‹ Lettres de l'inconnueChapitre 2 sur 13 · Lettres de M de Sévigné · texte numérisé non relu

Lettres de M de Sévigné

<( Ça ne vaut |»as grand'chose, me «lit !<• marchand, ça n'est que de L'écriture. »

En effet, pensai -je <in souriant, et je m éloignai.

On se fera facilement une idée de mon empressement à retourner chez ce chiffonnier, lorsque, trois ans après, mon souvenir se réveilla en lisant la dernière lettre à une inconnue.

Je retrouvai le même marchand et If

même bouge, mais inextricable, encombré jusqu'au faîte; Y établissement s'était même augmenté d'un grand hangar adjacent en train de se remplir aussi.

Je demandai à cet homme s'il avait encore, dans un coin que je lui désignai du doigt, le monceau de papiers que j'y avais vu trois ans auparavant.

— Ça se peut bien, me répondit-il, mais s'il en reste ce sera de la chance. Je laisse les vieux papiers pour empêcher les rats de ronger les boiseries; vous comprenez bien que je n'y laisserais pas des actions de la Banque. »

Je n'avais pas le temps de rire.

« Vite, vite, lui dis-je, — débarrassez tout ce qui gêne pour aller là, — que j'y regarde encore.

— Mais c'est le diable à déranger tout ça !

— J'aiderai et je payerai ce qu'il faut.

— Àllons-v. »

Une demi-heure après, armé d'un rat de cave, je rampai pour :iin>i dire jusqu'au but convoité, et je vis avec une joie mitigée de tristesse, que les lettres y étaient encore, mais dans quel état, grands dieux! tellement nmisies «-t humides que les rais ii \ avaient presque |»:ts touché. Je dépliai un madras, j'y déposai religieusement ces précieux restes, et, me repliant i\ reculons vers la porte, je mis quelques pièces blanches dans la main «le L'Auvergnat, et rentrai chez moi au |>:is accéléré. — Le cœur me battait! — Évidemment mon madras contenait !<■ mot <!<• L'énigme.

Il a été possible d'extraire de La première liasse, la moins malade, les Lettres qui font L'objet de cette publication. Mais en les dépliant une à une, il s <■>( produit des rides, des :iiiLrl<'-> se sont effrités sous dos doigts, <'t nous avons rencontré beaucoup de mots mangés par une espèce de

rouille. — Nous avons donc été oblige de remplacer par des points ce qui était détruit ou absolument indéchiffrable, et il va sans dire que nous avons supprimé les indications de personnes.

Les Lettres de l'inconnue sont beaucoup plus nombreuses que celles de l'académicien; mais, vu leur état matériel, il a été absolument impossible d'en reconstituer plus de vingt, qui, malheureusement, ne nous conduisent qu'à la fin de l'année 18/i2.

11 serait vraiment dommage que ces lettres fussent entièrement perdues. Après lecture, on comprendra que c'est avec justice que l'auteur regretté de Colomba a écrit de sa main sur chacune des douze liasses : Lettres de Mme de Sévigné.

En qualifiant ainsi cette longue correspondance, il a voulu rendre un hommage in extremis à celle qui fut son amie assidue pendant plus de trente ans.

MM

Cette restitution le préoccupait, car on trouve dans la lettre vu :

Rassurez-vous pour vos lettres, loin ce . (jiii se trouve d'écrit dans ma chambre sera brûlé après ma mort. »

Il ne prévoyait pas que la Commune essaierait d être en cela son exécuteur testamentaire. Mais lorsque l'incendie envahit la maison, on s'empressa de jeter par les fenêtres tout ce qui pouvait lui être un aliment facile. Les paperasses tombèrent les premières dans la rue; e'est peut-être la seule épave qui ail échappé au désastre.

LETTRES

Je ne sais ce que vous allez penser de moi, mais tant pis, je me risque, je vous écris.

Pourquoi avez-vous fait des livres, et pourquoi les ai-je lus? Et les ayant lus, pourquoi ne puis-je empêcher ma tête de songer h l'auteur?

Pourquoi, ayant lu beaucoup, — et peut-être beaucoup trop déjà — êtes-vous le seul avec qui je me sente en goût d'entrer en communion intellectuelle ?

Mon parrain, qui m'aime et s'est fait le cerbère de mes dix-huit ans, juge néanmoins indifférent

dé laisser la clef sur sa bibliothèque, m'y laisse fouiller à cœur joie, et ae voit pas de mal à cela :

— je li- tOUt, cela lui est égal.

Il existe entre autres, dans le nombre, un exemplaire du théâtre de Clara Gazul,avec le portrait du l'auteur, une belle femme en vérité. — In jour pic j'étais en contemplation devant cette image... mon cousin entra, je fermai le livre, il me le prit des mains malgré ma résistance, car j'avais honte, ei quand il eut vu le titre de l'ouvrage, il eut un mouvement de colère, et il s'écria en rejetant le volume avec dégoût : « Peut-on un pareil livre dans les mains d'une petite fille! »»

Mon cousin a vingt ans, monsieur, j'en ai dixhuit, et, pour lui, je suis toujours une petite fille; où donc a-t-il le- yeuxî 11 a été élevé au séminaire, comme moi au couvent; — mais moi j'ai des couleurs, lui, il est très-pâle ei pense déjà a lut. — Je lui lis observer que ce livre ayant it par une dame, une demoiselle pouvait

le li

alors qu'il me dit, monsieur, que ce livre • •lait de vous, et que M"' Clara Cazul n'avait

jamais existé ; — il ajouta que vous étiez un mauvais sujet, un païen... et qu'il ne fallait pas lire vos ouvrages, sous peine de perdition et de damnation éternelle. Le soir à table il fut encore question de vous, et je n'ose pas répéter tout le mal qu'on en a dit, mon parrain en tète. — J'en étais révoltée, je sentais le rouge me monter aux joues, et un peu plus les larmes me venaient aux yeux, si je n'étais parvenue à les refouler.

Le lendemain je repris le livre, et restai toute une heure à regarder le portrait de Clara Gazul, mes yeux ne pouvaient s'en détacher. — Est-ce bien là, me disais-je, la tête de quelqu'un qui n'a jamais existé? — et, chose bizarre, monsieur, — je crus voir que le portrait s'animait, me souriait, et me remerciait de n'avoir pas cru que vous étiez aussi noir qu'on me l'avait dit.

Après avoir lu et relu tout ce qui était de vous dans la bibliothèque de mon parrain, /je pensai que j'étais destinée cà jouer un rôle dans votre vie. 'Ne vous méprenez pas, c'est cà votre âme que j'en veux ; il me semble que j'ai là quelque chose de bon à faire. Vous devez

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avoir le -eus assez délicat pour me comprendre! 11 y a cinq jours — à ... y donnais le bras à M . sa fille était de l'autre côté avec mon

parrain. Nous fûmes croisés dans noire promenade par un monsieur qui salua M : à peine avait-il salu< . que je poussai un petit cri;

— je pressai le bras de M1 : C'< si M. P. M. n'est-ce pas? — Oui, vous le connaissez donc?

— Non, — dis-je toute émue et tremblante, mais je le reconnais, u J'ai bien vu que VOUS ne m'aviez pas regardée, absorbé comme vous Tétiez par votre politesse de passage à Mm . Mais, moi, je suis sûre que, plu-- loin, vous vous êtes

- tous.

Y\ a-t-il pas là. monsieur, entre nous, comme une prédestination — le doigt <!e la Providence?

— je ne dis pas Le doigt de Dieu, parce que vous ne croyez pas en Dieu, dit-on.

Eh bien, — si vous n'êtes pas ce qu'on dit — monsieur, écrivez-moi, ne serait-ce que pour vous («•habiliter dans l'esprit de \otre plus fervente lectrii .

Si voua êtes aussi mauvais qu'on vous a peint, écrivez-moi encan plu* pour que je m'arme en

guerre afin de vous ramener dans le droit chemin, et vous sauver de l'abîme.

Celle qui sera votre ange gardien.

P. S. — Ne me traitez pas en petite fille, mais en amie vénérable; quoi que vous m'écriviez, je le comprendrai; c'est ce qui fait ma force.

Mettre' ainsi l'adresse :

Mademoiselle à

Pour remettre ci . . .

— monsieur et ami — je ne suis pas une e, et je ne crois pas que vous soyez si vieux

que vous le dites. — Je ne crois pas non plus à toutes les mauvaises qualités qu'on vous donne, et sur lesquelles vous renchérissez comme à plai-

- cheveux gris me font rire et me I profondément incrédule. Vous n'êtes pas un

évident, mais vous n'êtes pas non plus

h ii démon.

Vous êtes plutôt, je le crois, une faron de

m, et devant la main amicale que je vous

vous repliez sur vous-même... Vous

vous mettez en boule, et, riant sous cape, vous me dites : Viens-y donc !

Eh bien, après, croyez-vous donc que cela m'effraye? Vous le voyez, j'avance encore la main, et si je me pique le bout des doigts, je les porterai à mes lèvres, et j'en sucerai les gouttes...

La saveur m'en sera douce et chère !

Je suis une Beaumanoir, je boirai mon sang.

Je vous écris du château de..., et le désœuvrement est si grand, qu'à chaque minute on me veut !

En ce moment ma plume sautille d'inquiétude, et j'ai l'oreille au guet : j'ai peur qu'on ne me prenne la main dans le sac, non que je croie faire mal en vous écrivant — je me donne quielly l'absolution — mais que diraient les autres pour qui vous êtes un mauvais catholique ? J'aurais peine à leur faire croire que vous êtes le directeur de ma conscience, le cri général serait — shame upon y ou ! et tous les échos du vieux château répéteraient d'une voix lugubre : Shokingï shokingî

Gomment vous ferai-je parvenir cette lettre?... Je n'en sais rien encore, ma chère Clara Gazul, la

Mil R ES

si ;t deux milles d'ici, il faut que quelqu'un

s'en charge; — je peux écrire à mes frères, à mon amie de couvent, Lovely R..., à ladj If..., à M T... i ' faire porter le tout par un domestique; mais \ons qui êtes en dehors de tout cela — une horrible exception dans la nature... voilà L'énorme difficulté — A Londres, à Paris, ce ne serait rien...; je sors seule, comme je veux, je m'esquive dix minutes, un quart d'heure, une heure même, personne ne s'en étonne, et une lettre est bien vite passée d'un manchon dans nue boite aux lettres... Là, les prétextes de petites sorties oe sont pas objection/tables comme ici — un peu de laine à rassortir — un dé perdu — des gants — une babiole enfin... Ici, rien de tel n'est possible; mais je puis recevoir des milliers de lettres sans inconvénient, et de fait j'en reçois de tous les coins du globe, tant et tant que les vôtres passeront d'emblée, à la condition, toutefois, que vous vous appliquerez à écrire l'adresse avec cette anglaise banale qui est ici l'écriture de toutes les dames et demoiselles bien élevées — vous savez... il s'agit de ne pas remuer les doigts et d'écrire avec le coude.

A bientôt, ma chère miss Clara hérisson, je languis après vos lettres réitérées — elles m'arriveront tant que vous voudrez — et les miennes iront à vous autant que je pourrai.

A vous.

r R ES

• certain, monsieur, que vous n'auriez plus . ; cette dernière lettre aire pour mon repos et pour le votre. Non que je pense que ma fragilité (my ■ntm) puisse avoir un poids quelconque dans votre'!' jtin ••. Mais il me semble très- Qable que vous me trouvez bien irould-bc, et que mon intempestive ingérence déranj habitai dépensez à me lire ud temps que

i l'incubation de vos œuvres ou à la - plaisirs. Je ne suis qu'un grain de poussière dans vos préoccupations. Soufflez

DE L'INCONNUE. Il

sur moi et tout sera dit. De mon côté je vais tâcher d'éteindre votre souvenir dans mon âme. Notez que je ne dis pas mon cœur; mon cœur non plus que le Tôtre n'a eu aucune part dans notre déjà bien longue correspondance. Tout cela n'était qu'un vain jeu d'esprit. Finissons-en, n'est-ce pas?

J'ai besoin de retrouver le sommeil inconscient de mon enfance. C'est si bon ce sommeil dont on sort le sourire aux lèvres — the balmy sleepï et les deux mains qui se joignent — et ce ciel bleu où les yeux s'égarent et ces prières que l'on •lit

Vous avez eu raison, monsieur, d'être resté si longtemps sans me donner de vos nouvelles. Vous m'avez laissé le temps de la réflexion et du recueillement. J'ai repris possession de moi-même — puis j'ai fait de vilains rêves à votre sujet. — J'ai consulté les oracles. Je ne vous dirai pas lesquels. — Je crois aux présages — et tous, tous, sont contre la continuation de nos relations intellectuelles... On commence ainsi, on finit par le remords et le regret.

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