‹ Lettres de L. Euler a une princesse d'AllemagneChapitre 6 sur 130 · DU TÉMOIGNAGE DES SENS · texte numérisé non relu

DU TÉMOIGNAGE DES SENS

toute condition , mais aussi dans toutes les bêtes. Le chien qui aboie contre moi ne doute pas de mon existence, quoique son âme n’aperçoive qu’une légère image de mon corps. De là je conclus que cette conviction est essentiellement liée avec nos sensations, et que les vérités que nos sens nous découvrent sont aussi bien fondées que les vérités de la géométrie les plus certaines.

Sans cette conviction, aucune société d’hommes ne saurait subsister; et tous tant que nous sommes, nous nous précipiterions dans les plus grandes absurdités et dans les plus grandes contradictions.

Si les paysans s’avisaient de douter de l’existence de leur bailli, ou les soldats de l’existence de leurs officiers, dans quelle confusion serions-nous plongés! De telles absurdités n’ont lieu que parmi les philosophes; tout autre qui s’y livre doit avoir perdu le bon sens. Reconnaissons donc que cette conviction est une des principales lois de la nature, et que nous en sommes intimement convaincus, quoique nous en ignorions absolument les véritables raisons, et que nous soyons très-éloignés de les pouvoir expliquer d’une manière intelligible.

Quelque importante que soit cette réflexion, elle n’est cependant pas exempte de toute difficulté; mais quelque grandes aussi que soient ces difficultés, et quand même nous ne les saurions résoudre, elles n’apportent pas la moindre atteinte à la vérité que je viens d’établir, et que nous devons regarder comme le plus solide fondement de nos connaissances.

Il faut convenir que nos sens se trompent quel-

quefois: et de là, ces subtils philosophes qui se vantent de douter de tout tirent cette conséquence : que nous ne saurions nous fier sur nos sens. Il m’est arrivé plus d’une fois que, rencontrant dans la rue un homme inconnu, je l’ai pris pour quelqu’un que je connaissais : donc, puisque je me suis trompé, rien n’empêche que je ne me trompe toujours; et par conséquent je ne suis jamais assuré que la personne à qui je parle est effectivement celle que je m’imagine.

Si je venais à Magdebourg, et que j’eusse l’honneur d’être mis aux pieds de V. A., je devrais toujours craindre de me tromper très- grossièrement : peut-être même ne serais-je pas à Magdebourg, car on a des exemples qu’on a pris quelquefois une ville pour une autre. Peut-être même que je n’ai jamais eu le bonheur de voir V. A., et que je me suis toujours trompé quand j’ai cru être aussi heureux.

Ce sont les conséquences naturelles quid écoulent du sentiment de ces philosophes ; et V. A. comprend aisément qu’elles mènent non -seulement aux plus grandes absurdités, mais qu’elles renverseraient aussi tous les liens de la société. C’est pourtant de cette source que les esprits forts puisent leurs objections contre la religion, dont la plupart reviennent à ce beau raisonnement : On a des exemples que quelqu’un s’est trompé eu prenant un homme pour un autre; donc, les apôtres se sont aussi trompés quand ils disent avoir vu Jésus-Christ après sa résurrection. En toute autre occasion on se moquerait de leur faux

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esprit ; mais quand il s’agit de la religion, ils ne trouvent que trop d’admirateurs.

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Autre objection des pyrrhoniens contre la certitude des vérités aperçues par les sens. Réponse à cette objection, et sur les précautions qu’on doit observer pour être assuré des vérités des sens.

Quoique l’objection qu’on fait contre la certitude des vérités aperçues par les sens/ et dont je viens de parler, paraisse assez forte, on tâche néanmoins de l’appuyer encore sur la maxime commune, qu’il ne faut pas se fier à celui qui nous a trompés une fois. Donc, un seul exemple que les sens ont trompé suffit pour leur refuser toute croyance. Cependant si cette objection était solide, V. A. ne saurait disconvenir que toute la société des hommes en serait renversée de fond en comble.

Pour y répondre, je remarque que les deux autres sources de nos connaissances sont assujetties à des difficultés, ou semblables, ou plus fortes encore. Combien de fois ne se trompe-t-on pas dans les raisonnements? J’ose bien assurer qu’il arrive beaucoup plus souvent d’être trompé dans les raisonnements que par les sens ; mais s’ensuit-il de là que le raisonnement nous trompe toujours, et que nous ne sau-

rions être assurés d’aucune vérité que l’entendement nous découvre? Il doit donc être douteux si deux fois deux font quatre, ou que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits ; il serait même ridicule de vouloir faire passer cela pour une vérité. Ainsi, quoique souvent les hommes aient mal raisonné, cela n’empêche pas qu’il n’y ait quantité de vérités intellectuelles dont nous sommes parfaitementconvaincus.

Il en est de même de la troisième source de nos connaissances, qui est sans doute la plus sujette à l’erreur. Combien de fois n’avons-nous pas été trompés par un faux bruit, ou par un faux rapport qu’on nous a fait d’un événement? et qui voudrait bien croire tout ce que les gazetiers ou les historiens ont écrit? Cependant, qui voudrait soutenir que tout ce que d’autres nous disent ou racontent est faux, tomberait sans doute dans de plus grandes absurdités que celui qui croirait tout. Ainsi, malgré tous les faux rapports ou les faux témoignages, nous sommes pourtant assurés de la vérité de quantité de faits que nous ne connaissons que par le rapport d’autrui.

Il y a certains caractères par lesquels nous sommes en état de reconnaître la vérité, et chacune de nos trois sources a des caractères qui lui sont particuliers. Quand la vue m’a trompé, lorsque j’ai pris un homme pour un autre, j’ai bientôt reconnu mon erreur ; d’où il est clair qu’il y a effectivement des moyens propres à prévenir l’erreur. Car s’il n’y en avait point, il serait impossible de s’apercevoir jamais qu’on se soit trompé. Donc, ceux mêmes qui soutien-

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