II' PARTIE. LETTRE LXIV
terait dans les pensées : voilà donc encore une infinité qu'ils ne jugent pas hérétique.
A plus forte raison, la divisibilité à l'infini ne doit leur causer aucun ombrage. Être divisible à l'infini n'est pas certainement un attribut qu'on se soit jamais avisé de reconnaître dans l'Être suprême; et la divisibilité à l'infini n'ajoute pas assurément aux corps un degré de perfection , qui ne serait pas beaucoup au-dessous de celle que ces mêmes philosophes tâchent de mettre dans les corps j en les composant de leurs monades , qui , selon eux , sont des êtres doués des qualités les plus éminentes ; de sorte qu'ils ne rougissent pas de donner à Dieu le nom de monade.
En effet, l'idée d'une division qui peut toujours être continuée plus loin, sans jamais être arrêtée, renferme si peu le divin, qu'elle met plutôt les corps dans un rang infiniment au-dessous de celui que les esprits et nos âmes occupent ; et on peut bien dire qu'une âme , dans son essence , vaut beaucoup plus que tous les corps au monde. Or, dans le système des monadistes chaque corps , et même le plus chétif , est composé d'un grand nombre de monades , dont chacune dans sa manière ressemble beaucoup à nos âmes. Toutes les monades se représentent le monde entier aussi bien que nos âmes; mais, disent-ils , ces monades n'en ont que des idées • très-obscures, pendant que nous avons déjà des idées claires, et quelquefois aussi distinctes.
Cependant qui les assure de cette différence ? Ne serait-il pas à craindre que les monades qui com-
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posent cette plume avec laquelle j'écris eussent des idées du monde beaucoup plus claires que mon âme ? Et comment puis-je être assuré du contraire ? Je devrais avoir honte de me servir de cette plume pour écrire mes faibles pensées j pendant que les monades dont cette plume est composée ont peutêtre des pensées beaucoup plus sublimes; et V. A. serait peut-être plus satisfaite , si ma plume marquait plutôt ses propres pensées sur ce papier que les miennes.
Hais dans le système des monades cela n'est pas nécessaire; l'àme de V. A. se représente déjà par sa propre force toutes ces sublimes idées de ma plume, mais d'une manière très-obscure ; aussi tout ce que je prends la liberté d'écrire ici ne contribue absolument rien à éclaircir V. A. Les monadistes ont démontré que les êtres simples ne sauraient avoir Ja moindre influence les uns sur les autres ; et Tàme de V. A. développe de son propre fonds tout ce que je m'imagine de lui proposer , sans que j'y contribue la moindre chose.
Tous les discours , avec la lecture et l'écriture , ne sont que des formalités chimériques et trompeuses j qu'une pure illusion nous fait regarder comme des moyens propres à étendre nos connaissances. Mais j'ai eu l'honneur d'entretenir V. A. sur ces suites admirables du système de l'harmonie préétablie , et j'aurais lieu de craindre que ces rêveries ne lui devinssent ennuyantes, quoiqu'il y ait quantité de gens, d'ailleurs assez éclairés, qui regardent le système des monades avec celui de l'harmonie