‹ Lettres de L. Euler à une princesse d'Allemagne sur divers sujets de physique et de philosophieChapitre 19 sur 253 · LETTRE LIV · texte numérisé non relu

LETTRE LIV

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Sur la vraie notion de l'étendue.

J'ai déjà eu l'honneur de prouver à V. A. que la notion générale d'un corps renferme nécessairement ces trois qualités, l'étendue, l'impénétrabilité et Finertie, sans lesquelles aucun être ne saurait être rangé dans la classe des corps. Les plus scrupuleux même ne sauraient disconvenir de la nécessité de ces trois qualités pour constituer un corps, mais ils doutent si ces trois caractères sont suffisants. Peut-être, disent-ils, y a-l-il encore plusieurs autres caractères qui sont également nécessaires pour l'essence d'un corps.

30 II* PARTIE. — LKTXaE LIV.

Mais je leur demande : Si Dieu créait un être dépouillé de ces autres caractères inconnus, et qu'il n'eût que les trois rapportés, douteraient-ils de donner le nom de corps* à cet être? Non, sans doute; cp* s'ils avaient le moindre doute là-dessus , ils ne sauraient dire avec assurance que les pierres que nous rencontrons dans la rue sont des corps, puisqu'ils sont incertains si les prétendus caractères inconnus se trouvent dans ces pierres ou non ?

Quelques-uns s'imaginent que la pesanteur est aussi uûe propriété essentielle de tous les corps, puisque tous les corps que nous connaissons sont pesants ; mais si Dieu les dépouillait de la pesanteur, cesseraient-ils pour cela detre des corps? Ensuite, qu'ils considèrent les corps célestes, qui ne tombent pas en bas, comme il devrait arriver s'ils étaient pesants comme nos corps que nous touchons, et pourtant ils ne doutent pas de les nommer corps. Et quand même tous les corps seraient pesants , il ne s'ensuivrait pas que la pesanteur soit une propriété essentielle des corps, puisqu'un corps resterait corps, quoique sa pesanteur fût détruite par un miracle.

Mais ce même raisonnement n'a pas lieu dans les trois propriétés essentielles que je viens d'alléguer. Si Dieu anéantissait l'étendue d^un corps, il ne serait plus certainement un corps; et un corps dépouillé dé l'impénétrabilité ne serait plus nommé . corps, ce serait un spectre, un fantôme; et il en «at de même de Tinertie.

V. A. sait que l'étendue est l'objet propre de la géométrie, où l'on ne considère les corps qu'en tant

DE LA NOTION DE l'ÉTENDUE. 31

qu'ils sont étendus , en faisant abstraction de Finipëoétrabilité et de l'inertie ; donc l'objet de la géométrie est une notion bien plus générale que celle des corps, puisqu'il renferme non-seulement les corps, mais aussi tous les êtres simplement étendus sans impénétrabilité s'il y en avait. De là il s'ensuit que toutes les propriétés qu'on déduit dans la géométrie de la notion de l'étendue, doivent aussi tivoir lieu dans les corps, en tant qu'ils sont étendus; car tout ce qui convient à une notion plus générale, par exemple à celle d'un arbre , doit aussi convenir à la notion d'un cerisier , d'un poirier, d'un pommier, etc.; et ce principe est même le fondement de tous nos raisonnements, en vertu desquels nous affirmons et nions toujours, des espèces et des cfho-, ses individuelles, tout ce que nous affirmons et nions du genre.

Cependant il y a des philosophes, et même la plupart d'aujourd'hui, qui nient hautement que les propriétés qui conviennent à l'étendue en général , c'est-à-dire, comme on les considère en géométrie, âent lieu dans les corps réellement existants. Ils disent que l'étendue de la géométrie est un être abstrait, des propriétés duquel on ne saurait rien conclure sur les choses réelles : ainsi, quand j'ai démontré que les trois angles d'un triangle sont ensemble égaux à deux angles droits , c'est une propriété qui ne convient qu'à un triangle abstrait, et point du tout à un triangle réel.

Mais ces philosophes ne s'aperçoivent pas des suites ftcfaeuses qui décoiAent naturellement de la

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