Madame de Sainte-Aulaire
m'a dit que vous aviez senti que voire âme était moins unie à Dieu, et que cette union vous avait été rendue par la prière. Chère amie, cette prière, j'espère que vous la continuez toujours; je prie aussi pour vous de toute mon âme. Il me semble que j'obtiendrai de Dieu d'être en sympathie complète avec vous, de vous faire sentir cet amour, cette compassion paternelle qui adoucirait toutes nos souffrances.
« Si une mère oublie l'enfant qu'elle allaite, moi, je ne l'oublierai pas.
» Comme un père a compassion de son enfant, ainsi l'Éternel a compassion de ceux qui le craignent.
Ne reconnaîtrez-vous pas la voix de Dieu dans ces accents si tendres ?
N'est-ce pas là le Dieu qu'il faut à ceux qui gémissent et qui souffrent?
» Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.
» Ne craignez pas, c'est moi.
» Tous les cheveux de votre tète sont comptés. Toutes choses tournent au bien de ceux qui aiment Dieu. »
Que d'expressions consolantes appropriées aux douleurs ! Chère amie, ne vous en ferez-vous pas lire quelques passages de cet Évangile, pour l'amour de moi comme de ma part? Moi qui suis loin de vous et qui voudrais tant être près pour vous soigner, pour vous prouver mon amitié, et qui ne peux que souffrir pour vous I
A Madame la marquise de CatellanK
Broglie, 13 octobre 1827.
Vbus êtes mille fois trop bonne, chère amie, d'avoir si bien compris mon cœur, et de n'avoir point mal pris ce que mon amitié me dictait. Sans doute, je me suis trompée, j'ai eu trop de présomption, et je suis enchantée de le reconnaître. Dieu soit loué de ce que vous vous sentez soumise à sa sainte volonté,
1. La marqaise de Catellan, femme du marquis de Catellan, ancien magistrat et pair de France.
LETTRES DE LA DUCHESSE DE nROOME. lo3
de ce que vous reconnaissez qu'elle est bonne, même sans pouvoir toujours la comprendre.
C'est déjà une grande grâce qu'il vous a faite, et cela donne une grande confiance qu'il vous fera toutes les autres. Je me suis sans doute aussi trompée sur l'autre point; il me semblait que vous aviez une disposition à juger avec sévérité ceux qui n'étaient pas vos amis, et que vous éprouviez un peu de cette disposition sévère pour les indifférents, qui est souvent le partage de ceux qui ont des affections vives et exclusives. Il est difficile souvent de réunir une grande vivacité dans les liens intimes avec cette disposition affectueuse pour tout être humain que l'Évangile nous commande et seul peut nous faire éprouver. Mais j ai toujours su, chère amie, qu'il n'y avait pas d'amie plus tendre, de cœur plus chaud que vous ; sur ce point au moins, je ne me suis jamais trompée. Vous me permettez de continuer ce sujet, et cela me fait bien plaisir. Mais quand je cherche ce que je dois dire ou ce que je peux dire qui puisse vous faire quelque bien, je me sens bien incapable. Il y a quelque chose d'incommunicable sur ces points-là. Je
me sens seulement poussée à tous demander comme une grâce de lire tous les jours de votre vie, rÉvangile; peut-être le faites-vous déjà, et je serais bien contente aussi dansée cas d'avoir prêché une convertie. En lisant cet Ëvangile, vous verrez qu'il déclare partout que FEsprit de Dieu seul peut nous le faire comprendre, et nous donne la foi, alors vous sentirez la nécessité de ne jamais ouvrir ce livre sans prier Dieu de vous éclairer. Je ne crois pas qu'il y ait d'autres moyens pour devenir entièrement chrétiens que de lire l'Évangile et de prier, et je ne crois pas que jamais ces deux moyens employés avec zèle, persévérance et patience aient manqué leur effet.
Vous avez sans donte entendu parler de cette pauvre mademoiselle Cuvier et des secours admirables que Dieu lui a donnés ^ C'est un spectacle qui pénètre bien profondément.
Adieu, chère amie, rappelez-moi au souvenir d'Âmable *. J'espère que vous n'aurez point
i. La fiUe da célèbre savant, qui Tenait de mourir dans la fleur de Tâge.
2. Madame la comtesse de Gramont d^Âster, fille de madame de Catellan.
LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE* lo")
d'inquiétude sur toutes ces santés si précieuses. Ce que vous me dites de la vôtre m'atlriste beaucoup. Vous soignez-vous bien? Je n'en suis pas sûre.
Adieu encore, je vous embrasse de toute mon âme. Vous voyez que j'abuse de la permission que vous m'avez donnée de vous parler toujours de ce qui m'intéresse.
LU
A AI. Guizot,
Broglie, lundi 22 octobre 1827.
Nous étions inquiets de ne point avoir de vos nouvelles, cher ami, et j'allais vous écrire quand j'ai reçu votre lettre. J'aurais pu vous dire combien vous nous manquez, combien notre intérieur languit sans vous. Nous savons peu les uns les autres donner du mouvement à ce qui est en nous, et votre esprit toujours animé et sérieux nous est bien indis-
pensable. Je suis convaincue que Victor vous
doit de travailler cette année-ci avec une
grande facilité, et que de discuter ses pensées
avec vous l'aide beaucoup. Qu'il est douloureux
quand vous nous faites tant de plaisir de se
dire qu'on vous fait si peu de bien * I Mais vous
avez et vous trouvez en vous-même tout ce qui
\ peut adoucir ce mal cruel. Il n'y a rien à vous
dire que vous ne vous soyez diti II n'y a
. plus qu'à implorer la Providence de porter
î elle-même sa main bienfaisante sur votre plaie.
Ce secours, on peut, on doit toujours le
demander pour le plus fort, quelque faible
qu'on soit soi-même.
Après votre départ, nous avons eu la visite de notre régiment. Les pauvres officiers étaient bien communs, et le lieutenant-colonel se croyant chez un de nos cousins, se faisait bien ultra, quoique au fond il fût de la nouvelle espèce. Mais la revue, par un temps superbe, avec la musique, était jolie, et ces pauvres gens ont été ravis de notre bonne réception, à laquelle ils ne paraissent pas accou-