‹ Lettres de L. Euler à une princesse d'Allemagne sur divers sujets de physique et de philosophieChapitre 11 sur 253 · II* PARTIE. LETTRE XLIX · texte numérisé non relu

II* PARTIE. LETTRE XLIX

quefois: el de là, ces subtils philosophes qui se vantent de douter de tout tirent cette conséquence: que nous ne saurions nous fier sur nos sens. H m'est arrivé plus d'une fois que, rencontrant dans la rue un homme inconnu, je l'ai pris pour quelqu'un que je connaissais : donc, puisque je me suis trompé, rien n'empêche que je ne me trompe toujours ; et par conséquent je ne suis jamais assuré que la personne à qui je parle est effectivement celle que je m'imagine.

Si je venais à Magdebourg, et que j'eusse l'honneur d'être mis aux pieds de V. A., je devrais toujours craindre de me tromper très-grossièrement : peut-être même ne serais^é pas à Magdebourg, car on a des exemples qu'on a pris quelquefois une ville pour une autre. Peut-être même que je n'ai jamais eu le bonheur de voir V. A., et que je me suis toujours trompé quand j'ai .cru être aussi heureux.

Ce sont les conséquences naturelles qui découlent du sentiment de ces philosophes ; et V. A. comprend aisément qu'elles mènent non -seulement aux plus grandes absurdités, mais qu'elles renverseraient aussi tous les liens de la société. C'est pourtant de cette source que les esprits forts puisent leurs objections contre la religion, dont la plupart reviennent a ce beau raisonnement : On a des exemples que quelqu'un s'est trompé en prenant un homme pour un autre; donc, les apôtres se sont aussi trompés (juand ils disent avoir vu Jésus-Christ après sa résurrection. En toute autre occasion on se moquerait de leur faux

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espril ; mais quand il s'agit de la religion , ils ne trouvent que trop d'admirateurs.

(Il «TriinAl.)

Autre objection des pyrrhoniens contre la certitude des vérités aperçues par les sens. Réponse à cette objection, et sur les précautions qu'on doit observer pour être assuré des vérités des sens.

Quoique l'objection qu'on fait contre la certitude des vérités aperçues par les sens, et dont je viens de parler, paraisse assez forte, on tâche néanmoins de Fappuyer encore sur la maxime commune, qu'il ne faut pas se fier à celui qui nous a trompés une fois. Donc, un seul exemple que les sens ont trompé suffit pour leur refuser toute croyance. Cependant si cette objection était solide, V. A. ne saurait disconvenir que toute la société des hommes en serait renversée de fond en comble.

Pour y répondre, je remarque que les deux autres sources de nos connaissances sont assujetties à des difliculrés, ou semblables, ou plus fortes encore. Combien de fois ne se trompe-t-on pas dans les raisonnements ? J'ose bien assurer qu'il arrive beaucoup plus souvent d'être trompé dans les raisonnements (|ue par les sens ; mais s'ensuit-il de là que le raisonnement nous trompe toujours, et que nous ne sau-

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rions être assurés d'aucune vérité que Tentendement nous découvre? 11 doit donc être douteux si deux fois deux font quatre, ou que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits ; il serait même ridiciJe de vouloir faire passer cela pour une vérité. Ainsi, quoique souvent les hommes aient mal raisonné, cela n'empêche pas qu'il n'y ait quantité de vérités intellectuelles dont nous sommes parfaiteme ntcon vaincus.

Il en est de même de la troisième source de nos connaissances, qui est saiis doute la plus sujette a l'erreur. Combien de fois n'avons-nous pas été trompés par un faux bruit, ou par un faux rapport qu'on nous a fait d'un événement? et qui voudrait bien croire tout ce que les gazetiers ou les historiens ont écrit ? Cependant , qui voudrait soutenir que tout ce que d'autres nous disent ou racontent est faux, tomberait sans doute dans de plus grandes absurdités que celui qui croirait tout. Ainsi, malgré tous les faux rapports ou les faux témoignages, nous sommes pourtant assurés de la vérité de quantité de faits que nous ne connaissons que par le rapport d'autrui.

11 y a certains caractères par lesquels nous sommes en état de reconnaître la vérité, et chacune de nos trois sources a des caractères qui lui sont particu- 'liers. Quand la vue m'a trompé, lorsque j'ai pris un homme pour un autre, j'ai bientôt reconnu mon \ erreur; d'où il est clair qu'il y a effectivement des moyens propres à prévenir l'erreur. Car s'il n'y en avait point, il serait impossible de s'apercevoir jamais qu'on se soit trompé. Donc, ceux mêmes qui soutien-

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nent que nous nous trompons tant de fois sont obligés d'accorder qu'il est impossible de s'apercevoir que nous nous sommes trompés, ou ils doivent avouer qu'ils se trompent eux-mêmes en nous reprochant DOS égarements.

Il est remarquable que la vérité est si bien établie, que la plus grande démangeaison de douter de tout doit y revenir malgré elle. Donc, comme la logique prescrit les r^les des raisonnements justes qui nous mettent à l'abri de l'erreur à l'égard des vérités intellectuelles 9 il y a aussi des règles également certaines, tant pour la première source, de nos sens, que pour la troisième, de la foi.

Les règles de la première source nous sont si naturelles, que tous les hommes, sans en excepter même les plus stupides, les entendent et les pratiquent mieux que les plus savants ne sauraient en donner seulement une description. Quoiqu'il soit aisé d'éblouir quelquefois un paysan, néanmoins, quand la grêle détruit ses champs, ou que la foudre tombe dans ses gratages, le plus habile philosophe ne lui persuadera janialis que ce n'est qu'une illusion ; et tout homme de bon sens doit avouer que le paysan a raison, et qu'il n'est pas toujours la dupe de la tromperie de ses sens. Le philosophe pourra peutêtre le confondre au point que le paysan ne sera plus en état de lui répondre ; mais au fond il se moquera de tous ses raisonnements. L'ai^ument que les sens nous trompent quelquefois, ne fera qu'une très-faible impression sur son esprit; et quand on lui dira, avec la plus grande éloquence , que tout ce que les sens

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