NOUVELLES DU CONSERVATOIRE
Je ne saurais trop recommander VOde à sainte Cécile à ceux qui chérissent le ton de ré majeur et le « rythme quaternaire » , comme dit le critique du Figaro. Quant aux amoureux de la grâce et de la souplesse, ils feront bien de fuir cette musique raide du plus anglais des Allemands. Sainte Cécile, Judas Macchabée, la Fête d'Alexandre^ Acis et Galathée; les titres seuls changent, non les tonalités.
Dans ces œuvres sans pitié d'Haendel, il n'y a plus qu'un élément de la musique : le rythme, imperturbable, immuable à vous faire adorer Chopin. Pas d'orchestre: le quatuor, toujours le quatuor. On donnerait dix louis pour entendre autre chose que ces chanterelles, que ces cruels violons qui scient les nerfs du patient avec une âpre régularité.
L'historiette, je ne l'ai pas très bien comprise, parce que j'ai un peu dormi. Chœur, air; air, chœur; air, air, récit et chœur, au bout des trois premières heures on s'en lasse un peu. Le moment du jugement dernier (car on parle de cette audience ultime, sauf erreur) m'a semblé fort beau, et j'ai été réveillé par une fanfare de trompette d'une superbe crânerie ; bon air de ténor, héroïque, avec accompagnement de trompette aussi ; et puis c'est le repos, c'est l'oasis, c'est un air queM^'^Melba soupire, accompagnée par Tafianel, comme dans Lucie {si parva Hcet...), un doux air mélancolique, et féminin, et en mineur, et
rythmé autrement qu'un défilé de dragons à pied. Je crois superflu de dire queHaendel, malgré tout, est un géant de Tart musical.
Mais, que voulez-vous, il m'aplatit.
Taffanel souffle comme un ange; Turban donne le bras à la cantatrice, dont la voix est admirablement pure dans les notes élevées {^felba n'est pas à dédaigner non plus, a fait remarquer Willy); Teste trompette de façon à impressionner Géricault; le violoncelle de Rabaud a peu de son, et ce son est affreux.
Dans la salle, Tiersot, Jacques-Emile Blanche, M. et M™' Carnot, Mahomet-Kécy, prophète d'AUah-Saint-Saëns, l'ambassadeur Mohrenheim et Lascoux, qui semble souffrir pendant la symphonie en la mineur de Mendelssohn. « Messer Claudio, vous êtes un beau juge. »
2 février 1890.
Monsieur le directeur,
Un désert, mon cirque! personne au promenoir; des idées sombres me taraudent l'encéphale; C'est la Salammbô de Reyer qui fait le vide chez nous — un vide dont ma nature a horreur — et aspire à Bruxelles tous ceux que j'aime.
Du reste, le patron, qui ne lutte plus depuis Lohengrin, n'a pas essayé de s'opposer à cette hégire en corsant son programme. Même, j'imagine qu'il s'est félicité d'une désertion qui lui a permis de nous sortir le crescendo
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bon enfant de W. Chaumet devant le seul Diémer, unique représentant de la jeune école.
Brave Chaumet! sa Sainte-Geneviève, que, cet été, mugissait Lassalle au ïrocadéro, m'avait semblé bien mauvaise; son Lever de soleil me donne pour elle des trésors d'indulgence.
Une spirituelle wagnérienne, avec les belles intransigeances de la jeunesse, disait naguère : ce L'ouverture du Freischûtz, on ne Tentend plus avec plaisir quand on a passé quinze ans. » Tous les auditeurs m'ont semblé posséder Tâge requis par la charmante M""* Robert. . Estienne, mais leur admiration ne les a pas empêchés de sourire discrètement des fringances soudaines du patron; qui, agité, fumant, échevelé (ce mot lui plaira), conduisait cette page superbe avec une fougue exubérante.
Je me hâte d'ajouter que, bientôt dégrisé, il a racheté cette passagère ivresse en dirigeant avec la plus édifiante lenteur 1' « Hyménée » frénétique A'Esclarmonde, pris par
lui dans le mouvement du Pie Jesu de Stradella. Toujours brun, toujours fatal, toujours irrésistible, toujours violoncelliste, Delsart ne cachait pas la stupeur où le plongeait Lamoureux, conduisant d'un air tranquille et lent, avec des gestes mous, sur un rythme indolent, « cette description fidèle et détaillée de la manifestation physique des tendresses humaines, » pour employer la périphrase du saint Jean Bouche d*Or de la Revue des Deux- Mondes.
Il y a des gens qui adorent Mendelssohn et la flûte ; ils ont pu se régaler du scherzo (encore!) du Songe d'une nuit d'été; leurs applaudissements furieux ont crépité sans que le Hennebains auquel s'adressait cette ovation — cramoisi, éperdu, mais cloué par les regards sévères du Patron — osât se lever pour saluer ce peuple en délire.
Plus heureux, White, dont l'habit est noir aussi, a pu multiplier les révérences après les bravos, absolument légitimes, qui ont
salué son impeccable exécution d'un concerto pour prestidigitateurs, signé Wienawski.
Médiocre, la concurrence du Châtelet.
Edouard ne connaîtrait-il pas Euryanthe? On pourrait le croire, à en juger par la notice du programme rose où il explique, si j'ose m'exprimer ainsi, le sujet du poème dû à cet horrible bas-bleu allemand, die Gnâdige Frau Helmine von Chetzy, Mais le cher patron de ma petite camarade, non content de tripatouiller Wagner (il remplaça jadis Wotan, dans l'Incantation du feu, par un cornet à piston), dépèce également le stupide livret à' Euryanthe, besogne basse à laquelle il apporte une âme de plombier-zingueur.
Adolar devient Odoar (presque Edouard) ; Êglantine se change en Zara (?) ; vous devinerez mal le félon Lysiart sous le pseudonyme britannique de Reynold... Quel sous- Wilder t'a prêté ses lumières, dis, pour une si ingénieuse adaptation ?
Nous avons eu une fantaisie — peu coû-
LETTRES DE l'olVREUSE 129
teuse — de E. Bernard, ladversaire de Tom Cannon, pour piano et orchestre, jouée avec rÉgalité qu'il faut par un certain Philip * , et trois exhibitions de M"* Krauss, à qui Alphonse Benoît, mal dissimulé sous la cravate blanche d'inspecteur du contrôle, a présenté un splendide bouquet de lilas blanc, aux applaudissements de (x. HUe et de Paul Fournier. Elle a chanté l'air d'Églantine dans Euryanthe (voir plus haut), air où circule, par parenthèses, un de ces leitmotive savoureux que je recommande à l'attention bienveillante de l'ami Vincent. Puis elle a dit la sublime Prière d'Elisabeth, — un peu trop lentement à partir de la seconde phrase : Mach dass ich rein und engelgleich... — à laquelle elle a eu le tort d'ajouter un point d'orgue d'une exagérée longueur. Enfin, Ton a ouï, toujours par elle, VOde de Sapho (la
^ Ce calembour est de fort mauvais goût. Il est extrêmement ridicule de faire montre de son érudition, surtout pour une femme. {Note de l'Éditeur.)
barbe de M, Gounod éven taillait la deuxième logCj à gauche). Le Père de la Musique a salué le public — ne plus ne moins que feu Loyalj quand on applaudissait les changements de pied de son alezan, — mais il paraissait anxieux et cherchait vainement dans la salle^ pour le bénir, son préféré, l'enfant de sa douleur, Camille Bellaigue, absent pour cause d'une conférence de Brunetière. Triste 1 Triste !
9 féYriei- 1^90.
Belle séance, monsieur le Directeur, et belle salle, bien que le Conservatoire nous eût fait un peu tort : Jugez ! on donnait là-bas la scène finale du troisième acte des Meistersin-ger; assez mal, d'ailleurs, si j'en crois les gardiens de ce sérail, qui me signalent chez eux la pl-ésence de plusieurs seigneurs :
ïiersot, long et triste, Torchet émoustillé, Pougin, qui se fait appeler Arthur dans le fol espoir d'être confondu avec Coquard ; Adolphe Jullien, ou le Porc-Épic malintentionné ; Thomé, qui croit faire de la musi-
que, etc., etc. Bellaigue, impénitent, écoulait avec l'air vindicatif d'un Beckmesser qui va tuer un chef-d'œuvre pour la seconde fois, au nom de la vraie musique française, clarté, fraîcheur, sensibilité, guitare...
Nonobstant la concurrence des fonctionnaires de la rue Bergère, j'ai relevé dans notre cirque les figures connues de Halays, de Lazzari, qui se fait défendre par Willy contre les attaques de VArt moderne (voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle !) de Poujaud, gai comme un scherzo de Mendelssohn, mais plus distingué; de Chausson, dont l'agitation faisait mal à voir ; de l'hirsute Bruneau, dont la chevelure est aussi indépendante que la Revue où il encense Camille Benoît ; de Messager (prédestiné aux Deux Pigeons^ comme son nom l'indique), qui, dernièrement, après son vieux rossignol de la Fauvette du Temple — trop d'oiseaux ! trop d'oiseaux ! — prêta le passeport de sa musique aux équivoques gentil-
lesses du blond Catulle, dans Isoline, et finit par faire chuter aux BouflFes un vaseux Mari de la Reine (six représentations). Ce n'est pas tout : les yeux un peu pochés, le dos un peu rond, majestueux tout de même, Willy trônait, richement accompagné — ce qui le distingue des mélodies de Reyer.
J'ai vu aussi Georges Servières, toujours morose, toujours crocheté dans sa redingote d'oflSicier autrichien ; Lalo, assez audacieux pour venir braver le patron jusque dans son antre; [Armand Gouzien, de plus en plus candidat à la succession des innommables directeurs que Reyer, en un jour de furie, traita devant Blavet, vaguement approbateur, de « Siamois du muflisme ». Puis, un fort lot de musiciens et de musicographes, retour de Bruxelles : Vincent dlndy, à qui d'amers farceurs, incités par Mendès, veulent poser le lapin polonais des Mères Ennemies à mettre en musique; voici encore l'ahuri Duvernoy, dont la musique n'a rien
de Clément ; Ernst, le lénitif Guilmant de la critique ; Tafifreux Joncières, qui ne peut comprendre à quel point Dimitri date ; Schuré, qui vient de découvrir la Grande Chartreuse (comme Bellaigue la Dame Blanche)y wagnérien, théosophe jusqu'à être surnommé le duc de Pomar, et à qui Massenet finira par ressembler, au physique, dans quelque dix ans d'ici.
A propos de théosophes, quelle plaie d'Egypte pourrait être comparée au terrible Péladan, le Nergal d'Istar? Cet Élohite bafouilleur, qui essaye maintenant de se hausser auwagnérisme, digne seulement de pontifier au Bayreuth de Franconi, gâte un talent savoureux par une niaiserie pyramidale. Écoutez-le faire de la critique et résumer la Terre du gros Emile : « L'Ecbolyque dysodienne remplissait deux pages... Après avoir fait du Crepitus le polyonyme le plus orné, le Bête découvre que Crepitus est pyrothique en sa phonascie... »
Victime affolée du général Campenon, qui lui voulut du mal « Tan XIV de la Terreur militaire», de Napoléon P^ « ceThug», de Bismarck, de Mac Mahon, du pharmacien Wilhelm Schwabe (de Leipzig), de Porel et de tous les éditeurs et directeurs de Revues, qu'il accable de copie, ce descendant des rois de Babylone^ Tesmothéte inécouté m^is incessant, a tenté sans succès de nous attendrir sur les malheurs de sa « nudité d'éphèbe », soumise à la honte des conseils de revision, et sur un séjour qu'il fit à la salle de police pour manquement à l'appel. Il est alchimiste et fit un louis d'or qui lui coûte quinze cent trente francs. Il est mage — un mage d'Épinal, sans doute — hyperesthète et néo-platonicien. Il professe sur la peinture contemporaine des opinions d'aveugle, comme le prouve sa désopilante brochure, VArt ochlocratique. Il est kabbaliste, grotesquement.
Ce rosse-croix se prétend hiérophante, et s'imagine avoir parcouru « le périple de la
gnose». Astrologue d'opérette, thaumaturge de brasserie, incapable d'ailleurs d'envoûter un chat malade, il ne traite que d'incubes et de succubes, de corps astral et de délectation morose, de pentagramme et de grimoire. De ces rébarbatifs vocables, il subjugue la stupidité admirative d'un troupeau de dindes idéalistes, hypnotisées par son manteau rouge fradiavolesque. En fait d'hommes, il fréquente surtout Papus, le synarchiste Saint-Yves et Stanislas de Guaïta, qu'il honorait hier de « salutations pantaculaires d'une amitié où la communauté des études et l'identité des aspirations illuminent de sérénité les dévouements du cœur. »
Hors ces trois initiés, vous et moi nous sommes des nimroudiens et des nimroudiennes, d'humanité bovine, parcine même:
qui n'admire Péladan se reconnaît coprophage. Le rêve de ce Daimon, en qui se modalisent les Idées archétypes, c'est l'Androgyne, et parfois, pour changer, la Gynandre.
Il a bâti là-dessus d'opaques volumes où quelques érudites considérations sur les quattrocentisti et d'assez originales vérités sur les raœurs actuelles sombrent en des aventures d'une feuilletonesque cocasserie :
pugilats entre princesses d'Esté et dominicains vertueux, chiens piqués au curare, souteneurs massacrés à l'acide cyanhydrique, migraines guéries par application de couleuvres, or potable et syphilis, théurgie et sadisme... C'est Platon du ïerrail, Orphée de Montépin. Et, auprès de ce catholique — il croit l'être, le pauvre ! — semble un prodige d'orthodoxie, le roi des édités de Stock, Léon Bloy, qui hurla en plein Gil Blas d'épileptiques malédictions contre la barbe immense et pédiculaire de Joséphin, « ce Sar qui a droit à se sariser », comme le proclame George Mohtière, biographe agenouillé. S'il faut entendre par là que le propagateur de l'inceste élohite a tous les
droits à être exhibé par Sari, montreur des
138 LETTRES DE l'oUVREI^SE
Folies -Bergère, j'approuve énergiquement.
Un jour qu'il avait à se plaindre de VÉcho de Paris, Aurélien Scholl engagea vivement le directeur de cette feuille à publier une péladânerie Curieuse. Dès le troisième feuilleton, on dut engager un employé spécial pour enregistrer les désabonnements, et les Boucicaut supprimèrent toute réclame au journal, pendant un an, exaspérés d'un chapitre « du Bon Marché à Tadultère. » Lors, le secrétaire de la rédaction enjoignit au mérodacariâtre babylonien d'étrangler son éthopée dans les vingt-quatre heures. Scholl en a ri longtemps.
Un mot encore : en la première des « quatre ballades familières pour exaspérer le mufle, » que tailhada sur l'airain — sans la collaboration de Jean Moréas, dit-on — l'auteur des Quatorzains d'été, furent célébrées les extrémités crurales du dieu.
... Ni l'ambre, ni l'huile de foie Que l'Islande à Barrôs envoie,
Ni tes narcisses, Éridan,
Au humer n'offre tant de joie :
Voici les pieds de Péladan.
D'abord, une vigoureuse exécution de Touverture de Schurmann (en allemand, on dit der Fliegende Hollânder)^ superbe page, malgré certaines brutalités, et si colorée — oh ! ce chœur des cuivres entonnant les premières notes du motif rédempteur, à la fin de la tempête ! — Puis, à la grande joie des auditeurs, décidément un peu moUusquards, on nous a servi la deuxième audition d'une chose qui n'eût pas manqué de s'appeler le Réveil du Lion, dans ma jeunesse: le Lever de Soleil de Chaumet — William, comme Bouguereau le sucré, dont la peinture est interdite aux diabétiques. Ce soleil-là me paraît, que Tânit me pardonne! n'être qu'une lune; la lune de la tienne, ô Massenet! A ce propos, on me permettra de réprouver certains effets inconvenants de trompettepiano dont il faudrait abandonner le mono-
pôle à Armand Silvestre^ ce Lamartine des soupirs inférieurs. Rotnéo et Juliette a laissé froid notre public, d'ailleurs alourdi des nonvaleurs du Châtelet qui n'avait pu se grouper, pour cause de Pilules du Diable^ autour du trépied &e leur Pythonisse habituelle. En dépit des incohérences, des longueurs, des duretés qui abondent en ces pages de Berlioz, elles éclatent de génie.
Les défauts n'arrivent pas à éteindre les qualités flamboyantes de ce maître sauvage.
La péroraison vulgaire du motif que chante le hautbois accompagné par les violoncelles pizzicato ne peut faire que ce thème ne soit poignant; de même la conclusion inutile de la Fête chez Capulet est impuissante à détruire l'impression de cette musique enfiévrée, et, lorsque le trombone impose la phrase de Roméo à l'orgie grouillante de l'orchestre, il y a là une explosion, une clameur douloureuse que l'asphyxiant Johannès Weber est encore seul à n'avoir pas comprise.
Ce n'est pas chez Edouard qu'on aurait des exécutions comme celle-là! Bravo, patron!
La Scène d'amour a marché merveilleusement et le Scherzo de la reine Mab a été exquis, à part quelques petits malheurs arrivés aux cors...
Puis, nous avons ouï le prélude de Parsifal, admirablement rendu, à cela près que le mouvement a été pris une idée trop vite. Je puis le déclarer sans crainte de blesser le patron qui a reçu avec la plus tumultueuse reconnaissance les observations de Bellaigue relatives aux mouvements d'Egmont. C'était dans la loge de Dumény... Quelque jour je conterai cette anecdote, oh ! ma chère ! . . . Mes félicitations spéciales au cor anglais, au timbalier et à tous les contre-bassistes, qui ont divinement fait frémir leur trémolo voilé au début de la dernière partie. Il y a eu une trompette quelque peu dure, dans la suite de sixtes qui termine le Grals-motiv, et vous auriez bien fait, pétulant Capellmeister, au
lieu d'exciter vos cuivres, de les contraindre à un mouvement plus large, dans les trois affirmations du motif de la Foi, dont la cadence finale, en particulier, doit être sensiblement ralentie. N'empêche que c'était excellent tout de même !
Encore le Scherzo! si ça continue, ce n'est plus le Cirque d'Été, mais le Cirque d'une Nuit d'Été qu'il faudra dire! Naturellement, délire de la salle ! Même, j'ai entendu un bis proféré par un auditeur non rassasié, que les protestations du promenoir ont heureusement bientôt réduit au silence. Il se tait, ulcéré, le Mendelssohnien. Des sons inquiétants effarouchent la salle; quels borborygmes de géant indisposé résonnent avec ce sans-gêne? C'est Chabrier qui sévit.
Chabrier! ou la dernière incarnation d'Hervé. Après avoir été musicien d'opérette, imprésario anglais, amiral suisse, Fauteur du Petit Faust a clos la série de ses avatars ambitieux en devenant wagnérien. C'est ce
LETTRES DE L OUVREUSE l'i.)
qu'indique le prénom d'Emmanuel. Vrai, ce diable de Chabrier a du talent comme quatre, ou comme six, mais il pousse la fumisterie un peu loin. Va pour Espana, mais la Marche joyeuse!.,. Enfin le carnaval justifie tout, même cette gavrochade où le musicien de Gwendoline (par parenthèse, voyez* vous d'ici la tête de Wagner entendant l'ouverture de cet opéra?), le spirituel compositeur du Roi malgré lui, celui enfin qui va nous donner Briséis, si impatiemment attendue, a mis en symphonie le cri de Tinfortuné Bulgare, le dernier soupir de Louise Michel et autres leitmotiv e du faubourg Montmartre. Ce Falstaff du wagnérisme, doué d'une imagination exubérante, d'une science parfaite, d'un sens extraordinaire du pittoresque et de la couleur, et qui, chose rare, a des idées, se livre trop volontiers à des fantaisies bedonnantes qui ne font même plus rire. Quand il est en proie à ces accès de fureur chienlitoépilep tiques, notre rabelaisien jongle avec
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les dissonances, avale les syncopes, orchestre avec ses pieds, avec son nez, avec son Bottom, lui qui pourrait être Ariel! Allons, allons, Emmanuel, toi qui es ua solide, un râblé, ne centriste pas plus longtemps une ouvreuse qui te veut du bien...
Il y aurait mille choses à écrire de la ravissante Ouverture du Carnaval romain, encore qu'il y ait là « un sol qui ne va nulle part », comme disait dlndy un jour de pessimisme. Mais j'en pense tellement de bien que ça serait trop long. Une remarque d'ordre plus général : pourquoi le patron siffle-t-il si fort, sous couleur de rappeler au silence les indiscrets? Je ne lui cacherai pas qu'il fait plus de bruit de cette façon, à lui seul, que toutes les causeries des bavardes qui jabotent dans les loges. £t puis, il ne faut jamais n appeler Azor » devant un public. L'esprit d'imitation est si répandu !
Par conscience, j'ai voulu lire le papier que je distribue à nos jeunes gens : ainsi des
physiologistes au cœur vaillant essayent lesj poisons sur eux-mêmes; ainsi Bochefontaîne absorbait certaines potions excrémentielles. . . (Il ne faut pas dire Bochefontaine, je ne boirai pas de ton eau.) Il est anéantissant, ce programme; j'y ai lu, à propos de Mendelssohn, que « le Scherzo est la clef qui nous ouvre le royaume de la féerie. » C'est toi, illustre Servières, qui as trouvé cette métaphore de Serrurier? Elle me pêne !
Une ouvreuse du Cirque d'Été.
p^ S, — On m'accuse d'être dans le faux en affirmant que certains ne dirigent pas comme il convient l'ouverture du Freischûtz.
Je renvoie aux Gesammelte Schriften de Wagner mes correspondants et nos capellmeîster aussi; si quelqu'un de ces derniers, par aventure, ne sait pas l'allemand, il se fera traduire le passage par Lazzari. Je ne dis pas cela pour M. Lamoureux qui, un beau jour, assis près de Bellaigue dans une bras-
14G LETTRES DE L*OUVREXJSE
série de Bayreuth sut prouver victorieusement à cet incrédule qu'un chef d'orchestre qui se respecte possède à fond la langue que, pendant de longues années, parla seule M. Albert Wolf, avant d'avoir appris le Wolfitpiick.
16 février 1890.
Ah ! la belle, ah! la bonne, ah! la savoureuse exécution de Roméo et Juliette! Elle a eu le divin je ne sais quoi, Tindéfinissable supériorité qui manquait à la précédente, pourtant si remarquable! Tous les sylphes du scherzo t'entouraient, patron de mon cœur, et Mab elle-même voltigeait autour de ton crâne étincelant.
thetiy Isee, Queen Mab hath been with youl La volupté des nuits amoureuses exhalait ses soupirs au rythme magique de ton bâton de mesure. Mais cette fête chez Capulet!
Roméo I Comme ton cri désespéré a resplendi ! Écoute, ô mon patron aimé, s'il est vrai qu'en un jour de colère, tu te sois vanté d'avoir des trombones « très méchants » prêts à fondre sur ta pauvre petite ouvreuse pour Faccoraplissement de tes vengeances, eh bien ! ô mon maître, ô mon père, envoie celui- là^ celui-là seul, à ta servante. La mort me sera douce, venant de toi, donnée par lui, trop douce...
BUterness of things too sweeti s'écriait Swinburne ou Francis Vielé-Griffin, peut-être (je me trompe, dans tous ces étrangers.)
Car je t'aime, vois-tu, avec toute l'ardeur d'un cœur jeune et d'une riche nature, malgré le fracas de tes colères et l'existence de chien que tu nous fais mener; je t'aime, quand tu nous joues du Berlioz comme dimanche dernier, je t'aime quand tu nous exécutes comme toi seul le peux, à Paris, des fragments de Tristan^ opéra pour rastaquouères, ainsi que l'a doctement démontré cet ineffable plantigrade (Houston Stewart Chamberlain, émou-
cheur.de Wagner), je t'aime, — oh! si fort!
— quand tu daignes négliger Mendelssohn pour les vrais grands, ceux qui avaient un cœur sous la mamelle gauche, et non le Gradus ad Parnassum de Fux.
Si le prélude du troisième acte de Tristan n'était pas, il ne faudrait pas espérer Tinventer, Wagner seul, après le gémissant Sehnensmotiv du début, l'expressive plainte de la Liebsentbehrung et les tierces échelonnées qui disent l'isolement, la solitude, le morne infini de rOcéan, était capable de faire entendre la vieille et triste mélodie d'enfance, le lent refrain des pâtres poussant leur troupeau sur la falaise, par les herbes rares qui sifflent au vent de la mer. Die alte Weise/ l'antique complainte qu'ont faite peu à peu toutes les souffrances anonymes, toutes les mélancolies des inconnus et des humbles, et où Tristan reconnaîtra, dans quelques instants, l'immensité de sa propre désolation.
Dorel a été étourdissant ! Un tonnerre
d applaudissements a couvert la dernière note de son solo ; le fidèle garde du cor anglais est devenu incarnadin, puis cerise, puis pivoine, sous les acclamations du public et le regard goguenard du patron, qui faisait des grimaces extraordinaires et sautillait sur place, inconsciemment, avec une simiesque fébrilité : on eût dit Gorille d'Égout. Ce bon fumiste de Georges Daudet, placé non loin de Tapollonien Maurice Lefebvre, aux premières à gauche (belle chose, la fortune !) a réchauffé l'enthousiasme après cette première ovation apaisée, et suscité un nouveau hourrah de bravos. Monsieur Lamoureux, Torchestre, le public, mes compagnes, moimême, nous aurions voulu faire resaluer le bon pâtre, mais, les yeux baissés, il a dit à ses voisins avec une petite moue charmante :
« Ah ! non, pas deux fois, » et s*est contenté de re-rougir avec frénésie.
Pas mal du tout, le Chevillard ! bien orchestré, bien développé. Ce n'est pas à propos de
lui qu'on dira : tous les gendres sont bons hors le gendre ennuyeux, car Ton ne s'est pas ennuyé une minute. Ce pianiste exultant, qui rata un peu son effet à Wahnfried, si j'ai bonne mémoire, en sabrant avec une vélocité bafouillo-vertigineuse le finale de la Gôtter^ dàmmerung^ a été chaleureusement applaudi et justement accueilli comme compositeur* C*est bien, c'est très bien, jeune homme, con* tinuez.
Singulier public! des poètes, des violonisses, des entrepreneurs en bâtisse, et pas un compositeur, sauf Chabrier (en veston ta^ bac d'Espagne), venu pour constater le complet insuccès de sa Marche, a ronde étrangement encanaillée du Bourgeois symbolique, » dit rhonnête Bruneau, qui sue sang et eau pour se guinder aux cimes du style fin de siècle dont il voit d'effarouchants exemples dans sa Revue indépendante. Elle est infiniment moins joyeuse, cette marche, que ne se le figure ce sympathique maboule qui, peu de
jours auparavant, à la reprise de Zampa, tirait la langue à son ami Danbé^ du fond de sa baignoire, et applaudissait vigoureusement Lhérie en disant : C'est Lhérie qu'il me faut. A côté de ce Wagner pour bals masqués, l'excellent violoniste Reynier, que nous espérons tous voir remplacer au Conservatoire, le vieux Chose et le sénile Machin; vous m'entendez bien. Puis Marsick, autre violoniste, beaucoup moins décoré, décoratif tout de même. Au promenoir, Heuri Meyer, venu pour entendre un peu de bonne musique avant d'aller se condamner pour trois mois aux habaneras que nasillent les brunes guachinangas de l'Amérique du Sud; Tausserat, le serviable et charmant camarade de tous les littérateurs, grand collectionneur des manuscrits de « jeunes, » pour lesquels il est obligé de faire agrandir son hôtel; Henri de Régnier, qui, voyant sortir bien avant la fin du concert Willy et Willa (il faut des époux à sorties), ne peut résister à la tentation de
les suivre, et murmure cheminant : a J'ai marché derrière eux, écoutant leurs baisers, voyant se détacher leurs sveltes silhouettes sur un ciel automnal, dont les tons apaisés avaient le gris perlé de l'aile des mouettes. » Willy svelte? Je n'aurais pas trouvé cellelà!!! Qui ai -je pointé encore? Trois politiciens : l'élégant Binder, la fleur de nos cout seillers municipaux; Pousset, le brasseur célèbre, connu comme le houblon, et Mermeix, venu pour prendre un bain de son.
Puis Bourgault-Ducoudray, puis les moustaches d'ébène et les yeux de velours de l'irrésistible peintre Paul Robert', et bien d'autres sommités encore...
Ma petite camarade du Châtelet me dit monts et merveilles de la Psyché de Franck.
Il est ravissant, ce poème symphonique dont, grâce à Edouard, nous avons eu dimanche la
• Ce remarquable artiste est visible tous les jours, de 5 à 7 heures, à la terrasse de Tortoni.
[Note de l'Éditeur.)
première audition depuis celle du Concert à orchestre de la Nationale, aussi ravissant qu'est modeste le librettiste dont nous ont celé le nom et les affiches, et les programmes, et la notice analytique autant que motivée répandue dans la salle par les soins de Bruneau fils aidé de son éditeur de père (un peu serré dans ses bottines, à ce qu'il m'a semblé, ce dernier). Je l'ai dit, je l'ai redit, je le répète, c'est ravissant, et pourtant, ô grand César! la plus menue de tes sonates ferait bien mieux notre affaire. Tu fus jeté sur terre, garde-toi d'en douter, par décret nominatif du Ïout-Fuissant, non pour mettre en musique le Verbe et l'Action, non pour produire, avec la collaboration de l'avantageux Gilbert- Augustin-Thierry, des Ghika méro ou carnotvingiennes, mais pour préluder, fuguer, symphoniser et quintettiser.
Chœurs dans la coulisse (sopranos, contraltos, ténors, pas de basses) véritablement exquis; au reste, la musique de Franck a
prouvé qu'elle savait résister même à Tinterprétation des « Femmes du monde. » N'est-ce pas vrai, légions enivrées d'éphèbes aux mains solides, qui avez si vigoureusement applaudi le Vieux Maître, au concert de Paul Braud?
Peu d'effet, d'ailleurs; le public, affamé de virtuosité, a réservé ses enthousiasmes pour la variation des premiers violons du Septuor, qu'il a fallu recommencer.
Poujaud, toujours séduisant et suggestif, faisait remarquer combien l'exécution de la symphonie en sol du père Haydn était lourde.
Comme le dit le naïf programme rose : Autre temps, autres mœurs musicalesl Non loin de lui, j'ai vu Kœchlin, dit Triple-Sec j lequel dépose chaque lundi, à la troisième page des DébatSy des notules musicales essentiellement constipées qui sentent fâcheusement le brunetière et ses prétentions au style du grand siècle; Holmes, dans un grand boa blanc (le boa sacré), dodeline de la tête; d'Indy, les
bras croisés, écoute, palpitant de respect et d'amour; je vois aussi Lalo très applaudisseur, Coquard, emballé, qui détient un formidable opéra : Les Fïls de M""^ Jaëll, ou « du piano-forte en Palestine », enfin, Pierné aux doigts de fée, le Gabriel des traits, qui tenait réconomique harmonium destiné par Edouard à remplacer des instruments à vent dont on a déploré labsence.
Colonne manque de vent, le patron manque de chœurs (il ne nous en a pas servi un seul depuis que nous fonctionnons au Cirque).
Ah ! les temps sont durs !