DE LÉLECTRISATION PAR LA CHALEUR
Outre cela, puisque les corps des hommes et des animaux sont remplis d’éther dans leurs moindres pores, et que surtout l’action des nerfs semble dépendre de l’éther qui y est contenu, les hommes et les animaux ne sauraient être indifférents à l’égard de l’électricité ; et quand l’éther y est mis dans une grande agitation , l’effet y doit être sensible, et, selon les circonstances, tantôt salutaire, tantôt nuisible. A cette dernière classe il faut sans doute rapporter les terribles secousses de l’expérience de Levde, et il n’v a aucun doute qu’on ne la puisse porter à un degré de force qui fût capable de tuer les hommes : car c’est par ce moyen qu’on a déjà effectivement tué quantité de petits animaux, comme des souris et des oiseaux.
Quoiqu’on se serve ordinairement du frottement pour produire l’électricité, V. A. comprendra aisément qu’il y a encore d’autres moyens propres à ce dessein. Tout ce qui est capable de porter l’éther contenu dans les pores d’un corps à un plus grand ou à un plus petit degré de compression qu’à l’ordinaire, rend ce corps en même temps électrique, et si ses pores sont fermés, l’électricité y sera de quelque durée; au lieu que dans les corps dont les • pores sont ouverts, elle ne saurait subsister, à moins qu’ils ne soient tout autour environnés d’air, on d’autres corps dont les pores sont fermés.
C’est ainsi qu’on a observé que la chaleur supplée souvent au frottement: quand on laisse chauffer ou fondre de la cire d’Espagne ou du soufre
dans une cuiller, après le refroidissement on dé-,
couvre une électricité très-sensible dans ces matières : la raison ne nous en doit plus être cachée, puisque nous savons que la chaleur élargit les pores de tous les corps. En effet , nous voyons que tous les corps, étant chauffés, occupent un plus grand volume que quand ils sont froids.
V. A. sait que le mercure dans un thermomètre monte dans la chaleur et descend dans le froid ; c’est que le mercure, lorsqu'il est chaud, occupe un plus grand volume, ou remplit un plus grand espace dans le verre, que quand il est plus froid. Par la même raison on trouve qu’une barre de fer bien chauffée est toujours un peu plus longue que lorsqu’elle est froide : cette propriété est commune à tous les corps que nous connaissons.
Donc, -quand nous fondons sur le feu une masse de cire d’Espagne ou de soufre, les pores en sont élargis, et probablement plus ouverts; il faut donc qu'une plus grande quantité d’éther y entre pour remplir ces pores. Ensuite, quand on laisse refroidir ces matières, les pores se rétrécissent et se ferment en même temps, de sorte que l’éther y est réduit dans un moindre espace, et par conséquent forcé à un plus haut degré de compression; d’où • son ressort est augmeuté : ces masses acquerront donc une électricité positive, et elles en montrent aussi les effets.
On remarque une semblable propriété dans la plupart des pierres précieuses , qui étant chauffées
DD TONNERRE
deviennent électriques. 11 y a même une pierre de Ceylan, nommée tourmalin ( i ), qui, étant frottée ou chauffée , acquiert les deux espèces d’électricité à la fois : c’est que l’éther d’une partie de la pierre est chassé, pour comprimer davantage celui qui est dans l’autre partie; et les pores sont trop fermés pour permettre le rétablissement en équilibre.
(4 août 1761.)
Sur la nature du tonnerre (explications des anciens philosophes et de Descartes) , et sur la ressemblance entre les phénomènes du tonnerre et ceux de l’électricité.
Jusqu’ici je n’ai considéré l’électricité qu’en tant qu’elle est un objet de notre curiosité et de la spéculation des physiciens mais à présent V. A. ne verra pas sans surprise, que le tonnerre et la foudre, avec tous les phénomènes terribles qui les accompagnent, tirent leur origine du même principe, et que la nature opère ici en grand ce que les physiciens exécutent en petit par leurs expériences.
D’abord on a regardé ces philosophes comme des visionnaires qui se sont imaginé de trouver quelque ressemblance entre les phénomènes du tonnerre et ceux de l’électricité, et l’on a cru qu’ils ne faisaient cela que pour couvrir leur ignorance par rapport
(i) On dit maintenant tourmaline.
IIIe PARTIE. LETTRE MX.
à la cause du tonnerre; mais V. A. sera bientôt persuadée que jamais conjecture ne fut mieux fondée, et que toutes les autres explications de ces grandes opérations de la nature sont destituées de tout fondement.
En effet, tout ce qu’on a avancé là-dessus avant la connaissance de l’électricité était enveloppé dans la plus grande absurdité, et n’était pas capable de nous éclaircir sur le moindre phénomène du tonnerre.
Les anciens philosophes en attribuèrent la cause aux vapeurs sulfureuses et bitumineuses qui montaient de la terre dans l’air, et se mêlaient avec les nuages , où elles s’allumaient par quelque cause inconnue.
Descartes, qui connut bientôt l’insuffisance de cette explication, imagina une autre cause dans les nuages mêmes , et crut que le tonnerre était produit lorsque les nuages plus élevés tombaient subitement sur d’autres plus bas ; que par cette chute l’air contenu entre eux était comprimé au point de causer un si grand bruit, et de produire même les éclairs et la foudre, quoiqu’il lui fût impossible d’en montrer la possibilité.
Mais, sans arrêter V. A. à de fausses explications qui n'aboutissent à rien , je me hâte de lui apprendre qu’on a découvert des preuves incontestables pour nous convaincre que les phénomènes du tonnerre sont toujours accompagnés des marques les plus évidentes de l’électricité.
On place une barre de fer ou d’autre métal sur
DU TONNERRE
un pilier de verre ou de quelque autre matière qui a ses pores fermés, afin que, quand la barre devient électrique, l’électricité n’en puisse échapper ou se communiquer avec le corps qui soutient la barre. Alors dès qu’un orage s’élève, et que les nuages prêts à tonner avancent jusqu’au-dessus de la barre, on y découvre une très-forte électricité, qui surpasse ordinairement beaucoup celle qu’on est capable de produire par l’art; de sorte que si l’on approche la main ou quelque autre corps à pores ouverts, on y voit éclater non une étincelle, mais même un éclair très-vif, avec un bruit semblable au tonnerre, dont l’homme qui y prête sa main reçoit un coup si violent, qu’il ne saurait le soutenir. Cela passe la curiosité , et on a bien raison d’être sur ses gardes, et de ne pas s’approcher de la barre dans le temps d’un orage.
Un professeur à Pétersbourg, nommé Richmann, nous en a fourni un triste exemple. Dès qu’on s’est aperçu d’une liaison si étroite entre les phénomènes du tonnerre et ceux de l’électricité, ce malheureux physicien, pour s’en mieux assurer par les expériences , a élevé une barre de fer sur le toit de sa maison, enchâssée en bas dans un tuyau de verre, et soutenue encore par une masse de poix. 11 attacha à la barre un fil d’archal , qu’il conduisit jusque dans sa chambre, afin que, dès que la barre deviendrait électrique , l’électricité se communiquât librement avec le fil d’archal, et qu’il en put éprouver les effets dans sa chambre. V. A. comprend bien que ce fil d’archal a été conduit par
IGO
IIIe PARTIE. LETTRE XIX.
des trous, de façon qu'il n'a touché nulle part que des matières à pores fermés, comme du verre, de la poix ou de la soie , afin que l’électricité n’en pût échapper.
Dans cette disposition il attendit un orage, qui arriva bientôt pour son malheur. On entendit tonner de loin; M. Richmann fut fort attentif sur son fil d’archal, pour voir s’il n’y découvrait point quelque marque d’électricité. Comme l’orage s’approchait davantage, il jugea bien qu’il fallait prendre quelque précaution, et ne pas s’approcher témérairement du fil ; jnais par mégarde il y approcha un peu son front, et en reçut un coup si terrible, avec un grand éclat, qu’il en tomba roide mort.
Vers le même temps , feu M. le docteur Lieberkuhn et M. le docteur Ludolf voulurent faire ici de semblables expériences, et avaient fixé aussi, dans cette vue , des barres de fer sur leurs maisons ; mais dès qu'ils furent avertis du désastre de M. Richmann , ils se sont hâtés d’ôter les barres de leurs maisons , et je crois qu’ils ont agi fort sagement.
V. A. jugera par là très-aisément que l’air atmosphérique doit devenir très-électrique dans le temps d’un orage, ou que l’éther y doit être porté à un très-haut degré de compression. Cet éther dont l’air est surchargé passera dans la barre, à cause de ses pores ouverts, et la rendra électrique, comme si elle était électrisée par la méthode ordinaire, mais dans un degré beaucoup plus haut.
DU TONNEKRK.
LETTRE XX
(8 août 1761.)
Explication des phénomènes de l’éclair et du tonnerre.
Les expériences dont je viens de parler prouvent donc incontestablement que les nuages orageux sont extrêmement électriques, et paï conséquent leurs pores ou surchargés ou dépouillés d’éther, puisque l’un et l’autre état convient également à l’électricité. Mais j’ai des raisons bien fortes qui me persuadent que cette électricité est positive, et que l’éther y est comprimé à un plus haut degré, et conséquemment d’autant plus élastique qu’ailleurs.
Ordinairement de tels orages n’arrivent qu’après de grandes chaleurs : alors les pores de l’air et des vapeurs qui y voltigent sont extrêmement élargis, et remplis d’une prodigieuse quantité d’éther, qui, « à ce que V. A. sait, occupe aisément tous les espaces vides d’autres matières. Mais quand les vapeurs s’assemblent dans les régions supérieures de notre atmosphère pour y former des nuages, elles y rencontrent un très-grand froid. C’est de quoi on ne saurait douter, à cause de la grêle qui se forme souvent dans ces régions, ce qui prouve suffisamment une congélation ; outre cela, il est très-certain, que, quelque chaud qu’il fasse ici-bas, il règne en haut toujours un très-grand froid. Ce froid est aussi la raison que les hautes montagnes sont tou- 11. 1 1
jours couvertes de neige; et même au Pérou, qui est le pays le plus chaud de la terre, les sommets des hautes montagnes connues sous le nom de Cordilières ne contiennent que de la neige et de la glace.
Rien n’est donc plus certain et mieux établi que le grand froid qui règne partout en haut de notre atmosphère, où les nuages se forment. Or, il est également certain que le froid rétrécit les pores des corps, en les réduisant à un plus petit volume : donc, puisque les pores des vapeurs ont été extrêmement élargis par la chaleur, aussitôt qu’elles forment en haut des nuages, les pores y seront rétrécis; et en tant que l’éther qui les remplissait n’en peut pas échapper, parce que les pores de l’air sont presque tout à fait bouchés, il faut bien que l’éther y reste, et qu’il y soit comprimé à un beaucoup plus haut degré de densité, d’où son ressort sera d’autant plus augmenté.
Voilà donc le véritable état des nuages orageux : c’est que l’éther contenu dans leurs pores est beau- • coup plus élastique qu’à l’ordinaire, ou bien que les nuages ont une électricité positive ou en plus Comme les nuages ne sont qu’un amas de vapeurs humides, leurs pores sont bien ouverts ; mais puisqu'ils sont entourés de l’air dont les pores sont bien fermés, cet éther comprimé dans les nuages n’en saurait échapper qu’assez insensiblement. Mais si quelque personne ou quelque autre corps à pores ouverts approchait d’un tel nuage, on y remarquerait les mêmes phénomènes que l’électricité nous
DII TOHNKRHE.
Tait voir : une étincelle en sortirait, mais ce serait une étincelle bien forte, ou plutôt uu éclair réel. Outre cela, le corps en éprouverait un coup trèsrude, à cause de l’impétuosité avec laquelle l’éther du nuage entrerait dans les pores du corps. Cette violence pourrait bien détruire la structure du corps : et enfin la terrible agitation de l’éther qui échappe du nuage étant non-seulement une lumière, mais aussi un vrai feu, elle serait capable d’allumer et brûler les corps combustibles.
V. A. reconnaîtra ici le vrai phénomène de la foudre; et pour le bruit du tonnerre, la cause en est très-manifeste, puisque l’éther ne saurait être mis dans une si terrible agitation, sans que l'air lui-même n’en reçoive les plus vives secousses, qui, le mettant dans un grand ébranlement, doivent nécessairement produire un grand bruit. Iæ tonnerre éclate donc toutes les fois que la force de l’éther contenu dans les nuages peut pénétrer jusqu’à un corps où l’éther se trouve dans son état naturel, et dont les pores sont ouverts; il n’est pas même nécessaire que ce corps touche le nuage immédiatement.
Ce que j’ai dit sur les atmosphères des corps électrisés a principalement lieu dans les nuages électriques; et quelquefois dans le temps d’un orage nous sentons cette atmosphère électrique par un air étouffant, auquel certaines personnes sont trèssensibles. Ensuite, dès qu’un tel nuage commence à se résoudre en pluie, l’air, en devenant humide, est chargé d’une semblable électricité, par laquelle
le coup électrique peut être porté à des corps fort éloignés.
On observe que la foudre frappe très-aisément les corps fort élevés, comme les sommets des clochers quand ils sont faits d’une matière à pores ouverts, comme de métal; et une forme pointue n’y contribue pas peu. La foudre frappe aussi aisément dans l’eau, dont les pores sont aussi trèsouverts; mais les pores à corps fermés, comme le verre, la poix, le soufre et la soie, ne sont guère sujets au tonnerre, à moins qu’ils ne soient fort mouillés. Aussi observe-t-on que quand la foudre passe par une fenêtre , elle ne pénètre pas par le verre, mais toujours parle plomb dont les carreaux sont joints ensemble. On pourrait presque assurer qu’une telle maison de verre, liée avec de la poix et d’autres matières à pores fermés , nous mettrait à l’abri des effets de la foudre.
LETTRE XXL
(Il Mût 1761.)
Suite de cette explication.
Le tonnerre et la foudre ne sont donc autre chose que l’effet de l’électricité dont les nuages sont doués; et comme un corps électrisé, lorsqu’il approche d’un autre corps qui se trouve dans son état naturel, y lance une étincelle avec quelque bruit, et y décharge le superflu de son éther avec une grande impétuosité , la même chose arrive dans un nuage
DU TONNERRE
électrique ou surchargé d'éther, mais avec une force incomparablement plus grande, à cause de la terrible masse électrisée, et où, selon toute apparence, l’éther est réduit à un beaucoup plus haut degré de compression que nous ne sommes en état de le porter par nos machines électriques.
Donc, lorsqu’un tel nuage approche des corps propres pour s’v décharger de son éther, cette décharge doit se faire avec une terrible violence : au lieu d’une simple étincelle, l’air sera pénétré d’un grand éclair, lequel ébranlant l’éther contenu dans toute la région voisine de l’atmosphère, y produit une lumière très-vive; et c’est en quoi consiste l’éclair.
Or, en même temps, l’air lui-même est mis dans une très-forte agitation, accompagnée d’un mouvement de vibration, d’où résulte le bruit du tonnerre : ce bruit arrive bien en même temps que l’éclair, mais V. A. sait que le son demande toujours un certain temps pour être transmis à une certaine distance, et que le son ne parcourt, chaque seconde, qu’un espace d’environ mille pieds, pendant que la lumière se communique avec une vitesse incomparablement plus grande; et c’est pourquoi nous entendons le tonnerre toujours plus tard que nous ne voyons l’éclair : et, par le nombre de secondes qui s’écoulent depuis l’éclair jusqu’à ce que nous entendions le tonnerre, nous pouvons juger de la distance où le tonnerre est engendré, en comptant mille pieds pour chaque seconde.
Le corps même dans lequel l’électricité du nuage se décharge en reçoit le coup le plus rude, dont il est mis tantôt en pièces, tantôt allumé et brûlé, s’il est combustible, tantôt fondu, si c’est un métal; et <le ce corps on dit qu’il est frappé de la foudre, dont les effets, quelque surprenants et bizarres qu’ils paraissent, se trouvent parfaitement bien d’accord avec les phénomènes connus de l’électricité.
Quelquefois on a vu une épée fondue dans le fourreau par la foudre, sans que le fourreau fût endommagé : la raison en est évidemment dans les pores ouverts du métal, où l’éther pénètre aisément et y exerce ses efforts , pendant que la matière du fourreau tient plus à la nature des corps à pores fermés, qui ne permettent pas une entrée si libre à l’éther.
Quelquefois on a vu que, de plusieurs hommes sur lesquels la foudre est tombée , il n’y en eut que quelques-uns qui en furent frappés, pendant que d’autres, qui se trouvaient au milieu de ceux-là, n’en ont rien souffert. La cause de ce phénomène est aussi manifeste. Parmi ces hommes, ceux-là sont dans le plus grand danger, aux environs desquels l’air est le plus surchargé d’éther; donc, dès que cet éther se décharge dans un homme, tout l’air voisin en est réduit dans son état naturel, et par conséquent les hommes qui sont les plus proches de ce malheureux n’éprouvent aucun effet , tandis que d’autres qui en sont plus éloignés, où l’air est encore suffisamment surchargé d’éther , sont frappés du même coup de foudre.
DU TONNERRE
Enfin, toutes les circonstances bizarres qu’on nous raconte souvent des effets de la foudre ne contiennent rien qu’on ne puisse aisément accorder avec la nature de l’électricité.
Il y a eu des philosophes qui ont soutenu que la foudre ne venait point des nues, mais de la terre ou des corps terrestres. Quelque bizarre que paraisse ce sentiment, il n’est pas si absurde, puisque, dans les phénomènes de l'électricité, il est difficile de distinguer si l’étincelle vient du corps électrisé ou de celui qui ne l’est pas, attendu qu’elle remplit également l’espace entre les deux corps; et si l’électricité est négative, l’éther et l'étincelle est effectivement lancée du corps naturel on non électrisé. Mais parce que nous sommes assez assurés que dans le tonnerre les nuages ont une électricité positive, nous sommes aussi certains que l’éclair est lancé des nuages.
Au reste, V. A. aura raison de demander si, à chaque coup de tonnerre, quelque corps terrestre est frappé par la foudre? Nous voyons en effet que la foudre ne frappe que très-rarement des bâtiments ou des hommes; mais nous savons aussi que souvent des arbres en sont touchés, et que plusieurs coups de foudre entrent dans la terre et les eaux. Cependant, je crois qu’on peut bien soutenir que quantité de coups de foudre ne pénètrent pas jusqu’ici-bas, et que l’électricité des nuages se décharge souvent dans l’air ou l’atmosphère. La fermeté des pores de l’air n’y met plus d’obstacle, dès que par des vapeurs ou par la pluie l’air est devenu assez
humide; car alors nous savons que ses pores s’ouvrent.
Dans ce cas , il peut très-bien arriver que l’éther superflu des nuages se décharge simplement dans l’air, et que plusieurs coups de foudre se font dans l’air, qui ne seront pas si forts, ni accompagnés d’un si grand bruit de tonnerre, que lorsque la foudre se lance jusque sur la terre, où une beaucoup plus grande étendue de l’atmosphère est mise en agitation.
Je crois que ces remarques ne contribueront pas peu à éclaircir mieux la nature du tonnerre, et en faire voir l’étroite liaison avec l’électricité.
(lî. août 1761.)
Sur la possibilité de prévenir et de détourner les funestes effets de la foudre.
On demande s’il ne serait pas possible de -prévenir ou de détourner les funestes effets de la foudre? V. A. connaît l’importance de cette question : et combien d’obligations ne m’auraient pas tant d’honnêtes gens, si je pouvais leur indiquer un moyen sûr pour se mettre à l’abri de la foudre !
La connaissance de la nature et des effets de l’électricité ne me laisse pas douter que la chose ne soit possible. J’étais autrefois en correspondance avec un ecclésiastique de Moravie, nommé Proco-
DU TONNERRE
pius Divisch, qui m’a assuré avoir détourné, pendant un été tout entier, tous les orages de l’endroit où il demeurait et des environs, et cela, par le moyen d’une certaine machine construite sur les principes de l’électricité. Quelques personnes, qui sont venues depuis de cette contrée, m’ont assuré que la chose était bien vraie et constatée.
Quand même la chose réussirait, il y a cependant bien des personnes qui douteraient qu’il fut permis de se servir d’un tel remède. En effet, les anciens païens auraient regardé comme un impie celui qui aurait entrepris d’arrêter Jupiter dans le maniement de ses foudres. Les chrétiens, qui sont assurés que la foudre est un ouvrage de Dieu, et que la divine Providence s’en sert souvent pour punir la méchanceté des hommes, pourraient également dire que c’est une impiété de vouloir s’opposera la justice souveraine.
Mais, sans m’engager dans cette question épineuse, je remarque que les incendies , les inondations et les autres calamités sont également des moyens que la Providence met en usage pour punir les péchés des hommes : cependant personne ne s’avisera de nous imposer la loi de n’opposer aucune résistance aux incendies et aux inondations. De là je tire la conséquence qu’il sera toujours très-permis de nous garantir contre les effets de la foudre, pourvu que nous y puissions réussir.
Le triste accident qui est arrivé à M. Richmann , à Pétersbourg, nous fait voir que le coup de foudre que cet homme s’est attiré aurait sans doute frappé
quelque autre endroit , qui par cet accident en fut délivré; et par conséquent on ne saurait plus douter de la possibilité de déterminer la foudre à frapper plutôt un endroit que d’autres, ce qui semble pouvoir nous conduire à notre but.
Il vaudrait sans doute encore mieux pouvoir dépouiller les nuages de leur force électrique, sans être obligé de sacrifier quelques endroits à la fureur de la foudre ; par ce moyen on préviendrait même les coups de tonnerre , qui causent tant de frayeurs à bien du monde.
Cela ne paraît pas impossible, et il y a apparence que le prêtre mentionné de Moravie s’est servi d’un tel moyen , puisqu’on m’a assuré que sa machine paraissait attirer les nuages et les forcer à descendre tranquillement par une pluie, sans qu’on entendit un seul coup de tonnerre, à moins que ce ne fût de très-loin.
L’expérience d’une barre de fer fort élevée , qui devient électrique à l’approche d’un orage , dont j’ai parlé ci-dessus, nous peut conduire à la construction d’une telle machine, puisqu’il est certain qu’à mesure qu’une telle barre se décharge de son électricité , les nuages en doivent perdre précisément autant ; mais il faut faire en sorte que ces barres puissent sur-le-champ se décharger de l’électricité qu’elles ont une fois attirée.
Pour cet effet , il faudrait ménager à ces barres une libre communication avec un étang, ou bien avec les entrailles de la terre, qui, à cause de leurs pores 'ou verts, peuvent aisément recevoir une beau-
DU TONNERRE
coup plus grande quantité d’éther, et la distribuer par toute l’étendue immense de la terre, afin que la compression de l’éther ne devienne nulle part sensible. Cette communication se fera très-commodément par des chaînes de fer ou de métal , qui conduiront très-promptement l’éther dont les barres se surchargent.
Je voudrais donc conseiller de fixer en des endroits fort élevés des barres de fer très-fortes, et même plusieurs, qu’il sera bon de faire pointues en haut, puisque cette figure est très-propre à attirer l’électricité. Ensuite j’attacherais à ces barres de longues chaînes de fer, que je conduirais sous la terre jusque dans un étang, lac ou rivière, pour y décharger l’électricité; et je ne doute pas que, dès qu’on aura fait quelques essais, on ne manquera pas de découvrir des moyens propres à rendre ces machines plus commodes et plus sûres.
Il est très-certain qu’à l’approche d’un orage, l’éther dont les nuages sont surchargés passerait trèscopieusement dans ces barres, qui en deviendraient très-électriques, si les chaînes ne fournissaient à l’éther un libre passage pour se dissiper dans l’eau ou dans les entrailles de la terre.
Donc l’éther des nuages continuerait d’entrer tranquillement dans les barres, et à cette entrée il formerait une lumière par son agitation, qu’on verrait sur la pointe de ces barres.
Aussi observe-t-on souvent , pendant un orage , de telles lumières au haut des clochers; ce qui est une marque bien sûre que l’éther du nuage s’y dé-
charge paisiblement, et tout le monde regarde cela comme un très-bon signe, qui absorbe plusieurs coups de foudre,
En mer, on observe également souvent, sur le sommet des mâts, des lumières qui sont connues parmi les marins sous le nom de Castor et Pollux ; et quand on voit ces signes , on se croit à l’abri des coups de tonnerre.
La plupart des philosophes ont rapporté ces phénomènes parmi les superstitions du peuple; mais nous reconnaissons maintenant que ces sentiments du peuple ne sont .pas destitués de fondement: ils sont au contraire infiniment mieux fondés que la plupart des rêveries des philosophes.
LETTRE XXIII
(18 août 1761.)
Sur le fameux problème des longitudes. Description générale de la terre , de son axe, ses deux pôles, et l'équateur.
V. A. jugera sans doute qu’il est enfin temps de quitter l’électricité; aussi n’ai-je plus rien à ajouter sur ce sujet : mais je ne suis pas peu embarrassé pour trouver une matière qui soit digne de l’attention de V. A.
Je crois que , pour décider dans ce choix , je dois avoir égard aux matières qui intéressent davantage nos connaissances, et dont les écrivains font souvent mention ; ce sont des matières sur lesquelles on peut