‹ Lettres de L. Euler à une princesse d'Allemagne sur divers sujets de physique et de philosophieChapitre 43 sur 253 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

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Éclaircissements sur la nature des couleurs.

Je ne saurais disconvenir que les pensées sur les couleurs, que j*ai eu autrefois llionneur de présenter à V. A. (i), sont encore fort éloignées du degré d'évidence auquel j'aurais souhaité les pouvoir porter. Cette matière a été de tout temps recueil des philosophes , et je ne saurais me flatter den lever toutes les difficultés. Cependant j'espère que les éclaircissements que je vais exposer en feront é\anouir une bonne partie.

Les anciens philosophes ont rapporté les couleurs parmi les qualités des corps dont nous ne connaissons que les noms. Quand on leur demandait pourquoi un tel corps était, par exemple, rouge, ils répondaient que cela arrivait par une qualité qui faisait que ce corps paraissait rouge. V. A. comprend aisément que par cette raison on n'est guère avancé ,

(i) Lettres XXVII, XXVIH et XXXI de la l'' partie, tome 1*'.

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et qu'il aurait autant valu avouer franchement son ignorance sur cette question.

Descartes , qui le premier eut le courage d'approfondir les mystères de la nature , attribua les couleurs à un certain mélange de lumière et d'ombre. Or l'ombre n'étant autre chose qu'un défaut de lumière, puisque l'ombre se trouve toujours où la lumière ne saurait pénétrer, on voit bien que la lumière mêlée avec un défaut de lumière ne saurait produire les différentes couleurs que nous observons dans les corps.

Comme nous savons que nous ne voyons rien que moyennant des rayons qui entrent dans nos yeux, il faut bien que les rayons qui excitent dans nos yeux le sentiment de la couleur rouge soient d'une autre nature que ceux qui y excitent la sensation des autres couleurs ; et de là on comprend aisément que chaque couleur est attachée à une certaine qualité des rayons dont le sens de la vue est frappé. Un corps nous parait , par exemple , rouge , lorsque les rayons qui en sont lancés sont de telle nature qu'ils excitent dans nos yeux la sensation de la couleur .rouge.

Tout revient donc à approfondir cette différence entre les rayons, qui fait que les uns excitent la sensation de la couleur rouge , et les autres celle des autres couleurs. Il doit donc y avoir une grande différence parmi les rayons , pour produire de si différentes sensations dans nos yeux. Mais en quoi cette différence pourrait-elle consister ? Voilà la grande question à laquelle se réduit toute notre recherche.

La première différence qui s'offre entre les rayons, est que les uns sont plus forts que les autres. II n'y a aucun doute que les rayons du soleil y ou d'un autre corps fort brillant ou fort éclairé y ne soient beaucoup plus forts que ceux qui viennent d'un corps peu éclairé, ou doué d'une lumière très-faible ; DOS yeux en sont sans doute frappés fort différemment.

De là on pourrait soupçonner que les diverses couleurs résultent de la force des rayons ; de sorte que les rayons les plus forts produisent , par exemple, la couleur rouge; les moins forts, la couleur jaune , et ensuite les couleurs verte et bleue. Mais rien n'est plus aisé que de renverser ce sentiment, puisque nous savons par l'expérience que le même corps parait toujours de la même couleur, soit qu'il soit plus ou moins éclairé , ou que les rayons en soient forts ou faibles. Un corps rouge, par exemple, parait aussi bien rouge, soit qu'il soit exposé au plus grand éclat du soleil , ou qu'il se trouve dans un lieu obscur, où les rayons sont certainement très- faibles. Ce n'est donc pas dans les différents degrés de force des rayons qu'il faut chercher la cause des différentes couleurs; et la même couleur peut aussi bien être représentée par des rayons très-forts que par des rayons très-faibles. La moindre lueur nous découvre aussi bien la différence entre les couleurs que le plus grand éclat de clarté.

Il faut donc absol liment , qu'il se trouve encore une autre différence, parmi les rayons, qui caracté-*

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rise leur nature par rapport aux drrerses couleurs. Or, pour découvrir cette différence, V. A. jugera sans doute qu'il vaut mieux connaître la nature et l'origine des rayons, ou bien ce qui est capable d'entrer dans nos yeux et d'y exciter la sensation de la vision; cette description ou définition d'un rayon est sans doute la plus juste, puisqu'en efiet un rayon n'est autre cliose que ce qui entre par la pupille, comme je viens de le dire, dans l'œil, et y excite la sensation.

J'ai déjà eu l'honneur de dire à V. A. qu'il n'y a que deux systèmes pu théories pour expliquer l'origine et la nature des rayons. L'un est celui de Nevrton, qui soutient que les rayons sont des émanations actuelles qui sortent du soleil et des autres co'rps hiisants;.et l'autre, celui que j'ai tâché de prouver à V. A., et dont on me regarde comme l'auteur, quoique d'autres avant moi aient eu à peu près les mêmes idées. Peut-être ai-je réussi à le porter à un plus haut degré d'évidence. Il sera donc bon de montrer dans l'un et l'autre système sur quel principe on pourrait fonder la différence entre les couleurs.

Dans le système de l'émanation actuelle, où les rayons sont supposés sortir des corps luisants en forme de jet d'eau, qui en sont dardés en tous sens, oa^.eut que les particules lancées différent ou en groèseur ou en matière, de la même manière qu'un jet d'eau pourrait lancer du vin , de l'huile et d'autres liqueurs; de sorte que les différentes couleurs soient causéesr par la diverse matière subtile qtii

est lancëe du corps lumineux. Ainsi, une certaine matière subtile lancée d'un corps lumineux serait la couleur rouge , une autre matière la couleur jaune, et aipsi des autres couleurs. Cette explication montrerait assez clairement l'origine des diverses couleurs, si le système même pouvait subsister. L'ordinaire prochain , j'aurai l'honneur d'en parier plus amplement à V. A.

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