‹ Lettres de L. Euler à une princesse d'Allemagne sur divers sujets de physique et de philosophieChapitre 29 sur 253 · PARTIE. LETTRE LVII · texte numérisé non relu

PARTIE. LETTRE LVII

L'Académie royale de Berlin prit beaucoup de part à ces disputes ; et comme elle a la coutume de proposer tous les ans une question, et de distribuer un prix d'une médaille d'or de cinquante ducats à celui qui aura le mieux discuté la question proposée au jugement de l'Académie y elle choisit poui l'année 1 746 la question sur les monades. On avait donc reçu un grand nombre de pièces sur cette matière, et feu M. le président de Maupertuis nomma une commission pour les examiner, et en remit la direction à feu M. le comte de Dohna , grand-maitrc de la cour de S. M. la reine, qui, étant un juge impartial, examina avec tous les soins imaginables les preuves qui furent alléguées tant pour que contre l'existence des monades. Enfîn on trouva que celles qui en devaient établir l'existence étaient si faibles et si chimériques, que tous les principes de nos connaissances en seraient raiversés. On a donc décidé en faveur du sentiment opposé , et le prix fut adjugé à la pièce de M. de Justi, qui avait le mieux combattu les monades.

V. A. comprendra aisément que cette démarche de l'Académie a terriblement irrité les partisans des monades, à la tête desquels se trouvait le grand et fameux M. de Wolf , qui ne prétendait pas être moins infaillible dans ses décisions que le pape Ses sectateurs , dont le nombre était alors beaucoup plus grand et plus redoutable qu'aujourd'hui, crièrent hautement contre l'injustice et la partialité d< l'Académie; et il s'en fallut peu que leur chef m lançât la foudre de l'anathème philosophique contn

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toute rAcadémie. Je ne me souviens plus à qui nous avons Fobligation de Favoir échappe.

Gemme cette matière a fait beaucoup de bruit , V. A. ne sera pas sans doute (âicbée que je m'y arrête un peu. Toute la dispute se réduit à cette question , Si les corps sont divisibles à l'infini , ou non? ou bien, Si la divisibilité des corps a des bornes, ou non? Là-dessus, j*ai déjà remarqué que de part et d'autre on tombe d'accord que l'étendue qu'on con« sidère dans la géométrie est divisible à l'infini ; puisque, quelque petite que soit une grandeur, on en peut concevoir encore la moitié, et de cette moitié encore la moitié, et ainsi de suite sans fin.

Cette notion de l'étendue est bien une notion abstraite, de même que les notions de tous les genres, comme de l'homme, du cheval, de l'arbre, etc., en tant qu'on n'applique pas ces notions à un être individuel et déterminé. Ensuite, c'est le principe le plus certain de toutes nos connaissances , que tout ce qui convient au genre convient aussi à tous les individus qui sont compris sous ce genre. Donc, si tous les corps sont étendus, toutes les propriétés qui conviennent à l'étendue doivent aussi convenir à chaque corps en particulier. Or, tous les corps sont étendus , et l'étendue est divisible à l'infini ; donc, chaque corps le sera aussi. Voilà un syllogisme dans la meilleure forme ; et puisqu'on ne saunât douter de la première proposition , il ne s'agit que de savoir si la seconde est vraie ou non ; c'est-àdire, s'il est vrai ou non que les corps sont étendus .

Les partisans des monades, pour soutenir leur

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sentiment, sont obligés de dire que les corps ne sopt pas étendus, et qu'ils n'ont qu'une étendue apparente^ ou une quasi-étendue. Par là ils croient avoir suffisamment détruit l'argument rapporté pour la divisibilité à Tinfini. Mais si les corps ne sont pas étendus, je voudrais bien savoir d'où nous avons puisé notre idée de l'étendue ; car si les corps ne sont pas étendus, rien n'est étendu au monde, puisque les esprits le sont encore moins. Notre idée de l'étendue serait donc tout à fait imaginaire et chimérique.

Dans ce cas, la géométrie serait une spéculation entièrement inutile et illusoire, et elle n'admettrait jamais aucune application aux choses qui existent réellement au monde: car si rien n'est étendu, à quoi bon approfondir les propriétés de l'étendue? Mais puisque la géométrie est sans contredit une des sciences les plus utiles, il faut bien que son objet ne soit pas une pure chimère.

On sera donc obligé d'accorder que l'objet de la géométrie est au moins la même étendue apparente que ces philosophes admettent dans les corps; or, ce même objet est divisible à l'infini : donc aussi les êtres existants doués de cette étendue apparente le seront nébessairement.

Enlin , de quelque manière que ces philosophes se tournent pour soutenir leurs monades, ou ces dernières et plus petites particules sans aucune grandeur, dont, selon eux, tous les corps sont composés, ils se plongent toujours dans les plus grandes difficultés, dont ils ne sauraient jamais se débarras-

ser. Ils disent bien que ce ne sont que des esprits grossiers qui ne sauraient goûter leur sublime doctrine; mais on remarque pourtant que les génies les plus stupides y réussissent le mieux.

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(9 mai I78I.)

Réflexions ultérieures sur la divisibilité à l'infini des corps ,

et sur les monades.

Quand on parle de la divisibilité des corps, il faut bien distinguer celle qui est en notre pouvoir, de celle qui est possible en elle-même. Dans le premier sens, il n'y a aucun doute que la division dont nous sommes capables pour diviser les corps atteint bientôt ses bornes.

En pilant une pierre, nous la pouvons bien réduire en poudre; et si Ton pouvait compter toutes les petites parcelles qui forment cette poudre, leur nombre serait sans doute bien grand , et on serait surpris d'avoir divisé la pierre en tant de parlies. Mais ces mêmes parcelles seront presque indivisibles à notre égard, puisque tous les instruments dont nous pourrions nous servir n'y ont aucune prise. Cependant on ne saurait dire qu'elles sont indivisibles en elles-mêmes; on n'a qu'à regarder par un microscope, et chacune paraîtra comme une pierre assez considérable, sur laquelle on peut distinguer

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quantité de points et d'inégalités; d'où nous sommes convaincus qu'une division ultérieure y est bien possible , quoique nous ne soyons pas en état de l'exécuter. Car partout où l'on peut distinguer plusieurs points dans un objets il faut bien qu'il soit divisible au moins en autant de parties.

Ainsi on ne parle pas de la division actuelle à laquelle nos forces et notre adresse sont suffisantes , mais de celle qui est possible en elle-même, et que la toute-puissance divine pourrait exécuter.

C'est aussi dans ce sens que les philosophes prennent le mot de divisibilité; de sorte que s'il y avait une grande pierre , et qu'elle fût si dure qu'aucune force ne fût capable de la casser, on ne douterait pas d'avancer que cette pierre était, de sa nature, aussi bien divisible que la plus fragile de la même grandeur. Et combien de corps n'y a-t-il pas sur lesquels nous n'avons aucune prise, et dont nous ne doutons pas qu'ils ne soient divisibles? Qui doute que la lune ne soit un corps divisible, quoiqu'il ne puisse pas en détacher la moindre partie; et cela, par la seule raison qu'elle a de l'étendue?

Partout où nous remarquons de l'étendue , nous sommes forcés d'y reconnaître la divisibilité; de sorte que la divisibilité est une propriété inséparable de l'étendue. Mais l'expérience nous convainc aussi que la division des corps va très-loin. Je ne m'arrête pas à l'exemple d'un ducat, qu'on allègue ordinairement, que les ouvriers savent battre en feuilles si minces qu'on en peut couvrir une trèsgrande surface ; et le ducat sera divisé en autant de

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parties que cette surface peut l'être. Notre propre corps nous fournit un exemple bien surprenant. Que V. A. considère les moindres veines et les moindres nerfs dont notre corps est rempli , et encore les fluides qui passent au travers. La subtilité qu'on y découvre surpasse notre imagination.

Ensuite les plus petits insectes que nous ne voyons presque point à la vue simple , ils ont tous leurs membres et leurs jambes, avec lesquelles ils marchent avec une prodigieuse vitesse. D'où nous comprenons que chaque jambe a ses muscles, composés de quantité de fibres ; qu'il y a des nerfs, et un fluide encore beaucoup plus subtil qui les traverse.

Quand on considère , à l'aide d'un excellent microscope , la moindre goutte d'eau , elle ressemble à une mer, où l'on voit nager des milliers de petites créatures vivantes, dont chacune est nécessairement composée d'une infinité de petites fibres musculaires et nerveuses , dont la structure merveilleuse nous doit ravir en admiration. Ensuite ces petites créatures, quoiqu'elles soient peut-être les plus petites que nous puissions découvrir par les microscopes, elles ne sont pas sans doute les plus petites que Dieu ait produites. Autant elles sont plus petites que nous, il y en aura vraisemblablement aussi d'autres qui sont autant de fois plus petites qu'elles. Enfin , celles^i ne seront pas aussi les plus petites ; elles seront également suivies d'une infinité de nouvelles classes, dont chacune comprend des créatures incomparablement plus petites que les précédentes.

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