‹ Lettres de L. Euler à une princesse d'Allemagne sur divers sujets de physique et de philosophieChapitre 17 sur 253 · PARTIE. LETTRE LUI · texte numérisé non relu

PARTIE. LETTRE LUI

V. A. reconnaîtra aisément que ce serait la plus grande absurdité, si je voulais prétendre de connaître seulement l'essence de la plume dont je me sers actuellement pour écrire cette lettre. Si je connaissais l'essence de cette plume précisément (je ne parle pas des plumes en général , mais uniquement de celle que je tiens actuellement entre mes doigts, qui est un être individuel^ comme on le nomme dans la métaphysique , et qui est distinguée de toutes les autres plumes qui se trouvent dans le oionde); si je connaissais donc l'essence de cette plume individuelle, je serais en état de la distinguer de toutes les autres; et il serait impossible de la changer, sans que je m'en aperçusse d'abord : je devrais connaître à fond la nature, le nombre et l'arrangement de toutes les parties dont ellç est composée. Mais combien s'en faut-il que je n'aie une telle connaissance! Pendant que je me lèY€ un moment, mes enfants me pourraient bien changer cette plume en en mettant une autre à sa place, sans que je le remarquasse, et quand même j'y. aurais fait une remarque; ne pourraient-ils pas la contrefaire sur une autre plume? et si cela était impossible à mes enfants, il faudrait toujours convenir que Dieu pourrait faire une autre plume si semblable à celle-ci, que je ne saurais jamais reconnaître la différence. Ce serait pourtant une autre plume réellement distinguée de la mienne, et Dieu eo connattraît sans doute la différence; c'est-à-dire que Dieu connaît parfaitement l'essence de Tune el de l'autre de ces deux plumes : or, moi qui n'y

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Jécouyre aucune différence, il est cerlain que Tessence de cette plume individuelle m'est tout à fait inconnue.

Il en est de même de toutes les autres choses individuelles y et on peut hardiment soutenir que ce n est que Dieu qui connaît l'essence o\i la na« . ture de chacune. Y. A. ne saurait assigner auq|ine chose réellement existante, dont nous puiMons avoir une connaissance si parfaite, qu'il tiiX. impossible de nous y tromper jamais; c'est, pour ainsi dire, l'empreinte dont le Créateur a marqué toutes, tes choses créées , et dont la nature sera toujours. un mystère pour nous. *^

Il est donc très-certain que nous ne connaissons, point l'essence des choses individuelles, ou tous les caractères dont chacune est distinguée de toutes les autres; mais il n'en est pas de même des espèces et des genres, qui sont des notions générales qui em« brassent à la fois une infinité de choses individuelles. Ce ne sont pas des êtres actuellement existants ; ce ne sont que des notions que nous formons nous^ mêmes dans nos esprits , en langeant plusieurs cho* ses individuelles dans la même classe, que nous nom* mons une espèce ou un genres selon que le nombre des choses individuelles qui y sont comprises est plus ou moins grand.

Ainsi, pour m'arrêter à l'exemple de la plume, comme il y a une infinité de choses à chacune desquelles je donne le même nom de plume, qiioîA qu'elles diffèrent toutes entre elles, la notion de plume est une idée générale dont nous sommes

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