui 1701.)

Si cette divisibilité à l'intini a lieu dans les corps actuellement existants?

C’est donc une vérité bien constatée, que l’étendue est div isible à l’infini, et qu’il est impossible de concevoir des parties si petites, qu’elles ne soient plus susceptibles d’une division ultérieure. Aussi les philosophes ne disconviennent pas de celte vérité, mais ils nient qu’elle ait lieu dans les corps actuellement existants. Ils disent que l’étendue, dont on a démontré la divisibilité à l’infini, n’est qu'un objet chimérique formé par abstraction, et qu’une simple étendue, comme on la considère dans la géométrie, ne saurait exister dans le monde.

A cet égard ils ont bien raison, et l’étendue est sans doute une idée générale formée par abstraction, de même que l’idée de l’homme, ou de l’arbre en

général, qui n’est formée que par abstraction ; et comme l’homme ou l’arbre en général n’existent pas, l’étendue en général n’existe pas non plus. V. A. comprend qu’il n’y a que des êtres individuels qui existent, et que les notions générales ne se trouvent que dans notre esprit ; mais on ne saurait dire pour cela que ces notion^ générales soient chimériques ; elles renferment plutôt le fondement de toutes nos connaissances.

Tout ce qui convient à une notion générale, et toutes les propriétés qui lui sont attachées, trouvent aussi nécessairement lieu dans tous les individuels qui sont compris dans cette notion générale. Quand on dit que la notion générale de l’homme renferme un entendement et une volonté, on prétend sans doute que chaque homme individuel est revêtu de ces facultés. Et combien de propriétés ces mêmes philosophes ne se vantent-ils pas de démontrer, qui sont le partage de la substance en général, qui est sans doute une idée aussi abstraite que celle de l’étendue; et pourtant ils soutiennent que toutes ces propriétés conviennent à toutes les substances individuelles, qui toutes sont étendues. En effet, si une telle substance n’avait pas ces propriétés, il serait faux qu’elles convinssent à la substance en général.

Donc, si les corps, qui sont sans doute des êtres étendus ou doués de l’étendue, n’étaient pas divisibles à l’infini, il serait aussi faux que la divisibilité à l’infini fût une propriété de l’étendue. Or, ces philosphes avouent bien que cette propriété convient à l’étendue , mais ils prétendent qu’elle 11e saurait

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avoir lieu dans les êtres étendus. Il en est de même que si je voulais dire que l’entendement et la volonté sont bien des attributs de la notion de l’homme eu général , mais ils ne sabraient avoir lieu dans les hommes individuels existants.

De là V. A. tirera aisément cette conclusion. Si la divisibilité à l 'infini est une propriété de l’étendue en général, il faut nécessairement qu’elle convienne aussi à tous les êtres individuels étendus; ou bien, si les êtres actuels étendus ne sont pas divisibles à l'infini, il est faux que la divisibilité à l'infini soit une propriété de l’étendue en général.

On ne saurait nier l’une ou l’autre de ces conséquences, sans renverser les principes les plus solides de toutes nos connaissances; et les philosophes, qui u'admettent pas la divisibilité à l’infini dans les êtres réels étendus, ne devraient pas l’admettre non plus dans l’étendue en général; mais comme ils accordent le dernier, ils tombent dans une contradiction ouverte.

V. A. ne doit pas en être surprise; c’est un défaut dont les plus grands hommes ne sont pas exempts.

Mais ce qui est bien surprenant, ces philosophes, tâchant de se tirer de cet embarras, s’avisent de nier que les corps soient étendus. Us disent que ce n’est que l’apparence d’une étendue qui se trouve dans ; v les corps, et que l’étendue ne leur convient nullement.

V. A. comprend aisément que c’est une misérable J chicane, par laquelle ils nient la principale et la plus évidente propriété de tous les corps. C’est une extra-

vagance toute semblable à celle qu’on a reprochée autrefois aux philosophes épicuriens, qui soutenaient que tout ce qui existe dans le monde est matériel, sans même en excepter les dieux, dont ils admettent l’existence. Mais comme ils comprenaient que ces dieux corporels seraient assujettis aux plus grandes difficultés, ilsont inventé une échappatoire semblable à celle des philosophes de nos jours, en disant que les dieux n’avaient pas des corps, mais des quasicorps, et qu’ils n’avaient pas des sens, mais des quasisens, et ainsi de tous ces membres. Les autres sectes . de philosophes de l’antiquité se sont moquées de ces quasi-corps et quasi-sens ; et ils se moqueraient aujourd’hui, avec autant de raison, de la quasi-étendue que nos philosophes attribuent aux corps: ce nom de quasi-étendue semble parfaitement bien exprimer cette apparence d 'étendue, sans qu’elle soit une véritable étendue.

Or, pour les confondre, les géomètres n’auraient qu’à dire que les objets dont ils ont prouvé la divi- • sibilité à l’infini n’étaient aussi qu’un e quasi-étendue ; et ainsi, que tous les êtres doués d’une quasi-étendue étaient nécessairement divisibles à l’infini. Mais il n’y a rien à gagner avec eux : on est prêt plutôt à soutenir les plus grandes absurdités, que d’avouer sa faute. V. A. remarquera que c’est là le caractère de la plupart des savants.

DES MONADES

(& mai 1781.)

De la furaense dispute sur les monades.

Quand on parle dans les compagnies de matières \ <le philosophie, les discours roulent ordinairement sur des articles qui ont occasionné de grandes disputes parmi les philosophes.

La divisibilité des corps est un tel article, et sur lequel les sentiments des savants sont fort partagés. Les uns soutiennent que cette divisibilité va à l’infini, sans qu’on parvienne jamais à des particules si petites, qui ne seraient plus susceptibles d’une division ultérieure. Mais les autres prétendent que cette division ne va que jusqu’à un certain point, et qu’on parvient enfin à des particules si petites, qui, n’ayant aucune grandeur, ne sauraient plus être divisées. Us nomment ces dernières particules, qui / entrent dans la composition de tous les corps, des ^ êtres simples et des monades.

11 y eut un temps où la dispute des monades était 'si vive et si générale, qu’on eu parlait avec beaucoup de chaleur dans toutes les compagnies, et même dans les corps de garde. A la cour il n’y avait presque point de dames qui ne se fussent déclarées ou pour ou contre les monades. Enfin, partout le discours tombait sur les monades, et on ne parlait que de cela.

L’Académie royale de Berlin prit beaucoup de part à ces disputes ; et comme elle a la coutume de proposer tous les ans une question, et de distribuer un prix d 'une médaille d’or de cinquante ducats à celui qui aura le mieux discuté la question proposée au jugement de l’Académie, elle choisit pour l’année 1 7401a question sur les monades. On avait donc reçu ungraud nombre de pièces sur cette matière, et feu M. le président de Maupertuis nomma une commission pour les examiner, et en remit la direction à feu M. le comte de Dolma , grand-maître de la cour de S. i\l. la reine, qui, étant un juge impartial, examina avec tous les soins imaginables les preuves qui furent alléguées tant pour que contre l’existence des monades. Enfin on trouva que celles qui en devaient établir l’existence étaient si faibles et si chimériques, que tous les principes de nos connaissances en seraient renversés. On a donc décidé en laveur du sentiment opposé, et le prix fut adjugé à la pièce de M. de Justi, qui avait le mieux combattu les monades.

V. A. comprendra aisément que cette démarche ] j de l’Académie a terriblement irrité les partisans clés monades, à la tète desquels se trouvait le grand et fameux M. de Wolf, qui ne prétendait pas être moins infaillible dans ses décisions que le pape. Ses sectateurs , dont le nombre était alors beaucoup plus grand et plus redoutable qu’aujourd’hui, crièrent hautement contre l’injustice et la partialité de l’Académie; et il s’en fallut peu que leur chef ne lançât la foudre de l'anathème philosophique contre

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toute l’Académie. Je ne me souviens plus à qui nous , avons l'obligation de l'avoir échappé. — }-

Comme cette matière a fait beaucoup de bruit ,

V. A. ne sera pas sans doute fâchée que je m’y arrête un peu. Toute la dispute se réduit à cette question , Si les corps sont divisibles à l’infini, ou non? ou bien, Si la divisibilité des corps a des bornes, ou non? Là-dessus, j’ai déjà remarqué que de part et d’autre on tombe d’accord que l’étendue qu’on considère dans la géométrie est divisible à l’infini ; puisque, quelque petite que soit une grandeur, on en peut concevoir encore la moitié, et de cette moitié encore la moitié, et ainsi de suite sans fin.

Cette notion de l’étendue est bien une notion abstraite, de même que les notions de tous les genres, comme de l’homme, du cheval, de l’arbre, etc., en tant qu’on n’applique pas ces notions à un être individuel et déterminé. Ensuite, c’est le principe le plus certain de toutes nos connaissances , que tout ce qui convient au genre convient aussi à tous les individus qui sont compris sous ce genre. Donc, si tous les corps .sont étendus, toutes les propriétés qui conviennent à l’étendue doivent aussi convenir à chaque corps en particulier. Or, tous les corps sont étendus , et l’étendue est divisible à l'infini; donc, chaque corps le sera aussi. Voilà un syHo- ' gisme dans la meilleure forme; et puisqu’on ne saurait douter de la première proposition , il ne s’agit fine de savoir si la seconde est vraie ou non; c’est-àdire, s’il est vrai ou non que. les corps sont étendus.

Les partisans des monades, pour soutenir leur

sentiment, sont obligés de dire que les corps ne ' sont pas étendus, et qu’ils n’ont qu’une étendue apparente, ou une quasi-étendue. Par là ils croient avoir suffisamment détruit l’argument rapporté pour la divisibilité à l'infini. Mais si les corps ne sont pas étendus, je voudrais bien savoir d’où nous avons puisé notre idée de l’étendue ; car si les corps ne sont pas étendus, rien n’est étendu au monde, puisque les esprits le sont encore moins. Notre idée «le l’étendue serait donc tout à fait imaginaire et chimérique.

Dans ce cas, la géométrie serait une spéculation edtièrement inutile et illusoire, et elle n’admettrait jamais aucune application aux choses qui existent réellement au inonde: car si rien n’est étendu, à quoi bon approfondir les propriétés de l’étendue? Mais puisque la géométrie est sans contredit une des sciences les plus utiles, il faut bien que son objet ne soit pas une pure chimère.

On sera donc obligé d’accorder que l’objet de la géométrie est au moins la même étendue apparente que ces philosophes admettent dans les corps; or, ce même objet est divisible à l’infini : donc aussi les êtres existants doués de cette étendue apparente le seront nécessairement.

Enfin, de quelque manière que ces philosophes se tournent pour soutenir leurs monades, ou ces dernières et plus petites particules sans aucune grandeur, dont, selon eux, tous les corps sont composés, ils se plongent toujours dans les plus grandes difficultés, dont ils ne sauraient jamais se débarras-

DES MONADES

ser. Ils disent bien que ce ne sont que des esprits grossiers qui ne sauraient goûter leur sublime doctrine; mais on remarque pourtant que les génies les plus stupides y réussissent le mieux.

(9 mai 1781.)

Réflexions ultérieures sur la divisibilité à l'infini des corps , et sur les monades.

Quand on parle de la divisibilité des corps, il faut bien distinguer celle qui est en notre pouvoir, de celle qui est possible en elle-même. Dans le premier sens, il n’y a aucun doute que la division dont nous sommes capables pour diviser les corps atteint bientôt ses bornes.

En pilant une pierre, nous la pouvons bien réduire en poudre; et si l’on pouvait compter toutes les petites parcelles qui forment cette poudre, leur nombre serait sans doute bien grand, et on serait surpris d’avoir divisé la pierre en tant de parlies. Mais ces mêmes parcelles seront presque indivisibles à notre égard, puisque tous les instruments dont nous pourrions nous servir n’y ont aucune prise. Cependant on ne saurait dire qu’elles sont indivisibles en elles-mêmes; on n’a qu’à regarder par un microscope, et chacune paraîtra comme une pierre assez considérable, sur laquelle on peut distinguer

quantité de points et d’inégalités; d’où nous sommes convaincus qu’une division ultérieure y est bien possible, quoique nous ne soyons pas en état de l’exécuter. Car partout où l’on peut distinguer plusieurs points dans un objet, il faut bien qu’il soit divisible au moins en autant de parties.

Ainsi on ne parle pas de la division actuelle à laquelle nos forces et notre adresse sont suffisantes, mais de celle qui est possible en elle-même, et que la toute-puissance divine pourrait exécuter.

C’est aussi dans ce sens que les philosophes prennent le mot de divisibilité; de sorte que s’il y avait une grande pierre , et qu’elle fût si dure qu’laucune force ne fût capable de la casser, on ne <. buterait pas d’avancer que celte pierre était, de sa nature, aussi bien divisible que la plus fragile de la même grandeur. Et combien de corps n’y a-t-il pas sur lesquels nous n’avons aucune prise, et dont nous ne doutons pas qu’ils ne soient divisibles? Qui doute que la lune ne soit un corps divisible, quoiqu’il ne puisse pas en détacher la moindre partie; et cela, par la seule raison qu’elle a de l’étendue?

Partout où nous remarquons de l’étendue , nous sommes forcés d’y reconnaître la divisibilité; de sorte que la divisibilité est une propriété inséparable de l’étendue. Mais l’expérience nous convainc aussi que la division des corps va très-loin. Je ne m’arrête pas à l’exemple d’un ducat, qu’on allègue ordinairement, que les ouvriers savent battre en feuilles si minces qu’on en peut couvrir une trèsgrande surface; et le ducat sera divisé en autant de

DES MONADES

parties que cette surface peut l’être. iNotre propre corps nous fournit un exemple bien surprenant.

Que V. A. considère les moindres veines et les moindres nerfs dont notre corps est rempli , et encore les fluides qui passent au travers. La subtilité qu’on y découvre surpasse notre imagination.

Ensuite les plus petits insectes que nous ne voyons presque point à la vue simple , ils ont tous leurs membres et leurs jambes, avec lesquelles ils marchent avec une prodigieuse vitesse. D'où nous comprenons que chaque jambe a ses muscles, composés de quantité de fibres ; qu’il y a des nerfs, et un fluide encore beaucoup plus subtil qui les traverse.

Quand on considère, à l’aide d’un excellent microscope, la moindre goutte d’eau, elle ressemble à une mer, où l’on voit nager des milliers de petites créatures vivantes, dont chacune est nécessairement composée d'une infinité de petites fibres musculaires et nerveuses, dont la structure merveilleuse nous doit ravir en admiration. Ensuite ces petites créatures, quoiqu’elles soient peut-être les plus petites que nous puissions découvrir par les microscopes, elles ne sont pas sans doute les plus petites que Dieu ait produites. Autant elles sont plus petites que nous, il y en aura vraisemblablement aussi d’autres qui sont autant de fois plus petites qu’elles. »

Enfin, celles-ci ne seront pas aussi les plus petites; elles seront également suivies d’une infinité de nouvelles classes, dont chacune comprend des créatures incomparablement plus petites que les précédentes.

C’est ici que nous devons reconnaître la toutepuissance de la sagesse du Créateur, aussi bien que dans la grandeur des créatures; et il me semble que la considération de toutes ces petitesses, dont chacune est suivie d’une autre encore incomparablement plus petite, doit faire la plus vive impression sur nos esprits, et les porter aux plus sublimes idées des œuvres du Tout-Puissant, dont le pouvoir • n’est pas moins illimité à l’égard des petites choses que des grandes.

C’est donc aussi à cet égard une marque d’un esprit très-borné, de s’imaginer qu’après avoir divisé un corps en un grand nombre de parties , on parvienne enfin à des particules si petites, qu’à cause de leur petitesse elles se refusent à toute division ultérieure. Mais supposons qu’on parvienne à des particules si petites que, par leur propre nature, elles ne sauraient plus être divisées, ce qui est bien Je cas des monades : avant d’arriver à ce point , on aura^ une particule composée seulement de deux monades, et cette particule aura une certaine grandeur ou étendue; car sans cela elle n’aurait pas été divisible en ces deux monades. Supposons de plus que cette particule,' puisqu’elle a encore quelque étendue, soit la millième partie d’un pouce, ou encore plus petite, si l’on veut, car il n’importe; ce que je dirai de la millième partie d’un pouce se pourrait dire également de toute autre partie plus petite. Cette millième ^Aip (l’un pouce est donc composée de deux monâaCs; et par conséquent deux monades ensemble seraient la millième partie d’un

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pouce, et deux mille fois rien, un pouce entier; l’absurdité en saute d’abord aux veux.

Aussi les nionadistes redoutent-ils beaucoup cet argument, et ils sont fort indécis quand on leur demande combien de monades il faut pour produire une étendue? Il leur semble que deux seraient trop peu, et ils disent qu’il en faut plusieurs. Or, si deux monades ne peuvent pas produire de l’étendue, puisque chacune n’en a point, ni trois, ni quatre, ni autant qu’on veut, n’en produiront pas non plus, par la même raison ; ce qui renverse de fond en comble tout le système des monades.

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(12 mai 1761.)

Réfutation et réponse aux objections des monadistes contre la divisibilité à l'infini des corps. .

Il s’en faut beaucoup que les partisans des monades se rendent aux raisons qu’on allègue pour > prouver la divisibilité des corps à l’infini. Sans renverser directement ces raisons, ils disent que la divisibilité à l’infini est une chimère des géomètres, et qu’elle implique des contradictions ouvertes. Car si chaque corps est divisible à l’infini, il contiendrait ' une infinité de parties, les plus petits corps aussi bien que les grands : le nombre de ces particules auxquelles la divisibilité à l’infini doit conduire,

c’est-à-dire , des particules dernières dont les corps sont composés, sera donc aussi grand dans le plus petit corps que dans le plus grand, ce nombre étant dans l’un et dans l’autre infini; et de là les partisans * des monades se flattent que leur argument devient invincible. Car si le nombre des dernières particules dont deux corps sont composés est le même de part et d’autre, il faut bien, disent-ils, que les corps soient parfaitement égaux entre eux.

Or, ceci suppose ouvertement que les dernières particules sont toutes parfaitement égales entre elles ; car si les unes étaient plus grandes que les autres, il ne serait pas surprenant que l’un des deux corps fut beaucoup plus grand que l’autre. Mais, disent-ils, il faut bien que toutes les dernières particules de tous les corps soient égales entre elles, puisqu’elles n’ont plus aucune étendue, et que leur grandeur s’évanouit absolument , ou qu’elle est rien. De là ils forment même une nouvelle objection , en disant que tous les corps seraient composés d’une infinité de riens, ce qui serait encore une plus grande absurdité.

J’en conviens très-volontiers, mais je remarque que les monadistes ne devraient pas faire cette objection, eux qui soutiennent que tous les corps sont composés d’un certain nombre de monades, quoique les monades, par rapport à la grandeur, soient absolument des riens; de sorte que, de leur propre aveu , plusieurs riens sont capables de produire un corps. Ils disent Jjien que leurs monades ne sont pas rien, mais qu’elles sont douées d’une excellente qua-

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lilé, sur laquelle la nature des corps qui en sont composés est fondée. Or, ici il n’est question que de l’étendue ; et comme ils sont obligés de dire que leurs monades n’ont aucune étendue, ou que leur étendue est rien , selon eux quelques riens feraient toujours quelque chose.

Mais je ne veux pas pousser plus loin cet argument contre les monades : il s’agit ici de répondre directement à leur objection tirée des dernières particules de tous les corps, et par laquelle ils se flattent de remporter une victoire complète sur les partisans de la divisibilité à l’infini. »

Or, d’abord je voudrais bien savoir ce que les monadistes entendent par les dernières particules d’un corps. Dans leur système, où chaque corps est composé d’un certain nombre de monades, je comprends très-bien que les dernières particules d’un corps sont les monades mêmes qui le constituent; mais dans le système de la divisibilité à l’infini, ce mot de dernières particules m’est absolument incompréhensible.

Ils disent bien que ce sont les particules auxquelles on parvient à la division d’un corps , après qu’on aura continué cette division à l’infini. Mais il me semble que c’est autant que si l’on disait : après qu’on aura achevé une division qui ne finit jamais. Car la divisibilité à l’infini ne signifie autre chose que la possibilité de continuer toujours la division plus loin, sans qu’on parvienne jamais à la fin, où l’on serait obligé de cesser. Donc celui qui soutient la divisibilité à l’infini nie hautement l’existence des dcr-

Jlr PARTIE. LETTRE LIX.

nièresparticulesdes corps; et c’est une contradiction manifeste de supposer des dernières particules et la divisibilité à l’infini en même temps.

Je réponds donc aux monadistes que leur objection contre la divisibilité des corps à l’infini serait i très-bonne, si ce système admettait des dernières par-' ticules ; mais puisque ces dernières particules en ,\. sont expressément exclues, tout ce magnifique raisonnement se détruit de lui-même.

il est donc faux que, dans le système de la divisibilité à l’infini, les corps soient composés d’une infinité de particules. Quelque liées que paraissent ces deux propositions aux partisans des monades, elles se contredisent ouvertement ; car celui qui soutient que les corps sont divisibles à l’infini , ou sans fin , nie absolument l’existence des dernières particules, et par conséquent il ne saurait y être question des dernières particules. Ce mot ne signifie autre chose que des particules telles, qu’elles ne sauraient plus être divisées , une signification qui ne saurait en aucune manière subsister dans le système de la divisibilité à l’infini. Cette formidable attaque des monadistes est donc entièrement repoussée (1).

(i) Dans le système de Kant, la divisibilité des corps à l’infini est l’objet d’une des quatre antinomies principales de la raison pure. L’antinomie résulte de ce que la thèse et Y antithèse reposent sur deux argumentations logiques également valables.

La solution de l'antinomie consiste à dire que les objets de nos institutions ne sont pas des choses en soi, mais des phénomènes, déterminés dans leurs formes par les lois constitutives de l’entendement. V oyez la Critique de la raison pure.

DES MONADES

(I« mai 1761.)

Sur le principe de la raison suffisante , qui est le plus fort appui des raonadistes.

V. A. reconnaîtra aisément que, des deux systèmes dont j’ai tant parlé, il faut absolument que l’un soit vrai et l’autre faux, puisqu’il n’y a point de troisième qui tienne un milieu entre eux.

On convient de part et d’autre que les corps sont divisibles; il s’agit seulement de décider si cette divisibilité a des bornes, ou si elle peut aller toujours plus loin , sans qu’on parvienne jamais à des particules indivisibles.

Si le premier cas a lieu , c’est le système des monades qui est établi ; car, après avoir divisé un corps jusqu'à ce qu’on soit parvenu à ces particules qui ne sont plus susceptibles de division, ces mêmes particules sont les monades ; et on aurait raison de dire que tous les corps sont composés de monades, et chacun d’un certain nombre déterminé. Donc, qui nie le système des monades doit nier aussi que la divisibilité des corps ait des bornes. 11 doit donc soutenir qu’il est possible de pousser cette divisibilité toujours plus loin , sans qu’on soit jamais réduit à s’arrêter ; et c’est l’autre cas de la divisibilité à l’infini, où l’on nie absolument l’existence des dernières particules, et par conséquent toutes les difli-

cultes tirées du nombre infini des dernières particules se détruisent elles-mêmes. Dès qu’on nie les monades , on ne saurait plus parler des dernières particules, et encore moins de leur nombre, qui entre dans la composition de chaque corps.

V. A. aura remarqué que ce que j’ai rapporté jusqu’ici en faveur des monadistes n’est pas d’un grand poids. Mais à présent j’aurai l’honneur de lui dire que leur plus fort appui est le grand principe de la raison suffisante, dont ils savent se servir si adroitement , que par son moyen ils sont en état de démontrer tout ce qui leur convient, et détruire tout ce qui s’oppose à leurs sentiments. C’est donc la plus heureuse découverte qu’on ait jamais faite, savoir, que rien ne saurait être sans une raison suffisante; et c’est uniquement aux philosophes modernes que nous en sommes redevables.

Pour donner une idée de ce prétendu principe , V. A. n’a qu’à considérer que de tout ce qui se présente on peut toujours demander pourquoi la chose est telle qu’elle est ? et la réponse à cette quest ion est ce qu’on nomme la raison suffisante , bien supposé qu’elle réponde effectivement à la question qu’on aura faite. Donc , partout où la demande pourquoi peut avoir lieu , on y comprend la possibilité d’une réponse satisfaisante , et qui en contiendra par conséquent la raison suffisante.

Il s’en faut beaucoup que ce soit un mystère qui n’ait été découvert que de nos jours. De tout temps les hommes ont en toute occasion demandé pourquoi; ce qui est une preuve incontestable qu’ils ont

DES MONADES

reconnu que toutes les choses doivent avoir une raison suffisante pourquoi elles sont. C’était aussi un principe très-connu des anciens philosophes, que rien n’était sans cause. Mais malheureusement cette cause nous est le plus souvent cachée ; nous avons beau demander pourquoi ? il n’y a personne qui nous en indique la raison suffisante. 11 n’est point douteux que tout n’ait sa raison suffisante; mais par là nous ne sommes guère avancés, tant que cette raison nous demeure inconnue.

V. A. pensera peut-être que les philosophes modernes , qui se vantent tant de ce principe de la raison suffisante , ont aussi découvert cette raison suffisante de toutes les choses, et qu’ils sont eu état de répondre à tous les pourquoi qu’on leur pourrait demander ; ce qui serait sans doute le plus grand degré de nos connaissances. Mais rien moins ; ils sont à cet égard aussi ignorants que tous les autres: tout leur mérite, dont ils se vantent tant, ne consiste qu’en ce qu’ils prétendent avoir démontré que, partout où l’on peut demander pourquoi, il doit y avoir une réponse suffisante, quoiqu’elle nous soit cachée pour la plupart.

Ils conviennent bien que les anciens avaient aussi des connaissances de ce principe, mais que cette connaissance n’était que très-obscure, tandis qu’eux avaient mis ce principe dans tout son jour, et en avaient démontré la vérité : c’est la raison aussi qu’ils en savent tirer plus de profit , et que ce principe les met en état de prouver que les corps sont composes de monades.

Il faut, disent-ils, que les corps aient quelque part leur raison suffisante ; mais s’ils étaient divisibles à l’infini , aucune raison suffisante ne saurait avoir lieu : d’où ils concluent, d’un air très-philosophique, que puisque tout doit avoir sa raison suffisante, il faut absolument que tous les corps soient composés de monades. C’est ce qu’il fallait démontrer. Voilà, je l’avoue , une démonstration sans réplique.

Il serait bien à souhaiter qu’un raisonnement si léger fût capable de nous éclairer dans des questions si importantes; mais pour moi , je dois avouer que je ne comprends absolument rien dans tout ce beau raisonnement. On parle de la raison suffisante des corps, par laquelle on veut répondre à un certain pourquoi, qu’on n’explique pas. Or, il faut sans doute toujours bien connaître et examiner une question, avant d’y répondre. Ici on donne la réponse avant d’avoir seulement formé la question .

Est-ce qu’on demande pourquoi les corps existent? Il serait, à mon avis, fort ridicule d’y répondre : Parce qu’ils sont composés de monades; comme si les monades renfermaient la cause de leur existence. Ce ne sont pas sans doute les monades qui ont créé les corps. Or, quand je demande pourquoi un être actuel existe, je ne vois d’autre réponse que de dire : Parce que le Créateur lui a donné l’existence. Et sur la manière dont la création s’est faite, je crois que les philosophes doivent franchement reconnaître leur ignorance.

Mais ils soutiennent que Dieu n’aurait pu produire des corps, à moins qu’il n’eùt auparavant créé des

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monades; et que les corps ont ensuite été formés par la composition des monades. Or, cela suppose ouvertement que les corps sont nécessairement composés de monades, ce qu’ils voudraient pourtant prouver par ce raisonnement. V. A. comprend aisément que quand on veut prouver quelque chose , on n’en doit pas supposer d’avance la vérité. C’est une supercherie , qu’on nomme dans la logique une pétition de principe.

(19 mai 1761.)

Autre argument des partisans des monades, tiré du principe de la raison suffisante : et sur les absurdités qui en découlent nécessairement.

Les partisans des monades tirent aussi leur grand argument du principe de la raison suffisante, de cette façon. Ils disent qu’ils ne sauraient pas même \ ) comprendre la possibilité des corps , s’ils étaient divisibles à l’infini, puisqu’il n’y aurait rien où iis pourraient fixer leur imagination ; ils voudraient avoir des parties dernières, ou des éléments de la ■ composition desquels ils pourraient expliquer la formation des corps.

Mais prétendent-ils donc comprendre la possibilité de toutes les choses qui existent?' cela serait sans doute trop orgueilleux. Cependant rien n’est plus commun parmi ces philosophes, que de raisonner sur ce pied-là : Je ne saurais comprendre la possibilité

de cette chose , à moins qu’elle ne soit telle que je l’imagine; donc, il faut nécessairement qu’elle soit telle.

V. A. comprendra aisément le frivole de cette manière de raisonner, et que la vérité demande des recherches plus profondes pour y arriver. Notre ignorance ne saurait jamais devenir un argument qui nous conduise à la connaissance de la vérité, et celui que je viens d’apporter est ouvertement fondé sur l’ignorance d’autres manières dont la chose pourrait être possible.

Mais à la bonne heure, si rien n’existait que ce dont ils peu vent comprendre la possibilité,pourraientils donc expliquer comment les corps seraient composés de monade»? Les monades, n’ayant aucune étendue, doivent être considérées comme des points dans la géométrie, ou comme nous représentons les esprits et les âmes. Or, on sait que plusieurs points géométriques, quelque grand qu’on suppose leur nombre, ne sauraient jamais produire une ligne, et par conséquent encore moins une surface, ou même un corps. Si mille points suffisaient à constituer la millième partie d’un pouce, il faudrait que chacun eût une certaine étendue, qui, étant prise mille fois, deviendrait égale à la millième partie d’un pouce. Enfin, c’est une vérité incontestable, que tant de points qu’on voudra ne sauraient jamais produire la moindre étendue. Je parle ici des véritables points, tels qu’on les conçoit dans la géométrie, sans aucune longueur, largeur et épaisseur, et qui à cet égard sout absolument rien.

DES MONADES

Aussi nos philosophes conviennent-ils qu’aucune

étendue ne saurait être produite par des points géométriques, et ils protestent solennellement qu’on .-ne doit pas confondre leur-s monades avec ces poirrts. Elles n’ont pas plus d’étendue que les points, disentils; mais elles sont revêtues de qualités tout à fait admirables, comme de se représenter le monde tout entier par des idées, mais extrêmement obscures; et ce sont ces qualités qui les rendent propres à produire le phénomène de l’étendue, ou plutôt cette qafàiréleiidue dont j’ai parlé ci-dessus. On doit donc se former des monades la même idée que celle des esprits et des âmes; avec cette seule différence, que les facultés ries monades sont beaucoup plus 'imparfaites.

Or, il me semble que la difficulté devient à présent beaucoup plus grande, et je me flatte-que V. A. sera ,du même sentiment, que deux ou plusieurs esprits j ' ne sauraient être joints pour former une étendue. Plusieurs esprits pourront bien former une assemblée, ou un conseil, mais jamais une étendue. En effet, si nous faisons abstraction du corps de chaque conseiller, lequel ne contribue rien aux délibérations , qui ne sont que les ouvrages des esprits , un conseil n’est autre chose qu’une assemblée d’esprits ou d’âmes ; mais une telle assemblée pourrait-elle bien représenter une étendue? De là il s’ensuit que les monades sont encore moins propres à produire une étendue «pie les points géométriques.

Les inonadistes uc sont aussi pas d’accord sur cet article. Quelques-uns disent que les monades sont

II* PARTIE

des parties actuelles des corps, et «ju’après avoir divisé un corps aussi loin qu’il est possible, on parvient alors effectivement aux monades qui constituent ce corps.

D’autres nient absolument que les monades puissent être regardées comme les parties d’un corps, elles n’en contiennent que la raison suffisante : pendant que le corps se meut, les monades ne se meuvent point, mais elles contiennent la raison suffisante du mouvement. Enfin les monades ne sau-

raient se toucher les unes les autres; ainsi, quand ma main touche un corps , aucune monade de ma main ne touche aucune monade du corps.

Qu’y a-t-il donc, demandera V. A., qui se touche dans cet attouchement, si ce ne sont pas les monades qui renferment toute la réalité tant de ma main que du corps ? 11 ne reste d’autre réponse , que ce sont deux riens qui se touchent l’un l’autre; ou plutôt on nie qu’il y ait un attouchement réel. Ce n’est qu’une illusion destituée de toute réalité. Ils sont obligés de dire la même chose de tous les corps, qui, selon ces philosophes, ne sont que des fantômes que notre esprit se forme, en se représentant trèsconfusément les monades qui contiennent la raison suffisante de tout ce que nous nommons corps.

Dans cette philosophie tout est esprit, fantôme et illusion; et quand nous autres ne pouvons pas comprendre ces mystères, c’est notre stupidité qui nous tient attachés aux notions grossières du peuple.

Le plus singulier ici est, que ces philosophes,

1»ES MONADES

(il

Mire «les corps et de l’étendue, sont enfin parvenus à nier l’existence des corps et de l’étendue. C’est sans doute le plus sur moyen de réussir dans l’explication des phénomènes de la nature ; on n’a qu’à les nier, et en alléguer pour preuve le principe de la raison suffisante. Voilà à quelle extravagance les philosophes sont capables de se livrer, plutôt que d’avouer leur ignorance.

(13 nui 1701.)

Réflexions pins détaillées sur le système des monades.

Ce serait cependant bien dommage si cet ingé- : nieux système des monades tombait en ruine. Il a ( trop fait de bruit , et a coûté à ses partisans trop de sublimes et profondes spéculations , pour pouvoir s’oublier tout à fait. 11 restera toujours un monument remarquable des égarements où peuvent tomber les esprits des philosophes. Il vaudra donc bien la peine d’en donner à V. A. une description plus détaillée.

D’abord il faut bannir de nos esprits tout ce qui est corporel, toute étendue, tout mouvement, tout temps et tout espace, puisque tout cela n’est qu’illusion. Il n’existe au monde que des monades, dont le nombre est sans doute prodigieux. Aucune monade ne se trouve dans une liaison avec les autres;

II' PARTIE. — LETTRE LXlt.

et il est démontré, par le principe de la raison suffisante, que les monades ne sauraient en aucune manière agir les unes sur les autres. Elles sont bien revêtues de forces, mais de forces qui ne se déploient qu’en elles-mêmes, sans avoir la moindre influence sur les autres.

Ces forces, dont chaque monade est douée, ne tendent qu’à changer continuellement leur propre état, et elles consistent dans la représentation de toutes les autres monades. Par exemple, mon âme est une monade, et elle renferme dans son fond les idées de l’état de toutes les autres monades. Ces idées sont pour la plupart très-obscures, mais les forces de mon âme sont continuellement occupées à éclaircir mieux ces idées obscures, et à les porter à un plus haut degré de clarté. Les autres monades sont à cet égard assez semblables à mon âme; chacune est remplie d’une prodigieuse quantité d’idées obscures de toutes les autres monades et de leur état; et elles travaillent continuellement, avec plus ou moins de succès , à développer successivement ces idées, et à les porter à un plus haut degré de clarté.

Celles des monades qui ont mieux réussi que moi sont des esprits plus parfaits, mais la plupart croupissent encore dans la plus grande obscurité de leurs idées; et ce sont celles-ci, lorsqu’elles font l’objet des idées de mon âme, qui y occasionnent l’idée illusoire et chimérique de l’étendue et des corps. Toutes les fois que mon âme pense à des corps et au mouvement, c’est une marque qu’il y a une

DES MONADES

grande quantité d’autres monades qui sont encore ensevelies dans leur obscurité; c’est encore alors, quand je pense à ces pauvres monades, que mon âme se forme une idée de quelque étendue, qui n’est par conséquent qu’une pure illusion.

Plus il y a de ces monades malheureuses plongées dans l’abîme de l’obscurité de leurs idées, plus mon âme est éblouie par l’idée de l’étendue ; mais quand ces mêmes monades parviennent successivement à éclaircir leurs idées obscures, il me semble que l’étendue diminue ; ce qui occasionne dans mon âme l’idée illusoire du mouvement.

V. A. demandera sans doute comment mon âme s’aperçoit que les monades réussissent à développer leurs idées obscures, attendu qu’il n’y a aucune liaison entre moi et les autres monades? Là-dessus les monadîstes sont prêts à répondre que cela arrive conformément à la plus parfaite harmonie que le Créateur (qui n’est lui-même qu’une monade : je rougis de le dire!) a établie parmi toutes les monades, par laquelle chacune s’aperçoit en soi-même, comme dans un miroir, de tous les développements qui se font dans les autres, sans qu’aucune liaison ait lieu entre elles.

On pourrait donc espérer qu’enfin toutes les monades deviendraient assez heureuses pour éclaircir leurs idées obscures, et alors nous perdrions toutes les idées des corps et des mouvements; et toute illusion, qui ne vient que de l’obscurité des idées, cesserait entièrement.

Mais il y a peu d’apparence de parvenir à cet état

G4 II' PARTIE. LETTRE LXIt.

heureux; la plupart des monades, quand elles sont une fois parvenues à développer leurs idées obscures, y retombent subitement. Quand je suis enfermé dans ma chambre, je ne m’aperçois que d’une petite étendue; c’est parce qu’alors plusieurs monades ont développé leurs idées : mais dès que je sors , et que je contemple l’immense étendue du ciel , il faut que toutes ces monades soient retombées dans leur état d’engourdissement.

Ensuite il n’y a point de lieu ni de mouvement, tout cela netant qu’illusion ; mon âme reste presque toujours au meme endroit , de même que toutes les autres monades. Mais quand mon âme commence à éclaircir quelques idées qui n’étaient qu’obscures auparavant, alors il me semble que je m’approche de l’objet que ces idées me représentent , ou plutôt de celui que les monades de cette idée excitent dans moi : et c’est la véritable explication du phénomène, quand il nous semble que nous nous approchons de certains objets.

Or, il n’arrive que trop souvent que les éclaircissements acquis se perdent de nouveau ; alors il nous semble que nous nous éloignons du même objet. C’est ici qu’il faut chercher le véritable dénouaient de tous nos voyages. Par exemple , mon idée de la ville de Magdebourg est occasionnée par certaines monades dont je n’ai actuellement que des idées assez obscures ; c’est aussi la raison pourquoi il me semble que je suis éloigné de Magdebourg. L’année passée, ces mêmes idées se sont subitement développées, et alors je me suis imaginé que je voyageais à

DES MONADES

Magdebourg, et cjue j’y étais pendant quelcpies jours. Cependant tout ce voyage n’était qu’illusion, car mon âme no .bouge pas de sa place. C’est aussi ^ en vain que V. A. s'imagine être absente de Berlin, ce n’est qu’une illusion : la véritable raison est, qu'il y a certaines monades dont la représentation / confuse excite l’idée de Berlin, et que cette idée est fort obscure. V. A. n’a qu’à éclaircir cette même idée, et elle sera dans le moment à Berlin. Il ne| faut que cela; tout ce que nous nommons voyage, et qui coûte tant d’argent, n’est que pure illusion.

Voilà le véritable plan du système des monades.

Mais V. A. me demandera s’il est bien possible qu’il y ait des gens de bon sens qui soutiennent sérieusement ces extravagances? Sur quoi j’ai l’bonneur de répondre qu’il n’y en a que trop, que j’en connais beaucoup; qu’il y en a à Berlin, et peutêtre aussi à Magdebourg. .le crains que V. A. n’en soit très-indignée.

(ÏA mai 1701.)

Continuation.

Le système des monades-, tel que je viens de le décrire à V. A., est une suite nécessaire du principe que les corps sont composés d’ètres simples- Dès qu’on admet ce principe, on est obligé de reconnaître la justesse de toutes les autres conséquenii. 5

ces, qui en découlent si naturellement, qu’on n’en saurait plus rejeter aucune, quelque absurde et choquante qu’elle puisse être.

D’abord ces êtres simples qui doivent composer les corps sont des monades qui, n’ayant point d’étendue, leurs composés, ou les corps, n’en sauraient avoir non plus; et toutes ces étendues se changent en illusions et chimères, puisqu’il est certain que des parties qui n’ont aucune étendue ne sauraient produire une étendue véritable; ce ne sera tout au plus qu’une apparence ou un fantôme, qui nous éblouit par une idée trompeuse d’étendue. Enfin tout devient illusion, et c’est sur cette illusion qu’est établi le système de l’harmonie préétablie , dont j’ai déjà eu l’honneur de faire sentir à V. A. les conséquences fâcheuses.

Il faut donc être bien sur ses gardes, pour ne pas se laisser entraîner dans ce labyrinthe rempli d’absurdités. Dès qu’on y a fait le premier pas, il n’y a plus moyen d’échapper. Tout dépend des premières idées qu’on se forme de l’étendue, et la manière dont les monadistes tâchent d’établir leur système est extrêmement séduisante.

Ces philosophes n’aiment pas à parler de l’étendue, des corps, puisqu’ils prévoient bien qu’elle leur deviendrait fatale dans la suite. Au lieu donc de dire que les corps sont étendus, ils disent que les corps sont des êtres composés; ce qu’on ne saurait leur nier, puisque l’étendue suppose nécessairement la divisibilité, et par conséquent un amas de parties dont les corps sont composés. Mais ils abusent bien-

DES MONADES

tôt de celte notion d’un être composé; car ils disent qu’un être ne saurait être composé qu’en tant qu’il est composé d’êtres simples : et de là ils concluent que fout corps est composé d’êtres simples. Aussitôt qu’on leur accorde cette conclusion , on est pris, et on ne saurait plus reculer, attendu qu’on est forcé d’avouer que ces êtres simples, n’étant plus composés, ne sont pas étendus.

Cet argument captieux est très-dangereux pour nous séduire ; dès qu’on s’en laisse éblouir, on leur accordé tout ce qu’ils veulent. 11 ne faut qu’admettre cette proposition, que les corps sont composés d’êtres simples, c’est-à-dire, de parties qui ne sont pas étendues; et l’on est tout à fait enveloppé. Il faut donc résister de toutes Ses forces à cet argument, que tout être composé est composé d’êtres simples ; et quand même on n’en saurait prouver la fausseté directement , les conséquences absurdes qui en découlent d’abord suffiraient à le renverser.

En effet, d’abord on convient que les corps sont ^étendus, c’est de là que les monadistes partent pour établir que les corps sont des êtres composés : or, après avoir déduit que les corps sont composés d’êtres simples, ils sont obligés d’avouer que les êtres simples ne sauraient produira une véritable étendue, et par conséquent que l’étendue des corps n’est qu’une illusion.

Voilà un argument bien étrange, où la conclusion est directement contraire aux prémisses : ce raisonnement commence à dire que les corps sont véritablement étendus; car s’ils ne l’étaient pas, com-

inent pourrait-on savoir qu'ils soient des êtres composés ? et bientôt après ils concluent que les corps ne sont pas véritablement étendus. A mon avis , jamais un faux argument n'a été mieux réfuté que celui-ci : la question était, pourquoi tes corps sont étendus? et après quelque détour on donne cette réponse , puisqu’ils ne sont pus étendus. Si l’on me demandait pourquoi un triangle a trois côtés, et que j’v réponde que ce n’était qu’une illusion qu’un triangle ait trois côtés, serait-on content de ma réponse ?

Ainsi, il est très-certain que celte proposition, que tout être composé est nécessairement composé d’êtres simples, porte à faux, quelque fondée qu’elle puisse paraître aux partisans des monades, qui prétendent même la ranger parmi les axiomes ou les premiers principes de nos connaissances. La seule absurdité à laquelle elle conduit immédiatement suffit pour la détruire, quand même on n’aurait point d’autres raisons d’en douter.

Mais puisqu’ici un être composé signifie la même chose qu’un être étendu, il en est de même que si l’on disait : Tout être étendu est composé d’êtres qui ne sont pas étendus. Or, c’est précisément la question. On demande si, en divisant un corps, on parvient enfin à des parties qui ne sont plus susceptibles d’une division ultérieure, faute d’étendue? ou si l'on ne parvient jamais à de telles particules, de sorte que la divisibilité n’ait pas de bornes?

Pour décider cette question importante, on suppose gratuitement que chaque corps est composé de

DES MONADES

lelles pal lies qui n’ont aucune étendue. On se sert bien de quelques arguments éblouissants tirés du fameux principe de la raison suffisante, et l’on dit qu’un être composé ne saurait avoir sa raison suffisante que dans les êtres simples dont il est composé : ce qui pourrait bien être vrai, si l’être composé était effectivement composé d’êtres simples, ce qu’on leur conteste. Mais dès qu’on nie la composition d’êtres simples, la raison suffisante n’y saurait être établie.

Mais, madame, il est fort dangereux de s’engager avec les gens qui croient aux monades; car, outre qu’on n’v gagne rien , ils crient cruellement qu’on attaque le principe de la raison suffisante, ce qui est pourtant la base de toute certitude, et même de l’existence de Dieu. Selon leur avis, tous ceux qui n’admettent pas les monades, et qui rejettent le magnifique bâtiment où tout n’est qu’illusion, sont des incrédules et même des athées. Or, j’espère que cette imputation frivole ne fera pas la moindre impression sur l’esprit de V. A.; les extravagances auxquelles on est obligé de se livrer en embrassant le système des monades sont trop choquantes pour qu’on ail besoin de les réfuter en détail. Tout leur fondement se réduit à un misérable abus du principe de la raison suffisante.

( 30 mai 1761.)

Fin dos réflexions sur le système des monades.

Ou il faut reconnaître la divisibilité des corps à l'infini , ou il faut admettre le système des monades avec toutes les extravagance^ qui en découlent; il n’y a point d’autre parti à prendre. Cette alternative fournit encore aux monadistes un terrible argument pour soutenir leur cause.

Ils prétendent que par la divisibilité à l’infini on serait obligé d’accorder aux corps une qualité infinie, pendant qu’il est certain que rien n’est infini que Dieu seul.

Les monadistes sont des gens bien dangereux; tout à l’heure ils nous accusaient d’athéisme, et maintenant ils nous reprochent l’idolâtrie, et disent que nous attribuons à chaque corps des perfections \ infinies. Nous serions à cet égard bien pires que les païens, qui n’adoraient que quelques idoles, pendant que nous honorerions tous les corps comme des divinités. Ce serait sans doute le plus terrible reproche , s’il était tant soit peu fondé ; et j’aimerais mieux embrasser le système des monades avec toutes les chimères et les illusions qui en sont les suites nécessaires, que de me déclarer pour la divisibilité à l’infini, si une si grande impiété y était attachée.

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DES MONADES

V. A. conviendra que c’est une vilaine manière de disputer, que de reprocher à ses adversaires l’athéisme et l’idolâtrie. Mais en quoi consiste donc cette divine infinité que nous attribuons aux corps? Est-ce qu’ils sont infiniment puissants, infiniment sages, infiniment bons, ou infiniment heureux? Rien de tout cela ; nous ne disons autre chose , sinon qu’en divisant les corps, quelque loin qu’on pousse la division , il sera toujours possible de la continuer au delà, et qu’on ne viendra jamais à des particules telles, qui ne seraient plus susceptibles de division. Cette propriété pourrait être aussi énoncée , en disant que la divisibilité des corps n’a point de limites; et c’est bien mal à propos qu’on lui donpe le nom infinité , qui ne saurait avoir lieu qu’en Dieu.

Premièrement , je remarque que le seul nom d’in-

fini n’est pas si dangereux que ces philosophes s’imaginent. Si l’on disait, par exemple, infiniment méchant , ce serait même infiniment éloigné des perfections de Dieu.

Ensuite ces mêmes philosophes conviennent que nos âmes ne finiront jamais; ou ils reconnaissent une infinité dans la durée de l’âme, sans que cette infinité porte la moindre atteinte aux perfections infinies de Dieu. Aussi quand on leur demande si le monde est borné ou non par rapport à l’étendue, ils sont fort indécis sur cette question. Quelques-uns avouent franchement que l’étendue du monde pourrait bien être infinie; de sorte qu’on n’arriverait jamais au bout du monde, quelque loin qu’on se por-

72 IIe PARTIE. LETTRE LXIV.

terait dans les pensées : voilà donc encore une infinité qu'ils ne jugent pas hérétique.

A plus forte raison, la divisibilité à l’infini ne doit leur causer aucun ombrage. Être divisible à l’infini n’est pas certainement un attribut qu’on se soit jamais avisé de reconnaître dans l’Être suprême; et la divisibilité à l’infini n’ajoute pas assurément aux corps un degré de perfection , qui ne serait pas beaucoup au-dessous de celle que ces mêmes philosophes tâchent de mettre dans les corps, en les composant de leurs monades, qui, selon eux, sont des êtres doués des qualités les plus éminentes; de sorte qu’ils ne rougissent pas de donner à Dieu le nom de monade.

En effet , l’idée d’une division qui peut toujours être continuée plus loin, saus jamais être arrêtée, renferme si peu le divin, qu’elle met plutôt les corps dans un rang infiniment au-dessous de celui que les esprits et nos âmes occupent ; et on peut bien dire qu’une âme , dans son essence , vaut beaucoup plus que tous les corps au monde. Or, dans le système des monadistes chaque corps , et même le plus chétif, est composé d’un grand nombre de monades , dont chacune dans sa manière ressemble beaucoup à nos âmes. Toutes les monades se représentent le monde entier aussi bien (pie nos âmes; mais, disent-ils, ces monades n’en ont que des idées très-obscures, pendant que nous avons déjà des idées claires, et quelquefois aussi distinctes.

Cependant qui les assure de cette différence? Ne serait-il pas à craindre que les monades qui com-

DES MONADES

posent cette plume avec laquelle j’écris eussent des idées du monde beaucoup plus claires que mon âme? Et comment puis-je être assuré du contraire? Je devrais avoir bonté de me servir de cette plume pour écrire mes faillies pensées, pendant que les monades dont cette plume est composée ont peutêtre des pensées beaucoup plus sublimes; et V. A. serait peut-être plus satisfaite , si ma plume marquait plutôt ses propres pensées sur ce papier que les miennes.

Mais dans le système des monades cela n’est pas nécessaire; l’âme de V. A. se représente déjà par sa propre force toutes ces sublimes idées de ma plume, mais d’une manière très-obscure ; aussi tout ce que je prends la liberté d’écrire ici ne contribue absolument rien à éclaircir V. A. Les monadistes ont démontré que les êtres simples ne sauraient avoir la moindre influence les uns sur les autres ; et l’âme de V. A. développe de son propre fonds tout ce que je m’imagine de lui proposer, sans que j’y contribue la moindre chose.

Tous les discours , avec la lecture et l’écriture , ne sont que des formalités chimériques et trompeuses, qu’une pure illusion nous fait regarder comme des moyens propres à étendre nos connaissances. Mais j’ai eu l’honneur d’entretenir V. A. sur ces suites admirables du système de l’harmonie préétablie, et j’aurais lieu de craindre que ces rêveries ne lui devinssent ennuyantes, quoiqu’il y ait quantité de gens, d’ailleurs assez éclairés, qui regardent le système des monades avec celui de l’harmonie

préétablie , qui n’en est qu’une suite nécessaire , comme le chef-d’œuvre de la force de l’esprit humain , et qui ne sauraient y penser qu’avec un trèsgrand et très-profond respect.

Je me flatte avoir suffisamment muni l’esprit de V. A. contre toutes ces chimères, quelque séduisantes qu’elles puissent paraître ; mais je serais bien fâché si par là j’eusse inspiré à V. A. une mauvaise opinion contre une grande partie des philosophes de nos jours. La plupart sont très-innocents, et demeurent attachés au système par lequel Us se sont laissé éblouir une fois , sans se soucier des conséquences bizarres qui en découlent nécessairement.

DES COlir.EURS.

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