‹ Lettres de L. Euler à une princesse d'Allemagne sur divers sujets de physique et de philosophieChapitre 34 sur 253 · H* PARTIE. LETTRE LX · texte numérisé non relu

H* PARTIE. LETTRE LX

cullés tirées du nombre infini des dernières particuli se détruisent elles-mêmes. Dès qu'on nie les m( nades , on ne saurait plus parler des dernières pai ticules , et encore moins de leur nombre , qui enti dans la composition de chaque corps.

K. A. aura remarqué que ce que j'ai rapporté ju qu'ici eu faveur des monadistes n'est pas d'un gran poids. Mais à présent j'aurai l'honneur de lui dii que leur plus fort appui est le grand principe de raison suffisante y dont ils savent se servir si adro tement , que par son moyen ils sont en état de d montrer tout ce qui leur convient , et détruire toi ce qui s^oppose à leurs sentiments. C'est donc la pli heureuse découverte qu'on ait jamais faite , savoii que rien ne saurait être sans une raison suffisant et c'est uniquement aux philosophes modernes qi nous en sommes redevables.

Pour donner une idée de ce prétendu principe V. A. n'a qu'à considérer que de tout ce qui se pr sente on peut toujours demander pourquoi la choi est telle qu'elle est ? et la réponse à cette questio est ce qu'on nomme la raison suffisante , bien su] posé qu'elle réponde effectivement à la questio qu'on aura faite. Donc , partout où la demanc [}ourquoi peut avoir lieu , on y comprend la poss bilité d'une réponse satisfaisante , et qui en contiei dra par conséquent la raison suffisante.

Il s'en faut beaucoup que ce soit un mystère qi n'ait été découvert que de nos jours. De tout teroj les hommes ont en toute occasion demandé />r?«^ qiÀi^; ce qui est une preuve mcontestable qu'ils ci

DES MONADJBS 5Ô

recoonu c|ue toutes les choses doivent avoir une raison suffisante pourquoi elles sont. C'était aussi UD principe très-connu des anciens philosophes, que rien n'était sans cause. Mais malheureusement cette cause nous est le plus souvent cachée; nous avons beau demander pourquoi ? il n'y a personne qui nous en indique la raison suffisante. Il n'est point douteux que tout n'ait sa raison suffisante; loais par là nous ne sommes guère avancés, tant que cette raison nous demeure inconnue.

V. A. pensera peut-être que les philosophes modernes j qui se vantent tant de ce principe de la raison suffisante , ont aussi découvert cette raison suffisante de toutes les choses , et qu'ils sont en état de répondre à tous les pourquoi qu'on leur pourrait demander ; ce qui serait sans doute le plusi grand degré de nos connaissances. Mais rien moins ; ils sont à cet égard aussi ignorants que tous les autres: tout leur mérite, dont ils se vantent tant, ne consiste qu'en ce qu'ils prétendent avoir démontré que, partout où l'on peut demander pourquoi y il doit y avoir une réponse suffisante, quoiqu'elle nous soit cachée pour la plupart.

Ils conviennent bien que les anciens avaient aussi des connaif^nces de ce principe, mais que cette connaissance n'était que très-obscure, tandis qu'eux avaient mis ce principe dans tout son jour , et en avaient démontré la vérité : c'est la raison aussi qu'ils en savent tirer plus de profit, et que ce principe les met en état de prouver que les corps sont composés de monades.

56 II* PÀIlTiE. LETTRE LX.

Il faut, disent-ils, que les corps aient quelque part leur raison suffisante ; mais s'ils étaient divisibles à ISofini , aucune raison suffisante ne saurait avoir lieu : d'où ils concluent, d'un air très-philosophique, que puisque tout doit avoir sa r^iison suffisante, il fiiut absolument que tous les corps soient composés de monades. C'est ce qu'il fallait démontrer. Voilà, je l'avoue , une démonstration sans réplique.

11 serait bien à souhaiter qu'un raisonnement si léger fût capable de nous éclairer dans des questions si importantes ; mais pour moi , je dois avouer que je ne comprends absolument rien dans tout ce beau raisonnement. On parle de la raison suffisante des corps , par laquelle on veut répondre à un certain pourquoi, qu^on n'explique pas. Or, il faut sans doute toujours bien connaître et examiner une question, avant d'y répondre. Ici on donne la réponse avant d'avoir seulement formé la question.

EstK^e qu'on demande pourquoi les corps existent? Il serait , à mon avis , fort ridicule d'y répondre : Parce qu'ils sont composés de monades; conune si les monades renfermaient la cause de leur existence. Ce ne sont pas sans doute les monades qui ont créé les corps. Or, quand je demande pourquoi un être aetuel existe, je ne vois d'autre réponse que de dire : Parce que le Créateur lui a donné l'existence. Et sur la manière dont la création s'est faite, je crois que les philosophes doivent franchement reconnaître leur ignorance.

Mats ils soutiennent que Dieu n'aurait pu produire des corps, à moius qu'il n'eût auparavant créé des

DBS MONADES. 57

monades; et que les corps ont ensuite été formés par la coflipofiition des monades. Or, cela suppose ou^ vertement que las corps sont nécessairement cornposés de monades, ce qu'ils voudraient pourtant prouver par ce raisonnement. V. A. comprend aisé*^ ment que quand on veut prouver quelque chose , on n'en doit pas supposer d'avance la vérité. Cest une supercherie , qu'on nomme dans ta logique une péti'^ tion de principe.

LETTRE LXl.

(19 mai 1761.)

Aotre argument des partisans des mooades , tiré da priiici(>e de la raison sufXsante : et sur les absurdités qui en découlent nécessairement.

Les partisans des monades tirent aussi leur grand argument du principe de la raison suffisante ^ de cette façon. Us disent qu'ils ne sauraient pas même comprendre la possibilité des corps , s'ils étaient divisibles à l'infini, puisqu'il n'y aurait rien où ils pourraient fixer leur imagination ; ils voudraient avoir des parties dernières, ou des éléments de b composition desquels ils pourraient expliquer laformation des corps. .

Mais prétendent"^ donc comprendre la possibi<r Iké de toutes les choses qm existent? cela seratîlr.,6ans doute trop orgu^lleux. Cependant rien n'est {)Ms commun parmi ces philosophes, que de raisonnei* sur ce pitdrlà : Je nesaui^ais comprendre la possibilité-

58 il'' PARTIE. LETTRE LXl.

de cette chose , à moins qu'elle ne soit telle que je l'imagine; donc^ il faut nécessairement qu'elle soit telle.

V. A. comprendra aisément le frivole de cette manière de raisonner , et que la vérité demande des recherches plus profondes pour y arriver. Notre ignorance no saurait jamais devenir un argument qui UQus conduise a la connaissance de la vérité, et celui que je viens d'apporter est ouvertement fondé sur l'ignorance d'autres manières dont la chose pourrait être possible.

Mais à la bonne heure , si rien n'existait que ce dont ils peuvent com prendre la possibilité, pourraient ils donc expliquer comment les corps seraient composés de monades? Les monades, n'ayant aucune étendue, doivent être considérées comme des points dans la géométrie, ou comme nous représeirtons les esprits et les âmes. Or, on sait que plusieurs points géométriques, quelque grand qu'on suppose leui nombre, ne sauraient jamais produire une ligne, el par conséquent encore moins une surface, ou même un corps. Si mille points suffisaient à constituer h millième partie d'un pouce , il faudrait que chacur edt une certaine étendue, qui, étant prise mille fois, deviendrait égale à la millième partie d'un pouce. Enfin, c'est une vérité incontestable, que tant de points qu'on voudra ne sauraient jamais produire h moindfe^étendue. Je parle ici des véritables points . teb qu'on les conçoit dms la géométrie , sans aucune longueur, largeur et épaisseur, et qui à cet égare mut afaaoliuneitff rien. *

DES MONàD£S. 58

Aussi nos philosophes conviennent-ils qu'aucune étendue ne saurait être produite par des points géométriques, et ils protestent solennellement qu'on ne doit pas confondre leurs monades avec ces points. Elles n'ont pas plus d'étendue que les pointa, disentils; mais elles sont revêtues de qualités tout à fait admirables, comme de se représenter le monde tout entier par des idées, mais extrêmement obscures; et ce sont ces qualités qui les rendent propres à produire le phénomène de l'étendue, ou plutôt cette quasi'étefidue dont j'ai parlé ci-dessus. On doit donc se former des monades la même idée que celle des esprits et des âmes ; avec cette seule différence , que les facultés des monades sont beaucoup plus imparfaites.

Or, il me semble que la difficulté devient à présent beaucoup plus grande, et je me flatte que V. A. sera du même sentiment, que deux ou plusieurs •esprits ne sauraient être joints pour former une étendue. Plusieurs esprits pourront bien former une assemblée, ou un conseil, mais jamais une étendue. En effet, « nous faisons abstraction du corps de chaque conseiller, lequel ne contribue rien aux délibérations , qui De sont que les ouvrages des esprits , un conseil n'est autre chose qu'une assemblée d'esprits ou d'âmes ; mais une telle assemblée pourrait-elle bien représenter une étendue? De là il s'ensuit que les monades sont encore moins propres à produire une étendue (|ue les points géométriques.

Les monadistes ne sont aussi pas d'accord sur ce( article. Quelquesruns disent que les monades sont.

Page 1