PARTI£. — LETTRE LXIII
ces 9 qui en découlent si naturellement, qu'on n'ei saurait plus rejeter aucune, quelque absurde et cho quante qu'elle puisse être.
D'abord ces êtres simples qui doivent composeï les corps sont des monades qui, n'ayant point d'é tendue, leurs composés, ou les corps, n'en sau raient avoir- non plus; et toutes ces étendues « changent en illusions et chimères, puisqu'il est cer tain que des parties qui n'ont aucune étendue m sauraient produire une étendue véritable; ce im sera tout au plus qu'une apparence ou un fantôme qui nous éblouit par une idée trompeuse d'étendue. Enfm tout devient illusion, et c'est sur cette illu< sion qu'est établi le système de l'harmonie préét^blie , dont j'ai déjà eu l'honneur de faire sentir à V. A. les conséquences fâcheuses.
Il faut donc être bien sur ses gardes, pour ne pas se laisser entraîner dans ce labyrinthe rempli d'absurdités. Dès qu'on y a fait le premier pas, il n'y a plus moyen d'échapper. Tout dépend des premières idées qu'on se forme de l'étendue, et la manière dont les monadistes tâchent d'établir leur système est extrêmement séduisante.
Ces philosophes n'aiment pas à parler de l'étendue des corps, puisqu'ils prévoient bien qu'elle leur deviendrait fatale dans la suite. Au lieu donc de dire que les corps sont étendus, ils disent que les corps sont des êtres composés; ce qu'on ne saurait leur nier, puisque l'étendue suppose nécessairement la divisibilité, et par conséquent un amas de parties dont les corps sont composés. Mais il& abusent bien-
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tôt de celte notion d'un être composé ; car îb disent qu un être ne saurait être composé qu'en tant qu'il est composé d'êtres simples : et de là ils concluent qae tout corps est composé d'êtres simples. Aussitôt qu'on leur accorde cette conclusion , on est pris , et on ne saurait plus reculer, attendu qu'on est forcé (favouer que ces êtres simples , n'étant plus composés, ne sont pas étendus.
Cet argument captieux est très-dangereux pour BOUS séduire ; dès qu'on s'en laisse éblouir, on leur accorde tout ce qu'ils veulent. Il ne faut qu'admettre cette proposition, qtie les corps sont composés d'êtres simples, c'est-à-dire, de parties qui ne sont pds étendues; et Ton est tout à fait enveloppé. Il faut donc résister de toutes ses forces à cet argument, que tout être composé est composé d'êtres simples ; et quand même on n'en saurait prouvei* la feusseté directement , les conséquences absurdes qui en découlent d'abord suffiraient à le renverser.
En effet, d'abord on convient que les corps sont étendus, c'est de là que les monadistes partent pour établir que les corps sont des êtres composés : or, après avoir déduit que lés corps sont composés d'êtres simples, ils sont obligés d'avouer que les êtres simples ne sauraient produire une véritable étendue, et par conséquent que l'étendue des corps n'est qu'une illusion.
Voilà un argument bien étrange, où la conclusion est directement contraire aux prémisses : ce raisonnement commence à dire que les corps sont véritabfemenr étendus; car s'ils nef Fétiiient pas, com-
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ment pourrait-on savoir qu'ils soient des êtres composés ? et bientôt après ils concluent que les corps ne sont pas véritablement étendus. A mon avis, jamais un faux argument n'a été mieux réfuté qu( celui-ci : la question était, pourquoi les corps son étendus? et après quelque détour on donne cetU réponse , puisquils ne sont pas étendus. Si Ton me demandait pourquoi un triangle a trois côtés, el que j'y réponde que ce n'était qu'une illusion qu'uc triangle ait trois côtés, serait-on content de ms réponse ?
Âinsi^ il est très-certain que cette proposition . que tout être composé est nécessairement compose d'êtres simples, porte à faux, quelque fondée qu'elle puisse paraître aux partisans des monades, qui prétendent même la ranger parmi les axiomes ou les premiers principes de nos connaissances. La seule absurdité à laquelle elle conduit immédiatemenl suffit pour la détruire, quand même on n'aurait point d'autres raisons d'en douter.
Mais puisqu'ici un être composé signifie la même chose qu'un être étendu, il en est de même que si l'on disait : Tout être étendu est composé d'êtres qui ne sont pas étendus. Or, c'est précisément la question. On demande si, en divisant un corps, ou parvient enfin à des parties qui ne sont plus susceptibles d'une division ultérieure, faute d'étendue? ou si l'on ne parvient jamais à de telles particules, de sorte que la divisibilité n'ait pas de bornes?
Pour décider cette question importante, on suppose gratuitement que chaque corps est composé de
telles parties qui n'ont aucune étendue. On se sert bien de quelques arguments éblouissants tirés du fameux principe de la raison suffisante, et Ton dit qu'un être composé ne saurait avoir sa raison suffisante que dans les êtres simples dont il est composé : ce qui pourrait bien être vrai, si l'être composé était effectivement composé d'êtres simples, ce qu'on leur conteste. Mais dès qu'on nie la composition d'êtres simples, la raison suffisante n'y saurait être établie.
Mais, madame, il est fort dangereux de s'engager avec les gens qui croient aux monades; car, outre qu'on n'y gagne rien, ils crient cruellement qu'on attaque le principe de la raison suffisante, ce qui est pourtant la base de toute certitude, et même de Texistence de Dieu. Selon leur avis, tous ceux qui n'admettent pas les monades, et qui rejettent le magnifique bâtiment où tout n'est qu'illusion, sont des incrédules et même des athées. Or, j'espère que cette imputation frivole ne fera pas la moindre impression sur l'esprit de V. A,; les extravagances auxquelles on est obligé de se livrer en embrassant le système des monades sont trop choquantes pour qu'on ait besoin de les réfuter en détail. Tout leur fondement se réduit à un misérable abus du principe de la raison suffisante.
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