LETTRE XIX
(4 août 1761.)
Sur la nature du tonnerre (explications des anciens philosophes et de Descartes) y et sur la ressemblance entre les phénomènes do tonnerre et ceux ddi^électricité.
Jusqu'ici je n'ai considéré l'électricité qu'en tant qu'elle est un objet de notre curiosité et de la spéculation des physiciens mais à présent V. À. ne verra pas sans surprise , que le tonnerre et la foudre, avec tous les, phénomènes terribles qui les accompagnent, tirent leur origine du même principe, et que la nature opère ici en grand ce que les physiciens exécutent en petit par leurs expériences.
D'abord on a regardé ces philosophes comme des visionnaires qui se sont imaginé de trouver quelque ] ressemblance entre leS phénomènes du tonnerre et I ceux de l'électricité, et l'on a cru qu'ils ne faisaient [ cela que pour couvrir leur ignorance par rapport
(i) On dit maintenant tourmaline.
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à la cause du tonnerre; mais V. A. sera bientôt per suadëe que jamais conjecture ne fut mieux fondée et que toutes les autres explications de ces grau des opérations de la nature sont destituées de toc fondement.
En effet, tout ce qu'on a avancé là-dessus avai la connaissance de lelectricité était enveloppé dao la plus grande absurdité , et n'était pas capable d nous éclaircir sur le moindre phénomène du toi nerre.
Les anciens philosophes en attribuèrent la caus aux vapeurs sulfureuses et bitumineuses qui mon taient de la terre dans l'air, et se mêlaient avec le nuages , où elles s'allumaient par quelque causi inconnue.
Descartes, qui connut bierï^t l'insuffisance A cette explication, imagina une autre cause dans le nuages mêmes , et crut que le tonnerre était pro duit lorsque les nuages plus élevés tombaient su bitement sur d'autres plus bas ; que par cette chut l'air contenu entre eux était comprimé au point d causer un si grand bruit, et de produire même k éclairs et la foudre, quoiqu'il lui fut impossiU d'en montrer la possibilité.
Mais, sans arrêter V. A. à de fausses explication qui n'aboutissent à rien , je me hâte de lui appreo dre qu'on a découvert des preuves incontestabk pour nous convaincre que les phénomènes du ton nerre sont toujours accompagnés des marques k plus évidentes de l'électricité.
On place une barre de fer ou d'autre métal su
10 pilier de verre ou de quelque autre matière qui I ses pores fermés, afin que, quand la barre devient lectrique, Félectrieité n'en puisse échapper ou se ommuniquer avec le corps qui soutient la barre. Jors dès qu'un orage s'élève, et que les nuages féts à tonner avancent jusqu'au-dessus de la barre, n y découvre une très-forte électricité, qui surisse ordinairement beaucoup celle qu'on est ca- «Ue de produire par l'art ; de sorte que si l'on apirocbe la main ou quelque autre corps à pores nnrerts, on y voit éclater non une étincelle, mais Heine un éclair très-vif, avec un bruit semblable n tonnerre, dont l'homme qui y prête sa main eçoit un coup si violent, qu'il ne saurait le soiitenr. Cela passe la curiosité , et on a bien raison Fétre sur ses gardes, et de ne pas s'approcher de a barre dans le temps d'un orage.
Un professeur à Pétersbourg, nommé Richmann, I0U8 en a fourni un triste exemple. Dès qu'on s'est perçu d'une liaison si étroite entre les phénomèles du tonnerre et ceux de l'électricité, ce malheueux physicien, pour s'en mieux assurer par les ipériences , a élevé une barre de fer sur le toit de tmaison, enchâssée en bas dans un tuyau de verre, ^soutenue encore par une masse de poix. Il attadn à la barre un fil d'archal , qu'il conduisit jus- (oe dans sa chambre , afin que , dès que la barre deviendrait électrique , l'électricité se communi- (joàt librement avec le fil d'archal, et qu'il en put éprouver les effets dans sa chambre. V. A. comprend bien que ce fil d'archal a été conduit par
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des trousy de façon qu'il n'a louché nulle part < des matières à pores fermés, comme du verre, la poix ou de la soie , afin que Télectricité n'en échapper.
Dans cette disposition il attendit un orage, arriva bientôt pour son malheur. On entendit t ner de loin; M. Richmann fut fort attentif sur fil d'archal, pour voir s'il n'y découvrait point qi que marque d'électricité. Comme l'orage s'apj chait davantage, il jugea bien qu'il fallait pren quelque précaution , et ne pas s'approcher iéiai rement du fil; mais par mégarde il y approcha peu son front, et en reçut un coup si terrible, a un grand éclat, qu'il en tomba roide mort.
Vers le même temps , feu M. le docteur Lie! kuhn et M. le docteur Ludolf voulurent faire de semblables expériences, et avaient fixé aa dans cette vue , des barres de fer sur leurs maisoi mais dès qu'ils furent avertis du désastre de Richmann , ils se sont hâtés d'ôter les barres leurs maisons , et je crois qu'ils ont agi fort sa ment.
V. A. jugera par là très-aisément que l'air mosphérique doit devenir très-électrique dans temps d'un orage, ou que Téther y doit être pc à un très-haut degré de compression. Cet et dont l'air est surchargé passera dans la barre cause de ses pores ouverts , et la rendra électriq comme si elle était électrisée par la méthode or naire, mais dans un degré beaucoup plus haut.